‹ Trois voyages au CanadaChapitre 30 sur 35 · DU PAYS DES HURONS EN FRANCE ET CE QUI NOUS ARRIVA EN CHEMIN · texte numérisé non relu

DU PAYS DES HURONS EN FRANCE ET CE QUI NOUS ARRIVA EN CHEMIN

CJn an s'étant écoulé et beaucoup de petites choses nous manquant, il fut question de retourner en notre couvent de Canada, pour en rapporter les choses nécessaires. Nous nous consultâmes ensemble et avisâmes qu'il fallait se servir de la compagnie et de la conduite de nos Hurons, qui devaient en ce même temps descendre à la traite. Je parlai donc à un capitaine de guerre et à deux autres sauvages de sa bande, qui me promirent place dans leur canot. Le conseil s'assembla là-dessus, non en une cabane, mais dehors sur l'herbe verte; j'y fus mandé et supplié de leur être favorable envers les marchands de la traite et de faire en sorte qu'ils pussent avoir d'eux les marchandises nécessaires à prix raisonnable : de leur côté ils leur donneraient de très bonnes pelleteries en échange. De plus, ils désiraient fort se conserver l'amitié des Français et ils espéraient de moi un honnête récit du bon accueil que nous avions reçu d'eux. Je leur promis là-dessus tout ce que je devais et pouvais, et ne manquai point de les contenter en tout ce qu'il me fut possible ; car de vrai, nous avions trouvé en chacun d'eux autant de courtoisie et d'humanité que nous eussions pu espérer de quelques bons chrétiens.

Faisant mes adieux par le bourg, plusieurs se doutant que je ne reviendrais de ce voyage, me disaient d'une voix triste : « Gabriel, serons nous encore en vie quand tu reviendras vers nous. Tu sais comme nous t'avons toujours aimé et chéri et que tu nous es plus précieux qu'aucune autre chose au monde ; ne nous abandonne donc point, et prends courage de nous instruire le chemin du Ciel pour que nous ne périssions point et que le Diable ne nous entraîne après noire mort en sa maison de feu. Prie donc Jésus pour nous, et nous fais ses enfants, pour que nous puis-

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sions aller avec toi dans son Paradis. x> Puis d'autres ajoutaient mille demandes à leurs lamentations, disant: « Gabriel, si enfin tu es contraint de partir d'ici pour aller aux Français, et que ton dessein est de revenir, rapporte-nous quelque chose de ton pays: des prunes, des alênes, des rassades ou ce que tu voudras; car nous sommes pauvres. Et si de plus tu pouvais nous faire présent de tes soques et sandales, nous t'en aurions de l'obligation et te donnerions quelque chose en échange. »

Ayant pris congé du bon père Nicolas, avec promesse de le revoir au plus tôt, je partis de notre cabane un soir, tard, et m'en allai coucher avec des sauvages sur le bord de l'eau. Nous partîmes le lendemain matin, à six, dans un canot tellement vieux et rompu, qu'à peine eûmesnous avancé quelque deux heures, il nous fallut prendre terre et nous cabaner dans un cul de sac pour en renvoyer quérir un autre par deux de nos hommes. Ceux-ci firent telle diligence qu'ils nous en ramenèrent un autre un peu meilleur le lendemain. En attendant leur retour, après avoir servi Dieu, j'employai le reste du temps à visiter tous ces pauvres voyageurs, qui m'apprirent la sobriété, la paix et la patience qu'il faut avoir en voyageant. Leurs canots étaient fort petits et faciles à tourner; dans les plus grands trois hommes pouvaient tenir et deux dans les plus petits, avec les vivres et marchandises. Je leur demandai pourquoi ils se servaient de si petits vaisseaux ; mais ils me firent entendre qu'ils avaient tant de fâcheux chemins à faire, des détroits parmi les rochers, si difficiles à passer, et des sauts où il fallait tout porter pendant sept ou huit lieues, qu'ils ne pourraient nullement passer avec de plus gros canots. Je loue Dieu en ces créatures et admire la divine Providence qui si bien nous donne les choses nécessaires pour la vie du corps ; Dieu donne à ces pauvres gens une patience au-dessus de nous, qui supplée aux petites commodités qui leur manquent.

Nous partîmes de là, dès que le canot qui nous avait été amené fut prêt, et fîmes telle diligence qu'environ le midi, nous trouvâmes Etienne Brûlé avec cinq ou six canots du village de Toenchain. Tous ensemble nous fûmes loger en un village d'Algoumequins, où, visitant les cabanes du lieu selon ma coutume, je fus prié au festin d'un grand esturgeon qui bouillait dans une grande chaudière sur le feu. Le maître de festin qui

DES HURONS. 219 m'invitait était seul assis auprès de cette chaudière, et chantait sans intermission pour le bonheur et la louange de son festin. Je lui promis de m'y trouver à l'heure ordonnée et de là je m'en retournai en notre cabane, où, étant à peine arrivé, je trouvai celui qui avait charge de faire les invitations du festin. Il donna à tous ceux qu'il invitait une petite bûchette de la longueur et grosseur du petit doigt, pour marque et signe qu'on était du nombre des invités. 11 se trouva près de cinquante hommes à ce festin, lesquels furent tous rassasiés plus que suffisamment de ce grand poisson et des farines qui furent accommodées dans ce bouillon. Les Algoumequins, les uns après les autres, pendant qu'on vidait la chaudière, firent voir à nos Hurons qu'ils savaient chanter et s'escrimer aussi bien qu'eux, et que, s'ils avaient des ennemis, ils avaient aussi du courage et de la force pour les surmonter ; à la fin je leur parlai un peu de leur salut, puis nous nous retirâmes.

