DISCOURS
DU VOYAGE FAIT PAR LE CAPITAINE JACQUES CARTIER EN LA TERRE NEUVE DE CANADA DITE NOUVELLE FRANCE EN L'ANNÉE i534-
Après que Messire Charles de Mouy, sieur de la Meilleraye et viceamiral de France, eut fait jurer aux capitaines, maîtres et compagnons des navires de bien et fidèlement se comporter au service du Roi très-chrétien, sous la charge du capitaine Jacques Cartier, nous partîmes le vingtet-unième d'avril, en l'an i534, du port de Saint-Malo, avec deux navires de charge, d'environ soixante tonneaux et qui étaient armés, chacun, de soixante-et-un hommes. Et nous navigâmes avec tel bonheur que, le dixième de mai, nous arrivâmes à la Terre-Neuve, en laquelle nous entrâmes par le cap de Bonne-vue, lequel est au trente-huitième degré et demi de latitude.
Mais à cause de la grande quantité de glace qui était le long de cette terre, il nous fut besoin d'entrer en un port que nous nommâmes le port de Sainte-Catherine. Là nous nous arrêtâmes dix jours, attendant la commodité du temps ; et cependant, nous équipâmes et appareillâmes nos barques.
Le vingtième de mai, nous fîmes voile, ayant vent d'ouest, et tirâmes vers le nord, depuis le cap de Bonne- vue jusqu'à l'île des Oiseaux, laquelle était entièrement environnée de glace rompue et divisée en pièces. Mais malgré cette glace, nos barques ne laissèrent d'y aller pour avoir des oiseaux, dont il y a si grand nombre que c'est chose incroyable à qui ne le voit. Bien que cette île (qui peut avoir une lieue de circuit) soit si pleine d'oiseaux qu'il semble qu'ils y aient été expressément apportés et presque comme semés, il y a cent fois plus d'oiseaux à l'entour et en l'air
h PREMIER VOYAGE
que dans l'île. Les uns sont grands comme des pies, noirs et blancs, et ont bec de corbeau. Ils sont toujours en mer et ne peuvent voler baut : car leurs ailes sont petites et pas plus grandes que la moitié de la main. Toutefois ces oiseaux volent à fleur d'eau avec la même vitesse que les autres oiseaux en l'air. Ils sont excessivement gras, et ceux du pays les appellent Apponuth. Nos deux barques s'en chargèrent en moins de demibeure, comme l'on aurait pu faire de cailloux, de sorte qu'en chaque navire nous en fîmes saler quatre ou cinq tonneaux, sans ceux que nous mangeâmes frais.
En outre, il y a une autre espèce d'oiseaux qui volent baut en l'air et à fleur de l'eau ; ils sont plus petits que les autres et sont appelés godets. Ils s'assemblent ordinairement en cette île et se cachent sous les ailes des grands. Il y a aussi des oiseaux d'une autre sorte, mais plus grands et plus blancs ; et ils sont très difficiles à prendre parce qu'ils mordent comme des chiens. On les appelle mavgaux.
Et bien que cette île soit distante de quatorze lieues de la grande terre, les ours y viennent à la nage pour y manger de ces oiseaux. Les nôtres en trouvèrent un, grand comme une vache, blanc comme un cygne, lequel sauta en mer devant eux. Le lendemain de Pâques, qui était en mai, voyageant vers la terre, nous le trouvâmes à moitié chemin, nageant aussi vite que nous, qui allions à la voile. L'ayant aperçu, nous lui donnâmes la chasse par le moyen de nos barques et nous le prîmes par force. Sa chair était aussi bonne et délicate à manger que celle d'un bouveau.
Le mercredi suivant, qui était le vingt-septième dudit mois de mai, nous arrivâmes à la bouche du golfe des Châteaux ; mais pour la contrariété du temps et à cause de la grande quantité de glace, il nous fallut entrer en un port, nommé Carpunt, qui était aux environs de cette embouchure. Nous y demeurâmes, sans pouvoir sortir, jusqu'au neuvième de juin, où nous partîmes pour passer outre ce lieu de Carpunt, lequel est au cinquante-et-unième degré de latitude.
La terre, depuis le Cap Race jusqu'à celui de Degrad, est faite d'îles situées si près l'une de l'autre, qu'il n'y a entre elles que des sortes de petits fleuves par lesquels l'on peut aller et passer avec petits bâteaux. Il y a là beaucoup de bons ports, entre lesquels sont ceux de Carpunt et
DE JACQUES CARTIER. 5 Degrad. En l'une de ces îles, la plus haute de toutes, l'on peut, étant debout, clairement voir les deux îles basses qui sont près du Cap Race.
Le dixième du susdit mois de juin, nous entrâmes dans le port de Brest pour avoir de l'eau et du bois et pour nous apprêter de passer outre ce golfe. Le jour de Saint-Barnabé, après avoir ouï la messe, nous tirâmes outre ce port vers l'ouest pour découvrir les ports qui y pouvaient être. Nous passâmes par le milieu des îles, lesquelles sont en si grand nombre qu'il n'est pas possible de les compter. Nous demeurâmes dans l'une d'elles pour y passer la nuit, et nous y trouvâmes grande quantité d'oeufs de cannes et d'autres oiseaux qui y font leurs nids.
