‹ Trois voyages au CanadaChapitre 34 sur 35 · DE CHAMPLAIN · texte numérisé non relu

DE CHAMPLAIN

ont accoutumé de le faire pour trophée de leur victoire, et les emportèrent. Ils s'en retournèrent avec cinquante blessés des leurs et trois morts. Ils pendirent ces têtes à des bâtons devant leurs canots et coupèrent un corps mort par quartiers, pour le manger par vengeance à ce qu'ils disaient ; et ils vinrent en cette façon jusqu'où étaient nos barques, au-devant de ladite rivière des Iroquois.

Mes compagnons et moi, nous nous embarquâmes dans une chaloupe, où je me fis panser de ma blessure. Je demandai aux sauvages un

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prisonnier Iroquois, lequel ils me donnèrent. Je le délivrai de plusieurs tourments qu'il eût soullérts, comme ils firent à ses compagnons, auxquels ils arrachèrent les ongles, puis coupèrent les doigts et brûlèrent en plusieurs endroits. Ce dit jour, ils en firent mourir trois de celte façon. Ils en amenèrent d'autres sur le bord de l'eau et les attachèrent tout droit à un bâton; puis chacun, venant avec un flambeau d'écorce de bouleau, les brûlait tantôt sur une partie, tantôt sur l'autre; et ces pauvres misérables, sentant le feu, jetaient des cris si hauts que c'était chose étrange à ouïr. Après les avoir bien fait languir de la façon, ils prenaient de l'eau, et la leur versaient sur le corps poulies faire languir davantage, puis leur remettaient le feu de telle façon que la peau tombait de leur corps ; et ils continuaient avec cris et exclamations, dansantjusqu'à ce que ces pauvres malheureux tombassent morts sur place.

Aussitôt qu'il tombait un corps mort par terre, ils frappaient dessus à grands coups de bâton, puis ils coupaient les bras et les jambes et autres parties du corps, et n'était tenu pour homme de bien entre eux celui qui ne coupait un morceau de la chair et ne la donnait aux chiens. Néanmoins les prisonniers endurent tous ces tourments avec tant de constance, que ceux qui les voient en demeurent tout étonnés.

Quant aux autres prisonniers qui restèrent, ils furent conservés pour être torturés par les mains des femmes et des fdles, qui en cela ne se montrent pas moins inhumaines que les hommes, et les surpassent encore en cruauté : car par leur subtilité elles inventent des supplices mille fois plus cruels.

Le lendemain arriva le capitaine Y roquet et un autre Ochateguin qui avaient quatre-vingts hommes, et étaient bien fâchés de ne s'être trouvés à la défaite. En toutes ces nations il y avait bien près de deux cents hommes, qui n avaient jamais vu de chrétiens; ce qui provoque leur admiration.

Nous fûmes trois jours ensemble à une île de la rivière des Iroquois. puis chaque nation s'en retourna en son pays. J'avais un jeune garçon qui avait hiverné deux ans à Québec, lequel avait désir d'aller avec les Algoumequins pour apprendre la langue, connaître leur pays, voir le

DE CHAMPLAIN. 267 grand lac, remarquer les rivières et quels peuples y habitent. Je lui demandai si cela lui était agréable ; car de l'y forcer n'était pas ma volonté. Je fus trouver le capitaine Yroquet, qui m'était fort affectionné, et je lui demandai s'il voulait emmener ce jeune garçon avec lui en son pays pour y hiverner et le ramener au printemps. Il me promit de le faire et de le tenir comme son fils. Il le dit aux Algoumequins, qui n'en furent pas trop contents pour la crainte qu'il ne lui arrivât quelque accident.

Leur ayant remontré le désir que j'en avais, ils me dirent que puisque j'avais ce désir, ils l'emmèneraient et le tiendraient comme leur enfant ; m obligeant aussi de prendre un jeune homme en sa place pour le mener en France, afin qu'il leur rapportât ce qu'il y aurait vu. Je l'acceptai volontiers et en fus fort aise. Il était de la nation des Ochateguins, dits Hurons. Cela leur donna plus de sujet de mieux traiter mon garçon ; je l'équipai de ce qui lui était nécessaire, et nous nous promîmes les uns aux autres de nous revoir à la fin de juin.

Quelques jours après, ce prisonnier Iroquois que je faisais garder, profitant de la trop grande liberté que je lui donnais, s'enfuit et se sauva, malgré les assurances que lui donnait une femme de sa nation que nous avions en notre habitation.

L'an 161 1, je ramenai mon sauvage à sa nation qui devait venir au grand saut de Saint-Louis ; j'y voulais reprendre mon serviteur qu'ils avaient pour otage. Je partis de Québec le 20 mai et arrivai au grand saut, où je ne trouvai personne. Aussitôt je fus dans un canot avec le sauvage que j'avais mené en France et un de nos gens. Après avoir visité d'un côté et d'autre, tant dans les bois que le long du rivage, pour trouver un lieu propre pour la situation d'une habitation, je cheminai huit lieues jusqu'à un lac, où notre sauvage me mena, et je considérai fort particulièrement le pavs. Mais en tout ce que je vis, je ne trouvai point de lieu plus propre qu'un petit endroit qui est jusqu'où les barques et les chaloupes peuvent monter aisément ; plus haut que ce lieu (qu'avons nommé la Place Royale), il y a quantité de petits rochers et bases, qui sont fort dangereuses. Et proche de la Place Royale il y a une petite rivière qui va assez avant dans les terres, tout le long de

