‹ Troisièmes mélangesChapitre 92 sur 96 · PRINCE EST CELUI QUI A LE BOURREAU POUR PRE · texte numérisé non relu

PRINCE EST CELUI QUI A LE BOURREAU POUR PRE

« mier ministre. Maintenez ce code en vigueur , « et vous verrez que les chemins de votre royaume « seront aussi sûrs que les casernes des soldats , « que votre trésor ne devra plus entretenir dans « les prisons un peuple de criminels , et que les « scélérats ne songeront plus à renverser votre « trône. »

Le Docteur. Il me semble, ma bonne vieille , que vous êtes en ceci un peu sévère.

Polichinelle. Au contraire , il me semble à moi qu'elle parle très-bien, et que sur cela les lazzaroni en savent plus que les docteurs. Quand on usoit de la corde et de la potence , on trembloit au nom delà justice , et on retenoit ses mains, de peur de la prison : mais à présent les procès font rire , parce qu'on sait que tout finit par des bagatelles. Pour les grands crimes la grâce est presque sûre ; et pour les délits moindres un peu de pri-

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son, un peu de travaux forcés , voilà tout. Personne ne craint ces peines , parce [que nous autres pauvres gens nous sommes mieux en prison que chez nous, etquun condamné aux travaux gagne le double d'un ouvrier et fatigue moitié moins.

V Expérience. Mes enfans , croyez aux paroles rie l'Expérience, et assurez-vous que le monde est devenu plus mauvais depuis qu'on ne punit plus sévèrement les méchants. Si les rois refusent de le croire, qu'ils compulsent les registres de leurs greffes criminels : en comparant ceux des temps appelés barbares avec ceux des temps présents , ils pourront apprendre lequelvaut le mieux ,pour la morale publique , de l 'humanité philosophique , ou de la potence et de la corde. Continuez de lire cependant.

Le Docteur. « Un bon père doit éloigner de ses « enfants les compagnons pervers, afin que ceux- « ci ne les gâtent point parleurs mauvais discours; « et aussi le prince sage doit empêcher qu'on ne « corrompe ses sujets fidèles, et que ceux qui déjà « sont corrompus ne deviennent pires parla lecture « de ces écrits nuisibles et séditieux. Je sais que « vous reconnoissez maintenant les désastres pro- « duits par la presse, mais on ne voit cependant « pas que vous y opposiez une digue solide et suite fisante. On veut guérir les empoisonnés et on « laisse au poison un libre cours. Mettez la politi- « que d'accord avec la religion , et que l'une et « l'autre veillent jour et nuit et soient inexorables

« envers la pesle imprimée qui se propage sous « toutes les formes. Sur toutes choses , gardez-vous 'c de cette peste légère qui passe de main en main, « et, pour un certain temps au moins, bannissez « de vos états presque tous les journaux et gazettes « étrangères. La plupart de ces feuilles sont ven- « dues au parti de la révolte, ou le flattent tout au «moins, afin d'obtenir plus de débit, et il n'est « pas une de ces gazettes qui n'introduise quelque « once de poison ; enfuit de révolution , même les a simples récits offrent du danger , lorsqu'ils ne « sont pas modifiés par la prudence. Les esprits « sont , comme les corps, sujets à la contagion , et « l'histoire des scandales est toujours vénéneuse. « Détournez les regards de vos sujets de certaines « scènes, et persuadez -vous bien que personne « n éprouve V envie d imiter cequil ignore. »

Polichinelle. Que feroient les oisifs s'ils n'avoient plus de gazettes?

V Expérience. Que faisoient-ils il y a cent cinquante ans , lorsqu'il n'existoit pas de gazettes ?

Le Docteur. Il me semble ma chère dame , que vous êtes encore trop sévère en cela.

L'expérience. Mes amis, quand les enfants sont malades, il 'faut les tenir à la diète; il vaut mieux les laisser pleurer que de les faire mourir d'indigestion. Tant que durera le choléra de la révolte , la diète de la presse doit être très-rigoureuse, et Von ne doit absolument permettre d'autres feuilles que celles qui servent ouvertement le parti de la justice. Je voudrois dans chaque état

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une bonne gazette nationale, un bon journal littéraire , dans lesquels , avec la prudence requise, on publieroit les nouvelles des pays étrangers, et on rendroit compte de leur littérature.

Le Docteur. Ainsi vous voudriez faire des journaux même un monopole royal?

