‹ Trois voyages au CanadaChapitre 19 sur 35 · NOURRITURE ET DE L'AMOUR QUE LES SAUVAGES ONT ENVERS LEURS ENFANTS · texte numérisé non relu

NOURRITURE ET DE L'AMOUR QUE LES SAUVAGES ONT ENVERS LEURS ENFANTS

Nonobstant que les femmes se donnent carrière avec d'autres qu'avec leurs maris et les maris avec d'autres qu'avec leurs femmes, il est sûr qu'ils aiment tous grandement leurs enfants, gardant cette loi que la Nature a mise dans le cœur de tous les animaux: avoir soin des enfants. Or ce qui fait qu'ils aiment leurs enfants plus qu'on ne fait ici, quoique ils soient vicieux et sans respect, c'est qu'ils sont le support des pères en leur vieillesse. Ils les aident soit à vivre, soit à se défendre de leurs ennemis. Aussi souhaitent-ils vivement avoir nombre d'enfants pour être plus forts et assurés de support au temps de vieillesse. Néanmoins, les femmes n'y sont pas si fécondes que par deçà : peut-être tant à cause de leur lubricité, que du choix de tant d'hommes.

La femme étant accouchée suivant la coutume du pays, elle perce les oreilles de son enfant avec une alêne ou un os de poisson, puis y met un tuyau déplume, ou autre chose, pour entretenir le trou et y pendre ensuite des patenôtres de porcelaine ou autre bagatelle. Elle fait de même à son cou, quelque petit qu'il soit. Il y en a aussi qui leur font avaler de la graisse ou de l'huile sitôt qu'ils sont sortis du ventre de leur mère. Je ne sais à quel dessein, ni pourquoi, sinon que le Diable, singe des œuvres de Dieu, leur a voulu donner cette invention pour contrefaire en quelque sorte le saint Baptême ou quelque autre sacrement de l'Eglise.

Pour l'imposition des noms, ils les donnent par tradition, c'est-à-dire qu'ils ont des noms en grande quantité qu'ils choisissent et imposent à leurs enfants. Quelques noms sont sans signification et les autres avec signification, comme Yocoisse, le vent, Ongyata signifie la gorge, Tochingo, grue, Sondaqua, aigle, Scouta, la tête, Tonra, le ventre, Ta'iky, un arbre,

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etc.. J'en ai vu un qui s'appelait Joseph, mais je n'ai pu savoir qui lui avait imposé ce nom-là : peut-être que parmi un si grand nombre de noms qu'ils ont, il s'y en peut trouver quelques-uns approchant des nôtres.

Les anciennes femmes d'Allemagne sont louées par Tacite, d'autant que chacune nourrissait ses enfants de ses propres mamelles et qu'elles n'eussent voulu qu'une autre qu'elles les allaitât.

Nos Sauvagesses, avec leurs propres mamelles, allaitent et nourrissent aussi les leurs. N'ayant point l'usage ni la commodité de la bouillie, elles leur baillent encore des mêmes viandes dont elles usent, après les avoir bien mâchées. C'est ainsi qu'elles les élèvent peu à peu. Si la mère vient à mourir avant que l'enfant soit sevré, le père prend de l'eau dans laquelle aura très bien bouilli du blé d'Inde et en emplit sa bouche. Joignant la bouche de l'enfant contre la sienne, il lui fait recevoir et avaler cette eau. C'est pour suppléer au défaut de la mamelle et de la bouillie, ainsi que je l'ai vu pratiquer au mari de notre Sauvagesse baptisée. Les Sauvagesses se servent aussi de la même invention pour nourrir les petits chiens que les chiennes leur donnent. Je trouvais ceci fort maussade et vilain, de joindre à leur bouche le museau des petits chiens, qui ne sont souvent pas trop nets.

Durant le jour, ils emmaillotent leurs enfants sur une petite planchette de bois, où il y a un arrêt ou petit ais plié en demi-rond au-dessous des pieds. Ils la dressent debout contre le plancher de la cabane, quand ils ne les portent promener avec cette planchette derrière le dos, attachée avec un collier qui leur prend sur le front. Sinon ils les portent sans maillot, enfermés dans leur robe, ceinte devant eux ou derrière leur dos, presque tout droit, la tête de l'enfant dehors, regardant d'un côté et d'autre par-dessus les épaules de celle qui le porte.

L'enfant étant emmailloté sur cette planchette, ordinairement enjolivée de petits matachias et chapelets de porcelaine, ils lui laissent une ouverture devant la nature, par où il fait son eau ; et si c'est une fdle, ils y ajoutent une feuille de blé d'Inde renversée, qui sert à porter l'eau dehors, sans que l'enfant soit gâté de ses eaux. Au lieu de langes ils mettent sous eux du duvet fort doux de certains roseaux, sur lesquels

DES HURONS. i/j3 ils sont couchés fort mollement, et ils les nettoient du même duvet ; la nuit, ils couchent l'enfant entre le père et la mère, sans qu'il arrive d'accident, ou très rarement. J'ai vu en d'autres nations que pour faire dormir l'enfant, ils le mettent tout emmailloté dans une peau qui est suspendue en l'air parles quatre coins aux perches de la cabane; et voulant bercer l'enfant, ils n'ont que de fois à autre à donner un branle à cette peau ainsi suspendue.

Les Cimbres mettaient leurs enfants nouveau-nés parmi les neiges pour les endurcir au mal, et nos sauvages n'en font pas moins; car ils les laissent non seulement nus parmi la cabane, mais même grandelets ils se vautrent et se jouent dans les neiges et parmi les plus grandes ardeurs de l'été sans en recevoir aucune incommodité, comme je les vus souvent, admirant que ces petits corps tendrelets puissent supporter tant de froid et tant de chaud. Et de là vient qu'ils s'endurcissent tellement au mal et à la peine, qu'étant devenus grands, vieux et chenus, ils restent toujours forts et robustes et ne ressentent presque aucune incommodité ; mrme les femmes enceintes sont tellement fortes qu'elles s'accouchent d'ellesmêmes et ne gardent point la chambre pour la plupart. J'en ai vu arriver de la forêt, chargées d'un gros faisceau de bois, qui accouchaient sitôt arrivées ; à l'instant elles se remettaient sur pied à leur ordinaire exercice.

Et parce que les enfants d'un tel mariage ne se peuvent assurer légitimes, ils onteette coutume entre eux que les enfants ne succèdent pas aux biens de leur père ; mais ils font héritiers les enfants de leurs propres sœurs, dont ils sont assurés qu'ils sont de leur sang. Néanmoins ils les aiment grandement, nonobstant le doute qu'ils soient à eux. Et ce sont de très mauvais enfants pour la plupart, et qui portent fort peu de respect et guère plus d'obéissance : car le malheur est, en ces pays, qu'il n'y a point de respect des jeunes aux vieux, ni d'obéissance des enfants envers les père et mère ; aussi n'y a-t-il aucun châtiment pour les fautes. C'est pourquoi tout le monde y vit en liberté et chacun fait comme il l'entend; et les père et mère, faute de châtier leurs enfants, sont souvent contraints de souffrir d'être injuriés par eux et parfois même battus. Chose trop indigne et qui ne sent rien moins que la bête brute : le mauvais exemple, sans châtiment ni correction, est cause de tout ce désordre.

DE L'EXEHCICE

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