‹ Troisième voyage de Cook, ou Voyage à l'océan Pacifique [microforme]Chapitre 36 sur 68 · Tome LIL · texte numérisé non relu

Tome LIL

je mis le cap deux pointes plus à l'Est Durant cette route, nous renconträmes plusieurs chevaux marins et des volées d'oiseaux , dont quelques-uns ressembloient à des alouettes de sable, et dont quelques autres n’étoient pas plus gros que nos fauvettes d'hiver. Nous aperçümes aussi des nigauds , en sorte que nous nous crâmes peu éloignés de la terre; mais , comme nous avions une brume épaisse , il étoit impossible de la découvrir, et le vent soufflant avec force , il eût été imprudent de continuer une route qui pouvoit nous porter sur la côte. Je cinglai à PEst-quart- Nord-Est, depuis midi de ce jour jusqu’à six heures du matin du jour suivant : la sonde rapporta seize brasses à cette dernière époque. Je gouvernai alors Nord-Est-quart- Est , comptant que nous atteindrions ainsi des eaux plus profondes; mais dans l’espace de six lieues, la mer tomba à onze brasses, et je crus qu’il convenoit de serrer le vent qui souffloit alors de l'Ouest. Vers midi, le : Soleil et la Lune se montrèrent par intervalles, et nous fimes quelques observations rapides pour déterminer la longitude. Ces. observations rapportées au moment de midi, lorsque la latitude étoit de 70 degrés 33 minutes , donnèrent 197 degrés 41 minutes. La montre marine indiquoit en mêmetemps 198 degrés, et la déclinaison de l’aimant étoit de 35 degrés 1 minute 22 secondes Est. Nous eûmes ensuite lieu de croire que la longitude obs2rvée différoit de la véri. table, d’un petit nombre de milles.

Nous aperçûmes dans l'horizon, un peu avant midi, up” clarté pareille à celle que produit la réflexion de la glace, et qu'on appelle cgmmunément le clgnotement de la glace. N’imaginant pas rencontrer des glaces si tôt, nous y fimes peu d'attention : cependant l'äpreté de l'air et l'obscurité

DE COOK. (1778) att du ciel, sembloient annoncer un changement brusque depuis deux ou trois jours. Une heure après , la vue d’une large plaine de glace ne nous laissa plus de doutes sur la cause de la clarté de l’horizon, Ne pouvant, à deux heures et demie, marcher plus avant, nous revirâmes près des bords de la glace, par 22 brasses et 700 41’ .de latitude. La glace étoit absolument impénétrable, et elle se prolongeoit de l’Ouest-quart-Sud-Ouest à l'Est-quart-Nord-Est, aussi loin que pouvoit s'étendre la vue. Nous trouvâmes ici une foule de chevaux marins; il y en avoit dans l’eau : le plus grand nombre occupoit la glace. Je sougeois à mettre les canots à la mer pour en tuer quelques-uns; mais le vent ayant fraîchi, je renonçai à ce projet,et je continuai à marcher au plus près au Sud, ou plutôt à l'Ouest, car le vent souffloit de cette partie du coinpas.

Cette tentative ne réussit pas. Le 18, à midi, notre la-

titude étoit de 70° 44’, et nous nous trouvions environ

cinq lieues plus à l'Est. Nous étions alors près du bord de la glace, qui se montroit aussi compacte qu’une muraille, et qui paroissoit avoir au-moins dix à douze pieds de hauteur ; mais plus au Nord elle sembloit encore plus élevée. Sa surface étoit extrêmement raboteuse , et nous y aperçümes çà et là, des mares d’eau.

Nous gouvernâmes alors au Sud : quand nous eùmes fait six lieues, la sonde ne rapporta plus que six brasses; mais la profondeur de l’eau montabientôt a neuf. Le ciel qui avoit été brumeux s’éclaircissant un peu , nous vimes la terre se prolonger du Sud au Sud-Est-quart-Est à environ trois ou quatre milles. L’extrémité orieutale forme une poiute qui étoit très-embarrassée de. glaces , c’est pour cela que je lui ai donné le nom de Cap glacé : il gît par 700

29! de latitude et 198° 20” de longitude. L'autre extrémité se perdoit dans l'horizon :il paroît ainsi hors de doute que c’est une suite du Continent d'Amérique. La Découverte étant à environ un mille par derrière, et sous le vent, trouva moins d'eau que nous; et comme elle revira de bord, je fus obligé de revirer aussi pour ne pas nous séparer. |

Notre position devenoit plus critique de moment en moment : nous étions dans des eaux très-basses, devant une côte située sous le vent, et le grand corps de glace qui se montroit au vent, dérivoit sur nous. Il étoit clair que si nous restions plus long-temps entre ces glaces et la terre, nous serions entraînés sur la côte, à moins que les glaces flottantes ne nous fermassent le passage en s’ar- ‘rêtant devant nous. Elles paroissoient se joindre à la terre sous le vent; et la seule partie qui füt ouverte étoit celle du Sud-Ouest. Après avoir couru une'petite bordée au Nord , je fis signal à Z Découverte de revirer, et je revirai moi-même. Le vent se trouva favorable, en sorte que nous leserrâmes au Sud-Ouest etau Sud-Ouest-quart-Ouest.