Le lendemain, nous passâmes outre ces îles et au bout d'icelles trouvâmes un bon port que nous appelâmes Saint-Antoine. Une ou deux lieues plus'loin, nous découvrîmes un petit fleuve fort profond vers le sud-ouest, lequel est entre deux autres terres; il y a là un bon port. Nous y plantâmes une croix et nous appelâmes le port Saint-Servan.
Du côté du sud-ouest de ce port se trouve, à environ une lieue, une petite île, ronde comme un fourneau, environnée de beaucoup d autres petites îles. Plus loin, à deux lieues, il y a un autre fleuve plus grand, où nous péchâmes beaucoup de saumons ; nous l'appelâmes le fleuve Saint-Jacques.
Etant en ce fleuve, nous avisâmes un grand navire qui était de la Rochelle. La nuit précédente, ils avaient passé outre le port de Brest où ils pensaient aller pour pêcher ; mais les mariniers ne savaient où était le lieu. Nous nous accostâmes d'eux, et nous allâmes ensemble en un autre port, qui est plus vers l'ouest, une lieue environ plus loin que le fleuve Saint-Jacques. A ce port, que j'estime être le meilleur port du monde, je donnai le nom de Jacques Cartier. Si la terre correspondait à la bonté des ports, ce serait un grand bien ; mais cette terre doit plutôt s'appeler cailloux, rochers sauvages et lieux propres aux bêtes farouches. D'ailleurs, en toute la terre vers le nord, je ne vis pas tant de terre qu'en pourrait contenir un benneau ; toutefois, je descendis en plusieurs lieux. En l'île de Blanc-sablon il n'y a autre chose que mousse, petites épines et buissons çà et là, séchés et demi-morts. Et en somme, je pense que cette terre est celle que Dieu donna à Caïn. On y voit des hommes
de belle taille, mais indomptés et sauvages. Ils portent les cheveux li<'> au sommet de la tète et élreints comme une poignée de foin ; ils y mettent au travers un petit bois ou autre chose au lieu de clou, et ils y fcnit tenir ensemble quelques plumes d'oiseau. Ils vont velus de peaux d'animaux, les hommes aussi bien que les femmes ; celles-ci sont toutefois plus recluses et renfermées dans leurs habits, et elles sont ceintes par le milieu du corps.
Les hommes se peignent avec une certaine couleur rouge. Ils ont leurs barques faites d'écorce d'arbre de Boul. qui est un arbre semblable à nos chênes. Ils montent dans ces barques pour pêcher des loups-marins, dont ils prennent de grandes quantités. Depuis mon retour, j'ai entendu qu'ils ne faisaient pas leur demeure dans L'île, mais qu'ils viennent de pays plus chauds pour prendre de ces loups et autres choses pour vivre.
Le treizième jour dudit mois de juin, nous retournâmes à nos navires pour faire voile, parce que le temps était beau, et, le dimanche, nous fîmes dire la messe.
Le lundi suivant, qui était le quinzième, nous prîmes notre chemin vers le sud, pour avoir connaissance de terres que nous avions aperçues et qui semblaient faire deux îles. Mais quand nous fûmes au milieu du golfe, nous connûmes que c'étaient deux caps appartenant à la terre ferme, et nous les appelâmes Gap Double. Au commencement du golfe, nous sondâmes le fond et le trouvâmes de cent brasses de tous côtés. De Brest au Gap Double il y a une distance d'environ vingt lieues. A cinq ou six lieues de là, nous sondâmes aussi le fond et nous le trouvâmes de quarante brasses. Cette terre regarde le nord-est, sud-ouest.
Le jour suivant, qui était le seizième de ce mois, nous navigâmes le long de la cote par Sud-Ouest et quart de Sud, et nous trouvâmes des montagnes très hautes et sauvages, entre lesquelles on voyait je ne sais quelles petites cabanes ; et pour ce nous les appelâmes les montagnes des Cabanes. Les autres terres et montagnes sont taillées, rompues et entrecoupées, et entre elles et la mer, il y a d'autres montagnes plus basses.
Le jour précédent, à cause du grand brouillard et de l'obscurité du temps, nous ne pûmes avoir connaissance d'aucune terre ; mais le
DE JACQUES CARTIER. 7 soir, il nous apparut une ouverture de terre, semblable à une embouchure de rivière, qui était entre ces monts des Cabanes. Il y avait un Cap vers le Sud-Ouest, éloigné de nous d'environ trois lieues, et qui finissait en pointe vers la mer ; et pour ce il fut appelé le Cap Pointu. Comme nous désirions avoir connaissance de cette embouchure pour voir s'il y avait quelque bon port, nous mîmes la voile basse pour y passer la nuit.
Le jour suivant, nous courûmes fortune à cause du vent de Nord- Est ; nous fûmes contraints de mettre la cauque-souiïs et la cape, et nous cheminâmes vers le Sud-Ouest jusqu'au jeudi matin. Nous nous trouvâmes alors au travers d'un golfe plein d'îles rondes comme colombiers, auxquelles nous donnâmes le nom de Colombaires. A deux lieues du Cap Royal, qui se trouve près de ce golfe, l'on trouve le fond à vingt brasses, et il y a là la plus grande pêcherie de morues qu'il est possible de voir : nous prîmes plus de cent morues en moins d'une heure, en attendant la compagnie.
