‹ Troisièmes mélangesChapitre 91 sur 96 · K FA LIBERTE · texte numérisé non relu

K FA LIBERTE

La Restauration. On prétend que c'est un contrat entre le peuple et le roi.

V Europe. Un contrat entre le peuple et le roi! Par le char du bouvier! peut-on rien imaginer de pis? La France est peut-être une boutique à louer , ou le roi de France un cocher qu'on prend à son service à tant par mois?

La France. Bonne maman , comment les rois pourroient-ils régner sans pacte?

L'Europe. Comme ils ont toujours fait avant qu'on songeât à ces sottises de chartes. Ma fille , l'autorité des rois ne vient point des peuples, elle vient directement de Dieu , qui , ayant fait les hommes pour vivre en société, a rendu nécessaire un chef qui les gouverne, et en conséquence a ordonné que les peuples obéissent aux rois. Le roi doit procurer le bien du peuple ; le peuple doit obéir à tous les commandements du roi. Et c'est là la grande charte écrite de la main de Dieu et imprimée par la nature.

La France. Maman trois fois chère , et si le roi vouloit le mai du peuple , comment feroit-on sans une charte ?

V Europe. Ma fille , les rois ne veulent jamais et ne peuvent vouloir le mal du peuple, parce que le peuple est la famille et le patrimoine du roi , et personne ne veut le dommage de sa propre famille et la ruine de son patrimoine.

Cependant, bonne ou mauvaise , la France avoit une charte, une charte jurée. Oui, mais qui, malgré ses serments , n'obligeoit nullement le prince ,

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et que l'Europe armée aurait dû détruire en démembrant la France pour plus de sûreté. Ecoutez bien.

V Europe, Le roi Louis XVIII l'avoit peut-être accordée spontanément.

La Restauration. Vous pouvez vous figurer si le pauvre homme étoit satisfait de revenir chez lui pieds et mains liés , culotte bas , de sorte que chacun se pût divertir à lui donner des claques. Ils la lui ont fourrée dans le gosier, et il lui a fallu l'avaler de force. La Charte ou rien.

L 'Europe. Quel motif a donc induit mes bons fils à commettre cette énorme faute? N'ont-ils donc point considéré que la cause d'un roi est la cause de tous les rois, et que si on laisse croître les ongles d'un peuple, les ongles de tous les autres croissent aussi?

La Piestauration. C'est tout juste ce que disoient l'Expérience et la Sagesse; mais la Politique n'a pas permis qu'on les écoutât.

L'Europe. Et quelles raisons alléguoit cette crache- sentences?

La Restauration. Qu'il faut adoucir les bêtes féroces, ne les point irriter, et qu'on ne peut soumettre la France par la force

V Europe. A merveille, vraiment! Ils ont combattu vingt-cinq ans , et à présent qu'ils lui tiennent sur le corps un million de baïonnettes allemandes et russes , et que la route est ouverte pour en amener trois fois autant, ils hésitent à la dompter de force.

La France. Diable ! maman , la force envers la France !

L'Europe. Oui, madame, la force. Rend-on le jugement aux fous et aux mauvais sujets autrement qu'à coups de bâton?

Xa France. Dans les quatre parties du monde il n'y auroit pas assez de force pour tenir asservie la grande nation.

L'Europe. Eh bien ! qu'on en eût fait une petite nation , et tout étoit fini.

La France. Quoi! un démembrement?

L'Europe. Certainement, un démembrement..., un bon coup de ciseau à ses frontières (una buona tosata ai confîni) ; un morceau à l'Angleterre , un autre à l'Autriche, à l'Espagne , un à la Prusse, à la Hollande , à la Bavière, au Piémont, avec quelques échanges pour maintenir l'équilibre et pour satisfaire la Suisse et la Russie, tout étoit accommodé; et vous , ma belle dame , vous seriez demeurée avec l'ours du montagnard en laisse, et la grande nation, devenue une petite nation, auroit cessé de troubler, pendant deux ou trois siècles , la tranquillité du monde.

La France. Ah! maman , vous êtes bien cruelle.

La Restauration. Pardonnez-moi , madame l'Europe , mais briser le trône de saint Louis, disperser l'héritage des Bourbons...

L'Europe. Ma chère dame, quand les fils de saint Louis vivent comme les fils des scélérats, il faut les châtier , comme Dieu châtia les anges prévaricateurs; et quant à vos bons et dignes Bour-

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bons, ils auroient été satisfaits de régner tranquilles sur une petite France , plutôt que d'être poignardés et décapités dans une France plus grande(i).

Ces aveux sont précieux en ce qu'ils montrent à ceux qui se feroient encore illusion sur ce point quel seroit le sort de la France vaincue par une nouvelle coalition. Il n'y a pas à s'y tromper, on feroit d'elle une seconde Pologne. Que chacun donc se demande si c'est là ce qu'il souhaite à sa patrie. Honte au traître ou au lâche qui, la voyant menacée , auroit dans ses veines une goutte de sang qui ne fût pas pour elle!