L'Expérience. Si, pour l'avantage des finances, on a établi le monopole du sel et le monopole du tabac, combien plus devroit-on établir le monopole de la presse , pour l'avantage de la religion , de la politique et de la bonne morale! Continuez de lire ma lettre.

Le Docteur. « En outre, qui veut que ses ente fants restent tranquilles , doit leur laisser leurs « amusements , qui les retiendront dans leurs « chambres, et les empêcheront de mettre tout « sens dessus dessous dans la maison. Ainsi on doit a laisser aux peuples l'occupation et le désennui « de leurs affaires domestiques et municipales , de « peur qu'oisifs chez eux ils n'en sortent pour « troubler les affaires de la nation. En cela, prince ces, vous avez commis une erreur très-grande , « et pas un de vos hommes d'Etat ne s'aperçoit en- « core que le bouleversement du inonde provient « de cette faute en majeure partie; par un zèle « mal entendu de la souveraineté, vous avez en- « levé à vos sujets tous leurs privilèges , tous leurs « droits, toutes leurs franchises, toutes leurs liée bertés, et concentré dans le gouvernement tous ee les fils du pouvoir , tout mouvement , tout soufee fie de vie. Par ià vous avez rendu les hommes

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« étrangers dans leur propre pays; simples habi- « tants de leurs villes , ils n'en sont plus citoyens ; « et de l'abolition de l'esprit communal est né l'es- « prit national, lequel a agrandi dans des propor- « tions gigantesques l'orgueil et les vœux des peuce pies. Par la destruction des intérêts privés de «tous les municipes, vous avez formé de toutes « les volontés une seule masse, laquelle doit se « mouvoir suivant une seule tendance , et maintece nant vous vous trouvez impuissants à arrêter le ce mouvement de cette masse énorme et terrible. « Divide et impera. Vous avez mis en oubli cette » maxime gravée sur labase des trônes; vous avez « prétendu diriger le monde avec une seule rêne, « et cette rêne s'est rompue dans vos mains. Divide « et impera. Divisez les uns des autres, les peuce pies, les provinces, les villes (i), laissant à ce chacun ses intérêts, ses statuts, ses privilèges, ce ses droits et ses franchises. Faites que les citait dins se persuadent être quelque chose chez eux ; ce permettez que le peuple se divertisse aux jeux ce innocents des manèges , des ambitions et des bringues municipales ; ressuscitez l'esprit local par ce l'émancipation des communes, et le fantôme de ce l'esprit national cessera d'être le démon qui eni- « vre toutes les têtes. Chers princes, écoutez-moi. ce Si vous voyiez tous les chevaux refuser soudain ce de porter la somme et de traîner la charrette; si ce tous les bœufs ne vouloient plus souffrir le joug

(1) Dividite popolo da popolo , provincia da provincia], città da città.

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« et labourer la terre , vous obstineriez-vous à « croire que la nature de ces bêtes est changée , et « ne chercheriez-vous pas plutôt la cause de « leur indocilité dans le désordre des harnais et « l'impéritie des conducteurs? Et aujourd'hui que « tous les peuples se révoltent contre le frein des « rois, pourquoi vous obstineriez-vous à supposer « que la nature des hommes a changé, au lieu de « reconnoître quelque défaut dans la manière de « les gouverner? Pesez bien ces paroles; tournez « vos regards vers le passé, et si vous voulez que « les générations présentes soient dociles comme « les anciennes, gouvernez-les comme vos pères « gouvernoient les anciennes. »

Polichinelle. Tout cela peut être fort beau, mais je n'y comprends rien.

L'Expérience. Je sais bien que certains discours ne sont pas entendus du vulgaire, et toutes les classes ont leur vulgaire. Ma lettre n'est pas adressée à la populace, mais aux rois. Poursuivez et ne perdez pas le temps.

Le Docteur. « Une cause principale du boule ; « versement du monde est la trop grande diffu- « sion des lettres et cette démangeaison de littéra- « ture qui a pénétré jusque dans les os des poissonce niers et des palefreniers. Il faut sans doute dans « le monde des lettres et des savants ; mais il faut « aussi des cordonniers, des tailleurs, des forge- « rons, des laboureurs et des artisans de toute « sorte; il y faut une grande masse de gens bons « et tranquilles qui se contentent de vivre sur la