Le lendemain, qui était le dix-huitième du mois, le vent devint contraire et fort impétueux, en sorte qu'il nous fallut retourner vers le Cap Royal, où nous pensions trouver bon port ; avec nos barques nous allâmes découvrir ce qu'il y avait entre le Cap Royal et le Cap de Lait. Et nous trouvâmes que sur les terres basses il y a un gi'and golfe très profond, dans lequel il y a quelques îles ; ce golfe est clos et fermé du côté du Sud. Ces terres basses font un des côtés de l'entrée (le Cap Royal est de l'autre côté) et elles s'avancent plus d'une demi-lieue dans la mer. Le pays est plat et consiste en mauvaise terre. Et par le milieu de l'entrée il y a une île.
Depuis ce jour jusqu'au vingt-quatrième du mois, qui était la fête de Saint-Jean, nous fûmes battus de la tempête et du vent contraire; et une telle obscurité survint, que nous ne pûmes avoir connaissance d'aucune terre jusqu'audit jour Saint-Jean, que nous découvrîmes un cap, qui restait vers le Sud-Ouest et qui était distant du Cap Royal d'environ trente-cinq lieues. Mais le brouillard fut si épais et le temps si mauvais que nous ne pûmes approcher de terre ; et comme on célébrait la fête de Saint Jean-Baptiste, nous nommâmes ce cap, Cap de Saint-Jean.
Le lendemain, le temps fut encore fâcheux, obscur et venteux. Nous navigâmes une partie du jour vers Ouest et Nord-Ouest; le soir, nous connûmes par le moyen de notre cadran que nous étions vers Nord- Ouest et un quart d'Ouest, éloignés de sept lieues et demie du Cap Saint- Jean. Le vent commençait à souffler de Nord-Ouest, quand nous approchâmes de trois îles: il y en avait deux petites, droites comme un mur, en sorte qu'il était impossible de monter dessus, et entre elles il y avait un petit écueil. Ces îles étaient plus remplies d'oiseaux que ne serait un pré d'herbe ; dans la plus grande des îles, il y avait un monde de ceux que nous appelions margaux (ils sont grands et plus grands qu'oisons); et d'un autre côté, il y avait des godets. Mais sur les rivages il y avait de ces godets et de grands apponats, semblables à ceux de l'île dont nous avons fait mention. Nous descendîmes au plus bas de la plus petite île, nous tuâmes plus de mille godets et apponats, et nous en mîmes tant que nous voulûmes en nos barques : nous eussions pu, en moins d'une heure, remplir trente barques semblables. Ces îles furent appelées du nom de Margaux.
A cinq lieues de ces îles, du côté d'Ouest, il y avait une autre île qui a environ deux lieues de longueur et autant de largeur ; nous y passâmes la nuit pour avoir de l'eau et du bois. Cette île est environnée de sablon et arrosée d'une bonne rivière ; elle est de meilleure terre que toutes celles que nous avions encore vues. Un champ de cette île vaut plus que toute la Terre-Neuve. Nous trouvâmes l'île pleine de grands arbres, de prairies, de campagnes couvertes de froment sauvage et de pois, qui avaient fleuri aussi épais que les pois en Bretagne, et qu'on aurait cru semés par des laboureurs. L'on y voyait aussi une grande quantité de raisins, ayant la fleur blanche dessus; des fraises, roses incarnates, du persil et d'autres herbes de bonne et forte odeur. A l'entour de cette île
11 y a plusieurs grandes bètes, comme de grands bœufs qui ont deux dents dans la bouche comme les éléphants et vivent même en la mer. Nous en vîmes une qui dormait sur le rivage, et nous allâmes vers elle avec nos barques, pensant la prendre ; mais aussitôt qu'elle nous ouït, elle se jeta en mer. Nous y vîmes semblablement des ours et des loups. Celte île fut appelée île de Brion. En son contour il y a de grands
DE JACQUES CARTIER. n marais vers sud-est et nord-ouest. Je crois par ce que j'ai pu comprendre, qu'il y a quelque passage entre la Terre-Neuve et la terre de Brion. S'il était ainsi, ce serait pour raccourcir et le temps et le chemin, pourvu que l'on pût trouver quelque perfection en ce voyage.
A quatre lieues de cette île est la terre ferme, vers Ouest-Sud-Ouest ; elle semble être comme une ile environnée d'ilettes de sable noir. Il y a là un beau cap, que nous appelâmes Cap Dauphin, parce que là est le commencement des bonnes terres. Le vingt-septième de juin, nous fîmes le tour de ces terres, qui paraissent de loin comme collines ou montagnes de sablon, bien que ce soient terres basses et de peu de fond. Nous n'y pûmes aller et moins y descendre, car le vent nous était contraire.
Le lendemain, nous allâmes le long desdites terres jusqu'à un cap de terre rouge, qui est roide et coupé comme un roc. Nous y avons vu entre deux rochers un pays fort bas ; et il y a aussi comme une petite plaine entre la mer et un étang. Et de ce cap de terre et de cet étang jusqu'à un autre cap qui paraissait, la terre se fait en façon d'un demicercle, tout environné de sablon comme une fosse, sur laquelle 1 on voit des marais et des étangs aussi loin que l'oeil se peut étendre. Et avant que d'arriver au premier cap, 1 on trouve de petites îles assez près de terre. Ce premier cap fut appelé Saint-Pierre, parce que nous y arrivâmes le jour et la fête dudit saint.
