SAMUEL DE C II A M P L A I N
Après avoir raconté au feu Roi toul ce que j'avais vu et découvert, je m'embarquai pour aller habiter la grande rivière Saint-Laurent, au lieu de Québec, comme lieutenant pour lors du sieur de Mons. Je partis de Honfleur le i3 d'avril 1608. Le 3 de juin, nous arrivâmes devant Tadoussac, distant de Gaspé de quatre-vingt dix lieues et mouillâmes l'ancre à celte rade du port de Tadoussac (à une lieue du port), qui est comme une anse à l'entrée de la rivière du Saguenay. Dans cette rivière, il y a une marée fort étrange pour sa vitesse, et quelquefois se lèvent des vents impétueux qui amènent de grandes froidures. L'on tient que cette rivière mesure cinquante lieues du port de Tadoussac jusqu'au premier saut qui vient du Nord-Nord-Ouest. Le port est petit, et n'y pourraient entrer qu'environ vingt vaisseaux. Il y a assez d'eau, on est à l'abri de la rivière de Saguenay et d'une petite île de rochers qui est presque coupée de la mer. Le reste sont montagnes hautes, élevées, où il y a peu de terre, sinon rochers et sables remplis de bois tels que des sapins et des bouleaux. H y a un petit étang proche du port, renfermé de montagnes couvertes de bois. A l'entrée sont deux pointes, l'une du côté du sud-ouest, s'avançant près d'une lieue en la mer, qui s'appelle la pointe aux Alouettes ; de l'autre côté, vers le nord-ouest, il y en a une autre mesurant un demi quart de lieue : c'est la Pointe aux Hoches. Les vents du sud-sud-est frappent dans le port. Ils ne sont point à craindre, mais bien celui du Saguenay. Les deux pointes ci-dessus nommées assèchent à marée basse.
En ce lieu, il y avait nombre de Sauvages qui y étaient venus pour le trafic des pelleteries. Plusieurs d'entre eux vinrent à notre vaisseau
avec leurs canots. Ceux-ci sont longs de huit ou neuf pas et larges d'un pas, un pas et demi environ. Ils vont en diminuant parles deux bon!-. Ils sont fort sujets à tourner si on ne les sait bien gouverner. Ils sont faits d'écorce de bouleau, renforcés par dedans de petits cercles de cèdre blanc bien proprement arrangés, et sont si légers qu'un homme en porte aisément un ; car ils ne dépassent pas le poids d'une pipe. Quand les Sauvages traversent la terre pour aller en quelque rivière où ils ont affaire, ils les portent avec eux. Depuis Chouacoët, le long de la côte jusques au port de Tacloussac, ils sont tous semblables.
Je fus visiter quelques endroits de la rivière du Saguenay, qui est une belle rivière d'une grande profondeur, atteignant quatre-vingts et cent brasses. A cinquante lieues de l'entrée du port, comme il est dit, il y a un grand saut d'eau qui descend d'un lieu fort haut et de grande impétuosité. Il y a quelques îles dedans celte rivière fort déserte ; mais ce sont des rochers couverts de petits sapins et de bruyères. Elle contient une demilieue de large en certains endroits, et un quart en son entrée. Là il y a un courant si grand qu'il est parcouru par les trois quarts de la marée. En toute la terre que j'ai vue, ce ne sont que montagnes et promontoires de rochers, la plupart couverts de sapins et de bouleaux. C'est une terre fort malplaisante, tant d'un côté que de l'autre.
Enfin ce sont déserts inhabités. Allant chasser parles lieux qui me semblaient les plus plaisants, je ne trouvais que petits oiselets comme hirondelles et quelques oiseaux de rivière qui y viennent en été. Autrement, il n'y en a point pour l'excessive froidure qu'il y fait.. Cette rivière vient du nord-ouest.