Le 19, à huit heures du matin, le vent ayant repassé à Y'Ouest, je revirai au Nord : à midi, notre latitude étoit de 70° 6 et notre longitude de 196° 42’. Dans cette position, nous avions beaucoup de glaces flottantes autour de nous, et la grande plaine de glace se montroit à environ deux lieues au Nord. À une heure et demie , nous en atteignîmes la bordure : elle n’étoit pas aussi compacte que cellequenous avions vue au Nord, mais elle étoit trop serrée eten trop gros morceaux pour entreprendre d’y ouvrir un passage avec les vaisseaux. Elle portoit un nombre prodigieux de chevaux marins; et comme nous avions besoin

DE COOK. (1778) 213 de provisions fraîches , les canots des deux vaisseaux allèrent en tuer quelques-uns.

À sept heures du soir, nous avions reçu à bord de Z Résolution neuf de ces animaux : nous les avions pris jusqu'alors pour des vaches marines, et nous fümes affligés de reconnoître notre méprise : plusieurs des matelots sur-tout, qui se réjouissoient depuis quelques jours de l'agréable mêts que nous procureroit cette chasse , montrérent de vifs regrêts : ils ne se seroient point aperçus de leur erreur, si nous n'avions pas eu un ou deux hommes dans le vaisseau qui , ayant été au Groënland, déclarèrent que c’étoient des chevaux de mer, et que personne n’en mangeoit. Nous en mangeâmes cependant tant que dura ñotre provision, et bien peu de gens donnèrent la préférence à nos viandes salées. |

Leur graisse approche de la saveur de la moëlle ; mais elle devient rance dans peu de jours, si on ne la sale nas : lorsqu'elle est salée, elle se conserve bien plus long-temps. La chair est grossière et noire, et elle a une saveur forte: le cœur est presque aussi bon que celui d’un bœuf. Quand la graisse est fondue, elle donne beaucoup d'huile qui brüle trés-bien dans les lampes; et les peaux, qui sont très-épaisses , nous servirent infiniment pour la garniture de nos agrès. Les dents ou les crocs de la plupart des individus étoient très-petits à cette époque de l’année ; quelques-unes, même des plus gros et des plus âgés, n’excédoient pas six pouces de longueur : nous en conclümes que leurs vieilles dents étoient tombées depuis peu.

Ils se tiennent sur la glace en troupeaux de plusieurs centaines ; ils se roulent pêle-mêle , les uns sur les autres, comme les cochons : lèur voix est très-éclatante ; en sorte

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que pendant la nuit , on dans les temps brumeux , ils nous avertirent du voisinage de la glace, avant.que nous pussions la découvrir. Nous n'avons jamais trouvé tout le troupeau endormi; nous en remarquâmes toujours quelques-uns qui faisoient sentinelle. Ceux-ci éveilloient leurs camarades à VFapproche de nos canots, et l'alarme se communiquant peu-à- peu, la troupe entière se montroit éveillée ; mais ils ne se hâtoient ordinairement de prendre la fuite qu'après que nous leur avions tiré des coups de fusil : alors ils se jetoient à la mer avec le plus grand désordre. Quand nous n'avions pas tué à la première décharge ceux que nous tirions, nous les perdions communément, quoiqu’ils fussent blessés d’une manière mortelle : ils ne nous parurent pas aussi dangereux que certains Auteurs l'ont dit. Ils ne nous semblèrent pas même redoutables lorsque nous les attaquions. Leur mine est plus effrayante que leur naturel. Des troupes nombreuses nouÿsuivoient et venoient près de nos canots : mais ils se précipitoient dans les flots, dès qu'ils apercevoient la lueur de l’amorce, on même dès qu'ils voyoient qu’on les couchoit en joue. Les femelles défendent Îeurs petits jusqu'a la dernière extrémité, et aux dépens de eur vie, dans l'eau ou sur la glace. Les jeunes ne quittoient pas leurs mères, lors même qu’elles étoient mortes; en sorte que si nous avions tué les unes, nous étions sûrs des autres.

M.Pennantadonné dans le Synopsis quadr. page335 (*),

(*) Depuis que le Capitaine Cook a écrit son Journal, M. Pennant a décrit de nouveau le cheval de mer dans un ouvrage intitulé : Arctic Zoology, quil va imprimer. Il a eu la bonté de nous le communiquer , et neus renvoyons les lecteurs à l#retic Zoolog y <, 6

une très-bonne description de cet animal, sous le nom de Walrus arctique ; mais je n’en ai jamais vu une figure exacte. Il n’est pas assez de dire pourquoi on l’a appelé cheval de mer , à moins que ce ne soit par corruption du mot russe Morse ; car il n’a pas la moindre ressepblance avec un cheval. C’est sans doute le même animal qu’on trouve dans le Goffe de Saint-Laurent,et qu'on y appelle vache marine. ILest sûr qu'il a plus d’analogie avec la vache qu'avec le cheval ; mais cette analogie ne consiste que dans le museau. Enfin 4 approche du veau marin, mais il est incomparablement plus gros.

