SECONDE NAVIGATION
FAITE PAR LE COMMANDEMENT ET VOU- LOIR DU ROI TRÈS-CHRÉTIEN FRANÇOIS, PREMIER DE CE NOM, AU PARACHÈVEMENT DE LA DÉ- COUVERTE DES TERRES OCCIDENTALES, QUI SONT SOUS LE CLIMAT ET PARAL- LÈLES DES TERRES DU DIT SEIGNEUR.
CETTE NAVIGATION FAITE PAR JACQUES CARTIER, NATIF DE SAINT-MALO EN BRETAGNE, PILOTE DUDIT SEIGNEUR, EN L'AN MIL CINQ CENT TRENTE-SIX.
Tje dimanche de la Pentecôte, le seizième jour de mai en l'an 1 535 , du commandement du capitaine et du bon vouloir de tous, chacun se confessa, et nous reçûmes tous ensemble notre Créateur en l'église cathédrale de Saint-Malo. Après quoi, nous fûmes nous présenter au chœur de ladite église devant le Révérend Père, Monsieur de Saint-Malo, lequel en son état épiscopal nous donna sa bénédiction.
Et le mercredi suivant, le vent étant bon et convenable, nous appareillâmes avec trois navires, savoir la Grande Hermine (environ cent à six-vingts tonneaux) où étaient le capitaine général, le maître Thomas Fromond, Claude du Pontbriand, fils du seigneur de Montreuil, Charles de la Pommeraie et autres gentilshommes ; le second navire, nommé la Petite Hermine (environ soixante tonneaux), avec pour capitaine Jacques Cartier et pour maître Guillaume le Marié; et le troisième navire nommé Y Emerillon du Port (environ quarante tonneaux), avec le capitaine Guillaume le Breton et maître Jacques Maingart.
Nous navigâmes avec bon temps jusqu'au vingtième de mai. Alors le temps se tourna en ire, tourmente et vents contraires, comme
jamais navires qui passèrent la mer n'en eurent. Le vingt-cinquième jour de juin, nous prîmes tous les trois la route vers la Terre-Neuve, sans que nous ayons eu de nouvelles l'un de l'autre ; nous y arrivâmes le septième jour du mois de juillet, et prîmes terre à l'Ile aux Oiseaux. Là, nous fûmes attendre nos compagnons jusqu'au 26 dudil mois, lequel
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jour ils arrivèrent tous deux ensemble. Et là, nous prîmes eau, bois et autres choses nécessaires et, le 29 dudit mois, à l'aube du jour, nous fîmes voile vers Canada.
Nous arrivâmes, le premier jour de septembre, dans une rivière fort profonde, qui est la rivière Saguenay, ainsi qu'il nous a été dit par nos deux sauvages du pays de Canada. Cette rivière coule entre de hautes montagnes de pierre nue sur lesquelles croit une grande quantité d'arbres. A l'entrée de cette rivière, nous trouvâmes quatre barques de sauvages, lesquels venaient vers nous avec beaucoup de crainte ; mais quand ils purent entendre l'un de nos sauvages qui se nomma, ils furent très contents. Le lendemain, nous sortîmes de la rivière et continuâmes notre chemin vers Canada ; nous trouvâmes la marée très forte et dangereuse, parce que au sud de ladite rivière se trouvent deux îles, à l'enlour desquelles il n'y a que deux brasses de fond et de grosses pierres où nous faillîmes perdre notre galion. Passé ladite rivière et les îles, nous en trouvâmes une autre vers le nord où nous cuidâmes poser l'ancre ; mais nous n'y pûmes trouver le fond à six-vingts brasses, de sorte que nous fûmes contraints de retourner.
Le lendemain matin, nous appareillâmes pour passer outre et nous eûmes connaissance d'une sorte de poissons, lesquels il n'y a mémoire d'homme avoir vus ni ouïs. Lesdits poissons sont aussi gros que des marsouins, et sont faits par le corps et la tête de la façon d'un lévrier, aussi blanc que neige, sans aucune tache. Et il y en a un fort grand nombre dans ladite rivière. Les gens du pays les nomment Adothuys, et ils nous ont dit qu'ils sont fort bons à manger. Nous vîmes pareillement un nombre inestimable de grandes tortues aux environs de cette île, qui contient environ deux lieues de long et deux de large. La terre y est moult bonne et grasse, pleine de beaux gros arbres de plusieurs sortes; et entre autres il y a des coudriers que nous trouvâmes fort chargés de noisilles, aussi grosses et de meilleure saveur que les nôtres, mais un peu plus dures. Et à cause de cela nous nommâmes cette île l'Ile aux Coudres.
Le septième jour dudit mois, jour de Notre-Dame, après avoir ouï la messe, nous partîmes de ladite île pour aller en amont du fleuve où
DE JACQUES CARTIER. 27 commence la terre et province de Canada. Nous étant posés à l'ancre entre cette île et la terre du Nord, nous allâmes à terre et y menâmes les deux sauvages que nous y avions pris au précédent voyage.
Et là nous trouvâmes plusieurs gens du pays, lesquels commencèrent à fuir et ne voulaient approcher, jusqu'à ce que nos deux hommes eussent commencé à parler et à leur dire qu'ils étaient Taignoagny et dom Agaya. Lorsque les sauvages eurent connaissance d'eux, ils commencèrent à danser et faire plusieurs cérémonies. Les principaux vinrent à nos bateaux et nous apportèrent force anguilles et autres poissons, avec deux ou trois charges de gros mil, qui est le pain de ladite terre, et plusieurs gros melons. Et le même jour, vinrent d'autres barques, chargées tant d'hommes que de femmes, pour voir et faire fête à nos deux hommes. Ils furent tous bien reçus par notre capitaine, qui les festoya et leur donna aucuns petits présents de peu de valeur ; de quoi ils se contentèrent fort.
Le lendemain, le seigneur de Canada, nommé Donnacona ou Agouhanna, vint avec douze barques, accompagné de beaucoup de gens, devant nos navires. Puis il fit retirer dix barques en arrière et ne vint qu'avec deux barques à notre bord, accompagné de seize hommes; et ledit Donnacona commença à faire une prédication à leur mode, en démenant son corps et ses membres d'une merveilleuse sorte ; et lorsqu'il fut arrivé à Taignoagny et son compagnon, il parla à eux et eux à lui ; et ils commencèrent à lui raconter tout ce qu'ils avaient vu en France et le bon traitement qui leur avait été fait. De quoi il fut fort joyeux et pria notre capitaine de lui bailler ses bras pour les baiser et accoler, qui est la mode de faire fête dans ladite terre. Alors notre capitaine entra dans la barque dudit Agouhanna et commanda d'apporter du pain et du vin pour faire manger et boire ledit seigneur et sa bande ; ce qui fut fait, et ils furent très contents. Après lesquelles choses ainsi faites, ils se séparèrent les uns des autres, et se retira ledit Agouhanna en ses canots pour aller en son lieu.
Le capitaine fit apprêter ses barques pour aller en avant avec le llux pour chercher un havre où abriter les navires. Nous côtoyâmes l'île environ dix lieues et y trouvâmes un endroit fort beau et plaisant,
A ce lieu il y a une petite rivière et un havre marinant de deux à trois brasses, et nous le trouvâmes propice pour mettre nos navires en sûreté. Nous nommâmes ce lieu Sainte-Croix, parce que nous y arrivâmes ce jour-là. Auprès de ce lieu habite un peuple dont le seigneur est Donnacona, et sa demeure se nomme Stadacone ; c'est une terre aussi bonne qu'il est possible de voir, très fertile et pleine de beaux arbres de la nature et sorte de France, sous lesquels croît d'aussi beau chanvre que celui de France, qui vient sans semence ni labour. Après avoir visité ledit lieu et l'avoir trouvé convenable, notre capitaine se retira dans sa barque pour retourner aux navires.
Et comme nous sortions de la rivière, nous trouvâmes au-devant de nous l'un des seigneurs du peuple de Stadacone, accompagné de beaucoup de gens, tant hommes, femmes qu'enfants. Lequel seigneur commença un prèchement à la mode du pays, et les femmes dansaient et chantaient sans cesse, étant dans l'eau jusqu'aux genoux. Notre capitaine, voyant leur bon amour et bon vouloir, fit approcher la barque où il était, et leur donna des couteaux cl petites patenôtres en verre : de quoi ils menèrent une merveilleuse joie, tellement que^nous étions déjà à une lieue d'eux que nous les oyions encore chanter et danser.
Après que nous fûmes retournés avec nos navires à Sainte-Croix, vinrent au-devant de nous lesdits Donnacona, ïaignoagny et Dom Agaya avec vingt-cinq barques chargées de gens, faisant de signes de joie, fors nos deux hommes que nous avions ramenés. Ils étaient tout changés de propos et de courage, et ne voulaient pas entrer dans nos navires ; de quoi nous eûmes quelque défiance d'eux.
