‹ Troisièmes mélangesChapitre 63 sur 96 · RENDUS A CETTE OCCASION PAR LA COUR ROYALE · texte numérisé non relu

RENDUS A CETTE OCCASION PAR LA COUR ROYALE

Nous vivons en un temps où tout est matière à des réflexions sérieuses : car il ne s'élève pas une seule question, soit dans l'ordre politique , soit dans l'ordre religieux , qu'on ne soit ramené forcément à discuter les premiers principes de la religion et de la société. Quand on en est là, je ne sais trop ce qu'il y a de certain , ce qu'il y a de stable, et de quel point même on peut partir, dans l'infinie diversité des opinions, pour établir quoi que ce soit. En attendant que les faits se coordonnent avec la raison commune de tous les âges et de tous les pays , ou qu'une raison nouvelle , encore à créer, mette de l'accord entre les faits tels qu'ils sont, parvienne à les lier et à en former un ensemble que l'esprit conçoive , tout ce qu'on

peut faire c'est de montrer, en les rapprochant les uns des autres, jusqu'à quel point ils paraissent incohérents et contradictoires, au moins dans l'état actuel de la raison humaine.

Le 3o juillet 1825, M. le procureur-général Bellard déféra aux Tribunaux le Constitutionnel et le Courrier français , et conclut à ce que ces deux journaux fussent suspendus , le Constitutionnel pendant un mois , et le Courrier français pendant trois mois, « attendu que l'esprit desdits journaux « résultant de l'ensemble de leurs feuilles , et nor< tamment d'une succession d'articles cités en ente tier par l'exposant dans un cahier signé de lui , « est de nature à porter atteinte au respect dû à la « religion de l'état (1). »

C'étoit sans doute à la seule autorité judiciaire qu'il appartenoit de prononcer légalement sur cette grave accusation , bien que chacun ait le droit d'apprécier, suivant son propre jugement, les preuves rassemblées par M. le procureur-général, et dont il termine ainsi la longue énumération : « En dépit de leur hypocrisie ( des ennemis « du catholicisme), leurs desseins sont donc mis « à nu; leur odieux projet de miner la religion « marche (2). »

Et quels sont les moyens employés, suivant le réquisitoire, pour arriver à ce but odieux ? Les voici : « Mépris déversé sur les choses et les perte sonnes de la religion; provocation à la haine

(1) Réquisitoire de M. le procureur-général.

(2) Ibid.

« contre les prêtres en générai; acharnement à « propager contre eux des milliers d'accusations « fausses, au milieu desquelles s'en trouvent quel- « ques unes de vraies , qu'on a grand soin de reste sasser et d'empoisonner. — Les prêtres sont des « tartufes;.... ils sont les ennemis de la civilisation. « Les missionnaires ne cherchent , dans leur vie « ambulante, que des distractions gaies et aventu- « reuses. — Même fureur à travestir, dans les ecclé- « siastiques , les intentions les plus pures. — Des « pierreries brillent, dans quelques grandes céré- « monies ? sur les habits sacerdotaux : quel faste! « Blâme aux évêques! Dans ce siècle d'éminente « simplicité, ils montent bien quelquefois en carte rosse : vit-on jamais un tel orgueil ? Haine aux « évêques ! — haine aux prêtres de Saint- Vincent « aussi ! haine aux frères de la Charité ! — Ils pei- « gnent le catholicisme opposé partout à la li-

« berté Ils indiquent aux fidèles , apparemment

« comme moyen assuré de salut, de cesser d'al- « 1er dans les églises, et de s'adresser aux prê- « très , etc. , etc. — Tels sont les moyens perfi- « des employés par les deux journaux inculpés « pour arriver à leur but, qui est de détruire la « religion catholique pour y substituer le protes- « tantisme, ou plutôt le néant de la religion. C'est « ce dont l'esprit le plus superficiel peut se con- « vaincre en parcourant leurs feuilles (i). »

Nous le répétons, l'accusation a été jugée, il

(1) Réquisitoire de M. le procureur-général.

n'y «i pins désormais de question légale, et c'était la seule qui fût douteuse : tout est donc fini sur ce point. Si nous avons rappelé sommairement le réquisitoire de M. le procureur-général, c'est qu'il étoit nécessaire deconnoitre la nature des plaintes qu'il renferme , pour comprendre les réflexions que nous allons présenter sur le genre de défense adopté , d'ailleurs avec tant 'de succès, parles avocats des journaux inculpés. Il ne s'agit point de la cause en elle-même; très peu importe, à notre avis, que le Constitutionnel , dans l'état des choses , soit ou ne soit pas suspendu pendant un mois. Ce sont les doctrines qui nous intéressent , les principes avoués par les partis, les vœux , les desseins qu'ils manifestent , en un mot tout ce qui peut répandre quelque lumière sur l'avenir ténébreux vers lequel nous marchons , et , pour ainsi dire, aider la raison à se reconnoître ellemême au milieu du désordre des opinions et de l'effravante révolution dé toutes les idées humaines.

Qu'une multitude de faits propres à rendre le clergé odieux et la religion ridicule aient été consignés dans deuxjournaux déférés à la cour royale, on ne l'a pas nié; au contraire, on a soutenu la vérité de ces faits , en ajoutant qu'on aurait pu en citer beaucoup d'autres semblables. Donc , premièrement, point de calomnie; et la conviction publique flottoit suspendue entre les affirmations très précises de M. Bellard et de M. de Broé, et les dénégations non moins précises de Me Dupin et

de Me Mérilhou, lorsque le jugement de la cour est venu faire pencher la balance contre les procureurs du roi , en faveur des avocats.

La calomnie une fois écartée, restoit encore la diffamation. Oh! pour celle-ci, on en convient, sans aucune difficulté : « Mais nos lois ne contien- « nent pas de disposition déguisée qui mette les « prêtres à l'abri de la révélation des fautes indivi-

« duelles Il faut établir une différence entre

« le vice et la vertu , entre le désintéressement et « l'avarice, entre la dureté et la douceur; nous « refuser le droit d'établir cette distinction, ce se- « roit tarir les sources de l'estime et du blâme; ce « seroit , pour défendre le mauvais prêtre , priver « le bon prêtre de la récompense temporelle de « ses vertus (i). »

Ainsi , voulez-vous honorer le clergé , maintenir sa considération parmi le peuple , racontez au peuple toutes les fautes individuelles du clergé. La satire des prêtres peu édifiants, ou supposés tels, est l'éloge tacite des bons prêtres, et la récompense temporelle de leurs vertus.