Le lendemain, pénultième jour du mois, le vent vint du Sud et quart de Sud-Ouest. Nous allâmes vers l'Ouest jusqu'au mardi matin, sans connaître et moins découvrir aucune terre, excepté que vers le soir nous aperçûmes une terre qui semblait faire deux îles. Nous allâmes vers l'Ouest jusqu'au lever du soleil et nous fîmes quelque quarante lieues. Et, faisant ce chemin, nous connûmes que cette terre qui nous était apparue comme deux îles était la terre ferme. Toute cette terre est basse et plate, et la plus belle qu'il soit possible de voir, pleine de beaux arbres et de prairies. Il est vrai que nous n'y pûmes trouver de port, parce qu'elle est entièrement pleine de bancs et de sable. Nous descendîmes en plusieurs lieux avec nos barques et, entre autres, nous entrâmes dans un beau fleuve de peu de fond, et qui pour cela fut appelé le fleuve des
ia PREMIER VOYAGE
Barques. Nous y vîmes d'ailleurs quelques barques d'hommes sauvages qui traversaient le fleuve; mais nous n'eûmes autre connaissance de ces sauvages, parce que le vent venait de mer et chargeait la côte, si bien qu'il nous fallut nous retirer vers nos navires.
Nous allâmes vers le Nord-Est, jusqu'au leverdu soleil du lendemain, premier juillet. Alors s'élevèrent un brouillard et une tempête, à cause de quoi nous abaissâmes les voiles. Près de deux heures avant midi, le temps se fil clair et nous aperçûmes le cap d'Orléans, avec un autre cap qui était éloigné de sept lieues et qui fut appelé le cap des Sauvages. Du côté du Nord-Est de ce cap, à environ une demi-lieue, il y a un banc de pierre très périlleux. Pendant que nous étions près de ce cap, nous aperçûmes un homme qui courait derrière nos barques, qui allaient le long de la côte, et nous faisait signe que devions retourner vers ce cap. Voyant tels signes, nous commençâmes à nous diriger vers lui ; mais nous voyant venir, il se mit à fuir. Etant descendus en terre, nous mîmes devant lui un couteau et une ceinture de laine sur un bâton : cela fait, nous retournâmes vers nos navires. Ce jour-là, nous tournoyâmes autour de cette terre, pensant trouver un bon port ; ce qui ne fut possible ; car, ainsi que je l'ai déjà dit, toute cette terre est basse et environnée de sablon et de bancs. Néanmoins nous descendîmes en quatre lieux, pour voir les arbres qui étaient très beaux et de grande odeur; et nous trouvâmes que c'étaient cèdres, ifs, pins, ormeaux blancs, frênes, saules et plusieurs autres à nous inconnus, tous néanmoins sans fruits. Les terres, où il n'y a point de bois, sont très belles et toutes pleines de pois, de raisin blanc et rouge, ayant la fleur blanche dessus ; il y a des fraises, des mûres, du froment sauvage, comme seigle, qui semble y avoir été semé et labouré. Et cette terre est de meilleure température qu'aucune qui se puisse voir et de grande chaleur. L'on y voit une infinité de grives, ramiers et autres oiseaux ; en somme il n'y manque que de bons ports.
Le lendemain, second de juillet, nous découvrîmes la terre du côté du Nord à notre opposite, laquelle se joignait avec celle-ci devant dite. Nous l'appelâmes le golfe Saint-Lunaire.
Le terroir qui est du côté du sud de ce golfe, est bon et beau à cultiver,
DE JACQUES CARTIER. i3 et plein de belles campagnes et prairies ; il est tout plat comme serait un lac. Et celui qui est vers le nord, est un pays haut, avec montagnes hautes, pleines de forêts et de bois très hauts et gros de diverses sortes. Entre autres il y a de très beaux cèdres et sapins, bons à faire des mâts de navires de plus de trois cents tonneaux. Et tout le pays était plein de bois ; cependant, en deux parties fort basses, il était couvert de prairies au milieu desquelles se trouvaient deux très beaux lacs.
Le cap de cette terre du Sud fut appelé cap d'Espérance, pour l'espérance que nous avions d'y trouver un passage. Le quatrième jour de juillet, nous allâmes le long de cette terre du côté du Nord pour trouver un port, et nous entrâmes en un petit lieu, tout ouvert vers le Sud, où il n'y a aucun abri pour le vent, et que nous trouvâmes bon d'appeler le lieu de Saint-Mai tin ; nous demeurâmes là depuis le quatrième de juillet jusqu'au douzième.