Le lendemain, notre capitaine fut à terre avec plusieurs hommes pour faire planter des balises et des merches, pour plus sûrement mettre les navires en sûreté. Auquel lieu se rendirent au-devant de nous plusieurs gens du pays, et entre autres Donnacona et nos deux hommes, qui se tinrent à part. Après s'être entresalués, Taignoagny s'avança vers nous et dit que ledit seigneur Donnacona était marri parce que notre capitaine et ses gens portaient tant de hâtons de guerre. A quoi leur répondit le capitaine que malgré leur marrisson ils ne laisseraient de les porter ; car c'était la coutume en France. Mais, malgré toutes leurs paroles, ne
DE JACQUES CARTIER. 29 laissèrent ledit capitaine et Donnacona de faire grand'chère ensemble. Lors nous nous aperçûmes que ce que disait Taignoagny ne venait que de lui et de son compagnon. Et avant de partir, lesdits Donnacona et le capitaine firent une assurance d'amitié merveilleuse ; car tout le peuple jeta et fit trois cris à pleine voix, ce qui était chose horrible à ouïr. Lors tous prirent congé les uns des autres, et nous nous retirâmes à bord.
Le lendemain, nous mîmes les deux plus grands navires dedans la rivière, et fut laissé le galion dans la rade pour mener à Hochelaga. Et tout incontinent que les navires furent au havre, vinrent vers nous Donnacona, Taignoagny, Dora Agaya et plus de cinq cents personnes, hommes, femmes et petits enfants; et ils apportaient force anguilles et autres poissons. Lorsqu'ils furent arrivés devant les navires, ils commencèrent à chanter et à danser comme ils avaient coutume. Et après qu'ils eurent fini, Donnacona fit mettre tous ses gens d'un côté ; il fit un cerne sur le sable et y fit mettre notre capitaine et ses gens. Et lors il commença une harangue, tenant une fille d'environ dix à douze ans en l'une de ses mains, puis il la vint présenter au capitaine ; et tout incontinent les gens dudit seigneur se mirent à pousser trois cris et hurlements en signe de joie et d'alliance. Puis il présenta deux petits garçons de moindre âge, et ils firent les mêmes cris et cérémonies qu'avant. Pour lesquels présents ledit seigneur fut remercié par notre capitaine.
Lors Taignoagny dit au capitaine que la fille était la propre fille de la sœur dudit seigneur, et que l'un des garçons était frère de lui ; et qu'on les lui donnait avec l'intention qu'il n'allât point à Hochelaga. A quoi lui répondit notre capitaine que, si on les lui avait donnés avec cette intention, on les reprenne et que pour rien il ne laisserait d'y aller parce qu'il avait commandement de le faire. Sur quoi Dom Agaya lui dit que Donnacona lui avait donné ces enfants par bon amour et amitié, et qu'il était content d'aller avec lui à Hochelaga. De quoi il y eut de grosses paroles entre Taignoagny et Dom Agaya. Alors nous nous aperçûmes que Taignoagny ne valait rien et qu'il ne songeait qu'à trahison et malice et qu'il nous avait déjà fait d'autres mauvais tours. Et sur ce notre capitaine fit mettre les enfants dans nos navires et fit apporter deux épées, un
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grand bassin en airain et un autre ouvré pour laver les mains, et il en fit présent à Donnacona. Celui-ci s'en contenta fort, remercia notre capitaine et commanda à ses gens de danser et chanter ; et il pria notre capitaine de faire tirer une pièce d'artillerie, parce que lesdils Taignoagny et Dom Agaya lui en avaient parlé et qu'il n'en avait jamais vu ni ouï. A quoi le capitaine répondit qu'il le voulait bien, et il commanda qu'on tirât une douzaine de barges avec leurs boulets. De quoi tous furent si étonnés qu'ils pensaient que le ciel fût chu sur eux, et ils se prirent de hurler si fort qu'il semblait que l'enfer fût vide. Avant de se retirer, Taignoagny fit dire que les compagnons du galion, lequel était demeuré en rade, avaient tué deux de leurs gens avec des coups d'artillerie. Dont tous se retirèrent en grande hâte, comme si nous les eussions voulu tuer. Ce qui n'était pas la vérité ; car durant ce jour il ne fut tiré d'artillerie du galion.
Le lendemain, dix-huitième dudit mois, toujours pour nous empocher d'aller à Ilochclaga, ils songèrent à une grande finesse : ils habillèrent trois hommes en la façon de trois diables, lesquels avaient des cornes aussi longues que le bras et étaient vêtus de peaux de chien noir et blanc ; ils avaient le visage peint aussi noir que charbon. Ils les firent mettre dans une de leurs barques et, à l'heure accoutumée, ils sortirent tous du bois et se présentèrent devant les navires, mais sans y entrer. Et incontinent arriva la barque où étaient les trois hommes habillés en diables : celui du milieu faisait un merveilleux sermon ; mais ils passèrent le long de nos navires, sans aucunement tourner leur vue vers nous, et allèrent donner en terre avec leur barque. Tous incontinent les suivirent dans le bois et il ne demeura plus une seule personne devant nos navires. Et étant audit bois, ils commencèrent une prédication qui dura environ une demi-heure. Après quoi Taignoagny et Dom Agaya marchèrent vers nous, avec les mains jointes, leurs chapeaux sous le coude, et en feignant une grande admiration. Taignoagny proféra par trois fois : « Jésus, Jésus, Jésus ! » levant les yeux au ciel, puis Dom Agaya commença à dire: « Jésus I Maria I » Jacques Cartier, regardant vers le ciel comme les autres, commença à leur demander ce qu'il y avait et ce qui était survenu
DE JACQUES CARTIER. 3i de nouveau. Ils répondirent qu'il y avait de piteuses nouvelles : que leur dieu, nommé Cudragny, avait parlé à Hochelaga et que les trois diables étaient venus de par lui leur annoncer les nouvelles, qu'il y avait tant de glace et de neige qu'ils mourraient tous.
Après ces paroles, nous nous mîmes tous à rire et leur dîmes que leur dieu Cudragny n'était qu'un sot, et qu'il ne savait ce qu'il disait ; nous leur dîmes encore qu'ils l'apprissent à ses messagers, et que Jésus les garderait du froid s'ils voulaient croire. Alors Taignoagny et son compagnon demandèrent au capitaine s'il avait parlé à Jésus ; celui-ci répondit que ses prêtres lui avaient parlé et qu'il ferait beau temps. Desquelles paroles ils remercièrent le capitaine et se retirèrent dans le bois pour dire ces nouvelles aux autres. Ceux-ci sortirent incontinent du bois et pour montrer qu'ils en étaient joyeux, tous, dès qu'ils furent devant les navires, commencèrent d'une commune voix à faire trois cris et hurlements, ce qui est leur signe de joie ; et ils se prirent à danser et à chanter, comme ils avaient coutume. Mais Taignoagny et Dom Agaya dirent à notre capitaine que le seigneur Donnacona ne voulait point que nul d'eux allât à Hochelaga avec lui, s'il ne baillait un otage qui demeurerait à terre avec Donnacona. Le capitaine leur répondit que s'ils n'étaient pas délibérés d'y aller de bon courage, ils demeurassent et qu'il ne se laisserait pas mettre en peine par eux.
Le lendemain matin, dix-neuvième jour du mois de septembre, nous appareillâmes et fîmes voile avec ledit galion et les deux barques pour remonter ledit fleuve avec la marée. Nous trouvâmes des deux côtés les plus belles et meilleures terres qu'il soit possible de voir, et tant de vignes chargées de raisins qu'il semble qu'elles aient été plantées de main d'homme ; mais comme elles ne sont pas cultivées, les raisins ne sont ni aussi gros ni aussi doux que les nôtres. Pareillement nous trouvâmes beaucoup de maisons sur le fleuve, lesquelles sont habitées par des gens qui font grande pêcherie de tous poissons. Ces gens venaient à nos navires d'aussi grand amour et privauté que si nous eussions été du pays, et ils nous apportaient force poissons. Continuant notre chemin, nous nous posâmes en un lieu nommé Ochelay, qui est un détroit fort dangereux à cause des pierres. Plusieurs barques vinrent à nous ; et
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entre autres vint un grand seigneur du pays, lequel faisait un grand sermon en venant, montrant par signes évidents qu'un peu plus avant le fleuve était fort dangereux, et il nous avertissait d'y donner garde. Il présenta au capitaine deux de ses enfants ; le capitaine prit une fille de 1 âge d'environ sept ans et refusa un garçon de deux ou trois ans, parce qu'il était trop petit. Le capitaine festoya le seigneur et lui donna de petits présents.
