HUMEUR DES SAUVAGES
ET COMME ILS ONT RECOURS AUX DEVINS POUR RECOUVRER LES CHOSES DÉROBÉES.
Entre toutes ces nations, il n'y en a aucune qui ne dilTère en quelque chose, soit pour la façon de se gouverner, ou pour se vêtir et accommoder leurs parures ; chacune se croit la plus sage et la mieux avisée de toutes. Je vais dire ce qu'il me semble de quelques-uns, ceux qui sont les plus heureux ou misérables. Je tiens les Hurons et autres peuples sédentaires comme la noblesse; les nations algoumequines pour les bourgeois, et les autres sauvages comme Montagnets et Canadiens poulies villageois et les pauvres du pays. Et de fait, ils sont les plus pauvres de tous ; car encore que tous les sauvages soient misérables, en tant qu'ils sont privés de la connaissance de Dieu, ils ne sont pas toujours également misérables en la jouissance des biens de ce monde et en l'entretien et embellissement de ce corps misérable, pour lequel seul ils travaillent.
Tous les sauvages en général ont l'entendement assez bon, et ne sont point si grossiers ni si lourdauds que nous nous imaginons en France. Ils sont d'une humeur assez joyeuse, toutefois ils sont un peu saturniens ; ils parlent fort posément, comme se voulant bien faire entendre, et s'arrêtent aussitôt en songeant un grand espace de temps, puis reprennent leur parole ; et cette modestie est cause qu'ils appellent nos Français femmes, parce que, trop précipités et bouillants en leurs actions, ils parlent tous à la fois et s'interrompent l'un l'autre. Ils craignent le reproche et sont excités à bien faire par l'honneur.
Pour la libéralité, nos sauvages sont louables en l'exercice de cette vertu, selon leur pauvreté : car quand ils se visitent les uns les autres, ils se font des présents mutuels, et, pour montrer leur galanterie, ils ne marchandent point volontiers et se contentent de ce qu'on leur baille honnêtement et raisonnablement, méprisant et blâmant les façons de
LES HURONS. i5i faire de nos marchands qui discutent une heure pour marchander une peau de castor. Ils ont aussi la mansuétude et clémence en la victoire, envers les femmes et petits enfants de leurs ennemis, auxquels ils sauvent la vie, bien qu'ils demeurent prisonniers pour servir.
Ce n'est pas à dire pourtant qu'il n'y ait de l'imperfection ; car tout homme y est sujet, et à plus forte raison celui qui est privé de la connaissance d'un Dieu et de la lumière de la foi, comme sont nos sauvages. Car si on vient à parler de l'honnêteté et de la civilité, il n'y a de quoi les louer, puisqu'ils n'en pratiquent aucun trait, si ce n'est ce que la simple nature leur dicte et enseigne. Ils n'usent d'aucun compliment parmi eux et sont fort malpropres et mal nets en l'apprêt de leurs viandes. S'ils ont les mains sales, ils les essuient à leurs cheveux ou aux poils de leurs chiens et ne les lavent jamais, à moins qu'elles ne soient extrêmement sales. El ce qui est encore plus impertinent, ils ne font aucune difficulté de pousser dehors les mauvais vents de l'estomac pendant les repas et en présence de tous. Ils sont aussi grandement adonnés à la vengeance et au mensonge. Ils promettent aussi assez, mais ils tiennent peu; car, pour avoir quelque chose de vous, ils savent bien flatter et promettre, et se dérobent encore mieux, si ce sont Huions ou autres peuples sédentaires, envers les étrangers. C'est pourquoi il faut y prendre garde et ne s'y fier qu'à bonnes enseignes, si on n'y veut être trompé.
Mais si un Huron a été lui-même dérobé et désire recouvrir ce qu'il a perdu, il a recours à Loki ou magicien pour avoir connaissance de la chose perdue par le moyen de son sort. On le fait donc venir à la cabane ; là, après avoir ordonné des festins, il fait et pratique ses magies pour découvrir et savoir qui a été le larron et voleur: ce qu'il fait indubitablement, à ce qu'ils disent, si celui qui a fait le larcin est alors présent dans la même cabane, et non s'il est absent. C'est pourquoi le Français qui avait pris des rassades au bourg de Tœnchain, s'enfuit en hâte de notre cabane, quand il vit arriver Loki dans son logis au sujet de son larcin, sans que nous ayons su, sinon quelques jours après, qu'il s'était ainsi venu réfugier chez nous pour un si mauvais acte que celui-là.
Pour ce qui est des Canadiens et Montagnets, ils ne sont point
DES HURONS. i53 larrons (au moins ne l avons-nous pas encore aperçu en notre endroit), et les filles y sont pudiques et sages, tant en leurs paroles qu'en leurs actions, bien qu'il s'y en pourrait peut-être trouver entre elles qui le seraient moins. Mais les sauvages les plus honnêtes et mieux appris que j'aie reconnus en une si grande étendue de pays, sont, à mon avis, ceux de la baie et contrée de Miskou : je parle en général, car en toute nation il y en a des hommes qui surpassent en bonté et honnêteté les autres. J'y vis le sauvage du bon père Sébastien, récollet aquitanois, qui mourut de faim avec plusieurs sauvages, vers Saint- Jean et la baie de Miskou, pendant un hiver que nous demeurions aux Hurons, éloignés de lui d'environ quatre cents lieues. Il ne sentait nullement le sauvage en ses mœurs et façons de faire, mais son homme sage, grave, doux et bien appris, n'approuvant nullement la légèreté qu'il voyait en plusieurs de nos hommes, lesquels il reprenait doucement en son silence : aussi était-il un des principaux capitaines et chefs du pays.