« Mais , dit le ministère public , par le récit trop « fréquent des fautes qu'on attribue aux ecclésias- « tiques , on affaiblit le respect dû à la relief gion (2). » En vérité , nous l'aurions cru aussi , et nous le croirions encore davantage si on envenimoit ces récits par des réflexions, des insinuations malignes , si on attribuoit même aux ecclé-

(1) Plaidoyer de Me Mérilhou,

(2) Ibid.

siastiques des fautes qu'ils no commirent jamais , comme l'a dit encore le ministère public. Pure erreur cependant : ce cette idée offense à la fois la « religion et le bon sens des citoyens (i). »

Donc, secondement , si l'on a diffamé le clergé, si « l'on s'est plu à fixer sans cesse les jeux du peuple sur l'immoralité , les crimes, les délits des prêtres , à imputer à un évêque des instructions quiln'a pas données , à parodier les paroles d'un autre évêque à des hommes qui ne se découvraient pas devant la croix ; si Von a engagé les citoyens à déserter des temples , ou, dites- vous , on prie Dieu avec scandale ; si on les exhorte à se débarrasser de vieilles habitudes, de préjugés, de coutumes religieuses; à ne pas faire confirmer leurs enfants plutôt que de donner cinq sous ; à abjurer la religion de V Eglise catholique , tantôt par V exemple de toute la population dune commune, tantôt par d autres exemples particuliers ; là offrant des prêtres moins inexorables, ici la charité d'un pasteur protestant ; partout poursuivant , déchirant les personnes et les choses (i) : » c'est pour le plus grand honneur du clergé et pour le plus grand bien de la religion qu'on offense , en supposant seulement qu'elle puisse s'alarmer de ce nouveau moyen de îa servir ; c'est enfin pour défendre les libertés de l'Eglise gallicane , et contre qui? contre les prêtres, contre les curés qui osent obéir aux lois canoniques sur le mariage et sur les

(1) Plaidoyer de Me Mérilhou.

(2) Discours de M. de Broë.

inhumations (i); contre les prélats qui s'arrogent, en. quelque façon y le pouvoir législatif dans leur circonscription, et rappellent des règles surannées, incompatibles avec nos mœurs actuelles '(a); contre tout le clergé qui refuse d! enseigner la déclaration de 1682 (3), c'est-à-dire contre V Eglise gallicane* Pour qu'elle redevienne libre , on demande qu'on la violente dans son enseignement, dans sa discipline, dans l'exercice de sa juridiction; on demande qu'elle soit gouvernée par les tribunaux et par les commis de l'administration , conseillés , dirigés par le Constitutionnel et le Courrier français.

Certainement ce n'est pas ici de la raison ordinaire, de la raison humaine, dans le sens qu'on attache à ce mot depuis soixante siècles ; c'est une raison à part , une raison toute neuve, à laquelle on est pardonnable de ne pas s'habituer tout d'un coup , et qui obligera les hommes, si elle prévaut , à changer leur langage même.

(1) « Les dangers sont dans ces refus de sépulture , genre « d'outrage connu seulement depuis dix années , et qui , ré- « pandu sur toutes les conditions, n'a pas craint d'attaquer « les magistrats des cours souveraines. — Les dangers sont « dans ces mandements épiscopaux , où l'on flétrit du nom « de concubinage le mariage que nos lois ont consacré , et « dans ces conférences théologiques où l'on pose en ques- « tion s'il est permis d'obéir à certaines lois. » (Plaidoyer de Mc Mériihou.)

(2) Plaidoyer de Me Dupin.

(3) « Le refus presque général d'enseigner la déclaration1 « de 1682 est flagrant. » (Ibid. )

Mais cette déraison prodigieuse ne cacheroitelle pas un projet , un but ? Non , elle ne le cache pas , elle le montre ouvertement ; et c'est ce qu'il faut d'abord expliquer pour qu'on entende bien ce qui nous reste à dire.

Une guerre mortelle fut déclarée, vers le milieu du dernier siècle , à la religion chrétienne, et cette guerre , continuée sans interruption par différents moyens et sous différentes formes , n'a pas laissé jusqu'à nos jours un seul moment de repos à l'Église. La révolution essaya d'abord d'abolir subitement le christianisme; enivrée d'orgueil et de fureur, elle crut en finir d'un coup de hache. Vaine espérance ! Les bourreaux s'entr'égorgèrent sur leurs propres échafaucîs , et le christianisme sanglant se releva plus fort que jamais. L'impiété s'aperçut alors qu'elle étoit ailée trop vite , que le peuple étoit encore généralement plein de foi, qu'en lui ôtant ses prêtres , en les massacrant } on ne, le détacheroit pas de ses croyances , et que , sous peine d'échouer de nouveau, il falloit l'amener peu à peu là où on vouloit le conduire.

Et comme l'expérience prouve que le christianisme n'a de vie que dans l'Eglise catholique, qu'en dehors d'elle il s'affaiblit et s'éteint rapidement, et que l'Eglise catholique n'a elle-même de vie et de force que par son Chef, le parti antichrétien résolut de diriger contre elle ses efforts , et de travailler à la détruire en la séparant du Pape, sans toutefois cesser de propager l'incrédulité dans

les esprits, et spécialement parmi la jeunesse, par une éducation conforme à ce dessein, et par la réimpression et même la distribution gratuite des nombreux ouvrages où la religion catholique est attaquée.

Que l'exécution de ce projet avance, qui peut en douter après ce qu'on a vu , après tout ce qu'on voit? Est-il besoin de rappeler la vive opposition qu'éprouva, en 1817,1111 concordat qui paraissait devoir fermer une partie des plaies de l'Eglise? Et, depuis dix ans , que de déclamations , que d'invectives, que de calomnies contre les prêtres, contre les missionnaires , contre les ordres religieux, contre les évêques, contre le Saint-Siège, afin d'avilir dans l'opinion la religion catholique et ses ministres ! En même temps on a pris à tâche de présenter comme d'insoutenables prétentions , comme des actes de tyrannie, comme des attentats à l'ordre public , à la paix des familles, et aux libertés de V Eglise gallicane leur fidélité aux lois canoniques et l'exercice indispensable de leur juridiction spirituelle ; essayant ainsi tout ensemble et d'inspirer au peuple de la défiance, du mépris et de la haine pour ses pasteurs , et de plier au joug les pasteurs eux-mêmes , de les préparer, en les fatiguant, en les effrayant, à tout ce que plus tard on exigerait d'eux. Puis, ainsi qu'on préludoit aux proscriptions révolutionnaires par des sobriquets qui devenoient bientôt pour ceux à qui on les appliquoit des arrêts de mort, on a créé, sous le nom de fanatiques , de jésuites , de zélés ,

d 'absolutistes , à' ultramontains , des classes de victimes futures, contre lesquelles on invoque déjà la rigueur des lois. Enfin , pour se dégager de toute espèce de gêne, on a imaginé récemment d'envelopper tous les catholiques dans une accusation commune , et de les représenter comme un parti qui, dirigé par Rome, menace l'état, le roi, la société entière (i).

