AVANT-PROPOS
térisliques des diverses variétés de phénomènes mentaux habituellement observés dans le milieu militaire depuis le début de la campagne. Le développement variable que chaque maladie — ou plus exactement chaque catégorie — recevra dans cette description tient uniquement à des raisons militaires. C'est sa fréquence pour l'une, la complexité de ses aspects pour l'autre, ou encore la gravité possible de ses conséquences.
Le centre de psychiatrie de l'intérieur d'où sont tirées les indications qui suivent a déjà vu passer près de 6.000 malades. Ce chiffre permet de dégager des impressions, au moins provisoires, et qui sont, du reste, fortifiées par la lecture des rapports et des statistiques des autres centres de neuro-psychiatrie, dont les conclusions sont sensiblement équivalentes aux nôtres.
Certains types, certains détails de clinique, ne se rencontrent qu'au front. Les observations de plusieurs de mes anciens collaborateurs, médecins régimentaires, m'ont, à cet égard, beaucoup servi, elles seront citées chemin faisant.
Ainsi, se bornant à refléter des impressions et à réunir des données d'actualité, ce livre pouvait se passer d'un plan logique et classiquement ordonné. Au point de vue pratique, le seul à considérer, il a paru plus simple de décrire d'abord les formes cliniques aiguës, puis celles qui sont chroniques d'emblée, et certains cas spéciaux. Puis vient un aperçu médico-légal sur l'expertise en matière de responsabilité, et enfin un exposé des solutions militaires entre lesquelles les médecins et les commissions doivent choisir.
Le matériel clinique considérable de mon service n'aurait pu être utilisé comme il l'a été si je n'avais eu dans ces derniers mois des collaborateurs dont l'expérien^îe et le sens critique m'ont été aussi précieux que leur dévouement. Je tiens à remercier ici le médecin-major Chocreaux, les médecins aide-majors de V classe A. Salin et M. Desruelles, médecins des asiles publics d'aliénés.
Les troubles mentaux de guerre ne sont pas une nouveauté ; les expéditions coloniales en avaient offert bien des exemples. La campagne sud-africaine, la guerre russo-japonaise avaient donné lieu aux premières études d'ensemble de la question. Les psychiatres russes, surtout, dont les troupes avaient été, à cgt égard, assez durement éprouvées, avaient publié d'intéressantes observations (Serge Soukhanoff, Vladitchko, Ermakoff, Autokratoff entre autres).
En France, le professeur Régis, avec une vue que l'on pourrait qualifier de prophétique, multipliait les avertissements : rapports et communications de Congrès, indications successives dans les trois dernières éditions de son Précis classique. Dès le début de la guerre, il mettait à exécution, à l'hôpital militaire de Bordeaux, les principes d'assistance psychiatrique militaire qu'il avait préalablement établis.
A côté de cet initiateur hors pair, dont le mérite a été à la fois d'ordre clinique et d'ordre pratique, d'autres tels que Granjux, Pactet, le médecin inspecteur Simonin, Roubinovitch, et le groupe si vivant de nos médecins militaires d'activé spécialisés en neuro-psychiatrie, s'attachaient à préciser les données du problème et à en assurer d'avance la solution.
Ce n'est certes pas méconnaître leurs efforts que de constater qu'au moment de la mobilisation ils n'avaient pas encore pu
obtenir de résultats importants. Ces médecins, de longue auto- .rité scientifique et de haut grade militaire, n'avaient pas seulement devant eux la tâche difficile que représente toute innovalion. Ils avaient à lutter contre des idées fausses et des préjugés universellement répandus en matière de troubles de l'esprit. Et de plus, toutes les prévisions se sont trouvées insuffisantes, et ont dû être modifiées par les conditions nouvelles de la guerre.
Le préjugé, l'erreur commune, c'est que le monde se divise en sains d'esprit et en aliénés, en fous et non-fous — que troubles mentaux ou psychiques, cela signifie folie, hors quelques cas exceptionnels. D'où cette impression — à laquelle les médecins eux-mêmes n'échappent pas toujours — que les sujets atteints de troubles mentaux sont un rebut pour la société, une tare pénible qu'il faut au plus tôt dissimuler, et dont l'armée, en tous cas, doit se défaire sans rémission et sans délai.
Ainsi, les premiers temps de la guerre, des hommes arrivaient dans mon service, couverts de la boue et de la poussière du champ de bataille, en plein état de stupeur commotionnelle — avec des billets d'hôpital annotés : fou, aliéné, « dingo » ou encore : simulateur. Les temps ont changé ; l'évidence des faits, l'intelligente activité de quelques médecins et l'initiative du Service de Santé ont fait l'éducation de ceux qui, à tous les relais de la chaîne des évacuations, en assurent le service.
Mais il est facile de se rendre compte que l'opinion publique et même que l'opinion médicale ne sont pas encore renseignées. La division de tout à l'heure en fous, et non-fous, peut encore s'exprimer sous la forme suivante, qui a un fondement scientifique : dans la vie normale, beaucoup de troubles mentaux dépendent d'une prédisposition originelle. Or plus nous allons, et plus nous constatons dans cette guerre que la prédisposition perd de sa valeur, et que les circonstances occasionnelles apparaissent au contraire comme le véritable facteur du trouble mental. L'un des médecins militaires qui connaissent le mieux la psychiatrie, le médecin principal de 2' classe Ghavigny, l'indiquait très justement dans un article du Paris Médicalen octobre 1915. Depuis le temps a encore marché dans le même sens.