Le lendemain matin, après avoir déjeuné, nous nous rembarquâmes et fûmes loger sur un grand rocher où je m'étendis dans un lieu cavé en forme de cercueil; le lit et le chevet en étaient bien durs, mais j'y étais déjà tant accoutumé que je m'en souciais assez peu. Mon plus grand martyre était la piqûre des moustiques et cousins qui étaient en nombre infini dans ces lieux déserts. Environ à l'heure de midi apparut l'arc- enciel à l'entour du soleil, avec de si vives et diverses couleurs que cela attira longtemps mes yeux pour l'admirer. Passant outre notre chemin d'île en île, un de nos sauvages tua d'un coup de flèche un petit anima), ressemblant à une fouine ; elle avait ses petites mamelles pleines de lait, ce qui m'a fait croire qu'elle avait ses petits là auprès. Et cet amour que la nature lui avait donné pour sa vie et ses petits, lui donna aussi le courage de traverser les eaux en emportant la flèche qu'elle avait au travers du corps, qui lui sortait également des deux côtés ; de sorte que sans la diligence de nos sauvages qui lui coupèrent le chemin, elle était perdue pour nous. Ils l'écorchèrent, jetèrent la chair et se contentèrent de la peau ; puis nous allâmes cabaner à l'entrée de la rivière qui vient du lac des Epicérinys se décharger dans la mer douce.

Le jour suivant, après avoir passé un petit saut, nous trouvâmes deux cabanes d'Algoumequins dressées sur le bord de la rivière, auxquels nous

échangeâmes une grande écorce et un morceau de poisson frais pour du blé d'Inde. De là, pensant suivre notre route, nous nous trouvâmes égarés, aussi bien que le jour précédent, dans des chemins détournés. Il nous fallut donc charger nos bardes et notre canot sur nos épaules, et traverser les bois et une assez fâcheuse montagne, pour aller retrouver notre droit chemin ; dans lequel nous fûmes à peine remis, qu'il nous fallut tout porter à six sauts, au bout de quoi nous trouvâmes quatre cabanes d'Algoumequins qui s'en allaient en voyage en des contrées fort éloignées. Nous nous rafraîchîmes un peu auprès d'eux, puis nous allâmes caban er sur une montagne proche le lac, où nous fûmes visités de plusieurs sauvages passants. Dès le lendemain matin, que le soleil nous eut fait voir sa lumière, nous nous embarquâmes sur le lac épicérynien et le traversâmes favorablement par le milieu : cela fait douze lieues de trajet. Ce lac est très beau à voir et fort poissonneux. Et ce qui est plus admirable, est qu'il se décharge par les deux extrémités opposites : car du côté des Hurons, il vomit celte grande rivière qui va se rendre dans la mer douce ; et du côté de Québec, il se décharge par un canal de sept à huit toises de large, mais tellement embarrassé de bois que les vents y ont fait tomber, qu'on n'y peut passer qu'avec bien de la peine et en détournant continuellement les bois de la main ou des avirons.

Ayant traversé le lac, nous cabanâmes sur le bord joignant le canal, où déjà s étaient cabanés une quantité de Hurons qui allaient à la province du Saguenay. Nous achetâmes aux Epicérinys un morceau d'esturgeon pour un petit couteau fermant que je leur donnai.

Le matin venu, nous naviguâmes par le canal environ un petit quart de lieue, puis nous prîmes terre et marchâmes par des chemins très fâcheux et difficiles près de quatre bonnes lieues. Cependant deux de nos hommes, qui voulaient se soulager, conduisirent quelque peu de temps le canot par un ruisseau, auquel néanmoins ils se trouvèrent fort souvent embarrassés, soit pour le peu d'eau qu'il y avait par endroits soit pour le bois tombé dedans qui les empêchait de passer ; à la fin ils furent contraints de quitter ce ruisseau, se charger du canot et d'aller par terre comme nous. Je portais les avirons du canot, pour ma part de bagage, avec quelque autre petit paquet, avec quoi je pensai tomber dans un