Les Sauvages m'ont fait rapport qu'ayant passé le premier saut, ils en passent huit autres, puis vont une journée sans en trouver. Derechef, ils en passent dix autres et vont dans un lac où ils font trois journées. En chacune ils peuvent faire à leur aise dix lieues en montant. Au bout du lac, il y a des peuples qui vivent errants. Il y a trois rivières qui se déchargent dans ce lac : l'une venant du Nord, fort proche de la mer qu'ils tiennent être beaucoup plus froide que les rivières ; les autres, deux d'autres côtés, par-dedans les terres, où il y a des peuples sauvages errants, qui ne vivent aussi que de la chasse. C'est le lieu où nos Sau-
DE CHAMPLAIN. 239 vages vont porter les marchandises que nous leur donnons pour traiter les fourrures qu'ils ont, comme castors, martres, loups-cerviers et loutres qui y sont en quantité. Puis, ils nous les apportent à nos vaisseaux.
Ces peuples septentrionaux disent aux nôtres qu'ils voient la mer salée. Si cela est, comme je le tiens pour certain, ce ne doit être qu'un gouffre qui entre dans les terres par les parties du Nord. Les Sauvages disent qu'il peut y avoir de la mer du nord au port de Tadoussac quarante à cinquante journées, à cause de la difficulté des chemins, des rivières. Le pays est fort montueux, et, la plus grande partie de l'année, il y a des neiges. Voilà au vrai ce que j'ai appris de ce fleuve. J'ai souvent désiré taire celle découverte, mais je ne l'ai pu faire à cause des Sauvages qui n'ont pas voulu que j'allasse avec eux, ni aucun de nos gens. Toutefois, ils me l'avaient promis.
J'arrivai à Québec, le 3 juillet ; incontinent je cherchai lieu propre pour notre habitation, mais je n'en trouvai de mieux situé que la pointe de Québec, ainsi appelée des Sauvages^ Cette pointe était remplie de noyers et de vignes. Aussitôt j'employai une par4ie de nos ouvriers à les abattre pour y faire noire habitation, l'autre à scier des ais, l'autre à fouiller la cave et faire des fossés, el l'autre à aller quérir nos commodités à Tadoussac avec la barque. La première chose que nous fîmes, fut noire magasin pour mettre les vivres à couvert. Ce fut promptement fait par la diligence de chacun et le soin que j'en eus. Proche de ce lieu est une rivière agréable où anciennement hiverna Jacques Cartier.
Pendant que les charpentiers, scieurs d'ais et autres ouvriers travaillaient à notre logement, je fis mettre tout le reste à défricher autour de l'habitation, afin de faire des jardinages pour y semer des grains et graines, pour voir comme le tout succéderait, d'autant que la terre paraissait fort bonne.
Cependant, quantité de Sauvages était cabanés près de nous. Ils péchaient des anguilles : elles commencent à venir au i5 septembre et finissent au i5 octobre. En ce temps, tous les Sauvages se nourrissent de cette manne. Ils en font sécher pour l'hiver jusques au mois de février, alors que les neiges sont grandes, mesurant deux pieds et demi à
24o VOYAGES DE CHAM PL AIN.
trois pieds pour le moins. C'est le temps que, quand leurs anguilles et autres clioscs qu ils font ehercher, sont accommodées, ils vont chasser aux castors, où ils sont jusques au commencement de janvier. Ils ne firent pas grande chasse de castors, parce que les eaux étaient trop hautes et les rivières débordées, ainsi qu'ils nous le dirent. Quand leurs anguilles leur manquent, ils ont recours à la chasse aux élans et aux hèles sauvages qu'ils peuvent trouver en attendant le printemps. J'eus alors moyen de les entretenir de plusieurs choses, et je considérai fort particulièrement leurs coutumes.