Vient ensuite, à propos de l'insurrection de la Grèce, une solennelle apologie de la légitimité du Grand-Turc. En vain la Liberté soutient-elle que « les Grecs avoient raison de se soulever, au moins « a cause de la religion, puisqu'on ne sauroit sup- « porter qu'un peuple chrétien soit esclave des « Musulmans, » le Jugement lui répond : « Il vous « sied bien défaire la bigotte et de parler de reliée gion! Quoi qu'il en soit, le christianisme comte mande la fidélité et l'obéissance, condamne toute jours la révolte, et l'Evangile des chrétiens veut « qu'on rende à César ce qui appartient à César. « Le César des Grecs est le Grand-Turc, et en se « révoltant contre leur prince, ils ont violé la loi « chrétienne (i). »

Le dernier dialogue, composé de neuf scènes, est intitulé : Le Voyage de Polichinelle, Polichi-

(1) Pages 11-14.

(2) Page 9.

Délie, persuadé par le Docteur, part de Naples avec lui , après la révolution de juillet , pour venir jouir en France des douceurs de la liberté. On se doute bien de ce qu'ils y trouvent, et nous savons encore mieux ce qu'ils y auroient trouvé trois ans plus tard. L'auteur est à l'aise dans ce sujet, et si l'ironie est amère, elle est juste ici; elle est juste, car lorsqu'un peuple se résigne à souffrir certaines indignités, lorsque, après avoir tout risqué, bravé tout pour s'affranchir, il passe le lendemain la tête dans le joug, se décore de ses fers comme d'un emblème de l'ordre, s'agenouille devant un gouvernement de police, se laisse bâter, brider, bâtonner, ce peuple mérite d'être la risée des autres nations , et il n'est point de moquerie si méprisante, de sarcasmes si aigus , que le dernier des esclaves et le plus lâche n'ait le droit de lui adresser.

Enfin, dégoûtés de ce qu'ils voient, et l'on seroit dégoûté à moins, le Docteur et Polichinelle concluent qu'ils n'ont rien de mieux à faire que de retourner au plus vite chez eux. Ils rencontrent en route une vieille femme ; le Docteur lui demande qui elle est. « Je suis , répond-elle , Y Ex- « périence, et j'ai toujours voulu du bien aux rois «• absolus et légitimes , parce que j'ai vu qu'on vit « mal sans eux, et que ces ordures de chartes con- « stitutionnelles ne servent qu'à mettre le feu à la « maison et à la salir. Et précisément parce que je « leur veux du bien, je leur écris quatre mots; car, « entre nous, ilssont un peu hors de leur chemin, et

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« s'ils n'écoutent point le conseil de l'Expérience, ils « s'en iront faire compagnie à Charles X. Portez- « leur donc cette lettre. »

Le Docteur. Devons-nous la porter à tous les rois de l'Europe?

L'Expérience. Il se peut que deux ou trois n'en aient pas besoin , mais remettez-la cependant à. tous, elle ne fera de mal à aucun.

Le Docteur. Ecoutez , bonne vieille, nous vous rendrons volontiers ce service; mais il ne faut pas en user trop librement avec les rois. Vous êtes une femme résolue : qui sait ce que vous avez écrit ? Vous ne voudriez pas que vos messagers eussent à pâtir de leur message.

L'Expérience. N'appréhendez aucune indiscrétion ; mais , pour mieux vous rassurer , lisez ma lettre ,j'y consens.

Le Docteur. Lisons donc , et puis nous ferons ce que vous désirez de nous.

L'Expérience aux rois de la terre.

« Princes , que faites- vous ? Le monde se précitt pite, le feu brûle sous vos trônes, la gangrène « corrompt toute la masse sociale , et vous vous « battez les flancs, et vous vous contentez d'appli- « quer quelques insignifiants topiques sur les pro- « fondes plaies de la société, et vous n'avez re- « cours à aucuns moyens sévères et efficaces ! « Secouez cette mortelle léthargie, songez que les « libéraux ne raillent point, qu'ils entendent bien

ET DE LA LIBERTE. l{ll

« vous rayer entièrement de l'almanach, et souve- « nez- vous qu'à votre cause est liée celle des peu- « pies, qui, selon les décrets de la Providence, « doivent être guidés, défendus et sauvés par les « rois. Consultez la vérité, suivez les impulsions de « votre cœur, et ne vous laissez point séduire par « les grimaces perfides de cette prostituée de Po- « litique. Enfin, lisez les leçons de l'histoire, et « pour ramener dans la droite voie une génération « égarée, employez les remèdes que vous enseigne « l'Expérience. »

Polichinelle. Jusqu'ici il n'y a rien à dire , et les rois ne sauroient se fâcher.

