‹ Trois voyages au CanadaChapitre 7 sur 35 · DU COMMENCEMENT DE NOTRE VOYAGE · texte numérisé non relu

DU COMMENCEMENT DE NOTRE VOYAGE

IVotre congrégation s'étant tenue à Paris, j'eus commandement d accompagner le Père Nicolas, vieux prédicateur, pour aller secourir nos Pères qui avaient la mission de la conversion des peuples de la Nouvelle France. Nous partîmes de Paris avec la bénédiction de notre R. Père Provincial, le dix-huitième de mars 162/i, à pied et avec 1 équipage ordinaire des pauvres pères récollets mineurs de notre glorieux père Saint François. Nous arrivâmes à Dieppe en bonne santé, où le navire frété n'attendait que le vent propre pour faire voile ; de sorte que nous eûmes grand peine à prendre quelque repos, et il nous fallut embarquer le même jour de notre arrivée. Nous partîmes dès la nuit avec un vent assez bon, mais qui nous abandonna bientôt; et nous fûmes surpris d'un vent contraire qui causa un mal de mer fort fâcheux à mon compagnon, qui le contraignit de rendre le tribut à la mer : c'est l'unique remède de la guérison de ces indispositions maritimes. Grâce à Notre Seigneur, nous avions déjà sillonné environ cent lieues de mer, avant que je fusse contraint à ces fâcheuses maladies ; mais j'en ressentis bien depuis, et je peux dire avec vérité que je ne me fusse jamais imaginé que le mal de mer fût si fâcheux que je l'expérimentai. Il me semble même n'avoir jamais tant souffert corporellement au reste de ma vie, comme je souffris pendant ces trois mois et six jours de navigation, qu'il nous fallut pour traverser ce grand et épouvantable océan et arriver à Québec, demeure de nos pères.

Or, pour ce que le capitaine de notre vaisseau avait commission d'aller charger du sel en Brouage, il nous fallut passer devant la Rochelle. Nous nous arrêtâmes deux jours dans cette rade. Il y avait un grand nombre de navires hollandais, qui allaient charger du sel à Brouage et à la rivière du Sudre, proche Marenne. Nous en avions déjà trouvé en chemin environ quatre-vingts ou cent en diverses flottes, et aucun n'avait couru sur nous.

De la Rochelle on prend d'ordinaire un pilote de louage pour conduire les navires qui vont à la rivière du Sudre, à cause de plusieurs lieux dangereux par où il faut passer. Il arriva néanmoins que ce pilote de la Rochelle pensa nous perdre ; car n'ayant voulu jeter l'ancre par un temps de bruine, comme on lui conseillait, se fiant à sa sonde, il nous échoua sur les quatre heures du soir. Ce fut alors pitié, car on pensait n'en échapper jamais ; et de fait, si Dieu n'avait calmé le temps et retenu notre navire de se coucher tout, c'était fait du navire et de tout ce qui était dedans. On demeura ainsi jusqu'à six ou sept heures du lendemain matin, que la marée nous mit sur pied. Tous étaient fort affligés et aucun n'eut le courage de boire ni de manger, encore que le souper fût prêt. Pour moi, j'étais fort débile et j'eusse volontiers pris quelque chose; mais la crainte de mal édifier m'empêcha et me fit jeûner comme les autres et demeurer en prières toute la nuit. Nos gens parlaient déjà de jeter en mer le pilote qui nous avait échoués. Une partie voulait gagner l'esquif pour tâcher de se sauver et le capitaine menaçait d'un coup de pistolet le premier qui s'y avancerait ; car sa raison était : sauver tout ou tout perdre.

Après être délivrés du péril de la mort, nous mîmes la voile au vent et arrivâmes d'assez bonne heure à la rivière de Sudre. où l'on devait charger du sel des marais de Marenne. Nous nous désembarquâmes et n'étant qu'à deux bonnes lieues de Brouage, nous y allâmes nous rafraîchir avec nos Frères de la province de la Conception, qui y ont un assez bon couvent. Notre navire étant chargé et prêt à se remettre à la voile, nous retournâmes nous y rembarquer avec un nouveau pilote de Marenne qui devait nous reconduire jusqu'à la Rochelle.