Le manifeste véhément qui révèle à la France les dangers qu'elle court de la part des ultramontains (autant vaudrait dire tout de suite les papistes), offre une telle ressemblance avec les plaidoyers des défenseurs du Courrier français et du Constitutionnel , qu'il est difficile de n'y pas voir un éclat concerté entre des hommes qui ont , au fond , les mêmes intérêts , les mêmes passions et les mêmes doctrines. Mais ce qu'il importe de faire remarquer, c'est la logique du parti , ses vœux, sa manière d'entendre les libertés qu'il nous prêche avec tant d'onction , et les sentiments de justice qui l'animent.

Après avoir disculpé leurs clients, sur le fait des attaques contre la religion de l'état, en assurant qu'ils n'avaient agi que par le plus pur zèle pour la religion de l'état, les avocats des deux journaux, prenant tout à coup le rôle d'accusateurs, défèrent à la vindicte légale ce parti qu'un autre journal déférait à la vindicte de l'opinion, quelques jours auparavant. Vieilles déclamations contre Rome ,

(1> Voyez le Journal des Débats du il novembre 1825.

suppositions de complots, d'intrigues vastes et ténébreuses, la souveraineté du monarque et l'indépendance nationale en péril , tout est mis en œuvre pour émouvoir les imaginations timides. Et quels sont ces conspirateurs , ces ennemis du trône et de l'état? tous ceux qui n'adhèrent pas à la déclaration de 1682. — Fort bien; et le nombre en est-il grand ? — « Le refus presque général d'enseigner « la déclaration de 1682 est flagrant (1). » Vous l'entendez : donc c'est le clergé français près que tout entier qu'on accuse de conspirer contre l'état, contre le roi, de mettre en danger sa souveraineté et l'indépendance nationale; donc c'est ce clergé qu'il faut traîner devant les tribunaux , ce clergé que le Constitutionnel et le Courrier français n'eurent jamais l'intention d'attaquer, à Dieu ne plaise! et non seulement le clergé, mais tous les véritables catholiques qui règlent leur foi sur l'enseignement de leurs pasteurs unis au pasteur suprême. Maintenant qu'on soutienne encore qu'on n'en veut point à la religion , qu'on sauroit la défendre si jamais elle étoit menacée (2)! Et qu'est-ce donc, dites-lenous, que cette religion que vous défendriez? La religion catholique, apostolique, romaine? Pour nous , voilà la nôtre, voilà celle que nous défendons , et que nous défendrons jusqu'à la mort. Si vous êtes catholiques aussi, cessez de faire violence à l'Eglise , qui ne reçoit de lois que d'ellemême; cessez de vouloir asservir à vos pensées

(1) Plaidoyer de Me Dupin.

(2) Voyez le numéro des Débats déjà cité.

l'épiscopat et son chef, seuls juges de la doctrine. Si vous n'êtes catholiques que de nom, quittez, quittez vile un vain déguisement, sortez de l'Église; elle gémira de perdre quelques uns de ses enfants, mais elle se réjouira de n'avoir à combattre que des ennemis ouverts.

Enfin nous savons aujourd'hui pourquoi, dans le langage du parti , les Français fidèles à leur foi ne s'appellent plus des catholiques , mais des ultramonlains. La haine a trouvé ce mot pour les calomnier plus aisément, pour les désigner en toute sûreté à la persécution , pour créer un mot légal qui permît de les dénoncer aux tribunaux, et de provoquer contre eux des poursuites judiciaires (i), des procès de tendance-, et cela tou-

(1) « Il étoit permis alors (du temps des parlemens) de « s'endormir avec sécurité sur la foi de ces institutions nomce breuses et puissantes , qui préservoient des attaques étran- « gères et nos libertés religieuses et les droits de l'autorité « temporelle. Il étoit permis alors d'adopter sur ces points « importans la paisible quiétude du ministère public de nos « jours , et de réduire , comme lui , la question de l'ultra- « montanisme aux termes d'une controverse indifférente , « dans laquelle on peut , sans inconvénient , suivre innocc cemment les opinions les plus opposées. Mais ces temps ce sont changés....

ce Viennent les dangers, nous dit le ministère public, ce viennent les dangers, et les magistrats sauront les conjuce rer ! . . .

ce Viennent les dangers ! Grand Dieu , quand ces dangers ce furent-ils plus nombreux , plus flagrans , plus incontesta- « blés? » (Plaidoyer de Me Mérilhou.)

En répliquant à M. de Broë. Mc Dupin crut devoir à sa

DU CONSTITUTIONNEL ET DU COURRIER. l3

jours, ne l'oubliez pas, afin de maintenir les libertés de l'Eglise gallicane.

Et que leur reproche-t-on cependant ? Quels sont les griefs qu'on allègue contre le clergé et contre au moins vingt millions de Français , qui n'ont pas , en religion, d'autre doctrine, d'autre foi que la sienne , et que dès lors il faudroit aussi, pour être conséquent, déférer aux cours royales? On leur reproche leur inviolable attachement au pape , et de reconnoître pleinement sa souveraineté spirituelle; c'est-à-dire, encore une fois, qu'on leur reproche d'être catholiques , voilà leur crime , leur seul crime , mais crime énorme en effet, crime de lèse-révolution ! Grâce à Dieu, le dernier voile est levé, et les plus aveugles peuvent voir clairement ce que naguère encore on essayait de leur cacher. Youlez-vous qu'on vous tolère, soyez gallicans ; voulez-vous être gallicans , rompez avec Rome. Déjà l'on appelle la vigilance de l'administration sur la frontière , ou les communù

conscience libérale et gallicane quelques délations spéciales. Il dénonce le Mémorial , il dénonce le Catéchisme du sens commun, il dénonce M. Wûrtz : ici M. le premier président l'interrompt :