Tous ces peuples pâlissent tant, que quelquefois ils sont contraints de vivre de certains coquillages et de manger leurs chiens et les peaux dont ils se couvrent contre le froid. Celui qui leur montrerait à vivre, el leur enseignerait le lahourage des terres et autres choses, ils rapprendraient fort hien. Il s'en trouve certains qui ont bon jugement et qui répondent à propos sur ce qu'on leur demande. Ils ont une méchanceté entre eux, qui est d'user de vengeance, d'être grands menteurs. Il ne faut pas trop se fier à eux, sinon avec raison et la force en main. Ils promettent assez, mais ils tiennent peu, la plupart n'ayant pas de loi, selon que j'ai pu voir, et tout plein d'autres fausses croyances. Je leur demandai de quelle sorte de cérémonie ils usaient à prier leur Dieu. Ils me dirent qu'ils n'en usaient point d'autres, sinon que chacun le priait en son cœur comme il voulait. Voilà pourquoi il n'y a aucune loi parmi eux. Ils ne savent ce que c'est d'adorer et prier Dieu, vivant comme des brutes ; mais je crois qu'ils seraient bientôt réduits au Christianisme, si on habitait et cultivait leur terre, chose que la plupart désirent. Ils ont parmi eux quelques Sauvages qu'ils appellent Pilotois. Ceux-ci croieiit parler au Diable, qui leur apprend ce qu'il faut qu'ils fassent, lant pour la guerre que pour autres choses. S'il leur commandait de mettre à exécution quelque entreprise, ils obéiraient aussitôt à son commandement. De même ils croient que tous les songes qu'ils font sont véritables. De fait, il y en a beaucoup qui disent avoir vu et songé des choses qui adviennent ou qui adviendront. Mais pour en parler avec vérité, ce sont des visions diaboliques qui les trompent et les séduisent. Voilà tout ce que j'ai pu apprendre de leur croyance bestiale.
A Le magasin.
B Colombier.
C Corps <ic logis où font nos
armcs,& pour loger les ou-
uriers.
D Autre corps de logis pour
les ouuriers.
E C, dran.
F Autre corps de'ogis où cft la forge, & artifans logés G Gallciics tout autour des
îogemens. H Logis du fieur de Cbamplain.
I La porte de l'habitation, où il y a Pont-lcuis
L Promenoir autour de l'habitation contenant io. pieds de large iufqucs fur le bort du fofTc.
M Foliés tout autour de l'habitation,
N Flattes formes, en façon de tenailles peur rrfeure le canon
O Iardin du ficut de Cham-
plaia P La cuifînc.
Q Place deuant l'habitation fur le bottde la riuicre.
R La grande nuierc de l'aiu<& Loxens.
ilxi VOYAGES
Tous ces peuples sont bien proportionnés de leur corps. Ils sont sans difformité et sont dispos. Les femmes sont aussi bien formées, potelées et de couleur basanée à cause de certaines peintures dont elles se frottent. (\q\a les fait paraître oli\ aires. Ils sont babillés de peaux. Une partie de leur corps est couverte et l'autre découverte. L'hiver, ils remédient a tout; car ils sont babillés de bonnes fourrures, telles que peaux d'élans, loutres, castors, ours, loups marins, cerfs et biches qu'ils ont en quantité. L'hiver, quand les neiges sont grandes, ils font une espèce de raquettes qui sont deux ou trois fois plus grandes que celles de France. Ils les attacbent à leurs pieds et vont ainsi dans les neiges sans enfoncer. Autrement, ils ne pourraient chasser, ni aller en beaucoup de lieux. Ils ont aussi une sorte de mariage qui est que, quand une fdle est en 1 âge de quatorze ou quinze ans et qu'elle a plusieurs serviteurs, elle a compagnie avec tous ceux qui lui semblent bons. Au bout de cinq ou six ans, elle prend celui qui lui plaît pour mari. Ils vivent ensemble jusqu'à la fin de leur vie ; cependant si après avoir demeuré quelque temps ensemble elles n'ont point d'enfants, l'homme peut divorcer et prendre une autre femme. Il peut alléguer que sa femme ne vaut rien. Ainsi, les filles sont plus libres que les femmes.
Depuis qu'elles sont mariées, elles sont un peu plus chastes. Leurs maris sont la plupart jaloux. Ils donnent des présents aux pères ou aux parents des filles qu'ils ont épousées.
Voilà les cérémonies et façons dont ils usent en leurs mariages.
Pour ce qui est de leurs enterrements, quand une femme ou un homme meurt, ils font une fosse où ils mettent tout le bien qu'ils ont. comme ebaudières, fourrures, haches, arcs, flècbes, robes et autres choses. Ils mettent ensuite le corps dans la fosse et le couvrent de terre. Ils mettent quantité de grosses pièces de bois par dessus et une autre debout, qu'ils peignent de rouge par en haut. Ils croient l'immortalité des âmes et disent qu'elles vont se réjouir en d'autres pays avec leurs parents et amis qui sont morts. Si ce sont des capitaines ou d'autres autorités, ils vont après leur mort, une fois l'an, faire un festin, chantant et dansant sur leur fosse.
