‹ Troisieme anniversaire de "La Patrie"Chapitre 3 sur 12 · A MON AMI BEAUGRAND, DIRECTEUR DE " LA PATRIE · texte numérisé non relu

A MON AMI BEAUGRAND, DIRECTEUR DE " LA PATRIE

C'était après les jours sombres de Gravelotte : La France agonisait. Bazaine Iscariote, Foulant aux pieds honneur et patrie et serments, Venait de livrer Metz aux reîtres allemands. Comme un troupeau de loups sorti des steppes russes, Vrai torrent déchaîné, des hordes de Borusses, Féroces, l'œil en feu, sabre aux dents, vingt contre un, Après avoir conquis Strasbourg, Sedan, Verdun, Incendiant les bourgs, détruisant les villages, Ivres de vin, de sang, d'horreurs et de pillages, Et ne laissant partout que carnage et débris, Nouveau fléau de Dieu, s'avançaient sur Paris.

Vols, attentats sans nom, horribles hécatombes, Rien ne rassasiait ces noirs semeurs de tombes. La Province, à demi morte et saignée à blanc,

Se tordait et râlait sous leur talon sanglant. Seul, et voulant donner un exemple à l'histoire, Paris, ce boulevard de dix siècles de gloire, Orgueil et désespoir des rois et des césars, Foyer de la science et temple des beaux arts, Folle comme Babel, sainte comme Solyme, En un jour transformée en guerrière sublime, Le front haut, l'arme au bras, narguant la trahison,, Par-dessus ses vieux forts regardait l'horizon !

Au loin, le monde ému frissonnait dans l'attente } Qu'allait il arriver?

L'Europe haletante Jetait, soir et matin, sur nos bords attérés, Ses bulletins de plus en plus désespérés. . . On bombardait Paris !

Or, tandis que la France, Jouant sur un seul dé sa dernière espérance, Se raidissait ainsi contre le sort méchant, Un poème naïf, douloureux et touchant S'écrivait en son nom sur un autre hémisphère ; Tandis que d'un œil sec d'autres regardaient faire,— D'autres pour qui la France, ange compatissant, Avait cent fois donné le meilleur de son sanjr, — Par delà l'Atlantique, aux champs du nouveau monde, Que le bleu Saint-Laurent arrose de son onde, Des fils de l'Armorique et du vieux sol normand, Des Français, qu'un roi vil avait vendus gaîment Une humble nation qu'encore à peine née, Sa mère avait un jour, hélas ! abandonnée, Vers celle que chacun reniait à son tour Tendit les bras avec un indicible amour !

La voix du sang parla ; la sainte idolâtrie, < Hie dans tout noble cœur Dieu mit pour la patrie, Se réveilla chez tous ; dans chacun des logis, Un flot de pleurs brûlants coula des yeux rougis ; Et, parmi les sanglots d'une douleur immense, Un million de voix cria : Vive la France !. . .

Sous les murs de Québec, la ville aux vieilles tours, ■Dans le creux du vallon que baignent les détours Du sinueux Saint Charle aux rives historiques, Autour de vingt clochers se groupent vingt fabriques. C'est le faubourg Saint- Roch, où vit en travaillant Une race d'élite au cœur fort et vaillant. Là surtout, ébranlant ces poitrines robustes, Où trouvent tant d'écho toutes les causes justes, Retentit douloureux ce cri de désespoir : La France va mourir !. . .

Ce fut navrant.

Un soir, Un de ces soirs brumeux et sombres de l'automne, Où la bise aux créneaux chante plus monotone, De ses donjons, à l'heure où les sons familiers De la cloche partout ferme les ateliers, La haute citadelle, avec sa garde anglaise, Entendit tout à coup tonner la Marseillaise, Mêlée au bruit strident du fifre et du tambour. Les voix montaient au loin. . . C'était le vieux faubourg Oui, grondant comme un flot que 1* ouragan refoule, Gagnait la haute ville, et se ruait en foule Autour du consulat, où, de la France en pleurs, Symbole vénéré, flottaient les trois couleurs.

Celui qui conduisait la marche, un gars au torse

D'Hercule antique, avait, sous sa rustique écorce,

Comme un lion captif grandi sous les barreaux.

Je ne sais quel aspect farouche de héros.

C'était un forgeron à la rude encolure,

tin fort ; et rien qu'à voir sa ca'lme et fière allure,

Et son regard honnête, et son grand front serein,

On sentait battre là du cœur sous cet airain.

ïl s'avança tout seul vers le fonctionnaire ;

Et, d'une voix tranquille où grondait le tonnerre,

Dit:

— Monsieur le Consul, on nous apprend là-bas Que la Ffance trahie a besoin de soldats. On ne sait pas, chez noUs, ce que c'est que la guerre Mais nous sommes d'un sang qu'on n'intimide guère Et je me suis laissé dire que nos anciens Ont su ce que c'était qtie les canons prussiens. Du reste, pas besoin d'être instruit, que je sache, Pour se faire tuer ou brandir une hache ; Et c'est la hache en main que nous partirons tous ; Car la France, monsieur. . . la France, voyez vous . .

Il se tut ; un sanglot l'étrergnaic à la gorge. Puis, de son poing bruni par le feu de la forge. Se frappant la poitrine, où son col entr'ouvert D'un scapulaire neuf montrait le cordon vert :

— Oui, monsieur le Consul, reprit-il, nous ne somn Que cinq cent aujourd'hui ; mais, tonnerre ! des hommes*, Nous en aurons, allez ! . . . Prenez toujours cinq cent, Et dix mille demain vous répondront: Présent !

La France, nous voulons épouser sa querelle ; Et, fier d'aller combattre et de mourir pour elle, J'en jure par le Dieu que j'adore à genoux, L'on ne trouvera point de traîtres parmi nous !

Le reste se perdit. . . car la foule en démence Trois fois aux quatre vents cria : Vive la France !

Hélas ! pauvres grands cœurs ! leur instinct filial

Ignorait que le code international.

Oui pour Pâpre négoce a prévu tant de choses,

Pour les saints dévoûments ne contient pas de clauses,

Et le consul, qui m'a conté cela souvent,

En leur disant merci, pleurait comme un enfant.

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