« Je dois vous prévenir que M. le procureur-général se « propose de déférer cet écrit à la cour la semaine pro- « chaîne. »

« Me Bupin. — A la bonne heure donc ! Le Constitution' « nel aura du moins rendu ce service; et, si l'auteur dit « qu'il vous fera voir ce que c'est qu'un prêtre , on verra « donc enfin ce que c'est aussi qu'un procureur-général/ » (Drapeau blanc du 4 décembre.)

l4 RÉFLEXIONS SUR LE PROCÈS

cations avec les ultramontains qui nous bordent s'entretiennent avec plus de facilité (i); et celui qui s'irrite de ces communications est le même homme qui loue Bossuet de ce que, « toute sa vie n'a été animée que par cette grande pensée , l'unité de V Eglise (2) ; » ou , en d'autres termes , d'avoir consacré sa vie entière à établir ou à préparer de religieuses communications entre tous les peuples et le Saint-Siège, centre nécessaire, centre unique de F unité de F Eglise. « Qui ne sait, s'é- « crioit en présence de l'assemblée du clergé cet « illustre évêque , qui ne sait ce qu'a chanté le « grand saint Prosper, il y a plus de douze cents « ans : Rome , le siège de Pierre, devenue, sous a ce titre , le chef ' de l'ordre pastoral dans tout l'uni- « vers, s'assujétit par la religion ce quelle na a pu s'assujettir par les armes? Que volontiers « nous répétons ce sacré cantique d'un père de «l'Eglise gallicane! C'est le cantique de la paix, « où, dans la grandeur de Rome, l'unité de toute (( l'Eglise est célébrée (3). » Et encore : Sainte « Eglise romaine, mère des Eglises et mère de a tous les fidèles, Eglise choisie de Dieu pour unir « ses enfants dans la même foi et dans la même « charité, nous tiendrons toujours à ton unité par a le fond de nos entrailles. Si je t'oublie , Eglise « romaine , puissé-je m'oublier moi-même ! Que « ma langue se sèche et demeure immobile dans

(1) Réplique de Me Dupin à M. de Broë.

(2) Plaidoyer de Me Dupin.

(3) Sermon sur l'Unité , lre partie.

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« ma bouche , si tu n'es pas toujours la première « dans mon souvenir , si je ne te mets pas au comte mencement de tous mes cantiques de réjouis- « sance(i)! »

Qui ne reconnoîtroit dans ces saintes et magnifiques paroles tout le cœur d'un catholique et tous les sentimens d'un évêque? Et vous qui nous citez ce grand évêque, quel est votre langage? Gomment parlez-vous de cette Eglise mère, de cette Eglise choisie de Dieu pour unir ses enfants dans la même foi et dans la même charité?

« Sentez les coups de cette épée dont la poignée « est à Rome et la pointe partout (2). »

Voilà comme l'Eglise romaine est toujours la première dans votre souvenir , voilà comme vous la mettez au commencement de tous vos cantiques de 7'èjouissance.

Vous nous parlez de Bossuet, vous l'opposez au Pontife romain, aux évêques , à l'Eglise entière : eh! bien, écoutez encore Bossuet : « Trem- « blez à l'ombre même de la division ; songez au « malheur des peuples, qui , ayant rompu l'unité, « se rompent en tant de morceaux et ne voient « plus dans leur religion que la confusion de l'en- « fer et l'horreur de la mort. Ah ! prenons garde « que ce mal ne gagne. Déjà nous ne voyons que « trop parmi nous de ces esprits libertins , qui « sans savoir ni la religion , ni ses fondemens , ni « ses origines, ni sa suite, blasphèment ce qu'ils

(1) Sermon sur l'Unité , III- partie.

(2) Plaidoyer de Me Dupin.

l6 RÉFLEXIONS SUR LU PROCÈS

« ignorent, et se corrompent dans ce qu'ils savent:» « nuées sans eau, poursuit l'apôtre saint Jude , docte teurs sans doctrine , qui pour toute autorité ont « leur hardiesse , et pour toute science leurs déci- « sions précipitées : » « arbres deux fois morts et « déracinés; » morts premièrement parce qu'ils « ont perdu la charité ; mais doublement morts, « parce qu'ils ont perdu la foi ,.et entièrement dé- « racines, puisque , déchus de l'une et de l'autre , « ils ne tiennent à l'Eglise par aucune fibre : « as- « très errants » qui se glorifient dans leurs routes « nouvelles et écartées , sans songer qu'il leur fau- « dra bientôt disparaître (i). »

Vous nous parlez de la déclaration de 1682 : eh bien! écoutez la déclaration de 1682. Elle prononce sans doute ce mot de libertés dont vous vous faites une arme contre l'Eglise et contre son Chef; mais qu'ajouterl-elle ? « Il en est aussi qui , sous « prétexte de ces libertés, ne craignent pas de porte ter atteinte à la primauté de saint Pierre et des « pontifes romains ses successeurs, instituée par « Jésus-Christ; à l'obéissance qui leur est due par « tous les chrétiens, et à la majesté, si vénérable « aux yeux de toutes les nations, du Siège aposto- « lique où s'enseigne la foi et se conserve l'unité de « l'Eglise. Les hérétiques , cV autre part, riomet- « tent rien pour présenter cette puissance , qui « maintient la paix de V Eglise , comme insupporta table aux rois et aux peuples , et pour séparer ^

(1) Sermon sur l'Unité , III" partie.

«par cet artifice , les âmes simples de la commuai nion de V Église et de Jésus- Christ. »

L'avez- vous entendu? Lisez bien, car chaque mot est à peser, c'est le texte de votre évangile. Ces hommes qui n'omettent rien pour présenter la puissance du Pontife romain comme insupportable aux rois et aux peuples , qui sont-ils? Les connoissez-vous? Lisez encore, ne vous lassez point, remarquez le but que se proposent ces hérétiques détracteurs de Rome: ils veulent,^/* cet artifice, séparer les âmes simples de la communion de l Eglise et de Jésus-Christ; tel est leur odieux projet. Que si néanmoins, pour mieux accomplir leur dessein, pour surprendre plus facilement les âmes simples , ils osent se dire catholiques, que faudra-t-il croire, leur déclaration, ou la déclaration de 1682?