Ils sont fort craintifs et appréhendent infiniment leurs ennemis. Ils ne
DE CHAMPLAIN. a43 dorment presque point en repos, en quelque lieu qu ils soient, bien que je les assurasse tous les jours de ce qu'il m'était possible. Je leur montrai à faire comme nous, savoir : veiller quelques-uns pendant que les autres dorment, à avoir chacun ses armes prêtes comme celui qui fait le guet, et ne tenir les songes pour vérité, songes sur lesquels ils se reposent. Mais peu leur servaient ces remontrances. Ils disaient que nous savions mieux nous garder de toutes ces choses qu'eux et qu'avec le temps, si nous habitions leur pays, ils le pourraient apprendre.
Le ier octobre, je fis semer du blé et le i5 du seigle.
Le 3 du mois, il fit quelques gelées blanches, et les feuilles des arbres commencèrent à tomber le i5.
Le ih du mois, je fis planter des vignes du pays qui devinrent fort belles. Mais, après que je fus parti de l'habitation pour venir en France, on les gâta toutes sans en avoir eu soin, ce qui m'affligea beaucoup à mon retour.
Le 18 novembre, quantité de neige tomba. Cela ne dura que deux jours sur la terre.
Le 5 février, il neigea fort.
Le 20 du mois, il nous apparut quelques Sauvages qui étaient au-delà delà rivière. Ils criaient que nous allions les secourir; mais il était hors de notre puissance, parce que la rivière cbanïait un grand nombre de glaces. La faim pressait si fort ces pauvres misérables, que ne sachant que faire, ils se résolurent à mourir, hommes, femmes et enfants, ou de passer la rivière, dans l'espérance qu'ils avaient que je les assisterais en leur extrême nécessité. Ayant donc pris cette résolution, les hommes et les femmes prirent leurs enfants et se mirent dans leurs canots, pensant gagner notre côte par une ouverture de glaces que le vent avait faite. Ils ne furent pas si tôt au milieu de la rivière, que leurs canots furent pris et brisés entre les glaces, en mille pièces. Ils firent si bien qu'ils se jetèrent avec les enfants, que les femmes portaient sur leur dos, dessus un grand glaçon. Tandis qu'ils étaient là-dessus, on les entendait crier tant, que c'était grande pitié; ils étaient tous certains de mourir. Mais Dieu vint en aide à ces pauvres misérables, et une grande glace
vint choquer, par le côté, celle où ils étaient. Ce fut fait si rudement qu'ils furent renversés. Eux, voyant ce coup si favorable, furent à terre avec autant de joie que jamais ils n'en reçurent, si grande était la famine qu'ils avaient! Ils s'en vinrent à notre habitation, si maigres et défaits, qu'ils semblaient des analomies, la plupart ne se pouvant soutenir. Je m'étonnais de les voir et de la façon qu'ils avaient passé, vu qu'ils étaient si faillies et débiles. Je leur fis donner du pain et des fèves, mais ils n'eurent pas la patience d'attendre qu'elles fussent cuites pour les manger. Je leur prêtai des écorces d'arbres pour couvrir leurs cabanes.
Comme ils se cabanaient, ils avisèrent une charogne qu'il y avait près de deux mois que j'avais fait jeter pour attirer les renards ; nous en prenions de noirs et de roux, comme ceux de Fiance, mais beaucoup plus chargés de poils. Cette charogne était une truie et un chien qui avaient été exposés durant la chaleur et le froid. Quand le temps s'adoucissait, elle puait si fort que l'on ne pouvait rester auprès. Néanmoins, ils ne laissèrent de la prendre et emporter avec eux ; aussitôt, ils la dévorèrent à demi cuite, et jamais viande ne leur sembla de meilleur goût. J'envoyai deux ou trois hommes les avertir qu ils n'en mangeassent point, s'ils ne voulaient mourir. Comme ils approchaient de la cabane, ils sentirent une telle puanteur de celte charogne à demi échauffée, qu'ils pensèrent rendre gorge. Ce qui fit qu'ils ne s'y arrêtèrent guère. Je ne laissai pourtant de les accommoder selon ma puissance, mais ils étaient en bien trop grand nombre. Dans un mois, ils eussent bien mangé tous nos vivres s'ils les eussent eus en leur pouvoir, tant ils sont gloutons. Car, quand ils en ont, ils ne mettent rien en réserve et font continuellement chère jour et nuit, puis après, ils meurent de faim.