Pendant le temps que nous étions en ce lieu, nous allâmes, le lundi sixième de ce mois, après avoir ouï la messe, pour découvrir avec une de nos barques un cap et une pointe de terre, qui étaient éloignés de sept ou huit lieues du côté d'Ouest. Etant à demi-lieue de la pointe, nous aperçûmes deux bandes de barques d'hommes sauvages qui passaient d'une terre à l'autre. Il y avait plus de quarante ou cinquante barques. Une partie des barques approcha de cette pointe, et un grand nombre de gens sauta à terre en faisant grand bruit. Ils nous faisaient signe que nous allassions à terre, et ils montraient des peaux sur quelques bois ; mais comme nous n'avions qu'une seule barque, nous n'y voulûmes aller, et nous navigâmes vers l'autre bande qui était en mer. Eux nous voyant fuir, ordonnèrent à deux de leurs plus grandes barques de nous suivre ; à celles-ci se joignirent cinq autres de celles qui venaient du côté de mer, et tous s'approchèrent de notre barque, en sautant et en faisant signes d'allégresse et de vouloir notre amitié, et ils disaient en leur langue : « Napeu ton damen assur tah, » et autres paroles que nous n'entendions pas. Mais parce que, comme nous avons dit, nous n'avions qu'une seule barque, nous ne voulûmes point nous fier en leurs signes et nous leur donnâmes à entendre qu'ils se retirassent, ce qu'ils ne voulurent point faire. Mais ils vinrent avec si grande furie vers nous
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qu'aussitôt ils environnèrent notre barque avec les sept qu'ils avaient. Et parce que, malgré les signes que nous faisions, ils ne voulaient pas se retirer, nous lâchâmes deux passe-volants sur eux ; épouvantés, ils s'en retournèrent vers la pointe, en faisant très grand bruit. Ayant demeuré là quelque peu, ils vinrent vers nous derechef ; quand ils se furent approchés de la barque, nous décochâmes deux de nos dards au milieu d'eux, ce qui les épouvanta tellement qu'ils commencèrent à fuir en grande hâte et ne voulurent plus revenir.
Le lendemain, partie de ces sauvages vinrent avec neuf de leurs barques à la pointe et entrée du lieu d'où nos navires étaient partis. Etant avertis de leur venue, nous allâmes avec nos barques à la pointe où ils élaient ; mais sitôt qu'ils nous virent, ils se mirent en fuite, faisant signe qu'ils étaient venus pour trafiquer avec nous et montrant des peaux de peu de valeur, dont ils se vêtent. Semblablement nous leur faisions signe que nous ne leur voulions point de mal ; et, en signe de ce, deux des nôtres descendirent en terre, pour aller vers eux et leur porter couteaux et autres ferrements, avec un chapeau rouge pour donner à leur capitaine. Quoi voyant, ils descendirent aussi à terre, portant de ces peaux, et ils commencèrent à trafiquer avec nous, montrant une grande et merveilleuse allégresse d'avoir de ces ferrements et autres choses, dansant toujours et faisant plusieurs cérémonies ; et, entre autres, ils se jetaient de l'eau de mer sur la tête avec les mains. Ils nous donnèrent tout ce qu'ils avaient, ne retenant rien, de sorte qu'il leur fallut s'en retourner tout nus ; et ils nous firent signe qu'ils retourneraient le lendemain et qu'ils apporteraient d'autres peaux.
Le jeudi, huitième du mois, parce que le vent n'était pas bon pour sortir hors avec nos navires, nous appareillâmes nos barques pour aller découvrir ce golfe, et nous courûmes en ce jour vingt-cinq lieues dans icelui. Le lendemain, ayant bon temps, nous navigâmes jusqu'à midi, auquel temps nous eûmes connaissance comme sur les terres basses il y avait d'autres terres avec hautes montagnes. Mais voyant qu'il n'y avait point de passage, nous commençâmes à retourner, faisant notre chemin le long de cette côte ; et, navigant, nous vîmes des sauvages qui étaient sur le bord d'un lac qui est sur les terres basses, lesquels sauvages
DE JACQUES CARTIER. i5 faisaient plusieurs feux. Nous allâmes là et nous trouvâmes qu'il y avait un canal de mer qui entrait en ce lac. Nous mîmes nos barques en l'un des bords de ce canal ; les sauvages s'approchèrent de nous avec une de leurs barques et nous apportèrent des pièces de loup-marin cuites, lesquelles ils mirent sur des boises, et puis ils se retirèrent, nous donnant à entendre qu'ils nous les donnaient. Nous envoyâmes des hommes à terre avec des mitaines, couteaux, chapelets et autres marchandises, dont ils se réjouirent infiniment ; et aussitôt ils vinrent au rivage où nous étions, avec leurs barques, apportant peaux et autres choses qu'ils avaient pour avoir de nos marchandises, et ils étaient plus de trois cents, tant hommes que femmes et enfants. Et nous voyions une partie des femmes qui étaient jusqu'aux genoux dans la mer, sautant et chantant. Les autres, qui avaient passé là où nous étions, venaient privément à nous, frottant leurs bras avec leurs mains ; après, ils les haussaient vers le ciel, sautant et rendant plusieurs signes de réjouissance. Et ils prirent tellement confiance qu'enfin ils trafiquaient de main à main de tout ce qu'ils avaient ; finalement il ne leur resta autre chose que le corps tout nu. Nous connûmes que ces gens se pourraient aisément convertir à notre foi. Ils vont de lieu en autre, vivant de la pêche.
Leur pays est plus chaud que n'est l'Espagne et c'est le plus beau qu'il soit possible de voir. Tout est égal et uni, et il n'y a lieu si petit où il n'y ait des arbres et où il n'y ait du froment sauvage, qui a l'épi comme le seigle et le grain comme l'avoine ; et des pois aussi épais que s'ils avaient été semés et cultivés ; et du raisin blanc et rouge avec la fleur blanche dessus, des fraises, des mûres, des roses rouges et blanches et autres fleurs de plaisante, douce et agréable odeur. Aussi il y a là beaucoup de belles prairies, de bonnes herbes, et des lacs où il y a grande abondance de saumons. Ils appellent une mitaine en leur langue cochi et un couteau, bacon. Nous appelâmes ce golfe, golfe de la Chaleur.
