‹ Troisièmes mélangesChapitre 64 sur 96 · A LA REVUE PROTESTANTE · texte numérisé non relu

A LA REVUE PROTESTANTE

Septembre 1825.

Monsieur ,

Le dernier cahier cle la Revue protestante renferme quelques observations sur la lettre que j'eus l'honneur de vous adresser le mois dernier. On m'avoit accusé ^fe traiter les protestants de jacobins. J'ai montré que cette imputation étoit matériellement fausse ; et à cela on ne répond rien. J'ajoutois : « Celui-là même qui nous reproche « faussement d'avoir calo mniè le protestantisme, f< en le traitant de jacobin , n'a pas craint d'im* « primer, il y a peu de temps , ces naïves paroles : « Si la réforme a fait la révolution , c'est son plus « bel ouvrage. Or il me semble que les jacobins « ont bien été pour quelque chose dans cette ré- « volution qui pourroit être le plus bel ouvrage de u la réforme : » et à cela encore on ne répond

rien. Mais ayant fait voir de plus « que le principe ^ du protestantisme est en effet favorable aux ré- « volutions, et que le calvinisme en particulier, « brouillon et séditieux dès son origine, a troublé « l'ordre public partout où il s'est établi, et n'a pas ce peu contribué à répandre en Europe l'esprit répu- « blicain, » on m'attaque sur une citation de Bodin après tout nullement nécessaire pour établir une vérité historique confirmée par tant de témoignages et avouée universellement. Le passage, tel que je l'ai transcrit, se trouve, ainsi que plusieurs des textes dont j'ai fait également usage, dans un livre plein de recherches très curieuses, intitulé : Paradoxes intéressants , etc. , -pour servir de réponse à la lettre dun -patriote, etc., pag. 177. Retiré à la campagne , je n'ai aucun moyen d'en vérifier l'exactitude ; mais la Revue protestante me dispense elle-même de ce soin, puisqu'elle convient que le passage en question est dans la préface de Bodin. A la bonne heure : dans la préface , ou ailleurs, il importe peu. Mais, ajoute-t-elle, il se rapporte clairement aux circonstances générales du temps. A la bonne heure encore, et c'est précisément ce que j'ai prétendu ; car les circonstances générales du temps étoient à la révolte générale et perpétuelle des calvinistes contre l'autorité royale. Cependant , dit-on , Bodin observe « que « leurs plus apparents et savants théologiens tience nent qu'il n'est jamais licite, non pas seulement « de tuer, mais de se rebeller contre son prince «souverain, si ce n'est qu'il y eût mandement

<c spécial de Dieu et indubitable. » La réforme a tenu sur ce sujet tous les langages, selon ses convenances du moment ; témoin les Vindiciœ contra tjrannos , le livre exécrable de Boucher, pour parler comme Grotius , et tant d'autres ouvrages séditieux, dont sans doute on ne niera pas l'existence. On ne niera pas non plus qu'ils fassent approuvés par des hommes considérables du parti. Yoici ce qu'on lit dans d'Aubigné : « Il paroisce soit un autre livre qui s'appeloit Junius Brutusy « ou Défense contre les tyrans, advoué par un des « doctes gentilshommes du royaume renommé « pour plusieurs excellents livres, et vivant encore «aujourd'hui avec authorité; traictant les ques- « tions des bornes de l'obeyssance qu'on doibt « aux rois ; en quel cas il est permis de prendre « les armes contre eux ; par qui telles choses se « doivent entreprendre ; si les voisins peuvent « justement donner secours aux peuples; en quel « cas et comment toutes choses s'y doivent con- « duire : tout cela traité en grand jurisconsulte et « grand théologien. Depuis on a seu qui en estoit « le vrai autheur, sçavoir Humbert Languet (i). »

Que d'autres apparents et savants théologiens réformés aient tenu qu'il nest jamais licite de se rebeller contre son prince souverain , si ce nest quily eût mandement spécial de Dieu et indubitable , cela est vrai, nous en convenons ; mais il est vrai aussi que, dans la pratique, ils ont toujours

(1) D'Aubigné, tom, H, liv. IL chap. n, page 670.

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trouvé qu'il y avoit mandement spécial de Dieu et indubitable. Ou peut voir à ce sujet les décisions authentiques de Bèze et des synodes, citées par Bossuet (2). Croit-on que les continuelles levées d'armes sousles Valois se fissent malgré les ministres, et qu'on les regardât comme opposées aux principes de la réforme? Tous les monuments de cette époque n'attestent-ils. pas au contraire que le feu de la rébellion étoit soufflé partout par les prédicants de la nouvelle secte ? On conçoit que ces faits embarrassent la Revue -protestante ; mais ils n'en sont pas moins réels , et ils ont été reconnus par les écrivains les moins favorables à la religion catholique. Selon Voltaire , qui n'est pas suspect, les huguenots fais oient un état dans un état (3). Et veut-on savoir quel étoit leur but ? « Il « étoit visible, dit ce même auteur, que l'Ecosse « et l'Angleterre puritaines vouloient s'ériger en « républiques. C'étoit l'esprit du calvinisme : il tenta « long-temps en France cette grande entreprise ; « il l'exécuta en Hollande; mais en France et en « Angleterre on ne pouvoit arriver à ce but si cher « aux peuples qu'à travers des flots de sang (4). » Ce n'est pas notre faute si l'histoire, même partiale contre la religion catholique , est forcée à de pareils aveux.

Que Calvin déclare q\\ il n est jamais licite de

(1) Histoire des variations , liv. X . chap. xxiv et suiv.

(2) Essai sur l'histoire générale , etc. , tom. III , ch, cxxxvi, p. 313, édit. de 1756.

^3) Ibid, , tom. IV, ch. cxlix, p. 162.

DU MÉMORIAL CATHOLIQUE. 3o,

tuer, si ce nest qu'il y eût mandement spécial de Dieu et indubitable, fort bien jusque là ; mais il faudrait qu'il n'eût pas lui-même traduit cette belle maxime dans les termes qu'on va lire. Ecoutons encore Voltaire :

« Le dernier trait au portrait de Calvin peut se « tirer d'une lettre de sa main, qui se conserve en- « core au château de la Bastie-Roland , près de « Montélimar ; elle est adressée au marquis de « Poët, grand chambellan du roi de Navarre, et « datée du 3o septembre i56i :

« Honneur, gloire et richesses seront la récom- « pense de vos peines ; surtout ne faites faute de « défaire le pays de ces zélés faquins qui excitent « les peuples à se bander contre nous. Pareils « monstres doivent être étouffés , comme f ai fait » de Michel Serve t, Espagnol. »

Voilà, Monsieur, ma dernière réponse à la Revue protestante , quelque suite qu'elle donne à une discussion qui ne peut rien apprendre à personne, et qu'il me paroît dès lors inutile de continuer.

J'ai l'honneur d'être , etc. ,

L'aBIîÉ F. DE LA MeNNAIS,

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