Vers la Rochelle il y a une grande quantité de marsouins, mais

DES HURONS. 67 nos matelots ne se mirent point en peine d'en harponner un seul. Ils péchèrent quantité de seiches, qui sont grandement bonnes fricassées. Ils prirent aussi des grondins avec des lignes qu'ils laissaient traîner après le navire : ce sont des poissons un peu plus gros que des rougets et desquels on faisait du potage qui était assez bon. Pendant que je me trouvais mal, cela me fortifia un peu. Passant devant l'île de Ré, on remplit nos barriques d'eau douce pour notre voyage, on mit les voiles au vent et le cap à la route de Canada, puis nous cinglâmes par la Manche en haute mer, à la garde du bon Dieu et à la merci des vents.

A deux ou trois cents lieues de mer, un pirate nous vint reconnaître et par moquerie nous dit qu'il parlerait à nous après souper. Il ne lui fut rien répondu ; mais quand il fut parti on tendit le pont de corde et chacun se tint sur ses armes pour rendre combat. Cependant il ne retourna point à nous, ayant bien l'opinion qu'il n'y avait que des coups à gagner et non quelque marchandise.

Il arriva un accident dans notre navire, le premier jour du mois de mai, qui nous affligea fort. C'est la coutume en ce même jour que tous les matelots s'arment au matin et en ordre font une salve d'escopetterie au capitaine du vaisseau. Un bon garçon, peu usité aux armes, donna une double charge à un méchant mousquet qu'il avait ; le mousquet se creva et tua le matelot qui était à côté. Je n'ai jamais rien vu de si triste que ce pauvre homme blessé à mort : car il avait toutes les parties naturelles coupées et emportées et quelques peaux des cuisses et du ventre qui lui pendaient. Après qu'il fut revenu de sa pâmoison, lui-même appela le chirurgien ; il l'enhardit de coudre la plaie et d'y appliquer ses remèdes, et jusqu'à la mort il parla avec un esprit aussi sain que l'on ne l'eût pas jugé malade à sa parole.

Depuis nous fûmes agités d'une tourmente si furieuse par l'espace de sept ou huit jours continuels, qu'il semblait que la mer dût se joindre au ciel, de sorte que l'on craignait que les vagues furieuses, qui donnaient jusque par-dessus la dunette, abîmassent notre navire: car elles avaient déjà rompu les galeries avec tout ce qui était dedans. C'est pourquoi on fut contraint de mettre bas toutes les voiles et, demeurés les bras croisés, nous fûmes portés à la merci des flots.

Au temps de celte tourmente, je me trouvai une fois seul avec mon compagnon dans la chambre du capitaine, où je lisais pour mon contentement spirituelles méditations de Saint Bonaventure. Ledit père n'ayant pas encore achevé son office, le disait à genoux, proche la fenêtre qui regarde sur la galerie. Au même temps un coup de mer rompt un ais du siège de la chambre, entre dedans, soulève un peu en l'air ledit père et m'enveloppe une partie du corps, ce qui m'éblouit toute la vue. Néanmoins, sans autrement m'étonner, je me lève diligemment, à tâtonsj'ouvre la porte pour donner cours à l'eau, me ressouvenant avoir ouï dire qu'un capitaine avec son fils se trouvèrent un jour noyés par un coup de mer qui entra dans leur chambre.