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« foi d'autrui, et trouvent bon que le monde soit « guidé par les lumières des autres, sans prétendre « le guider par les leurs propres. Pour tous ces « gens-ci la lecture est dangereuse , parce quelle « stimule des intelligences que la nature a desti- « nées à se remuer dans une sphère étroite , fait « naître des doutes que la médiocrité de leurs con- « noissances ne leur permet pas de résoudre , ac- « coutume aux plaisirs de l'esprit, lesquels rendent « insupportable le travail monotone et ennuyeux « du corps, éveille des désirs disproportionnés à « la bassesse de la condition, et en rendant le « peuple mécontent de son sort, le dispose à tenter « de s'en procurer un autre. C'est pourquoi, au « lieu de favoriser démesurément l'instruction et « la civilisation (civilta), vous devez avec prudence « y imposer des bornes : considérant que , s'il se « trouvoit un maître qui pût , en une seule leçon , « rendre tous les hommes aussi savants qiïAris- « tote et aussi polis que le grand chambellan du « roi de France, ilfaudroit sur-le-champ assommer « ce maître , afin que la société ne fût pas détruite. « Réservez les livres et les études aux classes dis tin- « guées et à quelque génie extraordinaire qui se « sera fait jour à travers V obscurité de sa condi- « tion-y et faites en sorte que le cordonnier se con- « tente de son alêne, le paysan de son hoyauy « sans aller se gâter le cœur et la tête à V école de « V alphabet. Par suite d'une diffusion malenten- « due et disproportionnée de la culture , une race « innombrable de manants et de gagne-deniers ont

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avorté le trouble dans la société , en voulant, au « mépris de la nature, s'associer aux classes éle- « vées, et vous êtes contraints d'enlever la peau à « la moitié de votre peuple pour en faire des culot- « tes à l'autre moitié, qui, née pour gagner son « pain avec la bêche et la coignée, demande des « emplois et des pensions et prétend tirer de sa « plume de quoi vivre et bien vivre. Tous ces petits « sages sans aucune base solide d'étude et de jugece ment, tous ces petits seigneurs sans patrimoine « suffisant pour faire bouillir la marmite, portent « naturellement dans le cœur le mécontentement « et l'envie, et sont des matières toujours prêtes « à s'enflammer au souffle de la révolution. L'im- « prévoyante propagation des lettres a rassemblé « cette masse dangereuse de combustibles, et par « une adroite et discrète diminution de la culture, « vous devez abaisser les flammes de la soi-dicc sant philosophie et écarter la minej de vos ce trônes. »

Polichinelle. Je ne suis qu'un pauvre lazzarone ; mais je comprends que vous dites bien. Si M1™ Polichinelle, ma mère, n'avoit pas fait la polichinellerie de m'envoyer à l'école, je serois, un peu plus , un peu moins , un âne comme je le suis maintenant; mais j'aurois appris un métier, je me trouverois heureux d'être Polichinelle, et je pourrois me tirer d'affaire honorablement. Justement parce qu'ils m'ont appris à écrire, je me suis rempli la tête d'un monde de sottises , Je ne sais plus me contenter d'une paillasse et de la polenta, et je

suis venu chercher fortune dans le pays delà constipation (constitution).

V Expérience. Mes amis , tout n'est pas fait pour tous. Si tous les animaux étoient des éléphants, on ne trouveroit plus ni ânes ni poules. Les armes dans les mains des soldats servent à la défense et à la sûreté de l'état ; mettez-les dans les mains du peuple, qu'en advient-il? des insultes, des rixes , des meurtres. Terminez la lecture.

Le Docteur. « Surtout si vous voulez assurer le « repos de vos peuples , raffermir vos trônes , et « remédier aux désordres du monde, ramenez le « respect pour la religion , qui , méprisée et repous- « sée de tous , ne trouve aujourd'hui aucun asile « sûr, pas même dans les temples. Les ministres « des autels sont devenus la halayure du peuple, « et leur nom même sert vulgairement à désigner

« toutes les folies et toutes les turpitudes (i)

« Cette haine et ce mépris delà religion sont l'œu- « vre de la révolution alliée à l'impiété , et vous « savez que les coups portés à la religion ont « ébranlé vos trônes et les menacent de ruine. « Qu'avez-vous fait cependant pour rétablir dans « le cœur des peuples cette protectrice des trô- « nés ? Et où est le roi dont le zèle se soit enflammé « pour la cause de Dieu? Vous êtes, princes, reli- « gieux et bons; mais est-ce la religion et la bonté « des rois qui gouvernent toujours les états? N'ar- « rive-t-il jamais que la religion commande dans

(1) E le azzioni pazze e degne di scherno si chiamano volgarmentefratate.

