‹ Troisième voyage de Cook, ou Voyage à l'océan Pacifique [microforme] (volume 2)Chapitre 72 sur 82 · TROISIEME VOY.AGE · texte numérisé non relu

TROISIEME VOY.AGE

Officiers. Le Roi nous attendoit sur la gréve ; il novs conduisit à une jolie maison , située un peu en-dedans des bords du bois, et précédée d’une grande prairie de gazon. Il me dit que nous étious les maîtres de l’occuper durant notre relâche : nous gg pouvions désirer une position plus charmante. CA

Un cercle assez nombreux de Naturels ne tarda pas à venir s'asseoir devant nous sur la prairie. On apporta des racines de plante de Kava, qu'on mit aux pieds du Roi; il ordonna de les couper en morceaux; il les fit distribuer aux hommes et aux femmes, qui commencèrent à Jes mâcher ; et ils préparèrent en peu de temps un bowl de leur liqueur favorite. Sur ces entrefaites, nous vimes arriver uu cochon cuit au four, et deux paniers d’ignames grillées, qu’on divisa en dix portions, et qu'on distribua à quelques-uns des assistans; mais j'ignore à combien de personnes chacune de ces portions étoit destinée. J’observai qu'on en donna une au frère du Roi, et qu’on en réserva une, sans doute , pour Poulaho, car c’étoit un mor ceau choisi : on servit ensuite la liqueur ; mais Poulaho ne parut pas se mêler de la distribution. On lui présenta la première coupe, et il dit de la donner à un homme qui étoit assis près de lui. On lui apporta aussi la seconde, qu'il garda. On m'offrit la troisième; mais ayant vu préparer la boisson, je ne me souciai pas de la goûter, et elle passa à Omai. Le reste fut envoyé à différens Insu- Jaires, d’après les ordres de celui qui avoit le soin du bowl. Le frère du Roi reçut une ce ces coupes, qu'il emporta avec sa part du cochon et d’ignames, D’autres quittérent également le cercle et emportèrént leurs portions : on nous dit qu'ils ne pouvoient ni boire, ni manger en

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DE COOK. (1777) 3ot présence du Roi; cependant des hommes et des femmes d’un rang bien inférieur, mangèrent et burent sous ses yeux. La plupart se retirérent bientôt, et ils emportérent ce qu'ils n’avoient pas consommé.

Je remarquai que les Naturels qui avoient eu part à la collation , ne formoient pas la quatrième partie de l’assemblée : ceux quireçurent des ignames ou un morceau de cochon, me parurent être de la maison du Roi. Les domestiques qui distribuèrent la viande de la Kava, les présentoient toujours assis , même à Poulaho. Quoique ce fut notre premier débarquement, quoiqu'il y eût auprès de nou: une multitude d'hommes et de femmes que nous n'avions pas encore vus, aucun d'eux ne fut incommode, et rien ne troubla le bon ordre.

J'allai chercher une aiguade avant de retourner à bord; on meconduisit à des étangs ou plutôtà des mares, quirenfermoient, disoit-on, de l’eau douce. L'une de ces mares m'offrit en effet une eau assez bonne ; mais elle se trouvoit un peu avant dans l'intérieur du pays, et l'on ne pouvoit y remplir qu'un petit nombre de futailles. Ayant appris que l’eau étoit plus abondante sur la petite Ish. de Pangimodoo, située près de notre mouillage, je m'y rendis le lendemain, et j'eus le bonheur d’y trouver un étang d’une eau meilleure que celle que nob. ayions rencontrée jusquaiors. L’étang étoit trés-sale; je le fis nettoyer, et nous y primes l’eau dont nous avions besoin.

Comme je nie proposois de faire un séjour assez long à Tongataboo, nous dressâmes une tente près de la maison que Poulaho nous avoit donnée, On débarqua nos chevaux et notre bétail, et je laissai à terre un détachement des soldats de marine commandés par leur Officier. On éta-

blit l'observatoire à peu de distance de notre camp, et M. King demeura sur la côte, afin de suivre les observations, et de surveiller les travailleurs. On débarqua les voiles qu'il falloit réparer; quelques-uns de nos gens coupérent du bois pour le feu, et des planches pour lusage des vaisseaux, et les canonniers eurent ordre de se tenir dans l'Isle, et de faire les échanges avec les Naturels qui arrivoient de tous côtés, et qui apportoient des cochons, des ignames, des noix de coco, et d’autres productions du pays. Notre camp ressembla bientôt à une foire, et /a Résolution et la Découverte furent si remplies, que nous pouvions à peine nous remuer sur les ponts.

Feenou avoit fixé sa résidence dans notre voisinage; mais il n’étoit plus le maitre. Il conservoit cependant beaucoup de crédit, et les présens continuels qu’il.nous fit, nous donnèrent de nouvelles preuves de son opulence et de sa générosité. Le Roi ne se montroit pas moins dibéral envers nous; car il ne se passoit guéres de jour, sans que nous reçussions de lui des choses précieuses. Nous apprimes qu'il y avoit dans l'Isle d'autres personnages que nous n'avions pas encore vus . Otago et Toobou, en particulier, m’en citérent un qui se nommoit Mareewagee, qui jouissoit, disoient-ils, d’un pouvoir étendu, et qui étoit fort respecté. Si Omaï ne se méprit pas sur ce qu'ils nous en racontèrent, Mareewagee se trouvoit revêtu d'une autorité supérieure à celle de Poulaho lui-même, son parent; mais comme il étoit vieux, et qt'il vivoit dans lé retraite, il ne venoit pas nous rendre de visite. Plusieurs Naturels nous laissèrent entrevoir que l'élévation de son rang ne lui permettoit pas de nous faire cet honneur. De pareils détails excitant ma ¢ . josité, javertis