Quand la tempête nous prit, nous étions bien avant au-delà des îles Açores, qui sont au roi d'Espagne. Nous n'approchâmes pas de ces îles plus près que d une journée. Or le calme, qui nous arriva après cette grande tempête, nous servit fort à propos pour tirer de la mer un grand tonneau de très bonne huile d'olive, que nous aperçûmes assez proche de nous, flottant sur les eaux. Quelques jours après, nous rencontrâmes un petit navire anglais, qui disait venir de la Virginie; il avait quantité de palmes, du pétun, de la cochenille et des cuirs. Il était tout démâté des coups de vent qu'il avait soufferts. Et pour pouvoir s'en retourner au pays d'Angleterre, ils avaient accommodé leur mât de misaine, qui seul leur était resté. Il pensait s'esquiver et fuir ; mais nous allâmes à lui et l'arrêtâmes, lui demandant, selon la coutume de la mer: d'où est le navire!1 Il répondit : d'Angleterre. On lui répliqua : amenez, c'est-à-dire : abaissez vos voiles, sortez votre chaloupe, et venez nous faire voir votre congé pour en faire l'examen. Que si l'on le trouve sans le congé de qui il appartient, on le fait passer par la loi de celui qui le prend. Mais il est vrai qu'en cela, comme en toute autre chose, il se commet souvent de très grands abus, pour ce que tel feint être marchand qui lui-même est pirate et marchand tout ensemble, se servant des deux qualités selon les occasions et les rencontres. Nos matelots désiraient la rencontre de quelque petit navire espagnol, où il se trouve ordinairement de riches marchandises, pour en faire curée et contenter leur convoitise : aussi ne faut-il s'approcher en mer d'un navire qu'à bonnes enseignes.

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Pour revenir à nos anglais, ils vinrent enfin à nous, non toutefois sans une grande crainte ; car ils pensaient qu'on les traiterait delà même sorte qu'ils ont accoutumé de traiter les français, quand ils sont plus forts. C'est pourquoi ce maître de navire offrit à notre capitaine tout ce qu'il avait de marchandises en son navire, moyennant la vie sauve. Mais on ne leur fit aucun tort et l'on refusa leur offre ; seulement on accepta un baril de patates et un autre de pétun qu'ils offrirent volontairement au capitaine, et à moi un cadran solaire que je ne voulais accepter, de peur de leur en incommoder.

On les renvoya en leur navire, après qu'ils nous eurent accompagnés trois jours, pleurant d'aise d'être délivrés de l'esclavage et de la mort qu'ils attendaient; ils nous firent mille remerciements et ils se prosternaient jusqu'en terre, contre leur coutume, en nous disant adieu.

Je me récréais parfois à voir jeter l èvent aux baleines et jouer les petits baleinots ; j'en ai vu une infinité, particulièrement à Gaspé, où par leurs soufflements et leurs diverses courses gibars et baleines dérangeaient notre repos. Gibar est une espèce de baleine, ainsi appelé à cause d'une bosse qu'il semble avoir sur son dos qui est fort élevé. Le gibar n'est pas moins grand que les baleines, mais non pas si épais ni si gros ; il a le museau plus long et plus aigu et un tuyau sur le front, par où il jette l'eau de grande violence. Toutes les femelles baleines portent et font leurs petits tout vifs, les allaittent, couvrent et conlregardent de leurs nageoires. Les gibars et autres baleines dorment, tenant leur tête élevée un peu hors, tellement que le tuyau est à découvert et à fleur d'eau. Les baleines se voient de loin par leur queue qu'elles montrent souvent en s'enfonçant dans la mer et aussi par l'eau qu'elles jettent par les évents.

La première baleine que nous vîmes en pleine mer était endormie, et, passant tout auprès, on détourna un peu le navire, craignant qu'à son réveil elle ne nous causât quelque accident. Je m'étonnai fort d'un gibar, lequel avec sa nageoire frappait si furieusement fort sur l'eau, qu'on le pouvait entendre de fort loin et on me dit que c'était pour étonner et amasser le poisson, pour après s'en gorger. Je vis, un jour, un poisson de quelque dix ou douze pieds de longueur, passer tout près de notre

7o AU PAYS

navire ; on me dit que c'était un requin, poisson fort friand de chair humaine.