Si Ion veut bien y songer, l'intérêt de cette constatation apparaît aisément. D'une part, suivant la doctrine de Régis, nous assistons à l'éclosion et à l'évolution d'un nombre considérable de psychoses aiguës, curables, et par conséquent les évacuations pour troubles mentaux ne représentent pas une usure correspon-
dante des effectifs. D'autre pai't, cette notioa de psychose aiguë, curable, avec tout ce qu'elle entraîne de troubles soraatiques et physiques, impose la nécessité d'un traitement médical dans des services convenablement installés et outillés. Enfin, l'étude des conditions dans lesquelles apparaissent ces psychoses aiguës, des conditions aussi qui les rendent parfois chroniques, aboutit à des conclusions d'étiologie, de pathogénie et de thérapeutique dont la portée dépasse de beaucoup la guerre actuelle.
Au début la question se posait de savoir s'il y avait, ou non, des psychoses de guerre. Quelques travaux — et parmi les plus suggestifs dans leur relief, ceux de Georges Dumas dans la Revue de Paris — ont montré alors que si la guerre ne faisait très souvent que donner un caractère particulier à certains délires, les colorer, si d'autre fois elle révélait seulement des psychoses latentes, il y avait d'autres cas, et nombreux, où elle était responsable sans mélange. Le débat a pris depuis une autre forme. On a dit : la guerre a bien créé des troubles mentaux, mais aucun qui ne nous fût connu, elle ne nous a rien appris de nouveau.
Je ne suis pas du tout de cet avis. Au risque de paraître avouer une ignorance extrême au début de la campagne, je dois dire que mes notions psychiatriques se sont, non seulement complétées, mais modifiées, et que presque chaque jour me paraît apporter sa part de faits utiles, différents de ce qui était connu. Assurément nous ne voyons que des symptômes déjà décrits, nous vivons au milieu de formes mentales qui nous sont familières, mais, ce qui diffère 30uvent du temps de paix, c'est leur origine et leur évolution. Jamais encore nous n'avons pu étudier par un aussi grand nombre d'exemples l'état intermédiaire entre la raison et la folie, la zone immense et aux limites incertaines dans laquelle le fonctionnement cérébral est troublé, sans que l'avenir soit irrémédiablement compromis.
Les raisons de ces troubles, leur mécanisme quand nous pouvons le supposer, les circonstances qui peuvent les modifier, voilà qui fait de ces psychoses de guerre quelque chose d'à part, d'instructif et de nouveau. Et ceci n'est pas seulement théorique. On en verra plus loin la preuve.
Qui pourrait s'étonner de ce que cette guerre nous apprend en pathologie de l'esprit? Ne serait-on pas plutôt tenté de croire que tout doit être différent, dans des conjonctures où es forces physiques et morales des hommes sont soumises à de telles
épreuves ? Le but pratique de ce livre ne nous permet pas d'entrer dans l'étude détaillée des conditions étiologiques propres à la guerre. Elles apparaissent à Tévidence dans les souvenirs de chacun ou les récits de ceux qui ont vécu ces heures-là. Depuis le jour de la mobilisation, causes morales et causes physiques se sont mêlées, comme toujours dans la vie.
Ensemble et du même coup, c'est le départ subit, le saut dans l'inconnu, la séparation d'avec les êtres chers, l'incertitude affreuse de ce que sera pour eux le lendemain, la grande flamme de patriotisme qui soulève, mais qui augmente encore la tension exaspérée des nerfs — et c'est aussi le bruit, l'entassement dans les wagons bondés, l'interminable voyage, la courbature, la chaleur et la soif, les nuits écourtées, couché sur la terre, les alertes incessantes, l'habitude de l'insomnie. Puis la fatigue pesante des marches et l'attente anxieuse des événements ; puis les émotions violentes et le fracas de la bataille, puis les secousses et les commotions, les petites maladies qui épuisent, comme la banale crise d'entérite, les blessures, la souffrance, l'anémie — le trajet du retour. Et je néglige la retraite de ce mois d'août 1914, avec le combat le jour et la marche forcée pendant la nuit, et les efforts invraisemblables qu'ont entraîné, pour les chefs et pour les hommes, les grandes batailles de cette époque.
A mesure que le temps a passé, les conditions de la lutte ont pesé plus lourd sur les combattants. Au point de vue moral, l'élévation des pertes, la généralisation et la continuité du danger, la nécessité de la vie perpétuelle aux aguets, la durée surtout ; au point de vue physique, l'installation incommode et humide, le froid, l'inaction, le régime alimentaire trop carné, l'alcoolisation lente et si difficilement évitable. Toutes ces conditions, et bien d'autres du même ordre, sont communes à tous les combattants; elles sont, sans conteste, de nature à dépî'imer à la longue les caractères les mieux trempés ; elles préparent les défaillances. Et pourtant, cette somme énorme d'émotions et de souffrances n'a pas produit, parmi les troupes, le déchet qu'on aurait pu attendre. De telles causes agissent surtout sur les prédisposés, les autres finissent par s'y habituer. Mais il y a, par contre, d'autres circonstances dont l'action est décisive.