Mais passons à un autre reproche qu'on adresse aux catholiques véritables, aux ultramontains , comme on les appelle. Ils attaquent, dit-on, la souveraineté du Roi. — En effet, ce sont les ultramontains, c'est le clergé qui a ourdi, depuis dix ans, toutes les conspirations contre Le trône; c'est lui qu'on a vu figurer à Grenoble, à Lyon, àSaumur, à Béfort, à Paris, devant les commissions militaires et sur les bancs des cours d'assises. — Cependant la déclaration de 1682 qu'il rejette! car c'est toujours là qu'on en revient. — Nous discuterons prochainement, dans un autre écrit, cette fameuse déclaration. En attendant, apprenez-nous si, en ce qui tient à la question présente, vous

l8 RÉFLEXIONS SUR LE PROCKS

l'admettez vous-même ; expliquez -vous avant d'accuser.Le premier article établit l'origine divine du pouvoir : Omnis potestas à Deo. Autant pour nous que pour elle, c'est là un principe sacré. Or, ce principe est-il aussi le vôtre? Avouerezvous que le roi tient son pouvoir de Dieu, et de Dieu seul? Condamnerez-vous, comme une impiété, votre dogme chéri de 'la souveraineté du peuple? Point de milieu pourtant : ou dites anathême à cette prétendue souveraineté, ou déclarez franchement que vous protestez contre le premier des quatre articles.

Sera-ce leur opposition aux trois derniers qui sera le crime des ultramontains? Et que devient donc cette liberté d'opinions que vous nous vantez , s'il ne leur est pas permis d'avoir leur opinion sur des questions théologiques? Et si c'est pour eux un délit d'exprimer l'opinion qui est la leur , que devient cette liberté de la presse qui rend tant de services , dans l'état actuel de la société, quon peut dire quelle est devenue un besoin universel, une condition de notre existence (i)? Quoi ! on ne pourroit condamner la tendance au protestantisme , parce que ce seroit interdire aux protestants le prosélytisme , et par conséquent violer la charte (2), et l'on condamneroit légalement la tendance au catholicisme , on interdiroit aux catholiques la défense d'une doctrine professée par le chef de la catholicité !

(1) Plaidoyer de Me Dupin.

(2) Plaidoyer de Me Mérilhou.

DU CONSTITUTIONNEL LT DU COURRIER. J f)

Mais cetle doctrine nous déplaît , elle nous alarme. — A cela voici ce que nous répon cirons :

« Si vos opinions étoient menacées, est-ce donc « par ia force et par la contrainte qu'il faudrait « aller à leur secours ? Faudrait- il vous montrer « inquiets, éperdus comme les prêtres de l'an- « cienne loi qui jetèrent un cri d'effroi aux pre- « mières annonces du christianisme, et qui, ne « pouvant en appeler à la vérité, parce qu'elle étoit « contre eux, en appelèrent aux licteurs de Félix « et de Festus ?

« Ah! disons-le avec un écrivain de bon sens (i): « Qui es tabla son discours par braveries et coin- « mendements ( et je pourrois ajouter par rèquisi- « toire ), il montre que la raison y estfoible (2). »

Vous ne parlez que de l'évidence de vos opinions et de vos maximes, vous ne réclamez que la liberté : « Conçoit-on que l'on veuille encore, en « son nom , imposer par voie d'autorité silence à « ceux dont les discours déplaisent, afin de donner « ainsi à ses détracteurs occasion de dire qu'on « redoute d'en venir à raisonner froidement avec « eux (3)? »

«Soyez conséquents au moins une fois; vous « vous plaignez que les catholiques ne cherchent « pas à vaincre par le raisonnement , mais par le ce silence qu'ils veulent à toute force que l'on im-

(1) Montaigne.

(2) Plaidoyer de Me Dupin.

(3) Ibid.

« pose à leurs adversaires (i); » et dès qu'un catholique ouvre la bouche pour raisonner, que faites-vous, de grâce, hommes si forts de raison , et si passionnés pour la liberté? Vous recommandez éloquemment l'audacieux raisonneur à M. le procureur-général.

Est-ce donc qu'on ne verra jamais la fin de ces déclamations hypocrites? Est-ce que toujours le mensonge hardi prévaudra sur la vérité? Est-ce qu'après une si longue proscription elle n'aura pas aussi son jour de triomphe? Mais, que dis -je, son jour? Les jours sont delà terre, et passeront avec elle : qu'importe ce qui passe à la vérité qui ne passe point? son jour à elle , c'est l'éternité.

Nous avons défendu le clergé français contre les calomnies aussi odieuses qu'insensées de ses ennemis; nous avons mis à découvert leur projet d'abolir la religion catholique en France : ici se termineroit notre tâche, si , des arrêts rendus par la cour, il ne résultoit une question grave, qu'il est nécessaire d'examiner. Les jugements qui acquittent les deux journaux inculpés ne peuvent être le sujet d'aucune controverse. La cour a déclaré : qu'il ny avait pas lieu à suspendre le Courrier français , attendu que, quoique à la vérité plusieurs de ses articles fussent de nature à porter atteinte au respect dû à la religion de l'État, ces articles, peu nombreux, parois soient avoir été provoqués par certaines circonstances qui pouvoient être

(1) Plaidoyer de Me Dupin.

considérées comme atténuantes; notamment par V introduction en France des doctrines ultramontaines , hautement professées, depuis quelque temps, par une partie du clergé français; doctrines, est-il dit dans l'arrêt touchant le Constitutionnet, qui menaceroient tout à la fois ï indépendance de la monarchie, la souveraineté du Roi et les libertés publiques , garanties par la Charte constitutionnelle et par la déclaration du clergé de France, de 1682, déclaration toujours reconnue et proclamée loi de l'Etat.

Nous ne concevons pas parfaitement comment le zèle pour la déclaration de 1682 , reconnue et proclamée loi de l'état, excuseroit les atteintes portées au respect dû à la religion de l'État. Cette maxime paroît peu propre à concilier à la doctrine qu'on semble vouloir protéger l'adhésion de ceux pour qui la religion seroit au dessus de la déclaration ; et lorsqu'en effet on réfléchit que la déclaration n'est, après tout , que l'ouvrage des hommes , tandis que la religion est certainement l'œuvre de Dieu, il est difficile de trouver étrange que les catholiques n'hésitent pas à préférer la religion à la déclaration, la vérité même de Dieu à l'opinion de quelques hommes , si respectables qu'ils puissent être d'ailleurs.