Assez proche du Grand Banc, un de nos matelots harponna une dorade'. C'est, à mon avis, le plus beau poisson de toute la mer, car il semble que la Nature se soit délectée à l'embellir de ses diverses et vives couleurs; de sorte même qu'elle éblouit presque la vue des regardants, en se diversifiant et changeant comme le caméléon. Il n'avait pas plus de trois pieds de longueur, et sa nageoire qu'il avait dessus le dos lui prenait depuis la tête jusqu'à la queue, toute dorée et couverte comme d'un or très fin ; le reste du corps est tout argenté, azuré, vermillon né et de diverses autres couleurs. Nous le mangeâmes et trouvâmes très bon, sinon qu'il était un peu sec. Quand il fut pris, il suivait et se jouait à notre vaisseau, car le naturel de ce poisson suit volontiers les navires ; mais on en voit peu ailleuis qu'aux Moluques. J'ai aussi quelquefois vu voler hors de l'eau des petits poissons, environ delà longueur de quatre ou cinq pieds, fuyant des plus gros poissons qui les poursuivaient. Nos matelots harponnèrent un gros marsouin femelle qui en avait un petit dans le ventre, lequel fut lardé et rôti en guise d'un levraut, puis mangé ; et la femelle aussi, laquelle nous servit plusieurs jours.

Assez près du Grand-Banc, il se voit un grand nombre d'oiseaux de mer de diverses espèces, dont les plus fréquents sont : les godets, happefoies et autres, que nous appelons fouquets. Ils ressemblent un peu aux pigeons, mais ils sont encore une fois si gros, ont les pattes d'oie et se repaissent de poisson. Ces oiseaux servent de signal aux mariniers de l'approche dudit Grand-Banc. Mais je me demande avec plusieurs autres, où ils peuvent faire leurs nids et éclore leurs petits, étant si éloignés de terre. Il y en a qui assurent, après Pline, que sept jours avant et sept jours après le solstice d'hiver, la mer se lient calme, et que pendant ce temps-là les alcyons font leurs nids, leurs œufs et éclosent leurs petits, et que la navigation en est beaucoup plus assurée. Nous prîmes à Gaspé un de ces fouquets avec une longue ligne, au bout de laquelle il y avait des entrailles de morue fraîche, appât dont on se sert pour les prendre. Nous en prîmes un autre de cette façon : un de ces fouquets grandement affamé voltigeait à l'entour de notre navire, cherchant quel-

DES HURONS. 71 que proie. L'un de nos matelots lui présente un hareng qu'il tenait en sa main, et l'oiseau affamé y descend ; et le garçon habile le prit par la patte et il fut pour nous. Nous le nourrîmes et conservâmes un assez longtemps dans un seau couvert où il ne se démenait aucunement ; mais il savait fort bien pincer du bec quand on s'en voulait approcher.

Le Grand-Banc, duquel nous avons déjà parlé, ce sont hautes montagnes assises en la profonde racine des abîmes des eaux, lesquelles s'élèvent jusqu'à soixante brasses de la surface de la mer. On le tient de sixvingts lieues de long. Nous y eûmes le plaisir de la pêche des morues; car c'est le lieu où plus particulièrement on en pêche en grande quantité. En passant nous y en péchâmes un grand nombre et quelque flétans fort gros, qui est un fort bon poisson ; mais il fait grandement la guerre aux morues qu'il mange en quantité, bien que sa gueule soit petite à proportion de son corps, qui est presque fait en la forme d'un turbot ou barbue, mais dix fois plus grand. Ils sont fort bons à manger, grillés et bouillis par tranches.

Je ne sais d'où en peut procéder la cause, mais il fait continuellement un brouillard humide, froid et pluvieux sur ce Grand-Banc, aussi bien en plein été qu'en automne. Une chose entre autres me donnait bien de la peine lorsque je me portais mal : une grande envie de boire un peu d'eau douce, et nous n'en avions point parce que la nôtre était devenue puante. Le cidre ne me semblait point bon pendant ces indispositions, et encore moins pouvais-je user d'eau-de-vie, ni sentir le pétun, la merluche et beaucoup d'autres choses, sans me trouver mal; mon coeur m'était comme empoisonné, et souvent bondissant contre les meilleures viandes et rafraîchissements. Etre couché ou appuyé me donnait quelque allégement, lors principalement que la mer n'était pas trop haute.