Depuis le dix-neuvième jour jusqu'au vingt-huitième dudit mois, nous avons remonté ce fleuve sans perdre une heure. Le dernier jour, nous arrivâmes en un grand lae, large environ de cinq ou six lieues et long de douze. Nous navigâmes amont sans trouver plus de deux brasses de profondeur et, arrivant à un bout du lac, nous ne vîmes aucun passage; le lac semblait'tout clos. Donc nous convînmes de poser et mettre l'ancre dehors et d'aller chercher un passage avec les barques. Nous trouvâmes quatre petites rivières venant de Ilochelaga ; mais il y avait dans celles-ci des barres faites parle cours de l'eau, et, les barres passées, les rivières étaient plus profondes. Toutes ces rivières environnent cinq belles îles, qui sont au bout du lac, puis elles se rassemblent, à quinze lieues en amont, en une seule.
Ce jour-là, nous fûmes à une de ces îles, où nous trouvâmes cinq hommes qui prenaient des hèles sauvages. Ils vinrent vers nous aussi privémenl que s'ils nous eussent vus toute leur vie. Nos barques arrivées à terre, l'un de ces hommes prit notre capitaine entre ses bras et le porta à terre aussi légèrement que s'il eût été un enfant de cinq ans, tant cet homme était grand et fort. Nous trouvâmes dans l'île un grand monceau de rats sauvages, qui vivent dans l'eau et sont gros comme connins et bons à manger. Ils en firent présent à notre capitaine, qui leur donna des couteaux et des patenôtres pour récompense. Nous leur demandâmes par signes si c'était le chemin pour Hochelaga ; ils nous montrèrent que oui et qu'il y avait encore trois journées à y aller.
Le lendemain, le capitaine, voyant qu'il était impossible de pouvoir passer avec le galion, fit avitailler et accoutrer les barques, et y fitmettredes victuailles pour le plus de temps possible; etilpartit avecicelles, accompagné des gentilshommes, à savoir: Claude Du Pont, grand échanson de
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monseigneur le Dauphin, Charles de la Pommeraie, Jehan Govion, Jehan Poulet, et de vingt-huit marins y compris Macé Jalobcrt et Guillaume le Breton. Nous navigâmes jusqu'au dix-neuvième jour d'octobre, où nous arrivâmes à llochelaga, qui est distant de quarantecinq lieues de l'endroit où était demeure le galion.
A llochelaga, se rendirent au-devant, de nous plus de mille personnes, tant hommes, femmes qu'enfants ; lesquels nous firentaussi bon accueil que jamais père ne fit à son enfant. Les hommes dansaient dans une bande, les femmes en une autre, et les enfants encore en une autre. Ils nous apportèrent force poissons, et des pains, faits de gros mil, qu'ils jetaient dedans nos barques, en sorte qu'il semblait qu'ils tombassent de l'air. Voyant cela, notre capitaine descendit à terre avec ses gens ; sitôt qu'il fut descendu, ils s'assemblèrent tous autour de lui, lui apportèrent leurs enfants pour les faire toucher, et ils firent une fête qui dura plus d'une demi-heure. Le capitaine, voyant leur largesse et bon accueil, fit asseoir et ranger toutes les femmes, et leur donna de petites patenoti een étain et autres menues choses ; aux hommes il donna des couteaux, puis il se retira à bord des barques pour souper et passer la nuit. Le peuple demeura toute la nuit sur le bord du fleuve, faisant des feux de joie et des danses, et criant à toutes heures « Aguyaze! » qui est leur cri de salut et de joie.
Le lendemain, le capitaine s'accoutra et fit mettre ses gens en ordre pour aller voir la ville et une montagne qui était adjacente. Le capitaine était accompagné des gentilshommes et de vingt marins ; les autres restaient pour la garde des barques. Le capitaine prit trois hommes de Hochelaga pour nous conduire. Etant en chemin, nous trouvâmes la terre plus belle et meilleure qu'on ne saurait voir, toute pleine de chênes aussi beaux que dans les forêts de France, sous lesquels la terre était toute couverte de glands.
Ayant marché environ une lieue et demie, nous trouvâmes sur le chemin l'un des principaux seigneurs de la ville, accompagné de plusieurs personnes, lequel nous fit signe qu'il fallait se reposer audit lieu, près d'un feu qu'ils avaient fait. Ce que nous fîmes. Alors le seigneur commença un prêchement comme c'est leur coutume, en faisant fête à
DE JACQUES CARTIER. 35 noire capitaine; celui-ci lui donna un couple de haches et un couple de couteaux, puis une croix qu'il lui fit baiser et qu il lui pendit au cou. Ce fait, nous continuâmes de marcher, et à environ une demi-lieue de là, nous commençâmes de trouver les terres labourées et de belles grandes campagnes pleines de blé, qui est comme du mil du Brésil, aussi gros que des pois ; les habitants en vivent comme nous de froment. Et parmi cette campagne est situé Hochelaga, auprès d'une montagne, qui est aussi labourée et fertile. Nous nommâmes cette montagne le mont Royal. Ladite ville est toute ronde et entourée de trois rangs de bois, en façon d'une pyramide croisée par le haut. Et il n'y a qu'une porte d'entrée en cette ville, qui se ferme à barres. Sur ladite clôture, en plusieurs endroits, il y a des manières de galeries, avec des échelles pour y monter, qui sont garnies de roches et cailloux.
Dans cette ville, il y a environ cinquante maisons, longues d'environ cinquante pas ou plus chacune, et larges de douze ou quinze pas ; et toutes sont faites en bois, couvertes de grandes écorces et pelures de bois aussi larges qu'une table et bien cousues artificiellement selon leur mode. Dans ces maisons il y a plusieurs chambres, et en leur milieu il y a une grande place en terre où ils font leur feu ; ils vivent là en communauté, puis ils se retirent dans leurs chambres, les hommes avec leurs femmes et leurs enfants. Au haut de la maison ils ont un grenier, où ils mettent le blé, avec lequel ils font leur pain. Et voici comment ils font leur pain, qu'ils appellent Carracoimy : ils ont des pilons en bois comme pour piler le chanvre ; ils réduisent le blé en poudre avec leurs pilons, puis ils le massent en pâte et en font des tourteaux qu'ils mettent sur une pierre large et chaude, puis recouvrent de cailloux chauds. Et ainsi cuisent-ils leur pain comme dans un four. Ils font pareillement force potages avec leur blé, des fèves et des pois. Ils ont aussi de gros concombres et des fruits. Ils ont de grands vaisseaux, comme des tonneaux, dans lesquels ils mettent leur poisson, lequel ils sèchent à la fumée pendant l'été et dont ils vivent en hiver. Tout leur vivre est sans aucun goût de sel. Ils couchent sur des écorces en bois étendues par terre et n'ont pour vêtement et couverture que de méchantes peaux de bêtes sauvages. La plus précieuse chose qu'ils ont au monde est Yesur-
rjny, lequel est blanc comme neige ; ils le prennent audit fleuve en cornihots, de la manière suivante: Quand un homme est mort, ou qu'ils ont pris un ennemi à la guerre, ils le tuent, puis l'incisent par les fesses, cuisses et épaules à grandes taillades, puis ils jettent le corps au fond de l'eau, au lieu où se trouve Yesurgny ; ils l'y laissent dix ou douze heures, puis le retirent et ils trouvent dans les taillades lesdils cornihots, desquels ils font une manière de patenôtres et usent comme nous faisons de l'or et de l'argent. Les cornihots ont la vertu d'élancher le sang des nasilles: car nous l'avons expérimenté.
Tout ce peuple ne s'adonne qu'au labourage et à la pêcherie pour vivre ; des biens de ce monde, ils n'en font aucun compte, parce qu'ils n'en ont connaissance et qu ils ne bougent de leur pays et ne sont pas ambulatoires comme ceux de Canada et du Saguenay.
Quand nous fumes arrivés près de cette ville, une grande foule d'habitants se rendit au-devant de nous et nous fit bon accueil. Nous fûmes menés par nos guides au milieu de la ville, où il y a une place entre les maisons, spacieuse d'un jet de pierre en carré. On nous fit signe de nous arrêter là. Et tout soudain s'assemblèrent les filles et les femmes de la ville, dont une parlie était chargée d'enfants entre leurs bras. Elles vinrent nous frotter le visage, les bras et autres endroits de dessus le corps, partout où elles pouvaient loucher, pleurant de joie de nous voir, nous faisant la meilleure chère qu'il leur était possible et nous faisant signe de toucher à leurs enfants. Après quoi, les hommes firent retirer les femmes, et s'assirent par terre autour de nous, comme si nous voulions jouer un mystère. Et soudain revinrent plusieurs femmes, qui apportèrent chacune une natte carrée en façon de tapisserie ; elles les étendirent par terre, au milieu de la place et nous firent mettre là-dessus. Après quoi, fut apporté par neuf ou dix hommes le roi et seigneur du pays, qu'ils appellent en leur langue Agouhanna. Celui-ci était assis sur une grande peau de cerf. Les porteurs le vinrent poser sur la place, sur les nattes, auprès de notre capitaine, en nous faisant signe que c'était leur roi et seigneur. Cet Agouhanna était de 1 âge de cinquante ans environ, et n'était pas mieux accoutré que les autres, sauf qu'il avait autour de la tète une manière de lisière rouge pour sa
DE JACQUES CARTIER. 37 couronne, faite de poil de hérisson. Et ce seigneur était tout perclus de ses membres. Après qu'il eut fait son signe de salut au capitaine et à ses gens, leur faisant signe qu'ils fussent les très bienvenus, il montra ses bras et jambes au capitaine, lui faisant signe qu il lui plût les toucher; aussitôt le capitaine les lui frotta avec les mains. Et lors Agouhanna prit la lisière qu'il avait sur la tête et la donna à notre capitaine. Tout incontinent furent amenés au capitaine plusieurs malades, comme aveugles, borgnes, boiteux, impotents et gens très vieux à qui les paupières des yeux pendaient jusque sur les joues. On les asseyait et couchait auprès de notre capitaine pour qu'il les louchât : tellement qu'il semblait que Dieu fût là descendu pour les guérir.
