TYPOGRAPHIE » LA PATRIE
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C'était au lendemain de la mort du National, le 23 lévrier 1879. Le parti libéra^ dans le district de Montréal, se trouvait sans organe.
Plusieurs amis tétaient réunis chez le sénateur Thibaudeau, à sa résidence de Mil le- Fleurs, à Hochelaga, et chacun déplorait la fin de ce vaillant journal qui, sous la direction de l'hon. M. Laframboise, avait rendu de si grands services à la cause libérale.
Il s'agissait de lui trouver un successeur ; et cela> pas plus tard que tout de suite, comme le disait M. Thibaudeau, dont le caractère bouillant ne souffre pas de retards.
— Mais enfin, on ne fonde pas ainsi un journal du jour au lendemain, fit remarquer un homme sérieux, qui aime à bien peser le pour et le contre d'une chose avant de prendre une décision.
— Mais, oui ! on fonde un journal du jour au lendemain, répondit le sénateur ; et c'est précisément ce qu'il s'agit de faire aujourd'hui. Notre parti ne peut pas rester ainsi sans organe. Qu'en dites-vous, Beaugrand^ vous qui êtes du métier ?
— Je dis, sénateur, que je partage votre opinion, et qu'il faut agir immédiatement. Nos amis de Québec ne sont pas assez forts pour pouvoir se passer des services du district de Montréal.
— Tout cela est fort bien, intervint un député de nos amis ; mais il s'agit de trouver les fonds nécessaires à une entreprise aussi importante. Après la triste fin du National, au point de vue pécuniaire, je crois qu'il sera difficile de décider les capitalistes à avancer les fonds nécessaires.
— Les journaux politiques français sont tous destinés à végéter ou à passer par la banqueroute, renchérit un autre qui prévoyait des difficultés insurmontables,
Et la discussion s'animait. M. Thibaudeau s'impatientait; et il s'agissait pourtant de fonder un journal à vingt-quatre heures d'avis. Il y avait de quoi réfléchir.
— En lin de compte, dit le sénateur, il laut faire trêve aux discussions inutiles, et agir comme des hommes pratiques. Quel montant faudrait-il, Beaugrand, pour fonder une publication provisoire, en attendant mieux V
— Deux à trois mille dollars, répondis-je, sans cependant y avoir bien songé.
— Disons deux mille cinq cents, et je donne immédiatement ma garantie personnelle que cette somme sera payée, dans l'intervalle d'un an, à celui qui entreprendra de fonder un journal libéral, dont le premier numéro devra paraître demain, lundi. Maintenant il s'agit de trouver un homme pour entreprendre la chose.
Je réfléchis deux minutes, et j'acceptai la proposition de M. Thibaudeau.
Le lendemain, 24 février, paraissait le premier numéro de La Patrie.
Voilà, en deux mots, l'histoire de la fondation du journal qui entre aujourd'hui dans sa quatrième année d'existence.
Les commencements furent difficiles. Nos amis, quoiqu'au pouvoir à Québec, étaient loin de sommeiller sur un lit de roses. M. Chapleau avait déjà entrepris contre eux cette guerre de pirates qui amena la trahison des cinq Judas du 28 octobre 1879, et la chute du ministère Joly.
Je commençai par adopter pour le nouveau-né un format bien humble ; le format des petits journaux de Québec. Trois mois plus tard, j'agrandissais le journal; et le 1er janvier 1880, je prenais le format des grands journaux français du pays, tout en continuant à laisser le prix du journal à UN SQU l'exemplaire.
Petit journal était devenu grand, et commençait à prospérer.
La Patrie était populaire ; et, en moins d'un an, le tirage dépassait 5,000 exemplaires par jour. Les annonces et la réclame payée commençaient à arriver; et, dès son
premier anniversaire, le 24 février 1880, j'avais droit d'être lier des résultats obtenus.
La critique malveillante, les quolibets plus ou moins charitables, et quelquefois, les platitudes idiotes de certains journaux conservateurs, n'avaient pourtant pas manqué d'accueillir la naissance du nouveau journal. La Minerve, qui est le plus vieux journal réactionnaire du pays et qui, par conséquent, a le droit de pousser l'insolence plus loin que les autres, avait commencé par qualifier La Patrie de " petit torchon rouge." Je ne me rappelle plus bien ce que dirent le Nouveau- Monde le Canadien et autres organes attitrés de la réaction, mais le vinaigre était certainement en plus grande quantité que le miel dans leurs accusés de réception du premier numéro. Bref, les journalistes conservateurs jappèrent si souvent et si fort après la Patrie, que je me dis que le nouveau journal devait avoir quelque valeur, et qu'il possédait probablement en lui les éléments de la prospérité. Et l'avenir me donna raison.
Il avait été parfaitement admis, jusque là, dans les cercles politiques franco-canadiens, qu'un journal quotidien en langue française ne pouvait exister sans être largement subventionné, et par les souscriptions des amis, et par les travaux d'impression et les annonces du gouvernement. Et même avec tout cela, les journalistes tiraient continuellement la langue, redoutaient la banqueroute et criaient à l'ingratitude des partis.
Je m'efforçai, dès le commencement, d'échapper aux désagréments de cette mendicité chronique, qui était devenue proverbiale chez les éditeurs de journaux. J'administrai La Patrie en homme d'affaires, bien décidé à abandonner l'entreprise si je ne pouvais pas la faire réussir sans être continuellement à tendre la main comme un chercheur de places ou un politiqueur décavé.
Les premiers douze mois de publication me prouvèrent l'excellence du système que j'avais adopté ; et La Patrie couronnait hier sa troisième année d'existence, après avoir fait preuve d'un succès pécuniaire sans précédent dans l'histoire du journalisme français au Canada.
Non seulement le journal se suffit largement à luimême, mais il est devenu une source de bénéfices légitimes.
Avec un tirage de sept à huit mille exemplaires par jour ; avec une clientèle d'annonces et de réclame commerciale qui ne saurait faire qu'augmenter ; enfin, avec un passé de trois ans de prospérité réelle, je suis aujourd'hui en mesure d'affirmer que le succès d'un journal français au Canada n'est plus une chose problématique.
Inutile d'affirmer que je n'ai pas la prétention d'avoir seul provoqué des résultats aussi encourageants.
D'abord, la reconnaissance du parti libéral devra rester acquise à M. le sénateur Thibaudeau, qui a plein droit au titre de véritable fondateur de La Patrie, quoiqu'il n'y ait jamais eu aucun intérêt pécuniaire.
J'ai ensuite à constater qu'une très large part du succès revient à mes vaillants collaborateurs, ainsi qu'aux amis politiques de Montréal et d'ailleurs, dont le patronage dévoué ne m'a jamais fait défaut ; et c'est avec une satisfaction toute particulière que je reconnais que la clientèle commerciale de nos adversaires politiques n'a pas été non plus étrangère aux satisfaisants résultats que je suis heureux de constater aujourd'hui.
H. Beaugrand.