Ils firent encore une autre chose, aussi misérable que la première. J'avais fait mettre au haut d'un arbre un chien qui servait d'appât aux oiseaux de proie ; et j'y prenais très grand plaisir d'autant que cette charogne en était continuellement assaillie. Ces sauvages furent à l'arbre : ne pouvant monter dessus à cause de leur faiblesse, ils l'abattirent et, aussitôt, enlevèrent le chien où il n'y avait que la peau, les os et la tête puante et infecte, qui fut incontinent dévorée.
DE CIIAMPLAIN. 2/|5 Voilà le plaisir qu'ils ont le plus souvent en hiver. Mais en été, ils ont assez de quoi se maintenir et faire des provisions pour n'être pas assaillis par ces mêmes extrémités; car les rivières abondent en poisson, et ils chassent les oiseaux et autres bêtes sauvages. La terre serait propre et bonne au labourage, s'ils voulaient prendre la peine d'y semer les blés d'Inde comme font tous leurs voisins Algoumequins, Huions etlroquois. Ces derniers ne sont jamais attaqués cruellement par la famine parce qu'ils savent y remédier par le soin et la prévoyance qu'ils ont ; aussi vivent-ils heureux au prix de ces Montagnets, Canadiens et Souriquois, qui sont le long des côtes de la mer. Les neiges y sont cinq mois sur la terre, depuis le mois de décembre jusque vers la fin d'avril où elles sont presque toutes fondues. Depuis Tadoussac jusqu'à Gaspé, cap Breton, île de Terre-Neuve et grande baie, les glaces et neiges restent encore jusqu'à la fin de mai en la plupart des endroits. A ce moment, quelquefois, 1 entrée de la grande rivière est scellée de glaces ; mais à Québec, il n'y en a point. Ce qui montre une étrange différence pour cent vingt lieues de chemin en longitude. L'entrée de la rivière est par les quarante-neuf, cinquante et cinquante et unième degrés de latitude. Notre habitation est par les quarante-six et demi. Pour ce qui est du pays, il est beau et fort plaisant. Il apporte toutes sortes de grains et graines à maturité ; car il y a toutes les espèces d'arbres que nous avons en nos forêts par deçà et quantité de fruits qui, bien qu'ils soient sauvages pour n'être cultivés, y sont assez bons, même auprès des nôtres. On trouve des noyers, cerisiers, pruniers, vignes, framboises, fraises, groseilles vertes et rouges. Aussi y-a-t-il plusieurs sortes de bonnes herbes et racines. La pêche du poisson y est en abondance dans les rivières ; il y a quantité de prairies et le gibier est en quantité infinie.
Le huit avril, en ce temps, les neiges étaient toutes fondues, et néanmoins l'air était encore assez froid, jusques en mai que les arbres commencent à jeter leurs feuilles.
Je partis le dix-huit dudit mois. La rivière, par bonheur, s'élargit quelquefois d'une lieue et lieue et demie à certains endroits, et le pays va de plus en plus en embellissant. Ce sont coteaux en partie le long de
la rivière et terres unies sans rochers. Pour la rivière, elle est dangereuse en beaucoup d'endroits, à cause des bancs et rochers qui sont dedans : il n'y fait pas bon naviguer, si ce n'est la sonde à la main. La rivière est fort abondante en plusieurs sortes de poissons, tant de ceux qu'avons par deçà, comme d'autres que n'avons pas. Le pays est couvert de grandes et hautes forcis, des mêmes sortes qu'avons vers notre habitation. Il y a ;iiissi plusieurs vignes et noyers sur le bord de la rivière et quantité de petits ruisseaux qui ne sont navigables qu'avec des canots. Nous passâmes proche la pointe Sainte-Croix. Celte pointe est de sable et avance quelque peu dans la rivière. Il y a quelques prairies, mais elles sont inondées des eaux toutes les fois que vient la pleine mer. Ce passage est fort dangereux pour la quantité de rochers qui sont au travers de la rivière, bien qu'il y ait un bon chenal, lequel est fort torlu ; la rivière y court comme un rat, et faut bien prendre le temps à propos pour passer. Ce lieu a tenu beaucoup de gens en erreur, qui croyaient ne le pouvoir passer que de pleine mer, parce qu'il n'y a aucun chenal. Maintenant nous avons trouvé le contraire ; car pour descendre du haut en bas, on le peut de basse mer; mais de monter, il serait malaisé, si ce n'était avec un grand vent, à cause du grand courant d'eau.