Noire capitaine, voyant la pitié et la foi de ce pauvre peuple, dit l'Evangile de Saint Jean, savoir Vin principio, faisant le signe de la croix sur les pauvres malades, priant Dieu qu'il leur donnât connaissance de notre sainte foi et la grâce de recouvrer la chrétienté et le baptême. Puis le capitaine prit les Heures et tout hautement lut mot à mot la Passion de Notre Seigneur. Ainsi, tous les assistants purent l'ouïr, et tout ce pauvre peuple fit un grand silence et fut merveilleusement attentif, regardant le ciel et faisant pareilles cérémonies qu'il nous voyait faire. Après quoi, le capitaine fit ranger tous les hommes d'un côté, les femmes d'un autre, et les enfants encore d'un autre, et il donna aux principaux des haches, aux autres des couteaux, aux femmes des patenôtres et autres menues besognes ; puis il jeta parmi la place, entre les petits enfants, des petites bagues et agnus-dei en étain : de quoi les enfants menèrent une merveilleuse joie. Cela fait, le capitaine commanda de sonner les trompeltes et autres instruments de musique ; de quoi le peuple fut fort réjoui. Après ces choses nous primes congé d'eux et nous nous retirâmes. Ce voyant, les femmes se mirent au-devant de nous pour nous arrêter et nous apportèrent des vivres qu'elles avaient apprêtés comme poissons, potages, fèves et autres choses ; et parce que leurs vivres n'étaient pas à notre goût et qu'ils n'avaient aucune saveur, nous les remerciâmes en leur faisant signe que nous n'avions pas besoin de manger.
Après que nous fûmes sortis de la ville, plusieurs hommes et femmes
nous vinrent conduire sur la montagne, qui est par nous nommée le Mont Royal et qui est distant dudit lieu d'un quart de lieue. Etant sur cette montagne, nous eûmes la vue et la connaissance de plus de trente lieues à l'environ : vers le Nord, il y a une rangée de montagnes, entre lesquelles est la plus belle terre qu'il soit possible de voir, unie et labourable ; et au milieu de ces terres nous voyions le fleuve où étaient demeurées nos barques. Auquel fleuve va un saut d'eau, le plus impétueux qu'il est possible de voir, lequel était impossible à passer, tant il était large et grand. Il s'en allait au Sud-Ouesl, et passait auprès de trois belles montagnes rondes. Et il nous fut dit et montré par signes qu'il \ avait trois pareils sauts d'eau dans ce fleuve : puis, ces sauts passés, l'on pouvait naviguer plus de trois lieues par ce fleuve.
En outre, le long des montagnes, vers le Nord, il y a une grande rivière qui descend de l'Occident. Nous estimions que c'était la rivière qui passe par le royaume de Saguenay ; et sans que nous fissions aucune demande, les trois bommes de la ville, qui nous avaient conduits, prirent la ebaîne du sifflet du capitaine, qui était d'argent, et un manebe de poignard, lequel était de laiton jaune comme or, et montrèrent que cela venait de l'amont dudit fleuve. Ils dirent qu'il y a des Agoujondas, ce qui veut dire « mauvaises gens », lesquels sont armés jusque sur les doigts : et ils nous montraient la façon de leurs armures, qui sont de corde et de bois, lacés et tissus ensemble, et ils nous donnaient à entendre que lesdils Agoujondas menaient une guerre continuelle les uns contre les autres ; mais, par défaut de langue, nous ne pûmes avoir connaissance combien il y avait jusqu'audit pays. Notre capitaine leur montra du cuivre rouge, qu'ils appellent ca'ujnetdaze , et leur désigna ledit lieu, leur demandant par signe s'il venait de là ; ils secouèrent la tête, disant que non, et ils montrèrent qu'il venait de Saguenay.
Après quoi nous nous retirâmes vers nos barques, conduits d'un grand nombre dépeuple. Ceux qui voyaient nos gens las, les ebargeaient sur eux comme sur des chevaux et les portaient. Arrivés à nos barques, nous fîmes voile pour retourner à notre galion. Tant que les sauvages pouvaient nous suivre en aval du fleuve, ils nous suivirent. Or nous arrivâmes à notre galion le lundi, quatrième jour d'octobre.
DE JACQUES GAUTIER. 3g Le mardi, nous limes voile avec noire galion et nos barques pour retourner à la province de Canada, au port de Sainte-Croix, où étaient demeurés nos navires. Nous y arrivâmes le onzième jour d'octobre, et nous trouvâmes que les maîtres et les mariniers qui étaient demeurés là avaient fait un fort devant les navires. Ce fort était tout clos de grosses pièces de bois plantées debout, joignant les unes les autres ; et tout à, l'entour il était garni d'artillerie et tout bien en ordre pour se défendre contre toute la puissance du pays. Le seigneur du pays, averti de notre venue, vint le lendemain, accompagné de Taignoagny, de Dom Agaya et de plusieurs autres ; ils firent fête à notre capitaine, feignant d'avoir grande joie de notre retour. Donnacona pria notre capitaine d'aller, le lendemain, voir Canada; ce que le capitaine lui promit.
Et en effet, le lendemain, le capitaine, accompagné de ses gentilshommes et de cinquante hommes bien en ordre, allèrent voir la demourance de Donnacona et de son peuple, qui se nomme Stadacone. Arrivés audit lieu, vinrent au-devant de nous les habitants et se rangèrent à leur mode: les hommes d'une part et les femmes de l'autre, debout chantant et dansant sans cesse. El après qu'ils se furent entresalués, le capitaine donna aux hommes des couteaux et autres choses de peu de valeur ; il fit passer toutes les femmes et filles par devant lui et leur donna à chacune une bague en étain. De quoi il fut remercié ; après quoi Donnacona le mena voir leurs maisons, lesquelles étaient bien estaurées de vivres pour passer les hivers.
Et il nous fut montré la peau de cinq têtes d'hommes, étendue sur du bois, comme peaux de parchemin. Donnacona nous dit que c'étaient des Trudamans, qui leur menaient continuellement la guerre. Il y avait deux ans passés que les Trudamans les avaient assaillis dans une île du fleuve où ils passaient la nuit avec environ deux cents personnes, tant femmes qu'enfants : ils se rendaient à Honguedo pour faire la guerre aux Trudamans, mais ils furent surpris en dormant, par ces derniers, dans un fort qu'ils avaient construit. Lesdits Trudamans mirent le feu au fort tout à l'entour, et comme ils sortaient, ils les tuèrent tous, excepté cinq qui échappèrent. Ils se plaignaient encore fort de cette avanture, et nous montraient qu'ils en auraient vengeance.
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Ledit peuple n'a aucune créance de Dieu. Ils croient en un qu'ils appellent Cudragny et ils disent qu'il parle souvent à eux et leur dit le temps qu'il doit faire. Ils disent aussi que quand il se courrouce contre eux, il leur jette de la terre aux yeux. Ils croient aussi que quand ils trépassent ils vont aux étoiles, puis viennent, baissant à l'horizon comme lesdites étoiles ; et qu'ils s'en vont dans de beaux champs, vers des plaines de beaux arbres, de fleurs et de fruits somptueux. Lorsqu'ils
nous ont donné le tout à entendre, nous leur avons remontré leur erreur et dit que leur Cudragny était un mauvais esprit qui les abuse ; qu'il n'y a qu'un seul Dieu, qui est au ciel, lequel nous donne toutes choses nécessaires, et qu'il faut être baptisés ou aller en enfer. 11 leur fut démontré plusieurs autres choses de notre foi : ce que facilement ils ont cru ; et ils ont appelé leur Cudragny, Agoyanda, et ils ont prié plusieurs fois notre capitaine de les baptiser. Mais parce que nous ne
savions pas leur intention et qu'il fallait d'abord leur remontrer la foi, nous prîmes une excuse vers eux, et nous fîmes dire par Taignoagnj et Dom Agaya que nous retournerions lors d'un autre voyage et que nous apporterions des prêtres et le crème nécessaire au baptême. Ils nous crurent et furent très joyeux de la promesse de noire retour.