Etant certains qu'il n'y avait aucun passage par ce golfe, nous fîmes voile et partîmes de ce lieu de Saint-Martin, le dimanche douzième de juillet, pour découvrir outre ce golfe; et nous allâmes vers l'est, le long de cette côte, environ dix-huit lieues. Au cap du Pré, nous trouvâmes
le flol très grand et fort peu de fond ; la mer était courroucée et tempétueuse. Pour ce, il nous fallut retirer à terre entre le cap susdit et une île située à une lieue environ de ce cap ; et là nous mouillâmes l'ancre pour cette nuit.
Le lendemain matin, nous fîmes voile en intention de circuir cette côte, laquelle est située vers le Nord et Nord-Est ; mais un vent survint si contraire et impétueux, qu'il nous fut nécessaire de retourner au lieu d'où nous étions partis. Nous y demeurâmes tout ce jour jusqu'au lendemain, que nous fîmes voile; et nous vînmes au milieu d'un fleuve éloigné de cinq ou six lieues du cap du Pré. Etant au travers du fleuve, nous eûmes derechef le vent contraire avec un grand brouillard et obscurité, tellement qu'il nous fallut entrer en ce fleuve, le mardi quatorzième du mois ; nous nous arrêtâmes à l'entrée jusqu'au seizième, attendant le bon temps pour pouvoir sortir. Mais en ce seizième jour, qui était un jeudi, le vent crut en telle sorte qu'un de nos navires perdit une ancre ; et pour ce, il nous fut besoin d'avancer en ce fleuve quelque sept ou buil lieues, pour gagner un bon port où il y eût bon fond ; et pour le mauvais temps, tempête et obscurité qu'il fit, nous demeurâmes en ce port jusqu'au vingt-cinquième de juillet sans pouvoir sortir.
Cependant nous vîmes une grande multitude d'hommes sauvages qui péchaient des tombes, dont il y a grande quantité. Ils étaient environ quelque quarante barques, et tant hommes que femmes et enfants plus de deux cents. Après qu'ils eurent un peu conversé en terre avec nous, ils vinrent privément à bord de nos navires avec leurs barques. Nous leur donnions des couteaux, des cbapelets de verre, des peignes et autres choses de peu de valeur, dont ils se réjouissaient infiniment, levant les mains au ciel, ebantant et dansant dans leurs barques. Ceux-ci peuvent être vraiment appelés sauvages; il ne se peut trouver gens plus pauvres au monde, et je crois que tous ensemble n'eussent pu avoir la valeur de cinq sols, excepté leurs barques et rets. Ils n'ont qu'une petite peau pour tout vêtement, avec laquelle ils couvrent les parties honteuses de leur corp, à la mode des Egyptiens. Ils n'ont ni la nature ni le langage des premiers que nous avions trouvés. Ils portent la tête entièrement rasée, hormis un floquet de cheveux au plus
haut de la tête, lequel il laissent croître long comme une queue de cheval, et lient sur la tète avec des aiguillettes de cuir. Ils n'ont d'autre demeure que le dessous de leurs harques : ils les renversent et s'étendent sous elles, sur la terre, sans aucune couverture. Ils mangent la chair presque crue, qu'ils chauffent à peine sur les charbons ; de même pour le poisson.
Nous allâmes, le jour de la Madeleine, avec nos barques, au lieu où ils étaient, sur le bord du fleuve, et nous descendîmes librement au milieu d eux ; ce dont ils se réjouirent beaucoup. Et tous les hommes se mirent à danser et à chanter en deux ou trois bandes, faisant grands signes de joie pour notre venue. Ils avaient fait fuir les jeunes femmes dans les bois, hormis deux ou trois qui étaient restées avec eux ; à chacune d'elles nous donnâmes des peignes et une clochette d'étain, dont elles se réjouirent beaucoup, remerciant le capitaine et lui frottant les bras et la poitrine avec leurs propres mains. Les hommes, voyant que nous avions fait quelques présents à celles qui étaient restées, firent venir celles qui s'étaient réfugiées au bois, afin qu'elles eussent quelque chose comme les autres. Elles étaient environ vingt femmes, lesquelles, toutes en un monceau, se mirent sur ce capitaine, le touchant et le frottant avec les mains selon leur façon de caresser. Le capitaine donna à chacune d'elles une clochette d'étain de peu de valeur, et incontinent elles commencèrent à danser ensemble, disant plusieurs chansons.
Nous trouvâmes la grande quantité de tombes qu'ils avaient prises sur les rivages, avec certains rets faits exprès pour pêcher, d'un fil de chanvre qui croît en ce pays où ils font leur demeure ordinaire. Semblablement croît aussi en ce pays du mil gros comme des pois, pareil à celui qui croît au Brésil et qu'ils appellent en leur langue Kapaye ; ils en mangent au lieu de pain, et en ont en abondance. Ils ont aussi des prunes qu'ils sèchent, comme nous faisons pour l'hiver, et ils les appellent honesta; même ils ont des figues, des noix, des pommes et autres fruits et des fèves qu'ils nomment sahu, des noix caheya.
