Les encéphalites de rappel. — Ce terme de rappel, que
l'on doit à Pierret, correspond à des cas où le processus morbide s'est développé sur une ancienne lésion, en apparence guérie depuis longtemps. J'ai vu notamment deux malades, atteints l'un et l'autre dans leur jeune âge d'encéphalite infantile, qui chez l'un avait laissé un pied bot que l'on avait opéré. Chez ce dernier malade apparut, vraisemblablement à la suite d'une infection légère, une bouffée confuse de peu de durée, à la suite de laquelle des crises épileptiques s'installèrent. Chez l'autre, ce fut simplement un accès confus, mais survenu sans autre cause que de la faligue. Il semble qu'il n'y ait eu d'alcoolisme dans aucun de ces deux cas.
Vil. — LES TROUBLES MENTAUX AIGUS ET LALCOOL
On pourra s'étonner de ne trouver, dans l'exposé de ces troubles mentaux aigus, aucun chapitre pour les psychoses émotionnelles, aucun pour les psychoses alcooliques. Une double réponse est facile : ni l'émotion, ni l'alcool, n'ont le monopole absolu d'une forme mentale, et d'autre part, lorsqu'il s'agit de ces troubles aigus de guerre, on peut dire qu'ils ont tous deux leur part dans presque tous les cas.
L'émotion ! Elle est entrée dans l'àine des plus braves depuis le premier jour. Elle ne quitte plus l'homme, bien qu'on se fasse à tout, et que l'habitude, non seulement compose un maintien, mais fournisse une certaine manière de penser. On ne se le dit pas, mais la hantise demeure. Et, quand l'armure morale a été posée, au cours de la brève permission si longtemps attendue, bien souvent, l'émotion est maîtresse pour une heure. Combien n'ai-je pas reçu déjà, dans le service, de permissionnaires rentrant au front et arrêtés à la gare, incapables de continuer leur route !
Certes, pour beaucoup c'est l'alcool qui a interrompu leur voyage, mais pas pour tous absolument, et parmi ceux qui avaient bu, combien avaient bu pour faire passer l'émotion, pour oublier !
Quand c'est l'émotion, la peur, qui détraque le cerveau, nous avons vu que c'est sous la forme banale de la confusion hallucinatoire, et que ce sont des nuances, et surtout les renseignements, qui distinguent cette confusion mentale de toutes les
LES TROUBLES MENTAUX AIGUS ET L'ALCOOL gS
autres, et notamment de celles que provoquent les infections, les intoxications, l'alcool.
Pour celui-ci, n'y a-t-il donc aucun moyen de reconnaître sa trace, de savoir sa responsabilité dans un trouble mental ? Les hallucinations visuelles, jointes à une certaine excitabilité coléreuse, ou bien des idées subites de persécution vindicative avec impulsions, la prédominance nette des troubles pendant la nuit, la congestion qui monte au visage par bouffées, l'oeil mauvais et la moustache en broussaille, tout cela fait penser à l'alcool. Mais il est si souvent présent sans qu'on s'en cloute ! Et il a tant fait pour plonger les hommes dans cet état second qui est une variété de la confusion mentale, et qui livre le sujet à toutes les impulsions automatiques ! Il a si souvent contribué à déprimer lentement les soldats, dans la tjanchée, au lieu d'être seulement pour eux le viatique exceptionnel, grâce auquel on n'entend plus la mitrailleuse ennemie en partant pour l'assaut! Il a tant corrodé d'estomacs, compromis de digestions, peuplé de rêves de sang le pauvre sommeil volé à l'anxiété perpétuelle ! Il a réduit les volontés, en leur substituant les réflexes. Il a compromis l'élaslicité des systèmes circulatoires, en sorte que le jour où le coup de bélier commotionnel est venu, il a trouvé des vaisseaux inertes ou durcis, préparés pour les stases, les congestions et les œdèmes. Il a entretenu indéfiniment, chez ses victimes, les accidents qui ciiez d'autres sont brefs, de même qu'en diminuant la vitalité des tissus de l'organisme, il retarde la cicatrisation des plaies.
J'ai parlé de ces encéphalites imprévues que nous sommes plusieurs à avoir découvertes, et pour lesquelles nous soupçonnons un agent pathogène ignoré. Mais la clinique nous dit que certaines ressemblent à des artérites, et d'autres à la polynévrite de Korsakoff. En sorte que l'idée de l'alcool nocif, de l'alcool sournois, s'impose à nous, une fois de plus. J'ai indiqué cette excitation cérébrale, cette hyporaanie, si fréquente parmi les services de l'armée et parmi les troupes au repos, partout où l'on peut boire à peu près autant que l'on veut.
On a beaucoup bu, on boit encore beaucoup. Dans l'intérieur, jamais on n'a tant bu, et jamais surtout, par l'alcoolisme de la femme qui va à l'atelier et par l'alcoolisme de l'enfant laissé à l'aventure, l'imprégnation n'a été aussi menaçante pour l'avenir. Mais au front aussi on boit beaucoup. Les mercanlis pourchassés quand ils le sont — se retrouvent légion par la cupidité
naturelle des populations. Et même à l'extrême front, s'il y a des secteurs absolument sobres, il y en a d'autres où des conceptions hygiéniques fausses ont laissé l'alcoolisme sans frein, par l'insouciance aveugle du commandement.
Un tiers des entrées de mon service dû au seul alcool, plus de la moitié, les deux tiers peut être, si l'on compte ce qui est préparé par l'alcool. Des statistiques comme celle de Charon à Dury, comme celle du Yal-de-Grâce, donnent la même impression, presque les mêmes chiffres. Et si, au lieu de « numérer » les observations on les « pèse », suivant le précepte aotique, quelle charge terrible pour les empoisonneurs ! Combien de troubles qui n'eussent été qu'un malaise nerveux léger, et qui ne sont que tels chez un sujet abstinent.
L'homme, l'ensemble l'a bien montré, a des puissances illimitées d'adaptation et des ressources inconnues de patience et d'énergie. Chez nous, il a reproduit à l'infini des exemples de l'héro'isme le plus simple, le plus naturel, parce que le plus désintéressé et le plus pur. Mais c'est une raison de plus de sentir en soi monter la colère quand on pense à toutes les vies perdues, ici parce qu'une troupe trop alcoolisée n'a pas donné, en un instant décisif ce qu'elle eût donné, de sang-froid; là pai'ce que l'alcool, qui n'agit pas seulement sur le système nerveux, avait contribué à la fonle des effectifs. Colère contre ceux qui, responsables de la sécurité nationale, ont fermé les yeux au péril et, encore aujourd'hui, n'engagent la lutte que par des demi-mesures, et comme i'i regret. « Ah, Monsieur le Major, me disait l'un des premiers de mes malades, c'est il y a vingt ans que le gouvernement aurait dû interdire l'absinthe ! » Jamais on ne dira assez ce que l'alcool nous aura coûté, jamais on ne fera assez comprendre les résultais déplorables de cette mentalité artificielle, toxique, qui s'est établie par lui, et dont les psychoses aiguës ne sont qu'une variété.
« Au point de vue de la dégradation et de la folie, dit André Gilles, l'alcool absorbé pendant la paix avait fait à nos hommes plus de mal et avait plus ébranlé leur esprit que les tragiques horreurs de la guerre. »