Ce peuple vit en communauté de biens. Ils sont vêtus de peaux de bêtes et assez pauvrement. L'biver, ils sont chaussés de souliers qu'ils font en peaux et, l'été, ils vont pieds nus. Ils gardent l'ordre du mariage, sauf qu'ils prennent deux ou trois femmes. Quand le mari est mort, jamais les femmes ne se remarient, mais elles font le deuil de celte mort toute leur vie et se teignent le visage de charbon pilé et d une couche de graisse, épaisse comme l'épaisseur du dos d'un couteau ; et c'est à cela que l'on reconnaît qu'elles sont veuves.
Ils ont une autre coutume fort mauvaise, pour leurs filles. Car depuis qu'elles sont à l'âge d'aller à l'homme, elles sont toutes mises dans une maison de bordeau, abandonnées atout le monde qui en veut, jusqu'à ce qu'elles aient trouvé leur parti. Et nous l'avons vu par expérience; car nous avons vu les maisons pleines de ces filles, comme est une école de garçons en France. Et ils jouent dans ces maisons tout ce qu'ils ont jusqu'à la couverture de leur nature.
Ils ne sont point de grand travail, et ils labourent la terre oii ils cultivent le blé (appelé par eux Ojlzy) avec de petits morceaux de bois, de la grandeur d'une demi-épée. Pareillement ils ont grande quantité de gros melons, de concombres, de courges, de pois, de fèves.
Ils ont aussi une herbe, dont ils font grande provision en été pour l'hiver. Ils l'estiment fort et en usent de la façon suivante : ils la font sécher au soleil et la portent à leur cou avec un cornet de pierre ou de bois, dans un petit sac fait d'une petite peau de bête. A toutes heures, ils font poudre de cette herbe, qu'ils mettent en un bout du cornet ; puis ils mettent un charbon rouge dessus et ils sucent tant par l'autre bout qu'ils s'emplissent le corps de fumée, qui leur sort par le nez et la bouche, comme par un tuyau de cheminée. Ils disent que cela les tient sains et chauds. Nous avons éprouvé cette fumée : il semblait que nous nous soyons mis dans la bouche du poivre chaud.
DE JACQUES .CARTIEK. 43
Les femmes de ce pays travaillent sans comparaison plus que les hommes, tant à la pêcherie qu'au labour. Et hommes, femmes et enfants sont très durs au froid. Car pendant la plus grande froidure que nous ayons eue, la plupart d'eux restent tout nus : ce qui est chose difficile à croire si on ne l'a vue. Ils prennent durant ces glaces et neiges grande quantité de bêtes sauvages, comme daims, cerfs, lièvres, martres, renards etautres. Ils mangent la chair toute crue, après l'avoir séchée à la fumée ; et ils font pareillement pour leur poisson. A ce que nous avons vu et pu entendre de ce peuple, il me semble qu'il serait aisé à dompter. Dieu par sa sainte miséricorde y veuille mettre son regard ! Amen!
De jour en autre venait ledit peuple à nos navires, et ils apportaient force anguilles et autres poissons pour avoir de notre marchandise. On leur baillait couteaux, alênes, patenôtres etautres menues choses dont ils se contentaient fort. Mais nous nous aperçûmes que les deux méchants que nous avions emmenés leur disaient et donnaient à entendre que ce que nous leur baillions ne valait rien ; et nonobstant que le capitaine leur eût fait beaucoup de présents, ils ne cessaient de lui en demander d'autres.
Le capitaine fut averti par un seigneur de la ville de Hagonchenda qu'il se donnât garde de Donnacona et des deux méchants, et que ceuxci étaient « agoinda », ce qui veut dire traîtres. Nous nous aperçûmes aussi de la malice de ces deux méchants parce qu'ils voulaient retirer les trois enfants que ledit Donnacona avait donnés au capitaine. Et de fait, ils firent fuir la plus grande des filles du navire. Après cette fuite le capitaine fit prendre garde aux autres. Et par l'avertissement desdits Taignoagny et Dom Agaya, les Canadiens s'abstenaient de venir avec nous, sinon quelques-uns qui venaient en grande peur et crainte.
Voyant leur malice et craignant qu'ils ne songeassent à quelque trahison et qu'ils ne nous attaquassent avec un amas de gens, le capitaine fit renforcer le fort tout à l'entour, de fossés larges et profonds, avec porte à pont-levis et renfort de pans de bois. Et lut ordonné que cinquante hommes prendraient le guet, la nuit, à quatre quarts et qu'à chaque changement de quart les trompettes sonneraient.
Donnacona, Taignoagny et Dom Agaya, avertis du renfort, de la
Mx SECOND VOYAGE
bonne garde et du guet que l'on faisait, furent courroucés d'être en la maie grâce du capitaine et envoyèrent par plusieurs fois de leurs gens pour voir si on leur ferait déplaisir ; mais on n'en tint aucun compte et on n'y fit aucune attention. Et Donnacona, Taignoagny, Dom Agaya et autres vinrent plusieurs fois parler au capitaine, séparés de celui-ci par une rivière, et ils demandèrent au capitaine s'il était marri et pourquoi il n'allait pas les voir au Canada. Le capitaine leur répondit qu'ils n'étaient que des traîtres et des méchants comme on le lui avait rapporté, et, qu'il l'avait aperçu de plusieurs façons, comme de n'avoir pas tenu leur promesse d'aller à Hochelaga, d'avoir fait fuir la fille qu'on lui avait donnée et de lui avoir fait d'autres mauvais tours qu'il énuméra : mais s'ils voulaient être gens de bien et oublier leur mauvaise volonté, il leur pardonnerait, et, s'ils venaient à bord, ils y trouveraient bon accueil comme auparavant. Ils remercièrent le capitaine de ces paroles et lui promirent de lui rendre dans les trois jours la fille qui s'était enfuie.
Le quatrième jour, Dom Agaya, accompagné de six autres hommes, vint à nos navires pour dire au capitaine que le seigneur Donnacona était allé par le pays chercher ladite fille et qu'elle lui serait certainement amenée le lendemain. Il dit en outre que Taignoagny était fort malade et qu'il priait le capitaine de lui envoyer un peu de sel et de pain ; le capitaine fit ce qu'on lui demandait et dit que Jésus punissait le Canadien des mauvais tours qu'il avait voulu jouer.
Le lendemain, Donnacona, Taignoagny, Dom Agaya et plusieurs autres se présentèrent avec ladite fille et ils l'amenèrent au capitaine, lequel n'en tint pas compte et dit qu'il n'en voulait pas et qu'ils pouvaient la remmener. Ils lui répondirent, en s'excusant, qu'ils ne lui avaient pas conseillé de s'en aller, et qu'elle était partie parce que les pages l'avaient battue ; ils prièrent derechef le capitaine de la reprendre et ils la conduisirent eux-mêmes jusqu'au navire. Après ces clioses. le capitaine commanda d'apporter du pain et du vin ; il les festoya, puis ils prirent congé les uns des autres. Et depuis, ils sont allés et venus à nos navires.
Deux grosses rivières descendent des monts du Saguenay et font à la
DE JACQUES CARTIER. 45 mer plusieurs bancs fort dangereux ; à l'entrée de ces rivières nous avons vu plusieurs baleines et chevaux de mer. L'une de ces rivières sort de hautes montagnes et entre dans le fleuve avant qu'il arrive dans la province du Canada ; et cette rivière et fort profonde, étroite et fort dangereuse à naviguer.
Après cette rivière est la province de Canada où il y a plusieurs peuples dans des villages non clos. 11 y a aussi dans le fleuve Saint-Laurent, aux environs du Canada, plusieurs îles grandes et petites et, entre autres, une qui a plus de dix lieues de long et qui est pleine d'arbres beaux et hauts, et aussi de force vignes. Il y a deux passages des deux cotés de l'île : le meilleur et le plus sûr est du côté du sud. Au bord de cette île vers l'ouest, il y a un havre, lequel est fort beau et délectable pour mettre les navires. Dans les environs il y a une terre toute labourée, plus belle et meilleure qu'homme jamais n'en vit ; là se trouve la ville et la demeure de Donnacona et des deux hommes que nous avions pris au premier voyage. Ce lieu se nomme Stadacone : et avant que d'y arriver, on rencontre quatre villages, savoir : Ajoaste, Slarnatan, Tailla qui est sur une montagne et Satadin. Sous la terre de Stadacone, vers le nord, est la rivière et havre de Sainte-Croix où nous sommes restés depuis le quinzième jour de septembre jusqu'au sixième jour de mai i536 ; les navires y demeurèrent au sec, comme il a été dit ci-devant. Passé ce lieu, se trouve la demeure des peuples de Tequenonday et de Hochelay : Tequenonday est sur une montagne et Hochelay dans une plaine.