Il y a plus: les principes religieux ( il faut bien se servir de ce mot ) du Constitutionnel et du Courrier français sont connus de toute l'Europe? et le procès même que ces journaux viennent de soutenir si heureusement, a mis dans tout leur

jour leurs sentiments à l'égard delà religion catholique et de ses ministres. Voilà donc la déclaration dont ils ont pris la défense, identifiée à jamais par l'arrêt de la cour avec les doctrines qu'ils professent , ce qui n'ajoutera pas beaucoup probablement à la confiance qu'elle pouvoit inspirer aux vrais chrétiens. Nous ne parlons pas seulement du clergé, mais de tous les catholiques; on en rencontrera peu qui veuillent l'être à la manière du Constitutionnel et du Courrier.

Une question d'un autre ordre et d'un haut intérêt se présente à l'occasion d'un des arrêts de la cour. Est-il vrai que la déclaration de 1682 soit une loi de l'état? Il est permis de discuter ce fait, puisque l'opinion de la cour peut être contredite par le jugement d'un tribunal plus élevé, et qu'enfin les lois autorisent l'examen des lois mêmes.

D'abord, nous n'hésiterons pas à le dire, l'ordonnance de Louis XIV qui prescrivit l'enseignement exclusif de la doctrine contenue dans la déclaration de 1682 , cette ordonnance bien moins inconséquente qu'elle ne le seroit aujourd'hui, et que le roi lui-même révoqua, n'en était pas moins un acte de despotisme inouï, ou, pour employer l'expression d'un célèbre jurisconsulte anglois, une blâmable usurpation d 'autorité (1). Rien ne pouvoitjustifiercette violence faite à la conscience; la religion catholique étoit vraiment alors la religion de l'Etat; il ne reconnoissoit qu'elle : or, en vertu

(1) The historical Memoirs of the church of France, etc.. by Charles Butter, p. 48.

DU CONSTITUTIONNEL ET DU COURRIER. s3

de quels principes prétendoit-on forcer des catholiques à adopter des sentiments réprouvés par le chef de l'Eglise catholique , et dominer leur conviction par des commandements de l'autorité civile? Au nom des libertés de V Eglise gallicane, il fut enjoint péremptoirement à l'Eglise gallicane de soutenir des maximes rejetées de toutes les autres églises, unies au Saint-Siège; il fut défendu Récrire en faveur des maximes contraires, en faveur de la doctrine tenue et enseignée par presque toute l'Eglise universelle; et la contrainte, on ne le niera pas , vint réellement cette fois au secours du raisonnement.

Mais ce qui n'étoit alors qu'un acte de despotisme, une violation des droits de la conscience? un funeste attentat à la liberté de l'enseignement et à l'indépendance de l'Église, seroit déplus aujourd'hui une monstrueuse contradiction, et le renversement complet de notre législation politique et civile ; aussi sommes-nous surpris que M. le procureur du roi n'ait pas appelé de l'arrêt de la cour, comme fondé, dans l'un de ses considérants , sur une erreur évidemment destructive de la charte. Lorsqu'on fait des lois , il faut les accepter telles qu'on les a faites, et nul, pas même un tribunal, n'a le droit d'en limiter arbitrairement l'extension, ou de les suspendre à l'égard d'une classe particulière de citoyens.

D'après ces principes incontestables, examinons je ne dis pas si la déclaration de 1682 est une loi de l'Etat, mais s'il est possible, la charte subsistant,

l[[ RÉFLEXIONS SUR LE PROCES

que la déclaration de 1682 devienne jamais une loi de l'État.

Et d'abord, qu'est-ce qu'une loi de l'Etat, lorsqu'il s'agit, comme on assure que c'est le cas présent? de la souveraineté et de ses droits? Une loi de l'Etat, en ce cas, est un commandement qui oblige également, et sous le même rapport , tous les membres de l'État. Ceci est trop clair pour qu'il soit besoin de s'arrêter à le prouver, ou de le développer davantage.

Et qu'est-ce que la déclaration de 1682? Une exposition doctrinale du sentiment particulier des auteurs de la déclaration sur quelques points de la théologie catholique.

Soutenir que la déclaration de 1682 est une loi de l'État, ce seroit donc soutenir que l'Etat enjoint à tous ses membres de professer, sur ces points de théologie catholique, les mêmes sentiments que les auteurs de la déclaration.

Ce seroit donc soutenir que l'État enjoint à tous ses membres d'être catholiques; et que devient alors la liberté absolue de religion établie par la charte, et l'égale protection qu'elle garantit à tous les cultes?

Que ces conséquences soient inévitables, on va le voir si clairement, nous l'osons dire, que tout homme d'un peu de sens rougiroit de les contester.

L'État peut exiger de ses membres, et par le fait il exige de presque tous les fonctionnaires publics, la promesse d'obéir à ses lois; et tout membre de l'état, requis de ce serment d'obéissance.

DU CONSTITUTIONNEL ET DU COURRIER. q5

doit le prêter, si les lois de l'Etat n'offrent aucune disposition contraire à la loi de Dieu et à la conscience. Ce sont là des principes éternels, avoués de tout le monde, hors l'athée peut-être.

Or , supposons qu'on appelle tous les membres de l'État devant les cours royales, pour y jurer obéissance à la déclaration de t68s4. Qu'arriverat-il? voyons.

Un juif se présente d'abord : que lui demandera monsieur le premier président, et que répondra le juif?

M. le premier président. Adhérez-vous à la déclaration de 1682?

Le juif . Pardon si je ne vous comprends pas : qu'est-ce que cette déclaration, et quedéclare-t-elle?

M. le premier président. La célèbre déclaration de 1682 établit dogmatiquement , et par voie d'exposition , la supériorité du concile général sur le Pape.

Le juif. Je n'entends rien à ce que vous dites. Qu'est-ce que le Pape et le concile général?

M. le premier président. Ce sont deux grandes autorités dans l'Eglise; mais le concile est la plus grande , et c'est ce qu'il est nécessaire que vous reconnoissiez, car nous l'avons déclaré ainsi.

Le juif ". Voilà qui est singulier, qu'il faille que je me décide entre le concile et le Pape, desquels je n'avois jamais entendu parler, au moins du concile. Et cette Eglise dont vous parlez aussi, qu'estce que c'est?

M, le premier président. L'Eglise est la société

a6 RÉFLEXIONS SUR LE PROCÈS

des disciples de Jésus-Christ, fils de Dieu, et sauveur des hommes.