ET DE LA LIBERTÉ. /p3

« le cœur des rois, et serve les intérêts et la police tique dans les cabinets? Posez la main sur lapoik trine, jetez les yeux sur les annales de vos em- « pires, et répondez-moi sincèrement. Quel est ce celui de vos royaumes où l'on ne puisse recueilce lir un volume d'édits et d'ordonnances royales « opposés aux canons de l'Eglise? Quel est celui ce de vos palais où il ne se trouve point quelque ce salle ornée des dépouilles du sanctuaire? Quel « est celui de vos gouvernements qui n'ait point ce fait verser quelque larme au pasteur du Vatican ? ce Tandis que la religion, frappée par les rois, ce tremblera devant leurs trônes , comment pource ra-t-elle recouvrer son autorité sur le coeur des ce peuples? et tandis que les peuples ne respecteee ront point le frein de la religion, comment pource ront-ils se soumettre à l'empire des rois? Prince ces, comprenez, pesez, espérez, alliez-vous de ce bonne foi avec le sacerdoce, et sans vous placer ce sous ses pieds, cédez-lui la main, parce que si ee vous êtes les premiers nés dans l'église , vous ce êtes aussi les enfants de l'église. D'accord avec ce cette mère sage, discrète et pieuse, employez la ce voix, l'exemple, l'adresse, la clémence et la riee gueur,pour remédier aux plaies de la religion, ce Relevez les pierres de l'autel, et la solidité de ce l'autel sera l'affermissement de vos trônes. »

Polichinelle. La lettre estun peu longuette, mais il n'y a pas de mal à cela.

Le Docteur. Elle est écrite avec beaucoup de liberté.

/p/| DE L'ABSOLUTISME

V Expérience. Mes amis, toute la vérité ou rien ; si Ton veut que les peuples écoutent la réprimande, il faut leur persuader que la vérité ne fait acception de personne , et qu'elle parle franchement même aux rois. Autrement ils croiront que la plume qui écrit est vendue, et les paroles de la vérité ne feront aucune impression.

Le Docteur. Comment ferons-nous pour présenter cette lettre à tous les rois de l'Europe?

L'Expérience. Si vous voulez épargner le voyage, faites-la imprimer.

Le Docteur. Diable! qui donnera la permission de la publier?

Polichinelle. Et pourquoi non? il se trouve de viles et sales presses pour publier toute sorte d'iniquités, et il ne se trouveroit pas une presse noble et généreuse pour publier les paroles de l'Expérience et de la Vérité, écrites dans le seul but de soutenir la cause des rois et d'aider à rétablir l'ordre dans le monde!

L'Expérience. Si vous ne parvenez pas à l'imprimer ouvertement, faites-la imprimer en secret.

Le Docteur. Seroit-ce bien de publier un écrit sans la permission des supérieurs?

U Expérience. Vous avez raison, ce ne seroit pas agir en honnête homme. Mais montrez-la en particulier (a quattr' occhi) à un supérieur éclairé et sage; vous verrez que par des considérations de prudence on ny mettra pas V imprimatur, mais on sera bien aise que vous la fassiez imprimer secrètement.

ET DE LA LIBERTÉ. l\1^

Le Docteur.Rhbienl nous irons et ferons comme vous dites.

Ce qu'on vient de lire n'est donc que l'exposition exacte et franche de la pensée secrète de ceux qui gouvernent aujourd'hui le monde; et que fontils en effet partout qui n'y soit entièrement conforme? Ainsi, l'on sait quel est leur but et comment ils espèrent l'atteindre. Ce qui nous frappe surtout dans cette théorie du despotisme, c'est ce qu'elle a de profondément vrai. Essayez de la modifier en quelque point, et tout le système s'écroule. Les conseils en apparence les plus exagérés, les plus atroces maximes sont des conséquences rigoureuses du principe dont on veut assurer le

pnncip

triomphe. Nul moyen de les atténuer. La logique inflexible des choses, l'invincible nécessité mènent jusque là; et lorsque je vois les princes ou leurs agents mettre partout en pratique ces exécrables iniquités , j'accuse moins encore les hommes que les doctrines qui dominent les hommes. Esclaves de leur propre tyrannie, elle les contraint à abjurer tout sentiment de justice, de pitié, d'amour fraternel, à se dépouiller de la forme humaine pour revêtir celle de je ne sais quel fantôme infernal. Marqués au front d'un signe effroyable , Dieu a voulu que leur seul aspect épouvantât la terre , afin que l'horreur qu'ils inspirent fût dès ici bas le commencement de leur supplice.