Toute la terre des deux côtés du fleuve, jusqu'à Hochelaga et plus loin, est une terre aussi belle et unie que jamais homme ne regarda. Il y a des montagnes assez loin du fleuve, d'où descendent plusieurs rivières qui débouchent dans le fleuve. Toute cette terre est couverte de bois de plusieurs sortes et de vignes. Il y a un grand nombre de cerfs, de daims, d'ours et d'autres bêtes. Nous y avons vu les pas d'une bête qui n'a que deux pieds, laquelle nous avons suivie longuement par-dessus le sable et la vase ; elle aies pieds palmés et plus grands qu'une palme. H y a force lièvres, lapins, martres, renards, loirs, lièvres, écureuils et rats qui sont gros à merveille. Il y a aussi un grand nombre d'oiseaux, savoir grues, cygnes, outardes, oies sauvages, blanches et grises, canes, canards,
merles, alouettes, tourterelles, ramiers, chardonnerets, serins, linottes, rossignols et autres oiseaux comme en France.
Ce fleuve, comme je l'ai dit aux chapitres précédents, est plus abondant en poissons de toutes sortes que tous autres fleuves connus. Vous y trouverez, selon les saisons, la plupart des espèces de poissons de mer et d'eau douce. Vous trouverez jusques au Canada force baleines, marsouins, chevaux de mer et adothuys, qui est une sorte de poisson dont jamais nous n'avons vu ni ouï parler. Ils sont gros comme des marsouins, blancs comme neige, et ils ont le corps et la tète comme des lévriers : ils se tiennent entre la mer et l'eau douce, qui commence entre la rivière du Saguenay et le Canada. Item vous trouverez en juin, juillet et août force maquereaux, mulets, bars, grosses anguilles et autres poissons. La saison de ces poissons passée, vous trouverez l'éperlan aussi bon qu'en la rivière de Seine ; puis au renouveau, il y a force lamproies et saumons. Passé le Canada, il y a force brochets,, truites, carpes, brèmes et autres poissons d'eau douce. Et de toutes ces sortes de poissons le peuple fait grosse pêcherie pour sa subsistance et sa victuaille.
Depuis notre retour de Hochelaga avec le galion et les barques, nous avons conversé amicalement avec les peuples voisins de nos navires, si ce n'est que nous avons eu quelques diflérends avec des mauvais garçons. Le seigneur Donnacona et d'autres nous ont dit que la rivièredont nous avons parlé est la rivière du Saguenay qui va jusqu'au Saguenay. Ils nous ont dit aussi que les gens de Saguenay sont vêtus et habillés de drap comme nous, et qu'il y a dans ce pays force villes, peuples et bonnes gens. Les habitants, d'après ce qu'on nous a laissé entendre, ont grande quantité d'or et de cuivre rouge, et toute la terre, depuis la première rivière jusqu'à Hochelaga et Saguenay, est une île qui est environnée de ce fleuve et de rivières. Passé Saguenay, la rivière entre en deux ou trois grands lacs, puis on trouve une mer douce, dont ceux du Saguenay leur ont dit n'avoir jamais vu le bout.
Ils nous ont aussi donné à entendre qu'au lieu où nous avions laissé notre galion quand nous fûmes à Hochelaga, il y a une rivière qui va vers le sud-ouest et qu'en la suivant pendant une lune, on arrive à une
DE JACQUES CARTIER. /»7 terre où il n'y a jamais glace ni neige, mais dont les habitants guerroient constamment les uns contre les autres. En cette terre il y a en grande abondance des oranges, des amandes, des noix, des pommes et autres sortes de fruits. Et ils nous ont dit que les hommes et les femmes de cette terre étaient vêtus et accoutrés de peaux comme eux. Nous leur demandâmes s'il y avait de l'or et du cuivre, et ils nous dirent que non. J'estime que par leurs descriptions ils désignaient la Floride.
Au mois de décembre, nous fûmes avertis que la mortalité s'était mise au peuple de Stadacone, tellement que, de leur aveu même, il en était déjà mort plus de cinquante. A cause de quoi, nous leur défendîmes notre fort, et de venir parmi nous ; mais, bien que nous les eussions chassés, la maladie commença entre nous d'une merveilleuse sorte : les uns perdaient la substance, les jambes leur devenaient grosses et enflées, et les nerfs retirés et noirs comme du charbon ; à d'autres les jambes étaient parsemées de gouttes de sang. Puis cette maladie montait aux hanches, cuisses et épaules, au bras et au cou ; et tous avaient la bouche si infecte, pourrie par les gencives, que toute la chair en tombait, découvrant la racine des dents, lesquelles tombaient aussi presque toutes. Et cette maladie se prit tellement à nos trois navires, qu'à la mi-février, de cent dix hommes que nous étions, il n'en restait pas dix de sains; en sorte que l'un ne pouvait secourir l'autre, ce qui était chose piteuse à voir. Et déjà il y en avait huit de morts et plus de cinquante en qui on n'espérait plus.
Notre capitaine, voyant la pitié et la maladie, fit mettre le monde en prières et oraisons et fit porter une image de la Vierge Marie à travers les neiges et les glaces, contre un arbre, distant de notre fort d'un trait d'arc. Et il ordonna que, le dimanche suivant, l'on dirait une messe à cet endroit, et que tous ceux, tant sains que malades, qui pourraient cheminer, iraient à la procession, chantant les sept psaumes de David avec la litanie, et priant la Vierge qu'il lui plût de prier son cher enfant d'avoir pitié de nous. La messe célébrée devant l'image, le capitaine promit d'aller en pèlerinage à Notre-Dame de Rocamadour, si Dieu lui donnait la grâce de retourner en France. Ce jour-là, trépassa Philippe Rougemont, natif d'Amboise, à l'âge de vingt-deux ans environ.
Et comme cette maladie nous était inconnue, le capitaine fit ouvrir le corps de Philippe Rougemonl, pour voir si nous aurions la connaissance d'icelle pour préserver si possible les autres. El il fut trouvé que celui-ci avait le cœur blanc, flétri et environné de plus d'un pot d'eau rousse ; il avait le foie beau, mais le poumon tout noirci et mortifié, et tout son sang s'était retiré au-dessus de son cœur: car quand on l'ouvrit, il sortit au-dessus du cœur une grande abondance de sang noir et infect. Pareillement il avait la rate près de l'échiné un peu entamée, environ de deux doigts, comme si elle avait été frottée contre une pierre rude. Après avoir vu cela, il lui fut ouvert une cuisse, laquelle était fort noire au dehors; mais au-dedans la chair fut trouvée assez belle. Cela fait, il fut inhumé, le mieux que l'on put. Dieu par sa sainte grâce pardonne à son âme et à tous les trépassés ! Amen !
Et depuis, ladite maladie s'est tellement continuée, que dans tous les trois navires il n'y avait plus trois hommes sains ; et dans un de ces navires, il n'y avait plus personne qui pût descendre sous le tillac pour tirer à boire, ni pour lui, ni pour ses compagnons. Et pour l'heure il y avait déjà beaucoup de morts, lesquels par faiblesse nous convînmes de mettre sous la neige : car il nous était impossible pour lors d'ouvrir la terre qui était gelée, tant nous étions faibles et avions peu de puissance.
Et nous étions dans une grande crainte que les gens du pays ne s'aperçussent de notre pitié et faiblesse. Et pour cacher cette maladie, notre capitaine, que Dieu a toujours préservé, sortait au-devant de ceux qui venaient auprès de notre fort, avec deux ou trois hommes, tant sains que malades. Et lorsqu'il voyait ces hommes hors du fort, il faisait semblant de vouloir les battre, en jetant des bâtons après eux, et, en criant, il les renvoyait à bord ; et il montrait par signes aux sauvages qu'il faisait besogner tous ces gens dedans les navires, les uns à calfeutrer, les autres à faire du pain et autres besognes, et qu'ils n'avaient pas le temps de venir dehors. Ce qu'ils croyaient. Et le capitaine faisait faire du bruit par les malades dedans les navires avec des bâtons et cailloux, feignant de calfeutrer. Et nous étions alors si pris par cette maladie, que nous avions quasi perdu l'espérance de jamais retourner en France ;
5o SECOND VOYAGE
mais Dieu par sa bonté infinie nous regarda en pitié et nous donna connaissance d'un remède, le plus excellent qui fut jamais vu ni trouvé sur la terre.