DES HURONS. 221 profond ruisseau, en voulant le passer sur des longues pièces de bois mal assurés. Mais Notre Seigneur m'en garantit. Comme je ne pouvais suivre mes gens que de fort loin, à cause qu'ils avaient le pied j:>lus léger que moi, je m'égarais souvent seul dans les épaisses forets ; mais à leur appel je me remettais à la route et les allais retrouver. Ce long chemin fait, nous nous rembarquâmes sur un lac d'environ une lieue de longueur; puis, étant arrivés à un saut assez petit, nous trouvâmes une rivière qui descendait du côté de Québec et nous y embarquâmes. Depuis les Hurons, sortant de la mer douce, nous avions toujours remonté les fleuves jusqu'au lac des Epicérinys ; depuis, nous eûmes toujours dans rivières et ruisseaux la faveur du courant jusqu'à Québec. Mais mes sauvages s'en servaient peu, aimant mieux prendre des chemins détournés par les terres et par les lacs, qui sont fort fréquents dans le pays, que de suivre la droite route.

Le neuvième ou dixième jour de notre sortie de chez les Hurons, notre canot se trouva tellement brisé, que, faisant force eau, mes sauvages furent contraints de prendre terre, de cabaner près de deux cabanes d'Algoumequins et d'aller chercher des écorces pour faire un autre canot, qu'ils surent construire en fort peu de temps. Je demeurai, en attendant mes hommes, avec les Algoumequins. Ceux-ci avaient avec eux deux jeunes ours privés, gros comme moutons, qui continuellement luttaient, couraient et se jouaient ensemble : c'était à qui aurait le plus vite grimpé au hautd'un arbre ; mais, l'heure du repas venue, ces méchants animaux étaient toujours après nous, pour nous arracher nos écuelles de sagamite avec leurs pattes et leurs dents. Mes sauvages rapportèrent avec leurs écorces une tortue pleine d'œufs, qu'ils firent cuire vive, les pattes en haut, sous les cendres chaudes ; ils m'en firent manger les œufs gros et garnis de jaune comme l'œuf d'une poule.

Ce lieu était fort plaisant et agréable et accommodé d'un très beau bois de gros pins, fort hauts et droits ; il était net et vide de broussailles, de sorte qu'il semblait être l'œuvre d'un excellent jardinier.

Avant que de partir de là, mes sauvages y affichèrent les armoiries de notre bourg de Quieunonascaran. Car chaque bourg ou village des Hurons a ses armoiries particulières ; les Hurons les dressent sur les

chemins, lorsqu'ils veulent qu'on sache qu'ils ont passé quelque part. Ces armoiries de notre bourg furent dépeintes sur un morceau d'écorce de bouleau de la grandeur d'une feuille de papier. Il y avait un canot grossièrement crayonné avec autant de traits noirs tirés dedans qu'ils étaient d'hommes ; pour marque que j'étais en leur compagnie, ils avaient grossièrement dépeint un homme au-dessus des traits du milieu. Ils me dirent qu'ils faisaient ce personnage ainsi élevé par-dessus les autres, pour démontrer aux passants qu'ils avaient avec eux un capitaine français. Au bas de l'écorce pendait un morceau de bois sec, d'environ un demi-pied de longueur et gros comme trois doigts, attaché d'un brin d'écorce. Les Hurons pendirent cette armoirie au bout d'une perche fichée en terre. Toute cette cérémonie achevée, nous partîmes avec notre nouveau canot; mais environ vers midi, nous donnâmes si rudement contre un rocher que notre canot en fut fort endommagé, et il y fallut recoudre une pièce.

Le soir, après un long travail, nous cabanâmes à l'entrée d'un saut, où je fus longtemps en doute de ce que voulait dire un grand bruit avec une grande fumée, que j'apercevais à environ une lieue de nous. Je disais qu'il devait y avoir un village ou le feu dans la forêt. Mais je me trompais entièrement : ce grand bruit et celle fumée procédaient d'une chute d'eau de vingl-cinq à trente mètres de haut, que nous trouvâmes le lendemain matin. Approchant du saut en Un très mauvais et dangereux endroit, nous reçûmes dans notre canot des grands coups de vagues ; mais les sauvages étaient stylés et habiles à la navigation, et ils se souciaient peu d'être mouillés, car ils n'avaient point d'habit sur le dos qui les empêchât de dormir à sec. Mais pour moi cela était un peu plus incommode et je craignais fort pour nos livres.

Nous nous trouvâmes, un jour, bien empêchés dans de grands bourbiers, des profondes fanges et des marais près d'un petit lac ; il nous fallut marcher avec des peines nonpareilles et si légèrement, que nous pensions à toute heure enfoncer par-dessus la tête au fond du lac : en effet tout tremblait sous nous. De là nous allâmes prendre notre gîte en une anse de terre, où déjà s'étaient cabanés depuis quatre jours un bon vieillard huron avec deux jeunes garçons qui là-bas attendaient compa-

DES HURONS. 22S gnie pour passer par le pays des Honqueronons jusqu'à la traite. Car ce peuple des Honqueronons est malicieux jusqu'à ne laisser passer par leurs terres, au temps de la traite, qu'un ou deux canots à la fois; ils veulent que les Hurons s'attendent l'un l'autre et passent en flotte pour avoir meilleur marché leurs blés et farines, qu'ils les contraignent de traiter pour des pelleteries. Le lendemain matin, arrivèrent encore deux autres canots hurons qui cabanèrent avec nous ; mais pour cela personne n'osait encore se hasarder de passer, de peur d'un affront. A la fin, mes hommes s'avisèrent de me déclarer maître et capitaine de tous les deux canots et de la marchandise qui était dedans. Je leur promis, je le fis et ils s'en trouvèrent bien ; car, sans jactance, je peux dire que si je n'avais mis le holà, ils eussent été aussi maltraités que deux autres canots que je vis arriver, qui n'étaient point de notre bande.

