‹ Troisieme anniversaire de "La Patrie"Chapitre 10 sur 12 · JOURNALISME · texte numérisé non relu

JOURNALISME

Journaliste, quelle est votre mission ?

Eclairer. Par conséquent votre premier devoir est d'être vrai.

Oui, il faut dire la vérité sans pusillanimité comme sans forfanterie, — parce qu'elle est la nourriture la plus substantielle de l'esprit.

Qui donc a dit : Toute vérité n'est pas bonne à dire ? Cela ne s'applique pas aux journalistes, car ils ont mission de parler. Ce qui est vrai doit arriver à l'intelligence de l'homme, à la conscience des sociétés. Sert-on mieux sa cause en ne disant pas toute sa pensée, en faisant preuve d'une modération qui a souvent l'air d'une défaillance ? Je ne le crois pas. Vous n'affirmez pas ; eh bien ! votre adversaire prendra sur vous tout le terrain qui vous sépare de lui. Il criera victoire. Son idée aura de l' avancement sur la vôtre.

Affirmez plutôt. Dites : cela est, ou c'est comme cela, parce que telle est la vérité ; et puis, avec l'arme de la logique prouvez-le. Delà politesse dans la forme, mais de la fermeté dans le fond : suaviter in modo,fortiter in re.

Pourquoi dire ce qu'on pense ?... Parce que le journal représente une idée ; une idée qui est le partage d'un groupe, d'une dénomination politique, d'une classe dans la société. Vous n'aurez de valeur comme journal que si vous exprimez chaque jour, sur chaque question, l'opinion moyenne de la masse de vos lecteurs ; il faut continuer les traditions du journal. Imagine-t-on un organe conservateur prônant les idées républicaines ? Non, c'est contraire à son principe. Ne serait-ce pas une anomalie qu'un journal libéral entonnât un dithvrambe en l'honneur de Henri V ?

Non, parce que cela ne s'accorde pas avec le reste de ses idées.

Il y a pourtant des hommes qui savent tout concilier dans le monde ! Heureuses et inoffensives natures î Ils seront monarchistes en Europe, libéraux au Canada ou vice versa. D'autres marchent dans les rangs du parti conservateur parce qu'ils ne trouvent pas les chefs libéraux assez avancés. Qui n'a pas rencontré de ces singuliers types ? Mais ces hommes ne font jamais une marque profonde ; ils manquent de caractère, et ne laissent pas d'œuvre durable.

Il y a donc des distinctions profondes, une séparation manifeste, inévitable, rationnelle d'ailleurs, entre les divers organes de la publicité. Que le journaliste dise tout ce qui convient à l'école qu'il représente. Il doit lui parler à cœur ouvert, lui dire franchement ce qu'il pense des hommes et des choses.

Un abandon de principe ! Mais c'est une honteuse concession dont l'école adverse aura tout le bénéfice. Il faudra souvent bien des années pour reprendre le temps perdu.

Je voudrais qu'on ne perdît jamais une occasion d'examiner, d'étudier et d'approfondir ces gTaves questions qui touchent aux bases de la société moderne. Qu'importe le point de vue où se place le journaliste. Il discute, c'est déjà quelque chose. L'affirmation appelle la négation ; puis vient la polémique et ses résultats. Etes-vous libéral ? — vous montrez du doigt les progrès chaque jour grandissant de la démocratie honnête, laborieuse et chrétienne. Etes-vous conservateur ? — vous contemplez d'un œil satisfait les somptueux édifices que la monarchie a élevés dans le vieux monde, super antiquas vias.

J'admets que chacun ait sa manière de voir, pourvu qu'il ait la liberté et le courage de dire ce qu'il voit.

Le journaliste a donc le devoir impérieux, s'il veut être le représentant véritable de son groupe, le truchement dune école politique, philosophique ou religieuse, d'aller s'il le faut jusqu'à l'extrême limite des principes qu'il soutient, jusqu'à leurs dernières conséquences. Que dis-je ? il lui importe de s'élever au-dessus du profanum vulgus, de diriger l'opinion en l'éclairant, d'abandonner de temps à

autre le terre à terre des mesquines disputes locales pour aborder l'examen des problèmes sociaux. Ne craignez pas de perdre votre temps. Rien ne se passe dans le domaine théorique qui n'ait presqu'immédiatement son retentissement dans le domaine des faits. N'écoutez que les inspirations de votre conscience. Toute presse doit être libre.

Ce n'est pas une lutte stérile que celle-là. Gagnez les intelligences par l'appât de la vérité. Les masses suivront, enseignez ï tout journaliste est un apôtre. Il confesse une doctrine politique. Mais il lui faut la foi ; la foi qui se trahit par l'affirmation, souvent par l'audace, toujours par la fermeté ; la foi politique qui fait les convertis et sauve la société civile.

Le dogmatisme politique préserve des hérésies politiques, et retient le soldat au drapeau. Il met de l'unité dans la vie de l'homme, et fait que le vieillard, jetant un coup d'œil en arrière, voit toute sa carrière à la fois, parcequ'elle est droite !

Edmond Lareau.

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