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Df took. (1997) 303

Poulaho que je voulois aller chercher Mareewagee, etilme répondit amicalement qu’il m’accompagneroit le lendemain. Nous partimes en effet le 12, dès le grand matin, dans

la pinasse, et le Capitaine Clerke me joignit sur un de ses canots. Nous marchames à l'Est des petites Islcs qui forment le havre ; tournant ensuite au Sud, d’après les conseils de Poulaho , nous atteignimes une baie spacieuse, ou une entrée que nous remontâmes l'espace d'environ une lieue, et nous débarquâmes au milieu d’un nombre considérable d'Insulaires, qui nous reçurent avec des acclamations de joie. Ils se séparèrent sur-le-champ afin de laisser passer Poulaho, qui nous mena dans un terrain enclos, où il dta la pièce d’étoffe qui lui servoit de vêtement , pour en mettre me neuve, pliée proprement, que portoit un jeune homme de sa suite. Une vieille femme Vaida à s'habiller ; et elle couvrit d’une natte l'habit du Roi. Nous jugeames que c’étoit pour qu’il ne le sallit pas quand il s’asseoiroit. Je lui demandai alors où étoit Mareewagee ; et je fus bien étonné d'apprendre qu’il étoit parti pour se rendre au vaisseau au moment qui précéda notre arrivée. Poulaho nous engagea à le suivre à une Ma/aee, c’est-adire, à une maison où se tiennent des assemblées publiques : cette maison étoit située environ un demi-mille plus loin. Lorsque nous eûmes atteint une grande prairie qui précédoit la facade, il s'assit au bord du chemin, et il nous dit d’aller seuls jusqu’à habitation. Nous profitémes de son conseil, et nous nous assimes à l'entrée ; la foule qui nous suivoit nous environna alors et s'assit comme nous. Omai, qui nous servoit d’interpréte, demanda de nouveau si nous verrions Mareewagee : on ne nous répondit rien de satisfaisant, J'imaginai qu'on nous cachoit à

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dessein Je vieux chef, et nous retournâmes à nos canots , très-piqués d'avoir fait une course inutile. J’appris en arrivant à bord que Mareewagee n’y étoit pas venu. il paroit qu’il y eut de notre part bien des méprises , et qu'Omaï fut trompé , ou, ce qui est plus vraisemblable, qu'il comprit mal ce qu'on lui avoit dit surle grand personnage à qui nous voulions nous présenter.

. Quoi qu'il en soit, nous eimes occasion d'examiner un village agréablement situé sur les bords d’un petit golfe, dans lequel tous les Chefs de l'Isle, ou du-moins la plupart, font leur résidence : chacun d’eux avoit sa maison au milieu d’une plantation, environnée de cabanes et d’offices pour les domestiques. Des haies très-propres enfermoieut ces plantations, qui, en général, n’offroient qu’une seule entrée : c’étoit une porte contenue en-dedans par une barre de bois , ensorte que, pour pénétrer dans l'intérieur, il falloit attendre qu’on vint ouvrir. Les grands chemins et les petits sentiers se trouvent dans l'intervalle qui sépare une plantation de l’autre, et il est nécessaire d’escalader les haies pour arriver sur le territoire de son voisin. Les Naturels laissent croître du gazon sur une grande partie de ces terrains, et ils y sement ou ils y plantent des choses plus agréables qu’utiles : mais nous vimes dans presque touies la plante appelée Kava, dont ils tirent cette boisson qu'ils aiment si passionnément. Quelquesunes des plantations offroient en abondance toutes les productions végétales de l'fsle ; mais j'observai que celles-ci n’étoient pas habitées par les Insulaires du premier rang. Il y a, près des chemins publics, de grandes maisons, précédées d’une prairie qui n’est pas enclose, et dont on soigne beaucoup le gazon. On me dit qu'ils

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DE COOK. (1777) 305 appartenoient au Roi; et je conjecture qu’on y tient les assemblées publiques. C'est à une de ces maisons que Poulaho nous conduisit.

Le lendemain, à midi, le célèbre Mareewagee, dont on nous avoit parlé si souvent , se rendit aux environs du poste que nous occupions dans l'Isle; il étoit suivi d’un grand nombre d’Insulaires de tous les rangs. On m’assura qu’il avoit pris cette peine afin de me fournir une occasion de le voir. Il savoit probablement que j'avois paru trés-mécontent la veille de ne pas le rencontrer. L’aprésdîner, je descendis à terre avec plusieurs de nos Messieurs, et Feenou nous servit de guide. Nous trouvames un homme assis sous un grand arbre, près de la côte, un peu à droite de notre tente : une pièce d’étoffe d’aumoins quarante verges de longueur, étoit étendue devant lui, et il étoit environné d’un cercle nombreux de Naturels des deux sexes, également assis. Nous supposames que c’étoit le grand personnage quenous venions chercher: mais Feenou nous détrompa, et il nous montra un vieillard assis sur une natte, à quelque distance, en nous disant que c'étoit la Mareewagee; il nous présenta au vieillard, qui nous reçut d’une manière très - amicale , et qui nous pria de nous asseoir. L’Insulaire assis sous l'arbre en face de nous, s’appeloit Toobou; et, lorsque j'aurai occasion d’en parler dans la suite, je le nommerai le vieux Toobou, pour le distinguer de l’autre Toobou, ami du Capitaine Furneaux; sa figure, ainsi que celle de Mareewagee, étoit vénérable. Le dernier étoit mince de taille, et il paroissoit avoir plus de soixante ans. Le premier, quoique moins âgé, avoit plus d’embonpoint, et il avoit si mal aux yeux qu'il sembloit presque aveugle.

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