Nous partîmes donc de cette anse de terre et nous aperçûmes bientôt deux cabanes de cette nation, dressées en cul-de-sac sur une éminence, d'où on pouvait voir de loin ceux qui passaient dans les terres. Mes sauvages les ayant vues, pensèrent que c'étaient des sentinelles posées pour leur empêcher le passage. Ils me prièrent instamment de me coucher de mon long dans le canot pour n'être aperçu de ces sentinelles, afin que je puisse être témoin oculaire et auriculaire du mauvais traitement qu'ils pourraient recevoir.

Nous approchâmes donc de ces cabanes et parlâmes à ces pauvres gens ; mais ils ne nous dirent aucune chose qui nous pût déplaire : ils ne songeaient qu'à leur pêche et à leur chasse. Ainsi nous reprîmes promptement notre route, et allâmes passer par un lac, et de là par une rivière qui conduit au village. Après avoir pris langue de quelques sauvages que nous trouvâmes cabanés à l'écart, nous arrivâmes au port, où déjà s'étaient portés presque tous les sauvages du bourg. Ceux-ci avec de grands bruits et huées nous y attendaient, avec l'intention de profiter de nos vivres, blés et farines ; mais comme ils voulaient s'en saisir et que déjà ils étaient entrés dans nos canots, je fis le holà et les en fis sortir. Je fis tout porter au lieu où nous voulions cabaner, un peu éloigné d'eux, pour éviter leurs trop fréquentes visites.

Il ne faut point douter que ces Honqueronons n'aient pas été assez

simples pour me croire maître des blés et farines, comme le disaient mes gens ; mais il leur fallait avoir patience, car ils n'osaient m'attaquer, de peur du retour à la traite de Québec où ils vont tous les ans.

Je dis véritablement et le répète que c'est ici le peuple le plus revêclie, le plus superbe et le moins courtois de tous ceux que j'ai vus ; mais aussi il est le mieux couvert, le mieux matacliié et le plus paré de tous : comme si à la braverie étaient inséparablement attachés la superbe, la vanité et l'orgueil, mère nourricière de tout le reste des vices. Les jeunes femmes et filles semblent des nymphes, tant elles sont bien accommodées, et des biches, tant elles sont légères du pied. Nous passâmes le reste du jour à nous cabaner et tout le jour suivant pour la venue du truchement Brûlé, qui nous priait de l'attendre ; mais nous trouvâmes si peu de courtoisie dans ce village, qu'aucun de nous ne voulut y traiter un seul morceau de poisson qu'à prix déraisonnable. Ils ne laissaient pas de nous venir voir devant notre cabane, néanmoins plutôt pour nous contrôler et se moquer de nous, que pour s'instruire de leur salut : car à l'heure du repas, me voyant souiller ma sagamile trop chaude, ils se prenaient à rire, ne considérant point que je n'avais pas la langue ni le palais endurci comme eux.

Au sortir de ce village, nous allâmes cabaner en un lieu très propre à la pêche, où nous prîmes quantité de poissons de diverses espèces que nous mangeâmes cuits à l'eau et rôtis. Mais il y avait cela d'incommode, que mes gens n'écaillaient point celui qu'ils mettaient dans la sagamile, ni celui qui se mangeait en autre façon : telle étant leur coutume. De sorte qu'à chaque cuillerée de sagamile qu'on prenait, il fallait en cracher une partie dehors; et lorsqu'ils avaient quelque morceau de viande, ils se servaient de leur pied pour la tenir et de la main pour la couper.

Les grands orages qu'il fit ce jour-là, et les pluies continuelles qui durèrent jusqu'au lendemain matin, furent cause que nous logeâmes fort incommodément dans un lieu marécageux. D'aventure nous trouvâmes un chien égaré que mes sauvages prirent, tuèrent à coups de hache et firent cuire pour notre souper. Gomme au chef, ils me présentèrent la tête; mais je- vous assure qu'elle était si hideuse et avait une grande gueule béante si désagréable, que je n'eus pas le courage d'en manger et

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me contentai d'un morceau de cuisse. Au souper du lendemain, nous mangeâmes un aigle, que mes gens m'avaient déniché.