Depuis la mi-novembre jusqu'au quinzième jour d'avril, nous avons été continuellement enfermés dedans les glaces, lesquelles avaient plus de deux brasses d'épaisseur ; et sur la terre, il y avait la hauteur de quatre pieds de neige, tellement que la neige était plus haute que le bord de nos navires. Et dedans nos navires, il y avait contre les bords, tant en bas qu'en haut, une couche de glace de quatre doigts d'épaisseur, et tous nos breuvages élaient gelés dedans les futailles. Tout le lleuve était gelé jusqu'à Ilochclaga. Durant ce temps, il nous décéda jusqu à vingtcinq personnes des principaux et des meilleurs compagnons que nous eussions ; et pour l'heure il y en avait plus de cinquante en qui on n'espérait plus. Tous les autres étaient aussi malades sauf trois ou quatre. Mais Dieu par sa sainte grâce nous envoya la connaissance de notre guérison et santé, de la sorte et manière qu'il sera devisé.
Un jour, notre capitaine, voyant la maladie si développée et ses gens si fort atteints, était sorti hors du fort. En se promenant sur la glace, il aperçut une bande de gens de Slradacone. Parmi ceux-ci se trouvait Dom Agaya, que le capitaine avait vu, dix ou douze jours auparavant, fort malade de celle même maladie ; car il avait une jambe grosse comme celle d'un enfant de deux ans, tous les nerfs retirés, les dents perdues ou gâtées et les gencives pourries.
Le capitaine, voyant Dom Agaya sain et délibéré, fut joyeux, espérant savoir par lui comment il s'était guéri. Lorsqu'ils furent arrivés près du fort, le capitaine lui demanda comment il s'était guéri de sa maladie ; Dom Agaya répondit qu'il avait le jus et le marc des feuilles d'un arbre qui était le seul remède pour cela. Le capitaine lui demanda s'il n'y en avait point à l'entour, et qu'il lui en montrât pour guérir son serviteur qui était malade. Alors Dom Agaya envoya deux femmes pour en quérir : celles-ci en apportèrent neuf ou dix rameaux ; elles pelèrent l'écorce et les feuilles et mirent tout bouillir dans l'eau. Il faut en boire tous les deux jours et mettre le marc sur les jambes enflées. Elles dirent que ledit arbre guérissait de toutes les maladies ; ils l'appellent Arncda.
DE JACQUES CARTIER. 5i Après quoi, le capitaine fit faire du breuvage pour les malades, lesquels, sauf un ou deux, ne voulurent en essayer. Ceux qui en burent sentirent incontinent comme un vrai miracle ; car de toutes les maladies dont ils étaient entachés, ils recouvrèrent santé et guérison après avoir bu deux fois du breuvage. Tellement que tel qui avait la grosse vérole depuis cinq ou six ans fut guéri nettement par celte médecine. Après cela, il y eut une telle presse pour ladite médecine, qu'on se serait tué à qui l'aurait en premier. De sorte qu'un arbre gros et grand comme un chêne de France fut employé en six jours. Si tous les médecins de Louvain et de Montpellier y avaient été avec toutes les drogues d Alexandrie, ils n'auraient pas fait en un an ce que ledit arbre avait fait en six jours.
Pendant que la maladie et mortalité régnaient en nos navires, Donnacona, Taignoagny et plusieurs autres partirent, feignant d'aller prendre des cerfs et des daims. Les neiges et les glaces étaient déjà rompues dans le cours du fleuve, si bien qu'ils pouvaient naviguer. Et il nous fut dit qu'ils ne seraient absents qu'environ quinze jours ; mais ils ne retournèrent pas avant un mois. Aussi nous eûmes suspicion qu'ils ne fussent allés amasser un grand nombre de gens pour nous faire déplaisir, nous voyant si affaiblis. Pendant le temps qu'ils étaient dehors, force gens venaient tous les jours à nos navires pour nous apporter de la chair fraîche de cerf et de daim et du poisson frais de toutes sortes. Ils nous vendaient cela fort cher, ou préféraient le remporter, parce qu'ils avaient eux-mêmes besoin de vivres, à cause de l'hiver qui avait été très long.
Le vingt-et-unième jour du mois d'avril, Dom Agaya vint à bord, accompagné de plusieurs gens; ceux-ci étaient beaux et puissants, et nous n'avions pas coutume de les voir. Ils nous dirent que le seigneur Donnacona serait de retour le lendemain et qu'il apporterait force chair de cerf et autre venaison. Le lendemain vint ledit Donnacona, lequel amenait en sa compagnie grand nombre de gens. Et nous ne savions pourquoi ni à quelle occasion. Mais on dit en un proverbe : Qui de tous se garde, échappe à certains. Ce que nous fîmes par nécessité ; car nous étions si affaiblis, tant par la maladie que par les gens morts, qu'il nous
avait fallu laisser un de nos navires à Sainte-Croix. Le capitaine était averti de leur venue et savait qu'ils avaient amené tant de gens ; tout cela et que Dom Agaya lui vint parler sans vouloir passer contre sa coulume la rivière qui était entre nous cl Stadacone, tout cela nous donna un doute de trahison. Aussi, le capitaine envoya son serviteur, nommé Charles Guyot, lequel était plus que nul autre aimé du peuple de tout le pays, pour voir ce qui se passait audit lieu. Ledit serviteur était accompagné de Jehan Poullel . Ils feignirent d'aller voir Donnacona, et, lorsque celui-ci fut averti de leur venue, il fit le malade et se coucha. Ils allèrent après en la maison de Taignoagny pour le voir ; partout ils trouvèrent les maisons si pleines de gens qu'on n'y pouvait se remuer. Et ledit Taignoagny ne voulait point permettre qu'ils allassent encore en d'autres maisons ; il les accompagna vers les navires pendant la moitié du chemin, et il leur dit que si le capitaine lui voulait faire plaisir de prendre et d'emmener en France un seigneur du pays nommé Agounna, lequel lui avait fait déplaisir, il ne tenait qu'à lui, et que le serviteur retournai le lendemain apporter la réponse.
Quand le capitaine fut averti du grand nombre de gens qui étaient audit lieu, sans qu'il sût à quelle fin, il se délibéra de leur jouer une finesse et de se saisir de leur seigneur Taignoagny, de Dom Agaya et des autres principaux. D'autre part, il était bien délibéré de mener ledit seigneur en France pour raconter au Roi ce qu'il avait vu aux pays occidentaux. Car il nous avait certifié avoir été en la terre de Saguenay, en laquelle il y a une infinité d'or, de rubis et d'autres richesses. Et les hommes y sont blancs comme en France et accoutrés de drap de laine. Puis il avait dit avoir vu un autre pays, où les gens ne mangent point, n'ont point de fondement et ne digèrent point, mais iont seulement de l'eau par la verge. Puis il avait dit avoir été en un autre pays de Picquemyans où les gens n'ont qu'une jambe, et autres merveilles longues à raconler. Ledit seigneur est un homme ancien et il ne cessa jamais, depuis qu'il eut connaissance, d'aller par les pays, tant par fleuves et rivières que par terre.
Après que Poulet el le serviteur eurent fait leur message et dit au capitaine ce que Taignoagny lui mandait, le capitaine renvoya le len-
DE JACQUES CARTIER. 53 demain son serviteur dire à Taignoagny qu'il le vint voir pour lui dire ce qu'il voulait, et que celui-ci lui ferait bonne chère. Taignoagny lui manda qu'il viendrait le lendemain et qu'il amènerait le seigneur Donnacona et celui qui lui avait fait déplaisir; mais il n'en fit rien, et il fut deux jours sans venir, pendant lesquels personne de Stadacone ne vintaux navires, comme ils en avaient coutume: ils nous fuyaient comme si nous les eussions voulu tuer. Alors nous nous aperçûmes de leur mauvaiseté.
Cependant ils furent avertis que ceux de Sicadin allaient et venaient autour de nous et que nous leur avions abandonné le fond du navire où ils recueillaient les vieux clous. Aussi, le tiers jour, ils vinrent de Stadacone, et la plus grande partie passa la rivière en petits bateaux, sans difficulté ; mais Donnacona n'y voulut passer, et Taignoagny et Dom Agaya furent plus d'une heure ensemble à parlementer ensemble avant que de vouloir passer. Enfin ils passèrent et vinrent parler au capitaine ; et ledit Taignoagny le pria de vouloir prendre ledit seigneur et de l'emmener en France. Ce que le capitaine refusa, disant que le Roi, son maître, avait défendu d'emmener homme ou femme en France, mais bien deux ou trois petits enfants pour apprendre la langue, mais qu'il pouvait volontiers l'emmener en Terre-Neuve, et qu'il le mettrait en une île. Le capitaine disait cela pour les rassurer et à cette fin d'amener le seigneur Donnacona à traverser la rivière. Taignoagny aussi était joyeux de ces paroles, espérant ne retourner jamais en France ; il promit au capitaine de revenir le lendemain et d'amener le seigneur Donnacona et tout le peuple.