Quelque temps après avoir passé le Grand-Banc, nous passâmes le Banc-à-Vers, ainsi nommé à cause qu'aux morues qu'on y pêche, il se trouve de petits boyaux comme vers qui remuent ; et aussi elles ne sont ni si blanches ni si bonnes, à mon avis. Nous passâmes tout joignant le Gap Breton, entre ledit Cap Breton et l'île Saint-Paul. Cette île est inhabitée, en partie pleine de rochers et semble n'avoir pas plus d'une lieue de longueur ; mais ledit Cap Breton, que nous avions à main gau-

che, est une grande île en forme triangulaire qui a 80 à 100 lieues de circuit; c'est une terre élevée, stérile, mais néanmoins agréable en quelques endroits, bien qu'on y voie peu souvent des sauvages, à ce qu'on nous dit.

Etant entrés dans le golfe ou grande baie Saint-Laurent, par où on va à l'île Percée, nous trouvâmes dès le lendemain l'île aux Oiseaux, tant renommée pour le nombre infini d'oiseaux qui l'habitent. Elle est éloignée d'environ quinze ou seize lieues de la grande terre, de sorte que de la terre on ne la peut aucunement découvrir. Cette île est estimée en l'élévation du Pôle de Zip, degrés /|0 minutes. Cette île est un roeber plat, un peu en talus et a une petite lieue de circuit ; elle est presque ovale et d'assez difficile accès. Quand il y fait du vent, les oiseaux s'élèvent facilement de terre ; autrement il y en a certaines espèces qui ne peu vent presque voler et qu'on peut aisément assommera coups de bâton, comme avaient fait les matelots d'un autre navire, qui avant nous avaient empli leurs cbaloupes et plusieurs tonneaux des œufs qu'ils trouvèrent aux nids ; mais ils y pensèrent tomber de faiblesse pour la puanteur extrême des ordures desdits oiseaux. Ces oiseaux ne vivent que de poissons et, bien qu'ils soient de diverses espèces, ils ne font point plusieurs troupes ; mais comme une nuée épaisse ils volent ensemble au-dessus de l'île et ne s'écartent que pour s'égayer, s'élever et se plonger dans la mer. Leurs nids sont tellement arrangés dans l'île selon leurs espèces, qu'il n'y a aucune confusion, mais un bel ordre. J'en mangeai d'un que les matelots appellent guillaume et ceux du pays apponath, de plumage blanc et noir, et gros comme une poule, avec une courte queue et de petites ailes, qui ne cédait en bonté à aucun gibier que nous ayons. Il y en a d une autre espèce, plus petits que les autres ; ils sont appelés godets. 11 y en a aussi d'une autre sorte, mais plus grands et blancs; séparés des autres en un canton de l'île, ils sont très difficiles à prendre, pour ce qu'ils mordent comme chiens. On les appelle margaux.

Proche de la même île, il y a une île plus petite et presque de la même forme, sur laquelle quelques-uns de nos matelots étaient montés en un autre voyage précédent ; ceux-ci me dirent y avoir trouvé sur le bord de la mer des poissons gros comme un bœuf, et qu'ils en tuèrent

un, en lui donnant plusieurs coups de leurs armes par dessous le ventre; ils avaient auparavant frappé en vain une infinité de coups et endommagé leurs armes sur les autres parties de son corps, sans le pouvoir blesser, pour la dureté de sa peau, bien que d'ailleurs il soit sans défense.

1h AU PAYS

Ce poisson esl appelé par les Espagnols rnanili et par d'autres hippopotame, c'est-à-dire cheval de rivière. Pour moi je le prends pour l'éléphant de mer: car outre tju'il ressemble à une grosse peau enflée, il a encore deux pieds qui sont ronds avec quatre ongles faits comme ceux d'un éléphant ; à ses pieds il a aussi des nageoires avec lesquelles il nage, et les nageoires qu'il a sur les épaules s'étendent par le milieu jusqu'à la queue. Il est de poil tel que le loup marin, savoir: gris, brun et un peu rougeàtre. Il a la tête petite comme un bœuf mais plus décharnée et le poil plus gros, plus rude: il a deux rangs de dents de chaque côté, entre lesquelles il y en a deux, pendant de la mâchoire supérieure en bas, de la forme de ceux d'un jeune éléphant ; cet animal s'en aide pour grimper sur les rochers. Il a les yeux petits et les oreilles courtes ; il est long de vingt pieds et gros de dix et est si lourd qu'il n'est possible davantage. La femelle rend ses petits comme la vache, sur la terre; aussi a-l-elle deux mamelles pour les allaiter. En le mangeant, il semble plutôt chair que poisson ; quand il est frais, vous diriez que c'est du veau. Il a certaines .pierres en la tête, desquelles on se sert contre les douleurs de la pierre et contre le mal de côté.