Le jour suivant, nous primes gîte en un petit hameau d'Algoumequins sur le bord de la rivière (qui a en cet endroit plus d'une bonne lieue de large). Le lendemain, nous vîmes deux arcs-en-ciel fort visibles qui tenaient devant nous les deux bords delà rivière comme deux arcades, sous lesquelles il semblait que nous dussions passer. Le soir, nos sauvages mangèrent un aigle, duquel je ne voulus pas seulement prendre du bouillon

pour L'amour de Noire Seigneur et le respect du vendredi: de quoi mes gens restèrent bien édifiés et satisfaits. Le malin, nous nous mîmes sur la rivière, qui en cet. endroit est très large et semble un lac, couvert partout d'un si grand nombre de papillons morts, que je n'eusse jamais cru qu'il y en avait autant en tout le Canada.

Nous avons fait mention de plusieurs chutes d'eau et de quantité de sauts et de précipices dangereux; mais voici le saut de la chaudière que nous allons trouver: le plus admirable, le plus dangereux et le pins épouvantable de tous. Ll est large de plus d'un grand quart de lieue et demie ; il a au travers une quantité de petites îles qui ne sont que rochers âpres et difficiles, couverts en partie de méchants petits bois, le tout entrecoupé de concavités que ces chutes d'eau de six ou sept brasses on fait à succession de temps. Particulièrement, en un certain endroit, l'eau tombe avec une telle violence au milieu de la rivière qu'il s'y est creusé un large et profond bassin ; si bien que l'eau, courant là-dedans circulaircment, y fait de très puissants bouillons qui produisent de grandes fumées de poudre d'eau qui s'élèvent en l'air. Il y a encore, à l'autre bord de la rivière une autre semblable chaudière, qui est presque aussi impétueuse que la première ; et c'est la raison pourquoi nos Montagnels et Canadiens ont donné à ce saut le nom Asticou, qui veut dire chaudière. Celte chute d'eau fait un tel bruit dans le bassin, que l'on l'entend de plus de deux lieues loin ; l'eau sort. et tombe dans une autre profonde concavité environnée d'un grand rocher, où il ne se voit rien qu'une très épaisse écume qui cache l'eau au-dessous. Et comme je m'amusais à contempler toutes ces chutes d'eau de si grande impétuosité dans ces chaudières, je me donnai garde que tous ces rochers d'alcnlouroù je me tenais, semblaient tout couverts de petits escargots de pierre; je n'en donnerai autre raison, sinon que cela vient de la nature de la pierre même, ou que la poudre d'eau tombant là-dessus peut avoir causé tous ces effets. C'est aussi en cet endroit que je trouvai pour la première fois des lys incarnats qui n'avaient que deux fleurs sur chaque tige.

Environ à un quart de lieue après le saut de la Chaudière, nous passâmes à main droite devant un autre saut ou chute d'eau admirable, d'une rivière qui vientdu Sud; cette rivière tombe d'une telle impétuosité

DES HURONS. 227 de vingt-cinq brasses de haut dans la Grande Rivière, sur laquelle nous étions, qu'elle fait deux arcades qui ont la largeur de trois cents pas. Les jeunes gens se donnent quelquefois le plaisir de passer avec leurs canots par derrière la plus large et ne se mouillent que du poudrin que fait l'eau. Mais il me semble qu'ils font en cela une grande folie pour le danger qui y est; et puis, à quel propos s'exposer sans profit dans un sujet qui nous peut causer un repentir et nous attirer la moquerie de tous les autres? Les Iroquois venaient ordinairement jusqu'en ces contrées pour surprendre nos Huions quand ils allaient à la traite. Mais depuis qu'ils ont su que les Hurons menaient des Français avec eux, ils se sont décidés à n'y plus aller. Néanmoins nos gens se tinrent toujours sur leurs gardes de peur d'une surprise, et s'allèrent cabaner hors danger. Et comme nous souffrions les grandes ardeurs du soleil pendant le jour, il nous fallut de même souffrir les orages, les grands bruits du tonnerre et les pluies continuelles pendant la nuit, jusqu'au lendemain matin, où nous nous remîmes en chemin, encore tout mouillés et affligés d'un faux rapport que nous avait fait un Algoumequin, que la flotte de France était périe en mer et que c'était perdre du temps à mes gens que de descendre jusqu'à Québec. Mais après être un peu rentré en moi-même, je soupçonnai incontinent le stratagème de l'Algoumequin, qui avait trouvé ce mensonge pour nous faire retourner en arrière et ensuite persuader tous les autres Hurons de n'aller point à la traite. Je fis donc entendre à mes sauvages la malice de l'homme, et leur fis continuer notre voyage avec espérance de bon succès.