Le juif. De Jésus-Christ ! A Dieu ne plaise que je le reconnoisse, ni lui, ni rien de ce qui tient à lui! Je le maudis tous les jours dans la synagogue.

M. le premier président. Ah! dans la synagogue, je comprends : vous êtes juif, à ce qu'il paroît?

Le juif . Oui, M. le premier président, pour vous servir, à la bourse ou ailleurs,* selon mes petits moyens, et de bon cœur, je vous assure.

M. le premier président. C" est autre chose, vraiment.Vous êtes juif! Que ne le disiez-vous tout d'abord? Cela change bien l'affaire. La loi en question ne vous regarde pas; car il y en a une autre qui promet une protection égale à tous les cultes. Celleci est comme le concile, et l'autre n'est que comme le Pape, et le concile est supérieur, ainsi que je vous l'ai dit. Allez donc, mon ami, moquez-vous et du Pape, et des conciles, et de Jésus-Christ : puisque c'est votre religion, vous en avez le droit.

Viendront ensuite les luthériens , les calvinistes , les méthodistes, les protestants de toutes les sectes, qui tous nient, non seulement l'autorité des Papes et des conciles, mais toute autorité spirituelle quelconque. Que leur dira M. le premier président? Exigera-t-il qu'ils avouent qu'une non autorité est au dessus d'une non autorité, ou les forcera-t-il, pour éviter cette absurdité risible, de reconnoître et l'autorité du Pape et l'autorité des conciles, ou d'abjurer ce qu'ils nomment leur religion ?

Il en sera de même de ceux qui usent de la li-

DU CONSTITUTIONNEL ET DU COURRIER. l'J

berté des opinions jusqu'à n'admettre aucune religion positive ; et chacun sait si le nombre en est grand. Demandez au déiste, au matérialiste, si le Pape est supérieur au concile , ou si le concile est supérieur au Pape , et ce qu'ils croient là dessus ? Ils vous répondront que le Pape n'est à leurs yeux qu'un homme comme eux, les Pères des conciles, des hommes comme eux; et, sans le respect que la cour leur inspireroit sans doute , ils ajouteroient que, loin d'admettre aucune autorité dans les Pères des conciles et dans le Pape , ils les regardent tous comme des imposteurs, ou au moins comme les ministres d'une aveugle et funeste superstition. Or, les contraindrez-vous, pour donner un sens à la déclaration exigée d'eux, de croire à la révélation, à la vérité du christianisme et à tous les principes fondamentaux de la foi catholique? Demandez enfin à l'athée (car on peut l'être légalement ) s'il admet l'origine divine de la souveraineté, établie par le premier des quatre articles? Faites la même question à tous les disciples de J.-J. Rousseau, à tous les admirateurs du Contrat social, qu'on réimprime chaque jour sans que vous y trouviez à redire , à tous les partisans de la souveraineté du peuple, à tous ceux qui ont ap platidi aux révolutions de Naples, d'Espagne et de Piémont : pensez-vous qu'ils adhéreront, sur votre invitation légale, au principe du droit divin, que celui qui ne croit pas en Dieu conviendra sincèrement que tout pouvoir vient de Dieu; et se peut-il, au contraire, imaginer de dérision plus extravagante?

28 RÉFLEXIONS Stlîl LE PROCÈS

Ainsi la déclaration de 1682 seroit une loi de l'état uniquement pour les catholiques. Mais elle ne sauroit l'être pour eux pas plus que pour les autres, à moins qu'on ne les place hors de la loi commune, à moins qu'ils ne soient seuls exclus de la liberté promise par la charte à toutes les opinions et à toutes les religions. Car, ou les maximes de la déclaration de 1682 sont de simples opinions théologiques, ou elles sont des vérités de foi, ou tenant à la foi , que tout catholique est en conscience obligé d'admettre.

Si elles ne sont que de simples opinions, on est libre , entièrement libre de les adopter ou de les rejeter, de les soutenir ou de les combattre, ou bien la charte n'est qu'un vain mot.

Si on dit que ce sont des vérités de foi, ou tenant à la foi, que tout catholique est en conscience obligé d'admettre , on renverse la base de la religion catholique , qui ne reconnoît ce caractère que dans les vérités proposées à la croyance des fidèles par l'Eglise universelle et par son Chef. Alors le catholique, que la loi contraindroit à professer la doctrine des quatre articles, seroit, à raison même de sa qualité de catholique , forcé d'abjurer solennellement le principe fondamental delà religion catholique. Est ce là, encore une fois, la protection garantie par la charte? Est-ce là le privilège de la religion de l'État? Est-il maître de la détruire, parce qu'il a déclaré qu'elle étoit la sienne?

Allons plus loin : il y a, on le sait, des catholiques réels , et des hommes qui en prennent le nom

pour frapper, sous ce masque imposteur, plus dangereusement l'Eglise. Or les premiers seroient les seuls sur qui pèseroit l'expression. On pourroit attaquer tant qu'on voudroit, en un certain sens, la déclaration de i68s*, inviolable dans le sens contraire. Un exemple éclaircira notre pensée.

Un concile œcuménique, le saint concile de Trente, a, dans ses canons dogmatiques, dit anathème à ceux qui nier oient que l'Eglise a le droit d'apposer des empêchements dirimants au mariage (1); c'est-à-dire qu'un concile œcuménique a défini comme de foi que tout mariage contracté sans dispense, sous un empêchement dirimant, étoit nul devant Dieu, ou n'étoit pas un véritable mariage. Un journal ecclésiastique, qui a été loué par les défenseurs du Constitutionnel et du Courrier français, soutient, de son côté , la validité de ces mariages. Il contredit donc la définition d'un concile œcuménique, il attaque donc la plus haute autorité qui soit dans l'Eglise, selon la doctrine de la déclaration , qu'il fait d'ailleurs profession publique de défendre. Or je réclame ici une réponse nette et précise : s'il est légalement permis à M. T. de se croire au dessus du concile et de l'écrire , pourquoi ne seroit-il pas permis de croire et d'écrire que le Pape n'est pas au dessous de M. T.?

