‹ Trois voyages au CanadaChapitre 8 sur 35 · DEMEURE DES FRANÇAIS ET DES PÈRES RÉCOLLETS · texte numérisé non relu

DEMEURE DES FRANÇAIS ET DES PÈRES RÉCOLLETS

De 1 île d'Orléans nous voyons Québec devant nous, bâti sur le bord d'un détroit, de la grande rivière Saint-Laurent, qui n'a en cet endroit qu'environ un bon quart de lieue de largeur, au pied d'une montagne, au sommet de laquelle est le petit fort de bois, bâti pour la défense du pays, pour Québec, ou maison des Marchands. Il est à présent un assez beau logis, environné d'une muraille en carré avec deux petites tourelles aux coins, que l'on y a faites depuis peu pour la sûreté du lieu. Il y a un autre logis au-dessus de la terre haute, en lieu fort commode, où l'on nourrit quantité de bétail qu'on y a mené de France ; on y sème aussi tous les ans force blé d'Inde et des bois, que l'on traite par après aux sauvages pour des pelleteries. Je vis en ce désert un jeune pommier, qui y avait été apporté de Normandie, chargé de fort belles pommes, et des jeunes plantes de vignes qui y étaient bien belles, et tout plein d'autres petites choses qui témoignaient la bonté de la terre. Notre petit couvent est à une demi-lieue de là, en un très bel endroit, et autant agréable qu'il s'en puisse trouver, proche une petite rivière, que nous appelons de Saint-Charles, qui a flux et reflux ; là où les sauvages pèchent une infinité d'anguilles en automne, et les français tuent le gibierqui y vient à foison. Les petites prairies qui le bordentsont émaillées en été de plusieurs petites fleurs, particulièrement de celles que nous appelons cardinales et des martagons, qui portent quantité de fleurs en une tige, qui a près de huit pieds de haut ; les sauvages en mangent l'oignon cuit sous la cendre, qui est assez bon. Nous en avions apporté en France, avec des plantes de cardinales, comme fleurs rares ; mais elles n'y ont point profité, comme elles font dans leur propre climat.

Notre jardin et verger est aussi très beau et d'un bon fond de terre ; car toutes nos herbes et racines y viennent très bien et mieux qu'en

LES HURONS. 81 beaucoup de jardins que nous avons en France; et n'était le nombre infini de moustiques et de cousins qui s'y retrouvent, comme en tout autre endroit du Canada pendant l'été, je ne sais si on pourrait rencontrer une plus agréable demeure. Car outre la beauté et bonté de la contrée avec le bon air, notre logis est fort commode pour ce qu'il contient, ressemblant néanmoins plutôt aune petite maison de noblesse des cbamps que non pas à un monastère de frères Mineurs, ayant été contraints de le bâtir ainsi, tant à cause de notre pauvreté, que pour se fortifier en tout cas contre les sauvages, s'ils voulaient nous en déchasser. Le corps de logis est au milieu de la cour, comme un donjon, puis les courtines et remparts faits de bois, avec quatre petits bastions faits de même aux quatre coins, élevés environ de 12 à i5 pieds du ras de terre, sur lequel on a dressé et accommodé des petits jardins ; puis la grande porte, avec une tour carrée au-dessus faite de pierre, laquelle nous sert de chapelle, et un beau fossé naturel qui circuit après tout l 'alentour de la maison et du jardin. Les framboisiers qui sont là aux environs y attirent tant de tourterelles que c'est un plaisir d'y en voir les arbres tout couverts ; aussi les français de l'endroit y vont souvent tirer. Que si nos religieux veulent aller à Québec, ou ceux de Québec venir chez nous, il y a à choisir le chemin par terre ou le chemin par eau, selon le temps et la saison : ce qui n'est pas une petite commodité, de laquelle les sauvages se servent aussi pour venir nous voir et s'instruire avec nous du chemin du Ciel et de la connaissance d'un Dieu fait homme, qu'ils ont ignoré jusqu'à présent. On tient que ce lieu de Québec est par les 46 degrés et demi, plus au sud que Paris de près de deux degrés ; et néanmoins l'hiver y est plus long et le pays plus froid, tant à cause du vent de Nord-Ouest qui y amène ses furieuses froidures quand il donne, que pour n'être pas le pays encore guère habité, et ce par la négligence des marchands qui se sont contentés jusqu'à présent d'en tirer les pelleteries et le profil, sans y avoir voulu employer aucune dépense pour la culture, peuplade ou avance du pays. C'est pourquoi ils ne sont guère plus avancés que le premier jour, pour crainte, disent-ils, que les Espagnols ne les en missent dehors, s'ils y avaient fait valoir la contrée. Mais c'est une excuse bien faible, et qui n'est

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nullement recevable enlre gens d'esprit et d'expérience. Ceux-ci savent très bien qu'on s'y pourrait tellement accommoder et fortifier, si on voulait faire la dépense nécessaire, qu'on n'en pourrait être cliassé par aucun ennemi. Mais si l'on n'y veut rien faire davantage que du passé, la France antarctique aura toujours un nom en l'air, et nous une possession imaginaire en la main d'autrui ; et aussi la conversion des sauvages sera toujours imparfaite, qui ne se peut faire que par l'assistance de quelques colonnes de bons chrétiens avec la doctrine et l'exemple des bons religieux.

Après nous être rafraîchis deux ou trois jours avec nos frères dans notre petit couvent, nous montâmes avec les barques par la même rivière Saint- Laurent, jusqu'au Cap de Victoire, que les Hui ons appellent Onthrandéen, pour y faire la traite: car là s'étaient cabanés grand nombre de sauvages de diverses nations. Mais avant que d'y arriver nous passâmes par le lieu appelé de Sainte-Croix, puis par les trois rivières ; c'est un pays très beau et rempli de quantité de beaux arbres, et toute la route est unie et fort plaisante jusqu'à l'entrée du saut Saint-Louis, où il y a de Québec plus de 60 ou 70 lieues de chemin. Des trois rivières nous passâmes par le lac Saint-Pierre, qui contient quelque huit lieues de longueur et quatre de large, duquel l'eau est presque dormante et fort poissonneuse ; puis nous arrivâmes au Cap de Victoire, le jour de la Sainte- Magdeleine.

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