L'Expérience. Comment a-t-il pu jamais vous passer par l'esprit que je voulusse offenser les rois ? Je leur parle avec confiance, parce que je suis leur maîtresse , et parce qu'ils agréent , eux aussi , lorsqu'on le leur adresse en secret, un langage cordial et sincère. Du reste, l'Expérience enseigne à respecter ceux que Dieu a placés à la tête des nations , parce que là où finit le respect pour le roi commence la ruine du peuple. Continuez de lire la lettre.

Le Docteur, o Quand on voit de mauvaises ac- « tions, la première chose est d'élever la voix et « de crier contre les malfaiteurs. Elevez donc la « voix du haut de vos trônes , avertissez , repre- « nez, menacez, et ne vous contentez point de « quelque misérable petit édit donné de temps en « temps et tout emmiellé de paroles doucereuses; « mais parlez en roi qui a le droit de commander

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« et de se faire obéir. En outre, encouragez les « bons, et faites qu'eux aussi parlent et élèvent la « voix contre les méchants. Le monde est rempli « de petits livres, de journaux , de feuilles qui ré- « pandent la contagion ; faites qu'on le remplisse « d'écrits salutaires qui soient un antidote contre « la corruption des esprits. Employez les armes de « vos ennemis; si les rebelles font rire aux dépens « de la fidélité, que les bons fassent rire aux dépens « de la révolution. Si le poison se vend à bas prix , ce par la propagande , que la souveraineté fournisse ce gratuitement le contre-poison. Aujourd'hui , le ce genre humain veut lire , et une feuille de papier ce écrite judicieusement a plus de force qu'un ba- « taillon de grenadiers. Les hommes d'esprit et ce de cœur, capables de vous aider dans cette guerre, ce ne manquent point; mais il faut les chercher, ce les encourager, les récompenser quelquefois, ce Qui est celui de vous qui ait dépensé, en faveur » des écrivains défenseurs des trônes, le quart de ce ce qu'il paie aux professeurs des universités, avec ce la certitude qu'ils poussent la jeunesse au renée versement des trônes? Croyez-moi, princes, par- « lez et faites parler, et soyez certains que chaque ce voix trouvera la route d'un cœur. »

Polichinelle. Savez-vous que vous dites fort bien ? Ces messieurs les libéraux arrangent nos têtes à leur façon , parce qu'ils parlent quasi seuls ; mais si Ton montroit aux pauvres gens la chemise du libéralisme dans toute sa saleté , les cervelles humaines ne seroient plus le jouet des fabricateurs

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de glorieuses journées. Si nous avions lu plus tôt le journal de Modène intitulé la Voix delà Vérité y nous ne nous serions pas ennuyés de notre roi, et nous n'aurions point couru après cette folie de la souveraineté du peuple.

U Expérience. Mes enfans, le duc de Modene , quoique ses états tiennent peu de place sur la carte, a fait une œuvre grande en établissant ce journal. Il a prouvé qu'il possède un cœur vraiment royal ; il a bien mérité de la société entière ; et soyez certains qu'à l'heure qu'il est la feuille modénoise a opéré nombre de conversions; mais revenez à ma lettre.

Le Docteur. « Lorsque, pour contenir les mé- « chants, il ne suffit pas d'élever la voix, il faut « lever la main et punir; mais les châtiments doi- « vent être et certains et sévères. Ceux qui méclitoient « le bouleversement du monde ont pris leurs me- « sures de loin; ils ont préparé l'impunité, pour « eux et pour les leurs , en prêchant Uhumanitè « et la modération des peines. Depuis un certain « temps, vous vous êtes laissé séduire par ces chan- « sons, et afin d'être doux et cléments, vous avez « cessé d'être justes. Ainsi la voie a été ouverte à « toutes les iniquités , la certitude du pardon a « rompu le frein de la crainte , et pour chaque fé- « Ion absous , cent sujets fidèles sont devenus fé- « Ions. Retournez sur les traces antiques , et si « vous voulez que votre justice ait peu à condam- « ner, faites qu'elle condamne inexorablement. « L'épreuve de la tolérance a été faite; elle n'a

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ce produit que du mal; venez-en à l'épreuve du « sang , et vous verrez que se déclarer rebelle ne « sera plus la mode du jour. Commencez par les «petits délits, lesquels conduisent aux grands, » et que les punitions de votre justice soient sève- « res et terribles. Les âmes féroces des scélérats ne « s'effraient point des peines enfantines conseillées « par une niaise philosophie. Dieu , qui est le père « des miséricordes , a créé un enfer pour punir le « péché , et la création de V enfer sert merveilleu- « sèment à peupler le ciel. Epargnez le sang inno- « cent en vous persuadant bien que le meilleur

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