‹ Trois voyages au CanadaChapitre 20 sur 35 · DES JEUNES GARÇONS ET JEUNES FILLES · texte numérisé non relu

DES JEUNES GARÇONS ET JEUNES FILLES

1^ exercice ordinaire et journalier des jeunes garçons n'est autre que de tirer de l'arc, de darder la flèche, qu ils font bondiret glisser droit quelque peu par-dessus le pavé ; jouer avec des bâtons courbés, qu'ils font couler par-dessus la neige et crosser une balle de bois léger, comme l'on fait en nos quartiers ; apprendre à jeter la fourebelte avec quoi ils barponnentle poisson et s'adonner à autres petits jeux et exercices, puis se trouver à la cabane aux heures des repas ou quand ils ont faim. Que si une mère prie son fils d'aller à l'eau, au bois ou de faire quelque autre service du ménage, il lui répond que c'est un ouvrage de fille et n'en fait rien. Si parfois nous obtenions d'eux semblables services, c'était à condition qu ils auraient toujours entrée en notre cabane, ou pour quelque épingle, plume ou autre petite parure.

Il y en avait pourtant de malicieux qui se donnaient le plaisir de couper la corde où pendait notre porte en l'air, à la mode du pays, pour la faire tomber quand on l'ouvrirait; et puis ils le niaient absolument ou prenaient la fuite. Aussi n'avouent-ils jamais leurs fautes que quand ils ne craignent aucun blâme ou reproche : car bien qu'ils soient sauvages, ils sont fort cupides d'honneur et ils ne veulent pas être estimés méchants, quoiqu'ils le soient.

Nous avions commencé à leur apprendre les lettres ; mais comme ils sont libertins et ne demandent qu'à jouer et se donner du bon temps, ils oubliaient en trois jours ce que nous leur avions appris en quatre, faute de continuer et de nous venir retrouver aux heures que nous leur avions ordonnées ; et pour nous dire qu'ils avaient été empêchés de jouer, ils en étaient quittes. Aussi n'était-il pas encore à propos de les rudoyer ni reprendre, autrement que doucement, mais, par manière affable, les admonester de bien apprendre une science qui leur devait tant profiler et apporter du contentement à l'avenir.

De même les petits garçons ont leur exercice particulier et apprennent à tirer de l'arc, les uns avec les autres, sitôt qu'ils comtnencentà marchei . On met aussi un petit bâton entre les mains des petites fillettes, en même temps qu'elles commencent à mettre un pied devant l'autre, pour les styler et apprendre de bonne heure à piler le blé. Etant grandelettes, elles jouent aussi à divers petits jeux avec leurs compagnes, et parmi ces petits ébats, on les dresse encore doucement à de petits services du ménage et aussi quelquefois au mal qu'elles voient devant leurs yeux. Aussi, étant grandes, elles ne valent rien pour la plupart et sont pires que les garçons mêmes, se vantant souvent du mal qui les devrait faire rougir ; et c'est à qui fera plus d'amoureux, et si la mère ne trouve pour soi, elle offre librement sa fille, et sa fille s'offre d'ellemême, et le mari offre aussi aucunefois sa femme, si elle veut, pour quelque petit présent et bagatelle ; et il y a des maquereaux et médian ts dans les bourgs qui ne s'adonnent à autre exercice qu'à présenter et conduire de ces bêtes aux hommes qui en veulent. Je loue Noire Seigneur de ce qu'elles prenaient d assez bonne part nos réprimandes et qu'à la fin elles commençaient d'avoir de la retenue et quelque honte de leur dissolution, n'osant plus, que fort rarement, user de leurs imperli nentes paroles en notre présence, et admiraient en approuvant l'honnêteté que leur disions être aux filles de France : ce qui nous donnait espérance d'un grand amendement et changement de leur vie dans peu de temps. Cependant les Français qui étaient montés avec nous leur disaient le contraire pour pouvoir loujours jouir à cœur saoul, comme bête brutes, de toutes ces charnelles voluptés, auxquelles ils se vautraient, jusqu'à avoir en plusieurs lieux des haras de garces ! Tellement que ceux qui nous devaient seconder à l'instruction et le bon exemple, étaient ceux-là même qui allaient détruisant le bien que nous établissions. Il y en avait néanmoins quelques-uns de bons, honnêtes et bien vivants, desquels nous étions fort contents et bien édifiés, comme au contraire nous étions scandalisés de ces autres brutaux, athées et charnels, qui empêchaient la conversion et amendement de ce pauvre peuple.

L'un de nos Français ayant été à la traite en une nation du côté du Nord, à environ cent lieues de nous, nous dit à son retour avoir vu plu-

sieurs filles, auxquelles on avait coupé le bout du nez, selon la coutume de leur pays, pour avoir fait brèche à leur honneur. Il nous assura aussi qu'il avait vu des sauvages faire quelque forme de prière avant que prendre leur repas ; ce qui donna au Père Nicolas et à moi une grande envie d'y aller, si la nécessité ne nous eût contraints de retourner en la province du Canada et de là en France.

Page 1