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STATURE ET COULEUR DES SAUVAGES, ET QU'ILS NE PORTENT POINT DE BARBE

T^outes les nations et les peuples américains que nous avons vus en notre voyage, sont tous de couleur basanée, non qu'ils naissent tels (car ils sont de même nature que nous), mais c'est à cause de la nudité et de l'ardeur du soleil qui leur donne à nu sur le dos, et parce qu'ils se graissent souvent le corps d'huile ou de graisse avec des peintures de diverses couleurs, qu'ils y appliquent pour sembler plus beaux.

Ils sont tous généralement bien formés et proportionnés de leur corps. Je peux dire avec vérité y avoir vu d'aussi beaux enfants qu'il y en saurait avoir en France. Il n'y a pas même de ces gros ventrus pleins d'humeurs et de graisse que nous avons par deçà ; ils ne sont ni trop gras, ni trop maigres, et c'est ce qui les maintient en santé : car, au dire d'Aristote, il n'y a rien qui conserve mieux la santé de l'homme que la sobriété, et entre tant de nations que j'ai rencontrées, je n'ai jamais aperçu qu'un borgne, qui était des Monqueronons, et un bon vieillard Huron, qui pour être tombé du haut d'une cabane s'était fait boiteux.

Il ne s'y voit non plus aucun rousscau, ni blond, mais ils ont tous les cheveux noirs. Ils ne les supportent qu'à la tête et ils ont tous la barbe tellement en horreur que, pensant quelquefois nous faire injure, nous appelaient sascoinronte , qui est à dire : tu es un barbu. Aussi croient-ils qu'elle rend les personnes plus laides et amoindrit leur esprit. Et à ce propos je dirai qu'un jour un sauvage voyant un Français avec sa barbe, se retournant vers ses compagnons leur dit, comme par admiration : « Oh ! que voilà un homme laid ! Est-il possible qu'aucune femme voulût regarder de bon œil un tel homme ! » Et lui-même était un des plus laids sauvages de son pays.

Que si ces peuples ne portent point de barbe, il n'y a de quoi s'émer-

LES HURONS. Ua veiller, puisque les anciens Homains même, estiment que cela leur servait d'empêchement, n'en ont point porté jusqu'à l'empereur Adrian qui premier commença à porter barbe. Gela leur paraissait tellement un honneur, qu'un homme accusé de quelque crime n'avait point ce privilège de faire raser son poil.

Nos Français avaient donné à entendre aux sauvagesses que les femmes de France avaient de la barbe au menton ; ils leur avaient encore persuadé tout plein d'autres choses, que par honnêteté je n'écris point ici, de sorte qu'elles étaient fort désireuses d'en voir ; mais nos Huions, ayant vu Mademoiselle Champlain au Canada, furent détrompés et reconnurent qu'en effet on leur en avait donné à garder. De ces particularités on peut inférer que nos sauvages ne sont point velus, comme quelques-uns pourraient penser. Cela appartient aux habitants de 1 île Gorgades, d'où le capitaine Hanno Carthaginois rapporta deux peaux de femmes toutes velues, lesquelles il mit au temple de Juno par grande singularité ; il me semble encore avoir ouï dire à une personne digne de foi, d'en avoir vu une à Paris toute semblable, qu'on y avait apportée par grande rareté; et de là vient la croyance que plusieurs ont que tous les sauvages sont velus, bien qu'il ne soit ainsi que très rarement.

Ceci arriva au truchement des Epicerinys , après avoir passé deux ans parmi eux. Pensant le congratuler, ils lui dirent : « Eh bien ! maintenant que lu commences à bien parler notre langue, si tu n'avais point de barbe, tu aurais presque autant d'esprit qu'une telle nation. » Ils lui en nommaient une qu'ils estimaient avoir beaucoup moins d'esprit qu'eux, et les Français avaient encore moins d'esprit que cette nation-là. Aussi à tout bout de champ et pour la moindre chose ils vous disent : Téondion ou Tescaondion, c'est-à-dire : tu n'as point d'esprit. A nous autres religieux ils nous en disaient autant au commencement ; mais à la fin ils nous eurent en meilleure estime et nous disaient, au contraire : Cachia otindion — vous avez grandement d'esprit ; Arondiuhanne — « vous êtes gens qui connaissez les choses d'en haut et surnaturelles. » Ils n'avaient cette opinion des autres Français, en comparaison desquels ils estimaient leurs enfants plus sages, tant ils ont bonne opinion d'euxmêmes et peu d'estime d'autrui.

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