Continuant notre chemin, nous fûmes à une rivière qui est fort agréable, distante du lieu de Sainte-Croix de neuf lieues et de Québec vingtquatre ; nous l'avons nommée la rivière Sainte-Marie. Toute cette rivière depuis Sainte-Croix est fort plaisante et agréable.
Continuant notre route, je fis rencontre de deux ou trois sauvages qui étaient cabanés près d'une petite île appelée Saint-Eloi, qui était distante de Sainte-Marie d'une lieue et demie. Là, nous fûmes reconnaître et nous trouvâmes que c'étaient des nations de Sauvages appelés Ochateguins et Algoumequins. Ils venaient à Québec pour nous assister aux découvertes du pays des Iroquois contre qui ils ont guerre mortelle, n'épargnant aucune chose qui leur appartienne.
Après les avoir reconnus, je fus à terre pour les voir et je m'enquis quel était leur chef. Ils me dirent qu'il y en avait deux, l'un appelé Yroquet et l'autre Ochasteguin. Us me les montrèrent. Je fus en leur cabane où ils me firent bonne réception selon leur coutume. Je commençai à leur
DE CHAMPLAIN. 2A7 faire entendre le sujet de mon voyage, chose dont ils furent fort réjouis. Après plusieurs discours, je me retirai. Quelque temps après, ils vinrent à ma chaloupe, où il me firent présent de quelques pelleteries en me montrant plusieurs signes de réjouissance, puis ils s'en retournèrent à terre.
Le lendemain, les deux chefs s'envinrent me trouver; ils furent un espace de temps sans dire mot, en songeant et pélunant toujours. Après avoir bien pensé, ils commencèrent à haranguer tous leurs compagnons qui étaient sur le bord du rivage, leurs armes en main, et écoutaient fort attentivement ce que leurs chefs leur disaient, savoir : «Qu'il y avait plus de dix lunes que le fils d'Yroquet m'avait vu, que je lui avais fait bonne réception et que nous désirions les assister contre leurs ennemis, avec lesquels ils avaient dès longtemps la guerre à cause de toutes les cruautés qu'ils avaient exercées contre leur nation, sous prétexte d'amitié; et qu'ayant toujours depuis désiré la vengeance, ils avaient sollicité tous les sauvages sur le bord de la rivière de venir à nous pour faire alliance avec nous ; qu'ils n'avaient jamais vu de chrétiens, ce qui les avait aussi mus de nous venir voir, et que d'eux et de leurs compagnons je ferais tout, ainsi que je voudrais. Qu'ils n'avaient point d'enfants avec eux, mais gens qui savaient faire la guerre et pleins de courage, sachant le pays et les rivières qui sont au pays des Iroquois ; que maintenant ils me priaient de retourner en notre habitation pour voir nos maisons ; que trois jours après, nous retournerions à la guerre tous ensemble, et que, pour signe de grande amitié et réjouissance, je fisse tirer des mousquets et arquebuses, et qu'ils seraient fort satisfaits. » Ce qui fut fait. Ils jetèrent de grands cris avec étonnement, et principalement ceux qui jamais n'en avaient ouïs ni vus.
Après les avoir ouïs, je leur fis réponse que, pour leur plaire, je désirais bien m'en retourner à notre habitation, pour leur donner plus de contentement, et qu'ils pouvaient juger que je n'avais d'autre intention que d'aller faire la guerre, ne portant avec moi que des armes et non des marchandises pour trafiquer, comme on leur avait donné à entendre. Que mon désir n'était que d'accomplir ce que je leur avais promis. J'ajoutai que si on leur avait rapporté quelque chose de mal, je tenais ceux-là pour ennemis plus que les leurs même. Ils me dirent