Le lendemain, nous eûmes la vue de la monlagne que les matelots ont surnommée Table de Roland, puis peu à peu nous approchâmes des terres jusqu'à Gaspé, qui est estimé sous la hauteur de /40 degrés deux tiers de latitude, où nous posâmes l'ancre pour quelques jours. Cela nous fut une grande consolation : car outre le désir que nous avions de nous approcher du feu, à cause des humidités de la mer, l'air de la terre nous semblait grandement suave. Toute celte baie était tellement pleine de baleines, qu'à la fin elles nous étaient fort importunes et empêchaient noire repos par leur continuel tracas et le bruit de leurs é vents. Nos matelots y péchèrent une grande quantité de homards, de truites et autres diverses espèces de poissons, enlre lesquels il y en avait de fort laids et qui ressemblaient aux crapauds.

Toute cette contrée de terre esl fort montagneuse, ingrate et stérile ; il n'y a rien que des sapiniers, bouleaux et peu d'autres arbres. Devant la rade, en un lieu un peu élevé, on a fait un petit jardin que les matelots cultivent quand ils sont arrivés là. Ils y sèment de l'oseille et autres

DES HURONS. 75 petites herbes, lesquelles servent à faire du potage. Ce qu'il y a de plus commode après la pêche et la chasse, est un beau ruisseau d'eau douce, très bonne à boire.

Ayant laissé notre grand vaisseau au port et donné ordre pour la pêche de la morue, nous nous embarquâmes dans une pinasse nommée la Magdeleine pour aller à Tadoussac, la voile au vent. Le cap étant doublé, et seulement au troisième jour à cause des vents et marées contraires, nous passâmes, côtoyant à gauche la terre qui est fort haute, puis les monts Notre-Dame, pour lors encore couverts en partie de neige. Or les matelots, qui ordinairement ne demandent qu'à rire et à se récréer pour adoucir et mettre en oubli les maux passés, font ici des cérémonies ridicules à l'endroit des nouveaux venus. Un d'entre eux contrefait le prêtre, qui feint de les confesser, en marmotant quelques mots entre ses dents, puis avec une gamelle il lui verse quantité d'eau sur la tête avec des cérémonies dignes des matelots ; mais pour en être bientôt quitte et n'encourir une plus grande rigueur, il se faut racheter de quelque bouteille de vin ou d'eau-de-vie. Que si on pense faire le mauvais ou le rétif, l'on a la tête plongée jusque sous les épaules dans un grand baquet d'eau qui est là exposé tout exprès.

L'île d'Anticosly, où l'on tient qu'il y a des ours blancs monstrueusement grands et qui dévorent les hommes comme en Norvège, longue d'environ [\o lieues, avec le Cap de Gaspé opposite font l'embouchure de cet admirable fleuve que nous appelons de Saint-Laurent. Il a à son entrée, selon qu'on peut présumer, près de 20 ou 25 lieues de large, plus de 200 brasses de profondeur et plus de 800 lieues de connaissance, et au bout de 4oo lieues il est encore aussi large que les plus grands fleuves que nous ayons remarqués.

Continuant notre roule et voguant sur notre beau fleuve, à quelques jours de là nous arrivâmes à la rade de Tadoussac qui est à une lieue du port et à cent lieues de l'embouchure de la rivière. Le lendemain, nous doublâmes la Pointe aux Vaches et entrâmes au port qui est jusqu'où peuvent aller les grands vaisseaux. C'est pourquoi on y tient des barques et chaloupes exprès, pour décharger les navires et porter ce qui est nécessaire à Québec, y ayant encore environ 5o lieues de chemin

par la rivière. Car de penser y aller par terre, c'est ce qui ne se peut espérer, à cause des liautes montagnes, rochers et précipices où il se faudrait exposer. Ce lieu de Tadoussac est comme une ancre à l'entrée de la rivière de Saguenay, où il y a une marée fort étrange pour sa vitesse : quelquefois il y vient des vents impétueux qui amènent des grandes froidures.