Voici les dimensions et le poids d’un individu qui n’étoit pas un des plus grans :

Pieds. Pouc:

Longueur du museau à la queue............. 9 4 Longueur du museau à l'os de l'épaule........ 2 6

Hauteur de l'épauke. . ES TRE RAS 5 Longueur des ( de-celles de devant.......... 2 nageoires. . té celles de derrière........ 2 6 Musean.… {RE SAXE 2 ASS Pie 5= profondeur. ...... NN 1 à Circonférence du col près des oreilles. . . ® 2 Circonférence du corps prisg à l'épaule....... 7 10 Circonférence près des nageoires de derrière... 5 6 Distance du museau à l'œil. ............,.. 7 Poids de la carcasse, sans y comprendre là tête, la peau et les entrailles. ............... s.... 054 iv. Poids de la tête. ................,..... 41 à Poids de la peau.................. +... 205

Je n’ai pu découvrir de quoi se nourrissent ces animaux;

nous ne trouvâmes rien dans les mâchoires de ceux que nous tuâmes.

Il faut observer que quelques jours avant l’époque dont je parleici, nous avions vu des troupes de canards qui s’envolgient au Sud. Ils étoient de deux espèces, d’une grandeur très-inégale : la plus grosse étoit brune : le mâle de la’ petite espèce étoit noir et blanc, et la femelle brune. : Quelques personnes de l'équipage dirent aussi avoir vu des oies. De pareils indices n'annoncent-ils pas qu'il doit y avoir une terre au Nord, où ces oiseaux trouvent un asyle pour le temps de la couvée, et d’où ils revenoient alors chercher ua climat plus chaud?

Lorsque nous eûmes embarqué mos chevaux marins, nous nous vies en quelque sorte environnés par la glace, et pour rous en dégager , il ne nous restoit d'autre route que celle du Sud. Nous la primes en effet jusqu'à trois heures du matin du jour suivant, à l’aide d’une jolie brise de l'Ouest : en général, le ciel fut épais et brumeux. Les sondes rapportèrent douze à quinze brasses. Nous revirämes alors vent-devant, et nous cinglämes au Nord jusqu’à dix heures : le vent passant au Nord, nous mîmes le cap à l'Ouest-Sud-Ouest et à l'Ouest. À deux heures après-midi, nous retrouvâmes la grande plaine de glace, dont nous longeâmes les bords; les cms des chevaux marins nous dirigèrent en partie; car nousavions une brume très- épaisse. Vers minuit, nous entrâmes au milieu des glaces flottantes, et nous étend les lames qui battoient les bords de la glace immobile,

La brume continuant, et le vent soufflant de la partie de'Est, je mis le cap au Sud : le ciel s’éclaircit à dix heures du matin du jour suivant, et nous aperçûmes le Continent

DE COOK (1778) 21# d'Amérique , qui se prolongeoit du Sud-quart-Sud-Est à l'Est-quart-Sud-Est : à midi , il s'étendoit du Sud-Ouest un demi-rumb-Sud à l'Est ; la côte la plus voisine étoit éloignée de cinq lieues. Nous nous trouvions alors par 69° 32’ de latitude‘ et 195° 48’ de lougitude ;comme la grande plaine de glace se montroit à peu de distance, il nous fut démontré qu’elle couvroit une portion de la mer, libre peu de jours auparavant , et qu’elle s’avançoit au Sud plus loin que les lieux où nous l’avions rencontrée pour la première fois. Je ne dis pas qu'aucune partie de cette glace fût fixe ; je suis sûr, au contraire, qu’elle flottoit par-tout.

Le vent fut foible l’après-dinée, et j'ordonnai au Master d'aller voir s’il y avoit des courans. Il n’en trouva point. Je continuai jusqu’à huit heures à me rapprocher de la côte d'Amérique, afin de l’examiner de plus près, et de chercher un havre ; mais f’apercevant: point de baie propre à recevoir les vaisseaux, je remis le cap au Nord, avec une brise légère de l'Ouest : la côte se prolongeoit alors du Sud-Ouest à l'Est, et la partie la plus voisine se montroit à quatre ou cinq lieues. L’extrémité méridionale sembloit former une pointe, que jenonimai Cap Lisburne : il gît par 6y° 5” de latitude et 1940 42’ de longitude : nous le jugeâmes assez élevé, même jnsqu’au bord de la

mer. Au reste, il y a peut-être au-dessous des terrains

bas qu'il étoit difficile d'apercevoir, puisque nous en

étions à dix lieues. Par-tout ailleurs nous avions trouvé,

en nous élevant au Nord, un rivage abaissé , d’où le sol prend ensuite une hauteur moyenne. La côte qui se présentoit devant nous, n'offroit de neige que dans un ou deux endroits, et elle avoit une teinte verdâtre ; mais nous n'y vimes point de bois. |

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