LA PRESSE ET LE PARTI LIBERAL
Partout aujourd'hui le rôle de la presse politique est considérable; partout elle exerce une influence qui se fait de plus en plus sentir.
Même dans des pays restés étrangers au gouvernement parlementaire, où Ton ignore encore les avantages des institutions libres, on en est rendu à compter avec elle. Ni le Sultan, ni le Czar n'oseraient aujourd'hui braver l'indignation de la presse européenne. Les ministres des souverains les plus absolus cherchent à se concilier le suffrage des grands organes de l'opinion, en Europe et en Amérique ; ils attachent plus d'importance à l'approbation ou au blâme du Times de Londres et du Herald de New- York, qu'au déplaisir ou au bon vouloir des puissances de second ordre.
Ce grand rôle de la presse est facile à comprendre. Les habitants des pays où il y a un peu d'instruction, dans lesquels la civilisation a fait des progrès, ont cessé de considérer leurs gouvernements comme de puissantes personnes mises au-dessus d'eux d'une manière plus ou moins mystérieuse, et qui ont le droit de prendre leur argent, de disposer de leur liberté et de leurs personnes sans les consulter. Ils comprennent que le gouvernement n'est que l'organe, le représentant de la nation, l'instrument de ses volontés.
Les peuples modernes ayant ainsi conscience de leurs droits et des devoirs de leurs gouvernements, ceux-ci sentent qu'ils ne peuvent impunément, sans mettre en danger leur existence même, rester en permanence en état d'antagonisme, d'hostilité avec eux. Il faut que les gouvernants fassent pénétrer chez les gouvernés la conviction que les affaires sont conduites en vue du bien général, et non au profit de quelques personnes. C'est donc l'opinion publique qui gouverne le monde civilisé.
Ot l'opinion publique, qui la créée, qui la manifeste, '1U1 la fail connaître ? Sans doute, les penseurs, les philo eophes conçoivent l'idée de la direction que doil prendre la politique, et les hommes (Triât guidenl ensuite les peuples dans la voie voulue. Mais, sans la presse, les uns ci les autres seraient impuissants, car leurs plans ne pourraienl pas sortir du domaine de l'abstraction pour passer dans la vie pratique.
A Rome et à Athènes, un grand orateur pouvait
compter voir tout céder sous les efforts de son éloquence parce que les citoyens dont l'opinion imprimait à la politique la direction qu'elle devait suivre, étaient confinés dans les limites dune ville, et pouvaient tous entendre ses discours. Mais chez les peuples modernes, où tout le monde est appelé à prendre part aux affaires publiques, ou ceux avec 1 opinion desquels il faut compter sont au nombre de plusieurs millions et éparpillés sur un territoire de milliers de lieues, comment un orateur, égalât-il Cicéron ou Démosthènes, pourrait-il prétendre faire prévaloir ses idées sans la presse? Tandis que, grâce aux journaux ce n <M pas a ses auditeurs immédiats seulement qu'il s'adresse, c'est à toute sa nation, c'est à tout le monde civilisé. Dans les dernières élections générales en Angleterre, ce n'étaient pas seulement les électeurs de telle ville ou de tel bourg du comté de Midlothian qui entendaient M. Gladstone ; par la presse, (-était toute la population des I rois- Royaumes
Bien loin de diminuer, l'influence de la presse va sans cesse en augmentant, Plus le progrès intellectuel et matériel pénétre chez une nation, plus le rôle des journaux \ devient considérable. La presse est le grand levier politique*. le grand instrument de gouvernement des temps modernes
Ce rôle prépondérant de la presse explique en grande partie la faiblesse du parti libéral dans la province de Québec, et les difficultés qu'il y rencontre. Nous avons besoin d'avoir l'opinion publique avec nous: nos idées ne peuvent pénétrer chez le peuple que par la presse, et non* n avons presque pas de journaux. Notre population n'en est pas encore rendue à ce degré d'instruction politiqui
qui permet d'apprécieT rimportance du journal et les services qu'il peut rendre. Beaucoup de ceux qui savent lire croiraient gaspiller leur argent en payant pour un journal.
Cela n'embarasse pas nos adversaires, car ils disposent du pouvoir et du patronage; ils savent rançonner les entrepreneurs publics au profit de leur presse. Ils peuvent donc facilement inonder le pays de leurs journaux en les donnant pour rien. C'est ainsi qu'en beaucoup d'endroits ils réussissent à empoisonner l'opinion, et à nous rendre hostiles des gens qui sans cela marcheraient avec nous.
Le premier et le principal article du programme libéral en cette province doit donc être la diffusion des journaux. Ayons-en de bons, répandons-les partout, tâchons de les luire lire au peuple, et l'avenir est à nous. Au lieu d'attendre le moment des élections pour faire des dépenses dans Je but d'éclairer le peuple, faisons des sacrifices moins lourds à la fois, mais incessants, pour avoir une bonne presse, bien renseignée, bien conduite, et le succès ne se fera pas longtemps attendre.
Telle étant ma manière d'envisager le rôle de la presse, inutile de vous dire avec quel plaisir je vois arriver le quatrième anniversaire de la fondation d'un journal libéral, surtout lorsque ce journal peut montrer, comme la Patrie. qu'il a une grande circulation, et une clientèle qui, nonseulement assure son existence, mais qui promet des développements de plus en plus brillants.
Que la Patrie continue ; elle aura montré qu'avec du travail et de la persévérance, un journal libéral peut vivre et prospérer. Si cet exemple est suivi par d'autres, elle aura rendu5 au parti libéral et à la bonne cause un service inappréciable.
F. Langelier,
Québec, 11 février 1882.