Ce port est petit et il n'y pourrait entrer que 20 ou 25 vaisseaux au plus. Il y a de l'eau assez et il est à l'abri de la rivière du Saguenay et d'une petite île de rochers qui est presque coupée de la mer ; le reste sont montagnes hautes élevées, où il y a peu de terre, mais force rochers et sables remplis de bois, puis une petite prairie. Tout joignant la petite île de rochers, à main droite tirant à Québec, est la belle rivière du Saguenay bordée des deux côtés de hautes et stériles montagnes ; elle est d'une profondeur incroyable, comme de i5o à 200 brasses ; elle contient de large une demi-lieue en des endroits et un quart à son entrée. Il y a là un courant si grand, qu'on appréhende grandement ou que son courant se rejette et empêche d'entrer au port, ou que la forte marée n'entraîne dans la rivière : comme il est une fois arrivé à Monsieur du Pontgravé, lequel s'y pensa perdre, à ce qu'il nous dit, pour ce qu'il n'y put prendre fond, ni ne savoir comment en sortir, ses ancres ne lui servant de rien, ni toutes les industries humaines, sans l'assistance particulière de Dieu, qui seul le sauva et empêcha de briser son infortuné navire.

A la rade de Tadoussac, au lieu appelé la Pointe aux Vaches, était dressé au haut du mont un village canadien, fortifié à la façon simple et ordinaire des Huions pour crainte de leurs ennemis. Le navire y ayant jeté l'ancre, attendant le vent et la marée propre pour entrer dans le port, je descendis à terre, fus visiter le village et entrai dans les cabanes des sauvages, lesquels je trouvai assez courtois. M'asseyant parfois auprès d'eux, je prenais plaisir à leurs petites façons de faire et à voir travailler les femmes : les unes à matachier et peinturer leurs robes, et les autres à coudre leurs écuelles d'écorce, et faire plusieurs autres petites jolivetés avec des pointes de porcs-épics, teintes en rouge cramoisi. A la vérité, je trouvais leur manger maussade et fort à contre-cœur, comme n'étant accoutumé à ces mets sauvages, quoique leur courtoisie m'en offrît,

DES HURONS. 77 comme aussi d'un peu d'eau de rivière à boire, qui était là dans un chaudron fort mal net: de quoi je les remerciai humblement. Après je m'en allai au port par le chemin de la forêt, avec quelques français que j'avais de compagnie ; mais à peine fûmes-nous arrivés et entrés dans notre barque, qu'il pensa nous arriver quelque disgrâce. Ce fut que le principal capitaine des sauvages, que nous nommons le Forière, étant venu nous voir dans notre barque, et n'étant pas content du petit présent de figues que notre capitaine lui avait fait, il les jeta dans la rivière par dépit et conseilla à ses sauvages d'entrer dans notre barque, d'y prendre et emporter toutes les marchandises qui leur faisaient besoin et d'en donner si peu de pelleteries qu'ils voudraient, puisqu'on ne l'avait pas contenté. Ils y entrèrent donc tous avec une telle insolence et bravade, qu'ayant eux-mêmes ouvert l'écoutille et tiré hors de dessous les tillacs ce qu'ils voulurent, ils ne donnèrent pour lors de la pelleterie qu'à leur volonté, sans que personne les en pût empêcher. Le mal pour nous fut d'y en avoir laissé entrer trop à la fois, vu le peu de gens que nous étions ; car nous n'y étions lors que six ou sept, le reste de l'équipage ayant été envoyé ailleurs. C'est ce qui fit filer doux à nos gens, de peur d'être assommés ou jetés dans la rivière.