Si on leur montrait quelque chose qu'ils n'avaient point et qu'ils ne pouvaient savoir ce que c'était, branlant la tête, ils disaient : nodha, ce qui veut dire qu'ils n'en ont point et ne savent ce que c'est. Ils nous
DE JACQUES CARTIER. 19 montraient par signes le moyen d'accoutrer les choses qu'ils ont. Ils ne mangent aucune chose qui soit salée, et ils sont grands larrons et dérobent tout ce qu'ils peuvent.
Le vingt-quatrième du mois, nous fîmes faire une croix haute de trente pieds ; elle fut faite, en la présence de plusieurs sauvages, sur la pointe de l'entrée du port, et nous mîmes au milieu un écusson relevé avec trois fleurs de lys ; et dessus était écrit en grosses lettres entaillées dans du bois : « Vive le Roi de France ! » Après, nous plantâmes la croix sur ladite pointe en présence des sauvages, et ils la regardaient fort, tant lorsqu'on la faisait que quand on la plantait. L'ayant levée en haut, nous nous agenouillâmes tous, ayant les mains jointes ; nous l'adorions à leur vue et nous leur faisions signe, en regardant et montrant le ciel, que d'icelle dépendait notre rédemption. Ils s'en émerveillèrent beaucoup, se tournant entre eux, puis regardant cette croix.
Mais, comme nous étions retournés à nos navires, leur capitaine vint à nous avec une barque ; il était vêtu d'une vieille peau d'ours noir et accompagné de ses trois fils et d'un sien frère. Ceux-ci ne s'approchèrent pas si près du bord qu ils en avaient coutume. Le capitaine sauvage fit alors une harangue en montrant cette croix et en faisant le signe de la croix avec deux doigts. Il montrait ensuite toute la terre des environs, comme s'il eût voulu dire qu'elle était toute à lui, et que nous n'y pouvions planter cette croix sans son congé. Sa harangue finie, nous lui montrâmes une mitaine, feignant de la lui vouloir donner en échange de sa peau ; à quoi il prit garde et ainsi, peu à peu, s'accosta du bord de nos navires. Mais un de nos compagnons, qui était dans le bateau, mit la main sur la barque du sauvage, et à l'instant sauta dedans avec deux ou trois autres ; ils contraignirent aussitôt les occupants d entrer en nos navires, ce dont ils furent tous étonnés. Mais le capitaine les assura qu'ils n'auraient aucun mal ; il leur montra grand signe d'amitié et les fit boire et manger avec bon accueil. Après, il leur donna à entendre par signes que cette croix était plantée là pour donner quelque marque et connaissance afin qu'on pût entrer en ce port : nous y "Voulions retourner prochainement et nous apporterions des ferrements et autres choses ; nous lui dîmes aussi que nous désirions mener avec nous deux
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de ses fils et que nous retournerions avec eux en ce port. Et ainsi, nous fîmes vêtir à chacun de ses fils une chemise, un sayon de couleur et une toque rouge ; nous leur mîmes aussi à chacun une chaîne en laiton au cou, dont ils se contentèrent fort, et ils donnèrent leurs vieux habits à ceux qui s'en retournaient. Puis nous fîmes présent d'une mitaine à chacun des trois que nous renvoyâmes, et de quelques couteaux ; ce qui leur apporta grande joie. Ceux-ci étant retournés à terre et ayant raconte les nouvelles aux autres, environ sur le midi, six de leurs barques vinrent à nos navires, ayant chacune cinq ou six hommes qui venaient dire adieu à ceux que nous avions retenus ; ils leur apportèrent du poisson et leur tinrent plusieurs paroles que nous n'entendîmes point, faisant signe qu'ils n'ôteraient point celte croix.
Le lendemain, vingt-cinquième du mois, se leva un bon vent, et nous sortîmes du port. Etant hors du fleuve susdit, nous tirâmes vers Est- Nord-Est. Près de l'embouchure de ce fleuve, la terre fait un golfe en forme d'un demi-cercle. Nous nous mîmes à chercher la terre située vers Ouest et Nord-Ouest, et il y avait un autre pareil golfe, distant de vingt lieues dudit fleuve.
Le lundi vingt-septième, au soleil couchant, nous allâmes le long de cette terre, jusqu'au mercredi, auquel jour nous vîmes un autre cap où la terre commence à se tourner vers Test. Nous allâmes le long de cette terre pendant quelque seize lieues ; celle terre tourne ensuite vers le Nord, et à trois lieues du cap il y a un fond de vingt-quatre brasses à plomb. Ces terres sont plates et plus découvertes de bois que toutes celles que nous avions vues ; on y trouve de belles prairies et des campagnes très vertes. Ce cap fut nommé de Saint-Louis, parce qu'en ce jour on célébrait la fête de Saint-Louis.