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laquelle il y a plus de soixante arpents de terre désertée qui sont comme praii ïcs où L'on pourrait semer du grain et faire du jardinage. Autrefois les sauvages y ont labouré. Il y a aussi une grande quantité d'autres prairies pour nourrir si grand bétail que l'on voudra, et de toutes les sortes de bois que nous avons en nos forêts, avec quantité de vignes, noyers, prunes, cerises, fraises et autres choses qui sont très bonnes à manger. Entre autres une. qui est fort excellente et a le goût sucré, tirant sur celui des plan laines (qui est un fruit des Indes) et est aussi blanche que neige ; sa feuille ressemble aux orties, et elle rampe le long des arbres et de la terre comme le lierre. La pêche du poisson y est fort abondante, et il y en a des espèces que nous avons en France et de beaucoup d'autres que nous n'avons point, qui sont très bonnes. On y chasse aussi des oiseaux de différentes espèces, comme des cerfs, daims, chevreuils, caribous, lapins, loups cerviers, ours, castors et autres petites bêtes qui y sont en quantité merveilleuse.

Ayant donc reconnu fort particulièrement et trouvé ce lieu un des plus beaux qui fût en cette rivière je fis aussitôt couper et défricher le lu ils de ladite Place Royale, pour rendre la place unie et prête à y bâtir. On peut faire passer l'eau autour aisément, pour en faire une petite île.

En attendant les sauvages, je fis faire deux jardins, l'un dans les prairies et l'autre au bois ; et le deuxième jour de juin, j'y semai quelques graines, qui sortirent toutes en perfection et en peu de temps.

Je me résolus d'envoyer Savignon, notre sauvage, avec un autre, pour aller au-devant de ceux de son pays, afin de les faire hâter de venir ; et ils se délibérèrent d'aller en notre canot.

Le neuvième jour, notre sauvage arrive, qui avait été quelque peu par delà le lac. Il ne fit rencontre d'aucune chose ; ils ne purent passer plus loin à cause de leur canot qui leur manqua et ils furent contraints de revenir. Ils nous rapportèrent que, passant le saut, ils virent une île, où il y avait si grande quantité de hérons que l'air en était tout couvert. Il y eut un jeune homme, appelé Louis, qui était fort amateur de la chasse : entendant cela, il voulut y aller contenter sa curiosité et pria fort instamment notre sauvage de l'y mener. Et le sauvage lui promit d'y aller avec un capitaine montagnet. fort gentil personnage, appelé Outetoucos.

DE CHAMPLAIN. 269 Dès le matin, Louis fut appeler les deux sauvages pour s'en aller à ladite île des Hérons. Ils s'embarquèrent dans un canot, et y furent. Cette île est au milieu du saut ; ils y prirent telle quantité de héronneaux et d'autres oiseaux qu'ils voulurent, et se rembarquèrent en leur canot. Outetoucos, contre la volonté de l'autre sauvage, voulut passer par un endroit fort dangereux, oii l'eau tombait de trois pieds de baut, disant que d'autres fois il y avait passé : ce qui était faux. Comme l'autre sauvage le vit si opiniâtre, il condescendit à sa volonté ; mais il exigea qu'à tout le moins, on décbargeât le canot d'une partie des oiseaux qui étaient dedans, ou qu'infailliblement il s'emplirait d'eau et se perdrait. Ce qu'il ne voulut faire, disant qu'il serait assez le temps s'ils voyaient qu'il y eût du péril pour eux. Ils se laissèrent donc tomber dans le courant.

Quand ils furent dans la cbute du saut, ils en voulurent sortir et jeter leurs charges; mais il n était plus temps, caria vitesse de l'eau les maîtrisait ainsi qu'elle le voulait, et le canot s'emplit aussitôt dans les bouillons du saut, qui leur faisait faire mille tours baut et bas. Enfin la raideur de l'eau les lassa de telle façon, que ce pauvre Louis, qui ne savait aucunement nager, perdit tout jugement ; le canot allant au fond de l'eau, il fut contraint de l'abandonner. Quand il se redressa, les deux autres qui s'y tenaient toujours ne virent plus notre Louis

Etant sortis du saut, Outetoucos, se fiant en son nager, abandonna le canot pour gagner la terre ; mais il était si fatigué et rompu de la peine qu'il avait eue, qu'il ne put lutter contre le courant et qu'il se noya.

Notre sauvage Savignon, mieux avisé, tint toujours fermement le canot, jusqu'à ce qu'il fût dans un remous, où le courant de l'eau l'avait porté ; il sut si bien faire, quelque peine et fatigue qu'il eût, qu'il vint tout doucement à terre, où, étant arrivé, il jeta l'eau du canot ; et il s'en revint avec grande appréhension qu'on ne se vengeât sur lui des tristes nouvelles qu'il nous apportait...

Le treizième jour dudit mois, deux cents sauvages hurons, avec les capitaines Ochateguin, Yroquet et Tregouaroti, frère de notre sauvage, amenèrent mon garçon. Nous fûmes fort contents de les voir, et je fus au devant d'eux avec un canot. Pendant qu'ils approchaient doucement en ordre, les nôtres s'appareillèrent à leur faire une escopetterie d'arque-

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