Et considérez un peu le système qu'on vous présente comme le plus parfait modèle d'organi-

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sation sociale. Au sommet le prince dont la volonté absolue peut tout; à côté de lui le bourreau; tout ce qui vient après, hommes et biens, est son patrimoine. Mais y aura-t-il au moins égalité de servitude , égalité de misère? Non. Au dessous du prince , deux races distinctes , éternellement séparées. A l'une, les propriétés, l'instruction, les lumières; à l'autre, le travail et l'ignorance , la paillasse et la polenta , la privation entière et perpétuelle des plaisirs dangereux de l'esprit, une misère sans fin , un irrévocable abrutissement. Celle-ci, on la compare, et justement, aux bêtes de somme : la nature F a faite cela , qu'elle reste cela. Mais les bêtes de somme ont la nourriture en abondance , de la paille fraîche pour reposer dessus. La plèbe n'en mérite pas tant. Dans la société que l'on confie à la garde du bourreau , le forçat est plus heureux que V ouvrier , la prison est plus douce que le foyer domestique. C'est, il est vrai, une anomalie; mais que doit-on faire pour qu'elle disparoisse? améliorer le sort de l'ouvrier? laisser pénétrer quelques jouissances sous le toit de chaume du pauvre ? Que dites-vous donc ? ce sont là des niaiseries philosophiques. Ce qu'on doit faire? Consultez Y Expérience; elle vous dira que pour remettre toutes choses en ordre , pour ramener la félicité monarchique des anciens temps, il faut augmenter l'horreur et les tortures du forçat; il faut créer un enfer sur la terre.

Nous ne pensons pas qu'un pareil système soit destiné désormais à prévaloir dans le monde, et

qu'il étouffe au fond des cœurs les doctrines de la liberté. Vous aurez beau abuser de la force , emprisonner, tourmenter, tuer; ni les gourdins de vos assommeurs, ni les fers de vos geôles, ni le plomb de vos mousquets n'atteindront les lois éternelles de Dieu et de l'humanité. Vous direz et ferez dire qu'en luttant contre votre despotisme , en réclamant l'affranchissement politique et civil du peuple, en s 'occupant d'adoucir ses maux, de soulager ses inexprimables souffrances, d'élever sa condition sociale, on ébranle la base de toute société, on provoque au désordre, on viole les préceptes chrétiens; il est trop tard, ces moyens sont usés maintenant. On vous demandera ce que c'est donc pour vous que la société, l'ordre, le christianisme. On vous demandera de montrer l'acte de cession que Dieu et le Christ vous ont fait du genre humain. On vous demandera enfin d'expliquer vos propres paroles ; car votre langage, nous nous en souvenons, n'a pas été toujours le même; il a varié avec vos intérêts.

Au commencement de la guerre de Russie , en 1812, il y eut des deux côtés des proclamations. Alexandre terminoit la sienne par ces mots: « Guer- « riers! vous défendez la religion, la patrie et la « liberté! » Dans une proclamation postérieure, appelant aux armes la nation entière , il disoit : et Partout où dans cet empire il portera ses pas , « il sera assuré de trouver nos sujets natifs riant « de sa fourberie, dédaignant sa flatterie et ses « mensonges, foulant aux pieds son or avec Fin-

/jo.8 de l'absolutisme et de la liberté. « dignationde la vertu offensée, et paralysant , par « le sentiment du véritable honneur, ses légions « d'esclaves. » Un peu plus tard les princes d'Allemagne adressoient à leurs sujets des paroles semblables. Faisant de la liberté leur cri de guerre , promettant des institutions qui seroient une garantie contre le despotisme, ils exaltèrent au plus haut degré le sentiment patriotique et l'énergie nationale. Dans ce temps-là, les souverains ayant besoin des peuples, parloient le langage des peuples. Maîtres aujourd'hui et plus absolus que jamais, après avoir trahi leurs promesses, ils maudissent, ils exècrent cette liberté au nom de laquelle ils soulevèrent d'immenses populations , confiantes en leur sincérité, et nul crime plus grand, plus irrémissible à leurs yeux, que de répéter ce qu'ils disoient alors. Cependant le vrai et le faux, le bien et le mal ne changent pas ainsi de nature, selon l'intérêt et la position de ceux qui gouvernent les hommes. Ou donc, à l'époque dont nous parlons, les souverains firent près de leurs peuples l'office de tentateurs, de révolutionnaires impies, ou ils font aujourd'hui le métier de tyrans.

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