Le samedi suivant, premier jour d'août, au lever du soleil, nous connûmes et vîmes d'autres terres du côté du nord et nord-est : elles étaient très hautes et coupées, et elles semblaient être des montagnes, entre lesquelles il y avait d'autres terres basses, avec des bois et des rivières. Nous passâmes autour de ces terres tant d'un côté que d'autre, tirant vers le nord-ouest, jusqu'au cinquième du mois, pour voir s'il y avait quelque golfe ou bien quelque passage. D'une terre à l'autre il y a
DE JACQUES CARTIER. 21 environ quinze lieues, et le mitan est au cinquante-et-un tiers degré de latitude. Il nous fut très difficile de pouvoir faire plus de cinq lieues à cause de la marée qui nous était contraire et des grands vents qui y sont ordinairement. Mais comme nous ne faisions autre chose qu'aller et venir selon le vent, nous tirâmes vers la terre pour tâcher de gagner un cap vers le sud, qui était le plus avancé en mer que nous pussions découvrir; ce cap était distant de nous d'environ quinze lieues. Mais étant près de là, nous trouvâmes que c'étaient rochers, pierres et écueils : ce que nous n'avions point encore trouvé aux lieux où nous avions été auparavant depuis le cap de Saint-Jean. La marée nous portait contre le vent vers l'Ouest, de manière que, navigant le long de cette côte, une de nos barques heurta contre un écueil et ne put avancer. 11 nous fallut tous sortir hors pour la mettre à la marée.
Ayant navigué le long de cette côte pendant deux heures environ, la marée survint avec une telle impétuosité qu'il ne nous fut plus possible avec treize avirons d'avancer de la longueur d'un jet de pierre. Si bien qu'il nous fallut quitter les barques, y laisser partie de nos gens pour la garde et marcher par terre jusqu'à ce cap, avec quelque dix ou douze hommes. Ayant vu que la terre commence là à s'abaisser vers le sudouest, nous reprîmes nos barques et revînmes à nos navires, qui étaient déjà à la voile et pensaient toujours pouvoir passer outre. Mais les navires avaient reculé, à cause du vent, de plus de quatre lieues du lieu où nous les avions laissés. Y étant arrivés, nous fimes assembler tous les capitaines, les mariniers, les maîtres et les compagnons pour avoir l'avis et le conseil de ce qu'il convenait de faire. Mais après qu'un chacun eut parlé, l'on considéra que les grands vents d'est commençaient à régner et à devenir violents, que le flot était si grand que nous ne faisions plus que reculer et qu'il n'était possible pour lors de gagner aucune chose ; même les tempêtes commençaient à s'élever, en cette saison, en la Terre-Neuve ; nous étions de lointain pays et nous ne savions les hasards et dangers du retour : pour ce, était-il temps de se retirer ou bien de s'arrêter là pour tout le reste de l'année. Outre cela, nous disions que si un changement de vent du JNord nous surprenait, il ne serait pas possible de partir. Ces avis, avant été ouïs et bien consi-
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dérés, nous firent entrer en délibération certaine de nous en retourner. Et parce que nous entrâmes en ce détroit le jour de la fête de Saint- Pierre, nous l'appelâmes détroit de Saint-Pierre. Ayant jeté la sonde en plusieurs lieux, nous trouvâmes en aucuns cent cinquante brasses, aux autres cent et, près de terre, soixante avec bon iond. Depuis ce jour, jusqu'au mercredi, nous eûmes vent à souhait et nous côtoyâmes ladite terre du côté du Nord, Est-Sud-Est, Ouest et Nord-Ouest.
En ce lieu nous vîmes de la fumée qui était faite par les gens de ce pays ; mais comme le vent ne cinglait pas vers la côte, nous ne les accostâmes point. Voyant que nous n'approchions pas d'eux, douze de leurs hommes vinrent à nous avec deux barques, lesquels s'accostèrent aussi librement de nous que s'ils eussent été français, et nous donnèrent à entendre qu'ils venaient du grand golfe. Leur capitaine était un nommé Tiennot, qui était sur ce cap, et ils étaient chargés de poissons. Passé ce cap, que nous appelâmes cap de Tiennot, toute la terre est dirigée vers l'Est-Sud-Est, Ouest et Nord-Ouest, et toutes les terres sont basses, belles et environnées de sablons. Près de la mer, il y a plusieurs marais et des bancs par l'espace de vingt lieues ; après, la terre commence à se tourner de l'Ouest à l'Est et Nord -Est, et elle est entièrement environnée d'îles, éloignées de la terre de deux ou trois lieues. Et ainsi, comme il nous semble, il y a plusieurs bancs périlleux à plus de quatre ou cinq lieues loin de la terre.
Depuis le mercredi susdit jusqu'au samedi, nous eûmes un grand vent de sud-ouest, et nous arrivâmes le samedi à la terre d'est de la Terre-Neuve, entre les Cabanes et le Cap Double. Ici commença le vent d'est, avec tempête et grande impétuosité ; et pour ce, nous tournâmes le cap vers Nord-Ouest et au Nord, pour aller voir le côté du Nord qui est, comme nous avons dit, entièrement environné d'îles. Etant près de ces îles, le vent se changea et vint du Sud ; il nous conduisit dans le golfe, si bien que, par la grâce de Dieu, nous entrâmes le lendemain, qui était le neuvième d'août, dans Blanc-sablon ; et voilà tout ce que nous avons découvert.
Le quinzième d'août, jour de l'Assomption de Notre-Dame, nous partîmes de Blancsablon après avoir ouï la messe, et nous vînmes heureu-
sèment jusqu'au mitan de la mer qui estenlre la Terre-Neuve et la Bretagne. Là nous courûmes grand danger à cause des vents d'est ; mais nous le supportâmes avec l'aide de Dieu, et, du depuis, nous eûmes fort bon temps, en sorte que, le cinquième jour de septembre de l'année susdite, nous arrivâmes au port de Saint-Malo d'où nous étions partis.