Que dis-je? Bossuet lui-même nous apprend, au sujet des libertés de l'Eglise gallicane, qu'il y a plusieurs manières de les entendre, et que les évé-

(1) Concil. Trident, sess. xxiv. can. 3.

ques ne les entendent pas comme les entendent les magistrats (i). Quelle sera, dans cette diversité d'interprétations, la manière légale de les entendre, et dans quel sens sera-t-on obligé d'y adhérer ? Les entendra-t-on comme les évêques? Aussitôt vous voilà en guerre avec les magistrats. Les entendra-t-on comme les magistrats? Il faut, sur des questions de doctrine, se mettre en opposition avec les juges de la doctrine, ou cesser d'être catholique. Nul milieu.

En résumé : ou la déclaration de 1682 seroit une loi purement civile, indépendante de toute religion; et alors elle obligerait tous les membres de l'État. Or on a vu dans quel abîme d'absurdités on est entraîné nécessairement par cette supposition manifestement opposée aux faits.

Ou la déclaration de 1682 , intimement liée à une religion particulière , ne seroit une loi que pour les catholiques; et alors elle renverseroit évidemment le principe fondamental de l'Eglise catholique, elle constitueroit une oppression privilégiée pour la religion de l'État, raviroit aux catholiques la liberté dont jouissent les autres membres

(1) « Dans mon sermon sur l'unité de l'Église, prononcé « à l'ouverture de l'assemblée de 1682 , je fus indispensable- « ment obligé de parler des libertés de l'Eglise gallicane , et « je me proposai deux choses : l'une de le faire sans aucune « diminution de la véritable grandeur du Saint-Siège; l'autre « de les expliquer de la manière que les entendent nos évê- « ques , et non pas de la manière que les entendent nos ma- « gistrats. » {Lettre au cardinal dEstrées. Œuvres de Bossuet, tom. IX , p. 275. édit., de 1778.)

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de la société , et suspendroit pour eux toutes les lois politiques auxquelles on semble attacher le plus de prix.

Quand donc on défère aux tribunaux un prêtre que ses vertus ont environné du respect universel, pour avoir publié son opinion sur les quatre articles de 1682, que peut-on voir dans cet acte qu'une erreur momentanée de la magistrature ? Il est triste , sans doute , que cette erreur suive de si près les délations violentes des inquisiteurs libéraux du gallicanisme; mais nous ne croirons jamais qu'on veuille, par des procès inconciliables avec les lois mêmes qu'on prétendroit défendre, imposer silence aux catholiques attaqués de toutes parts , et réduire en servitude le clergé françois , sous le prétexte de maintenir les libertés gallicanes. Que diront les magistrats à ce prêtre vénérable dénoncé par Me Dupin , lorsqu'il paraîtra devant eux ? Lui feront-iis un crime de n'avoir pas en théologie la même doctrine que le Constitutionnel et le Courrier? Le puniront-ils de penser sur l'autorité des pontifes romains ce que pensait Fénélon? Etabliront-ils, en principe de droit , qu'il est loisible à chacun de nier la foi catholique , la divinité de Jésus-Christ , la révélation , tout enfin , excepté la supériorité du concile sur le Pape ? A près avoir proclamé si solennellement la liberté des opinions, mettra-t-on l'opinion d'un théologien sur les libertés gallicanes à l'amende, et l'emprisonnera-t-on pour le forcer d'être libre?

Ne craignons rien de semblable; ce seroit faire

injure aux tribunaux. La loi, en France , autorise toute discussion sérieuse et de bonne foi; elle autorise, nous le répétons, la discussion des lois mêmes. Que de choses n'a-t-on pas écrites pour et contre le jury, pour et contre les lois de finance, pour et contre les lois d'élection ; et sur la déclaration de 1682, sur elle seule, toute discussion seroit interdite ! On discuteroit sur l'Évangile, et Ton ne permettroit pas de discuter sur les quatre articles ! En vérité , le bon sens rougit de ce qu'il est réduit à prouver.

Oui , nous le disons avec une conviction profonde: oui, l'on est libre, parfaitement libre, de discuter la déclaration de 1682 , d'admettre ou de rejeter les maximes qu'elle renferme. Nous userons de cette liberté , parce que aujourd'hui c'est un devoir, parce qu'il est temps de regarder au fond d'une doctrine dont tous les sectaires abusent si audacieusement ; il est temps, pour parler le langage de la déclaration elle-même , d'éclairer les âmes simples sur les artifices qu'on emploie pour les séparer de la communion de V Eglise et de Jésus- Christ. Que les auteurs de ces artifices feignent de s'alarmer pour là souveraineté du roi, les faits, des deux côtés , parlent trop haut pour qu'on soit dupe de ces hypocrites alarmes. Nous croyons plus qu'eux que la -plénitude de la souveraineté temporelle appartient au roi dans son royaume; mais nous croyons aussi que le pouvoir spirituel s'étend sur les rois aussi bien que sur les autres hommes ; autrement , ou les rois ne seroient pas

des hommes , ou tous les hommes ne seroient point assujettis à la puissance que Dieu a instituée pour les gouverner dans Tordre du salut. Aucune menace, aucune crainte ne nous fera taire ce qui nous semble vrai et utile à dire. La cause sacrée dont nous avons embrassé la défense nous soutiendra elle-même , de sa force invincible , dans le combat; on pourra nous persécuter, on ne nous lassera jamais. Et puisqu'on a rappelé avec affectation un mot que nous prononçâmes en des circonstances assez semblables à celle-ci , nous l'expliquerons à ceux qui n'ont pas encore su le comprendre, afin qu'au moins à l'avenir ils sachent ce que c'est qu un prêtre. Un prêtre est un homme de paix, qui compatit à toutes les foiblesses comme à toutes les misères humaines; mais il est en même temps un ministre de Dieu , chargé de veiller à sa religion et de combattre pour elle. Que si on lui dit : Nous vous défendons d'enseigner en ce nom; sa réponse est simple : Il vaut mieux obéir à Dieu qu aux hommes (i). Préparé à tout, mais tranquille, si on l'outrage, si on le persécute , c'est alors qu'il commence , comme l'apôtre saint Paul, àreconnoître en lui-même un ministre de Je sus -Chris t. Il endure, sans se plaindre, pour son maître, le travail, les périls , la prison, la mort. Il compte avec joie ses plaies, et il dit : S'il faut se glorifier, je me glorifierai de mes souf-

(1) Act.V,29.

fronces (i). Qu'on le haïsse, qu'on l'insulte, il aime et il bénit : qu'on le tue, il pardonne. Si vous ne le saviez pas, voilà le prêtre !

(1) E[>. II. ad Corinlh. cap. xi.

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