De là nous allâmes cabaner à la petite nation que nos Hurons appellent Quieunontatetonons, où nous eûmes à peine pris terre et dressé notre cabane, que les députés du village nous vinrent visiter et supplier nos gens d'essuyer les larmes de vingt-cinq à trente pauvres veuves, qui avaient perdu leurs maris l'hiver passé, les uns de la faim, les autres de diverses maladies naturelles. Je les priai d'avoir patience en cette pressante nécessité : nous en serions quittes avec quelques petits présents qu'il fallait faire à ces pauvres veuves pour adoucir leur douleur et essuyer leurs larmes. Ils en firent en effet leur petit devoir et donnèrent un présent de blé d'Inde et de farine à ces pauvres bonnes gens. Je les

appelle bons, parce qu'en effet je les trouvai tels, cl d'une humeur tellement accommodante, douce et pleine d'honnêteté, cpie je m'en trouvai fort édifié.

C'est alors que je trouvai dans les bois, environ à un petit quart de lieue du village, un pauvre sauvage malade, enfermé dans une cabane ronde et couché de son long auprès d'un feu. Me promenant par le village el visitant les sauvages, un jeune garçon me fit présent d'un petit rat musqué, pour lequel je lui donnai en échange un autre petit présent ; il en faisait autant d'état que je faisais de mon petit animal. Le truchement Brûlé, qui était venu là cabaner avec nous, traita un chien ; nous en fîmes festin, le lendemain matin, en compagnie de plusieurs sauvages de nos canots, et puis nous troussâmes bagage, fîmes nos apprêts et nous mîmes en chemin, nonobstant les nouveaux avis que les Algoumequins nous donnaient des navires de France, qu'ils croyaient être perdus en mer ou pris par les corsaires. En effet, il y avait de l'apparence à ce que cela fût vrai, en ce que le temps de leur arrivée ordinaire était déjà de longtemps écoulé. Et cela me fit craindre que mes gens ne s'en retournassent, comme ils en avaient l'intention.

Passant au saut Saint-Louis, long d'une bonne lieue et très dangereux en plusieurs endroits, Notre Seigneur me garantit d'un précipice et chute d'eau où je m'en allais tomber infailliblement. Comme mes sauvages en des eaux basses conduisaient le canot à la main, j'étais seul dedans, parce que je ne les pouvais suivre à pied dans les eaux, ni sur la terre par trop montagneuse et embarrassée de bois et de rochers. La violence de l'eau leur ayant fait échapper des mains le canot, je me jetai fort à propos sur une petite roche voisine ; puis en même temps, le canot tombe par une chute d'eau dans un précipice, parmi les bouillons et les rochers, d'où on le retira à demi brisé avec une longue corde qu'on y avait attachée. Après ils le raccommodèrent à terre, avec des pièces d'écorce qu'ils portaient avec eux. Depuis, nous souffrîmes encore plusieurs coups de vagues dans notre petit vaisseau et passâmes par de grandes, hautes et périlleuses élévations d'eau, qui faisaient danser, hausser et baisser notre canot d'une merveilleuse façon, tandis que je m'y tenais couché et raccourci pour ne point empêcher mes sauvages de bien

DES HURONS. 229 gouverner. De là, nous allâmes cabaner dans une sapinière assez incommodément: nous en partîmes le lendemain matin, encore tous mouillés, et continuâmes notre chemin par un lac et, de là, par la Grande Rivière jusqu'à deux lieues près du cap de Victoire. Là nous cabanâmes sous un arbre, un peu à couvert des pluies, qui continuèrent du soir jusqu'au lendemain matin. Enfin nous nous rendîmes audit cap de Victoire où déjà était arrivé depuis deux jours le truchement Brûlé avec deux ou trois canots hurons.

Je vous rends grâces, ô mon Dieu, qui nous avez conduits jusqu'ici sans péril!... Mais je ne suis pas plutôt descendu à terre, pensant me rafraîchir, que j'entends les plaintes du truchement et de ses gens, qui sont empêchés par des Montagnets et des Algoumequins de passer outre ; ceux-ci voudraient qu'ils attendissent là les barques de la traite. Je ne trouvai point à propos de leur obéir et je dis que je voulais descendre, et, pour eux, qu'ils demeurassent là, s'ils voulaient. Me voyant dans cette résolution, et me pouvant ditïicilement empêcher et n'osant me violenter comme ils l'avaient fait au truchement, ils trouvèrent une invention pour intimider nos Hurons par une fourbe qu'ils leur firent croire. Ils firent donc courir le bruit qu'ils avaient reçu vingt colliers de porcelaine des Ignierhonons (ennemis mortels des Hurons), à la charge de les venir avertir de l'arrivée desdits Hurons, afin qu'ils pussent les mettre tous à mort. Nos gens, vainement épouvantés de cette mauvaise nouvelle, tinrent conseil là-dessus, un peu à l'écart dans le bois ; je fus appelé avec le truchement, qui était d'aussi légère croyance qu'eux, et pour conclusion ils se cotisèrent tous, qui de rets, qui de pétun, blé, farine et autres choses qu'ils donnèrent aux capitaines et aux chefs des Montagnets et Algoumequins, afin de se les obliger. Il n'y eut que mes sauvages qui ne donnèrent rien ; car je me doutai incontinent du stratagème.