Le soir, tout notre équipage étant de retour, les sauvages ayant crainte du tort qu'ils avaient fait aux Français tinrent conseil entre eux, et avisèrent en quoi et de combien ils les pouvaient avoir trompés ; et s'étant cotisés, ils apportèrent autant de pelleteries et plus que ne valait le tort qu'ils avaient fait. Ce que l'on reçut avec promesse d'oublier le passé et de continuer toujours dans l'amitié ancienne ; pour assurance de paix, on tira deux coups de canon, et on les fit boire un peu de vin, ce qui les contenta fort et nous encore plus.

Ce capitaine sauvage m'importuna fort de lui donner notre croix et notre chapelet, qu'il appelait Jésus, pour pendre à son col ; mais je ne pus lui accorder, car j'étais en lieu où je n'en pouvais recouvrer un autre. Pendant ce peu de jours que nous fûmes là, on pécha grande quantité de harengs, et des petits oursins, que nous amassions sur le bord de l'eau et mangions en guise d'huîtres. Quelques-uns croient en France que le hareng frais meurt en même temps qu'il sort de son élément; j'en

ai vu néanmoins sauter vifs sur le tillac un bien peu de temps, puis mourir. Les loups marins mangeaient aussi parfois en nos filets des harengs que nous y prenions ; et ils étaient si fins et rusés cpu'ils sortaient parfois leur tête hors de l'eau, pour se donner garde d'être surpris, et voir de quel côté étaient les pêcheurs, puis ils rentraient dans l'eau ; et pendant la nuit nous oyions souvent leur voix, qui ressemblait presque à celle des chats-huants.

Proche de là, sur le chemin de Québec, est l'île aux Alouettes, ainsi nommée pour le nombre infini qui s'y en trouve parfois. J'en ai eu quelques-unes en vie; elles ont leur petit capuce en tête comme les nôtres, mais elles sont un peu plus petites. Cette île n'est presque couverte que de sable, qui fait que l'on tue nombre d'alouettes d'un seul coup d'arquebuse : car donnant à fleur de terre, le sable en tue plus que ne fait la poudre de plomb : témoin celui qui en tua trois cents et plus d'un seul coup.

Sur ce même chemin de Québec, nous trouvâmes aussi en divers endroits plusieurs grandes troupes de marsouins, entièrement blancs comme neige par tout le corps, lesquels, proche les uns des autres, se jouaient et, se soulevant, montraient ensemble une partie de leurs grands corps hors de 1 eau, qui est, à peu près, gros comme celui d'une vache et long à proportion. A cause de cette pesanteur ce poisson ne peut servir que pour en tirer de l'huile. H y a aussi en chemin des échos admirables, qui répèlent et sonnent tellement les paroles qu'ils n'en omettent une seule syllabe.

Nous passâmes après, joignant l'île aux Coudres, laquelle peut contenir environ une lieue et demie de long. Elle est quelque peu unie, venant en diminuant vers les deux bouts, assez agréable à cause des bois qui l'environnent, distante de la terre du Nord d'environ une demi-lieue. De l'île aux Coudres, côtoyant la terre, nous fûmes au Cap de Tourmente, distant de Québec de sept ou huit lieues. Il est ainsi nommé, d'autant que pour peu qu'il fasse du vent, la mer s'y élève comme si elle était pleine. En ce lieu l'eau commence à être douce, et les hivernaux de Québec y vont prendre et amasser le foin en ces grandes prairies pour le bétail de l'habitation. De là nous fûmes à l'île d'Orléans, où il y a deux

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lieues, en laquelle, du côté du Sud, y a nombre d'îles qui sont basses, couvertes d'arbres et fort agréables, remplies de grandes prairies et force gibier. Autour d'icelles y a force rochers fort dangereux à passer. Ce heu est le commencement du beau et bon pays de la grande rivière. Au bout de l'île il y a un torrent d'eau, appelé de Montmorency, du côté du Nord, qui tombe dans la grande rivière avec grand bruit et impétuosité. Il vient d'un lac qui est quelque dix ou douze lieues dans les terres et descend de dessus une côte qui a près de 25 toises de haut, au-dessus de laquelle la terre est unie et plaisante à voir.

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