Le troisième jour de mai, jour et fêle de la Sainte-Croix, le capitaine, pour solenniser cette fête, fit planter une belle croix de la hauteur de trente-cinq pieds, sous le croisillon de laquelle il y avait un écusson en bosse avec les armes de la France ; on y avait inscrits en lettres attiques : Francisais primas Deo gratia Francorum rex régnât. Et ce jour, vers midi, plusieurs gens de Stadacone, tant hommes et femmes qu'enfants, vinrent nous annoncer que leur seigneur Donnacona, Taignoagny, Dom Agaya et d'autres allaient venir : de quoi nous fûmes très joyeux, espérant nous en saisir. Ils vinrent, environ deux heures après
midi. Et lorsqu'ils furent devant les navires, notre capitaine alla saluer le seigneur Donnacona, lequel pareillement lui fit grande chère ; mais il avait toujours l'œil sur le bois, et une crainte merveilleuse. Notre capitaine le pria de venir boire et manger sur le navire, comme il en avait coutume, et pria semblablemenl Taîgnoagny. Ce qu'ils firent, et ils entrèrent dans notre fort. Mais auparavant, Dom Agaya avait averti notre capitaine que Taignoagny avait mal parlé et qu'il avait dit au seigneur Donnacona de ne point entrer dans nos navires. A ce moment, notre capitaine sortit du parc où il était et vit que les femmes s'enfuyaient sur un signe de Taignoagny, et qu'il ne demeurait que les hommes en fort grand nombre. Lors le capitaine commanda à ses gens de prendre Donnacona, Taignoagny, Dom Agaya et deux autres des principaux et de chasser les autres. Les Canadiens voyant la prise, commencèrent à fuir et courir, comme brebis devant le loup, les uns à travers la rivière, les autres dans le bois, chacun cherchant son avantage.
La nuit venue, il vint devant nos navires un grand nombre de peuple, bûchant et hurlant toute la nuit comme des loups, criant sans cesse : « Agouhanna ! » et voulant lui parler. Mais nous leur faisions signeque nous les avions tués et pendus. Environ vers midi ils revinrent aussi en grand nombre ; ils se tenaient cachés dans le bois sauf quelques-uns qui criaient et appelaient à haute voix Donnacona. Alors le capitaine commanda de faire monter ledit Donnacona pour leur parler; et il lui dit d'abord de reprendre courage et qu'après avoir parlé au Roi de France et lui avoir raconté ce qu'il avait vu à Sagucnay, il reviendrait dans dix ou douze lunes, et que le Roi lui ferait un grand présent. De quoi ledit Donnacona fut fort joyeux; et il le dit aux autres, lesquels firent trois grands cris en signe de joie. Et à l'heure le peuple et Donnacona firent entre eux plusieurs prédications et prêchements, lesquels nous ne pouvions entendre par faute de langue. Notre capitaine dit à Donnacona qu'il fit venir à l'autre bord ses gens pour mieux parler ensemble ; et sur ce, il vint une barquée des principaux à bord des navires. Ceux-ci recommencèrent plusieurs prêchements, donnant louange à notre capitaine, et ils lui firent présent de vingt-quatre colliers d'ésurgny, qui est la plus grande richesse qu'ils aient en ce monde.
Apres qu'ils eurent assez parlemente les uns avec les autres, et qu'ils eurent vu qu'il n'y avait moyen audit seigneur d'échapper et qu'il fallait qu'il allât en France, leur seigneur leur commanda que l'on lui apportât le lendemain des vivres pour manger en mer. Notre capitaine fit présent à Donnacona de deux pelles d'airain, de huit haches et autres menues besognes, comme couteaux et patenôtres. De quoi il fut fort joyeux et content, et il les envoya à ses femmes et à ses enfants. Après quoi, tous se retirèrent et s'en allèrent en leur logis.
Le cinquième jour dudit mois, au plus matin, ledit peuple retourna en grand nombre pour parler à son seigneur ; et ils envoyèrent une barque, en laquelle étaient quatre femmes seules, sans hommes, parce qu'ils craignaient qu'on ne les retînt. Ces femmes apportaient force vivres, savoir du gros mil, de la chair, du poisson et autres provisions à leur mode. Le capitaine leur fit bon accueil, et Donnacona pria le capitaine de dire à ces femmes qu'il retournerait dans douze lunes ; les femmes en firent grand semblant de joie et demandèrent par signes et paroles au capitaine qu'on leur amenât Donnacona pour lui faire plusieurs présents. Lors chacune lui donna un collier d'ésurgny, puis elles s'en allèrent à l'autre bord de la rivière où était le peuple de Stadacone.
Le samedi, sixième jour dudit mois, nous appareillâmes du havre Sainte-Croix et vînmes à l'île des Coudres, où nous demeurâmes jusqu'au seizième du mois ; nous laissâmes amortir les eaux, lesquelles étaient trop courantes et dangereuses, et nous attendîmes du meilleur temps. Pendant ce temps, vinrent plusieurs barques des peuples sujets de Donnacona, lesquels venaient de la rivière de Saguenay. Et lorsqu'ils furent avertis par Dom Agaya de la prise et de la façon qu'on menait Donnacona en France, ils furent bien étonnés ; mais ils ne laissèrent de venir le long des navires paur parler à leur seigneur, qui leur dit qu'il retournerait dans douze lunes et qu'il avait bon traitement avec le capitaine et ses compagnons. Ils remercièrent tous le capitaine et ils donnèrent à Donnacona des paquets de peaux de lièvres et de loups marins, avec un grand couteau de cuivre rouge qui venait du Saguenay. Semblablement ils offrirent au capitaine un collier d'ésurgny ; et le capitaine leur fit donner dix ou douze haches, dont ils furent très contents.
Le lendemain, seizième jour du mois de mai, nous appareillâmes de l'île aux Coudres et vînmes poser aune île, longue d'environ cinq lieues, et qui se trouve à quinze lieues environ de la première. Nous y arrivâmes le soir et nous y trouvâmes grand nombre de lièvres, dont nous prîmes quantité; et pour cela nous appelâmes celte île, l'Ile aux Lièvres. La nuit, s'éleva un vent contraire et qui souilla en tourmente, si bien que nous dûmes relâcher à l'île aux Coudres, d'où nous étions partis, parce qu'il n'y avait pas d'autre passage entre ces deux îles.
Nous y restâmes jusqu'au vingt-et-unième jour du mois. Le vent fut alors si favorable el nous fîmes tant, que nous passâmes jusqu'à Ilonguedo (cette route n'avait pas été découverte). Nous arrivâmes au commencement de la baie de la Chaleur ; et comme le vent était bon et convenable, nous navigantes jour et nuit jusqu'à ce que nous ayons atteint l'île de Brion.
Le jeudi vingt-sixième jour de ce mois, jour et fêle de l'Ascension de Notre-Seigncur, nous découvrîmes au sud-ouest de l'île de Brion, environ à huit lieues, une terre couverte d'arbres où se trouve une mer dont nous ne vîmes pas l'entrée.
Le vendredi 27, comme le vent changeait à la côte, nous retournâmes à l'île de Brion où nous restâmes jusqu'au premier jour de juin. Nous gagnâmes ensuite une terre haute qui se trouve au sud-est de cette île cl qui nous semblait être une île. Puis nous arrivâmes au cap de Lorraine qui se trouve au 46e degré et demi au sud ; auprès de ce cap il y a une terre basse et un semblant d'entrée de rivière, mais il n'y a là havre qui vaille. Vers le sud se trouve un autre cap, que nous nommâmes le cap de Saint-Paul et qui est placé au /47e degré et quart.
Le dimanche, quatrième jour de juin, jour et féte de la Pentecôte, nous eûmes connaissance de la côte est-sud-est de Terre-Neuve, qui était à vingt-deux lieues environ du cap ; et comme le vent était contraire, nous nous arrêtâmes à un havre que nous nommâmes le havre du Saint- Esprit. Le mardi, nous appareillâmes et nous longeâmes la côte jusqu'aux îles Saint-Pierre. Chemin faisant, nous trouvâmes le long de la côte plusieurs îles et rochers fort dangereux.
A ces îles Saint-Pierre, où nous fûmes depuis le jour de Saint-Bar-
nabé, onzième jour de juin, jusqu'au seizième jour du même mois, nous trouvâmes plusieurs navires tant de France que de Bretagne. Nous arrivâmes au cap de Race et entrâmes dans un havre nommé Rougnouse où nous prîmes de l'eau et du bois pour traverser la mer. Nous y laissâmes une de nos barques et nous appareillâmes de ce havre, le lundi dixneuvième de ce mois. Et avec bon temps, nous avons navigué par la mer, tellement que, le sixième jour de juillet 1 536, nous sommes arrivés au havre de Saint-Malo, par la grâce du Créateur. Lequel prions, faisant fin à notre navigation, de nous donner sa grâce et paradis à la fin.
S'ENSUIT LE LANGAGE DES PAYS ET ROYAUMES DE HOCHELAGA ET CANADA, AUTREMENT APPELÉS PAR NOUS LA NOUVELLE FRANCE.