Mais puisque nous sommes à parler des présents des sauvages, avant que de passer outre, nous en dirons les particularités, et d'où ils tirent ceux qu'ils font communément. En toutes les villes, bourgs et villages nos Hurons font un certain amas de colliers de porcelaine, haches, couteaux et généralement de tout ce qu'ils gagnent en commun : soit

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à la guerre, traité de paix, rachat de prisonniers, péages des nations qui passent sur leurs terres et par toutes autres voies qui se présentent. Or, toutes ces choses sont mises entre les mains d'un des capitaines du lieu, choisi comme trésorier de la république. Et lorsqu'il est question de l'aire quelque présent pour le bien et le salut de tous, ils s'assemblent en conseil. Là. après avoir déduit la nécessité urgente qui les oblige à puiser dans le trésor et arrêté le nombre et qualité des marchandises, on prie le, trésorier de fouiller dans les coffres et d'en apporter tout ce qui a été ordonné ; et s'il se trouve épuisé de finances, alors chacun se cotise librement de ce qu'il peut, et jamais ils ne manquent de trouver les choses nécessaires, tanl ils ont le cœur généreux pour le salut commun .

Pour revenir au dessein que j'avais départir du cap de Viclon-e et d aller jusqu'à Québec, je me résolus de faire mettre notre canot à l'eau, à la pointe du jour, quand tous les sauvages dormaient encore. Je n'éveillai personne que le truchement pour me suivre, s'il pouvait : ce qu'il (it au même instant. Nous fîmes telle diligence, favorisés du courant de l'eau, que nous fîmes vingt-quatre bonnes lieues ce jour-là, nonobstant l'incommodité de la pluie. Nous cabanâmes au lieu qu'on dit être le milieu du chemin de Québec au cap de Victoire nous y trouvâmes une barque dans laquelle on nous donna la collation, puis des pois et des prunes pour faire chaudière entre nos sauvages. Ceux-ci me dirent pleins d'aise que j'étais un vrai capitaine, et qu'ils ne s'étaient point trompés en la croyance qu'ils en avaient toujours eue, vu le respect que me portaient les Français et les présents qu'ils m'avaient faits (qui étaient ces pois et ces pruneaux). Ils firent bonne expédition de ces présents à l'heure du souper; car nous n'avions encore bu ni mangé de tout le jour.

Le lendemain, dès le grand matin, nous partîmes de là et en peu d'heures trouvâmes une autre barque qui n'avait encore levé l'ancre, faute d'un bon vent. Après avoir salué celui qui y commandait puis le reste de l'équipage, et fait un peu de collation, nous passâmes outre en diligence pour pouvoir arriver à Québec ce jour même, comme nous fîmes avec la grâce du bon Dieu. Sur l'heure de midi, mes sauvages

DES HURONS. a3i cachèrent sous du sable un peu de blé d'Inde à l'accoutumée et firent feslin de farine cuite, arrosée de suif d'élan fondu. Mais j'en mangeais 1res peu pour lors; car, comme je ressentais déjà l'air de Québec, ces viandes insipides et de mauvais goût ne me semblaient pas si bonnes qu'auparavant, particulièrement ce suif fondu qui ressemblait à du suif de chandelles, que l'on servirait en guise de beurre frais.

A une bonne lieue ou deux de Québec, nous passâmes assez proche d'un village de Montagnets, dressé sur le bord de la rivière, dans une sapinière. Le capitaine du village et plusieurs de sa bande vinrent à notre rencontre dans un canot et voulurent à toute force contraindre mes sauvages à leur donner une partie de leur blé et farine, comme étant dû à leur capitaine pour le passage dans leurs terres ; mais les Français, qui avaient été envoyés là exprès dans une chaloupe pour empêcher ces insolences, leur firent lâcher prise. Si bien que mes gens ne furent en rien frustrés, excepté du reste de notre menestre qui était encore dans le pot : ces Montagnets la mangèrent à pleine main, toute froide, sans autre cérémonie.

De là nous arrivâmes d'assez bonne heure à Québec, et j'eus en premier, à ma rencontre, le bon père Joseph, qui y était arrivé depuis huit jours. Je fus avec lui à notre petit couvent, situé sur la rivière Saint- Charles ; je trouvai tous nos confrères en bonne santé, Dieu merci : et j'en reçus la charité et le bon accueil que ma faiblesse, lassitude et débilité pouvaient espérer d'eux.

Quelques jours après, il fut question de faire mes petits apprêts pour retourner promptement aux Ilurons avec mes sauvages qui avaient achevé leur traite ; mais quand tout fut prêt, que je pensai partir, il me fut délivré des lettres avec une obédience de la part de notre Révérend Père Provincial, par lesquelles on me mandait de m'embarquer au plus tôt pour retourner en France, en notre couvent de Paris.

Il fallut donc changer de batterie et délaisser Dieu pour Dieu par l'obéissance, puisque sa divine Majesté l'avait ainsi ordonné. En délaissant la Nouvelle France, je perdis aussi l'occasion d'un voyage de deux ou trois cents lieues au-delà des Hurons et vers le Sud, que j'avais promis de faire avec mes sauvages, sitôt que nous aurions été de retour

dans le pays; cependant le père Nicolas eût été découvrir quelque autre nation du côté du Nord. Mais Dieu, admirable en toutes cboses, sans la permission duquel une seule feuille d'arbre ne tombe point, a voulu que la chose soit arrivée autrement.

Prenant congé de mes pauvres sauvages affligés de mon départ, je tâchai de les consoler et leur donnai espérance de les revoir au plus lot qu'il me serait possible. Le voyage que je devais faire en France ne procédait d'aucun mécontentement que j'eusse reçu d'eux, ni de l'envie que j'aurais eue de les abandonner ; mais quelque autre affaire particulière m obligeait de m'absentcr d'eux pour un temps. Ils me prièrent de me ressouvenir de mes promesses et. puisque je ne pouvais m'abstenii de ce voyage, qu'au moins je me rendisse à Québec dans dix ou douze lunes : ils ne manqueraient, pas de m'y venir retrouver pour me reconduire en leur pays. Mais l'obédience de mes supérieurs, qui m'employaient à autre chose à Paris, ne me permit pas d'y retourner, comme j'eusse bien désiré.

Avant mon départ, nous les conduisîmes dans notre couvent, leur fîmes festin, avec toute la courtoisie et l'amitié à nous possibles, et nous donnâmes à tous quelque petit présent, particulièrement au chef du canot , auquel nous donnâmes un chat pour porter en son pays, comme chose rare et à eux inconnue. Ce présent lui agréa infiniment et il en fit grand état; mais voyant que ce chat venait à nous lorsque nous l'appelions, il conjectura de là qu'il était plein de raison et qu d entendait tout ce que nous lui disions. C'est pourquoi, après nous avoir humblement remerciés, il nous pria de dire à ce chat que, quand il serait en son pays il ne fit point du mauvais et ne s'en allât point courir par les autres cabanes ni par les forêts, mais qu'il demeurât toujours dans son logis pour manger les souris ; lui l'aimerait comme son (ils et ne le laisserait manquer de rien.

Je vous laisse à penser la naïveté de ce bonhomme qui prêtait encore la même raison au reste des animaux de l'habitation, et s'il fut nécessaire de le tirer de cette pensée et le remettre lui-même dans la raison. Déjà il m'avait fait la même question touchant le flux et le reflux de la mer, qu'il croyait être animée, entendre et avoir une volonté !

Samuel de Champlain del.

234 AU PAYS DES IIURONS

C'est à présent qu'il faut que je le quitte, ô pauvre Canada, ô ma chère province des Murons, celle que j'avais choisie pour finir ma vie en travaillant à ta conversion ! Penses-tu que ce ne soit pas sans un regret et une extrême douleur, puisque je te vois encore gisante dans l'épaisse ténèbre de 1 infidélité, si peu illuminée du Ciel, si peu éclairée de la raison et si abrutie dans l'habitude de tes mauvaises coutumes ! Tu as mal ménagé les grâces que le Ciel t'a offertes. Tu veux être chrétienne, tu me l'as dit. Mais hélas ! la croyance ne suffit pas, il faut le Baptême ; mais si lu ne quilles tout ce qui est vicieux en toi, de quoi te serviront la croyance et le Baptême, sinon d'une plus grande condamnation? J'espère en mon Dieu, toutefois, que tu feras mieux et que tu seras celle qui jugera et condamnera un jour devant le grand Dieu beaucoup de chrétiens plus mal vivants et mieux instruits que toi, qui n'as encore vu de religieux que ces pauvres récollels du séraphique Saint François, qui ont offert à Dieu et leur vie et leur sang pour ton salul !

Passons maintenant dans ces barques jusqu'à Tadoussac où le grand vaisseau nous attend, puisque nous avons fait nos adieux à nos frères, aux Français et à nos pauvres sauvages. Ce grand vaisseau nous conduira à <iaspé, où nous apprendrons que les Anglais nous altendent à la Manche avec deux grands navires de guerre pour nous prendre au passage ; mais Dieu en disposera autrement, s'il lui plaît.

Cet avis donné par des pêcheurs nous fit encore tarder quelques jours, pour avoir la compagnie de trois autres vaisseaux de la flotte qui se chargeaient de morue, avec lesquels nous fîmes voiles. Quand nous fûmes près de la Manche, il s'éleva une brume si obscure et favorable pour nous, qu'ayant à cause d'elle perdu notre route et donné jusque dans la terre d'Angleterre, en une petite baie proche d'une tour à demi ruinée, nous ne fûmes nullement aperçus par nos guetteurs qui pensaient nous surprendre en chemin; et nous arrivâmes à la rade de Dieppe, d'où nous gagnâmes à pied notre couvent de Paris fort heureusement, pleins de santé et grâce à Dieu, auquel soit honneur, gloire et louange à jamais ! Ainsi soil-il.

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