Les grandes commotions par éclatement en sont le type. On verra plus loin comment leur influence s'explique, la part réciproque, souvent combinée, de l'émotion et de la commotion. Certaines émotions violentes font de même, et aussi les infec-
lions et intoxications, certaines blessures, soit par leur localisation, soit par leur retentissement sur l'état général.
Et puis, c'est une triste nécessité, il y a une grande inégalité dans la manière dont les charges physiques et morales de la guerre sont réparties, même parmi les troupes du front. Pour beaucoup de gens, danger à part, la vie de l'avant a été plus hygiénique, plus reposante pour l'esprit et les nerfs que celle qu'ils menaient au temps de paix. A côté d'eux il y a des hommes qui ont été voués dès le début à des besognes épuisantes et ingrates, ou à des secteurs épouvantables, ou qui ont connu, outre le soleil des Dardanelles et la neige des montagnes balkaniques, outre le ravitaillement précaire et l'épuisement physique, celte nostalgie de la patrie lointaine qui est la grande souffrance de l'Armée d'Orient.
Ainsi, les causes de déchéance intellectuelle, temporaire ou durable, sont individuelles, leurs combinaisons et leur durée, essentiellement variables, excluent toute classification étiologique. Il n'y a même pas une pathologie mentale du front, et une de l'arrière, au sens strict des mots ; car on verra des troubles confusionnels, conséquences directes des batailles, éclater quelque temps après l'évacuation, en pleine zone de l'intérieur et inversement, au front, des troubles survenir par des causes qui agissent aussi bien en temps de paix.
Ce qu'il faut remarquer plutôt, avant de conclure, c'est qu'un facteur commun pèse sur la destinée mentale d'un grand nombre de nos sujets. L'alcool joue dans celte guerre un rôle analogue à celui du paludisme dans la pathologie de certains pays. En dehors de ses manifestations avérées, on le retrouve, quand on le cherche, facteur initial et parfois lointain, comme chez tant de déséquilibrés et de détraqués qui ne sont que des hérédo-alcooliques, ou bien cause occasionnelle et déterminante des accidents chez un homme qui sans alcool eût résisté. Il domine nettement la pathologie de l'intérieur, il influence celle du front Si des mesures n'avaient pas été prises, malheureusement très insuffisantes, on eût abouti à des désastres. Tel qu'il subsiste, c'est encore un lourd tribut journellement prélevé sur les effectifs. C'est aussi une cause d'inquiétude pour l'avenir.
Les chiffres de mes services, répaitis sur trois années et portant sur un total de 6.000 malades environ, accusentl'alcool d'être la cause unique ou absolument primordiale des troubles dans plus d'un tiers des cas. En tenant compte de ceux pour lesquels il n'a
qu'une valeur d'appoint, on peut estimer que plus de la moitié, peut-être à certains moments près des deux tiers de nos sujets ont été inftuencés par l'alcool.
L'importance de ce facteur, dont l'action n'est pas toujours continue, contribue à faire comprendre que nous ayons si souvent devant nous des troubles passagers, curables, et aussi que les intermédiaires entre la santé et la maladie mentale soient en nombre infini. Ici l'alcool agit comme ailleurs; excitant occasionnel — indispensable même dans certains cas — c'est un débilitant général de l'organisme vis-à-vis des causes nocives.
Au reste l'exemple de l'alcool n'est pas unique. Pour donner à ces troubles de l'esprit leur vraie valeur, il faut les considérer à la lumière de la biologie générale. Dans la mesure où ils n'éprouvent pas trop l'être vivant et pensant, ils peuvent se renouveler sans préjudice grave pour l'individu, qui s'y accoutume et s'habitue à réagir. Ainsi dans l'ordre moral comme dans l'ordre physique, qu'il s'agisse du danjirer ou de la fatigue, de l'insomnie comme de l'ébranlement matériel des commotions, de même que chez l'animal on peut produire artificiellement l'accoutumance à la commotion médullaire par choc direct, comme je l'ai indiqué en 1900.
Mais si l'ébranlement, le traumatisme, la maladie, ou simplement le choc émotionnel, a trop profondément atteint les centres nerveux, ce n'est plus l'accoutumance qui se manifeste, c'est l'inverse. La sensibilité exagérée aux mêmes causes nocives, Yanapinjlaxie, est un phénomène biologique et psychologique. Qui ne sait combien de blessés graves, combien de commotionnés qui avaient eu un moral remarquable avant leur évacuation, se sont montrés inutilisables après leur retour au front? La même remarque est à faire pour les états dépressifs, pour lesquels la nutrition générale, la circulation, l'énergie morale entremêlent d'une manière si curieuse leur action.
Des états aussi complexes ne se tranchent pas par un diagnostic sommaire ou des décisions uniformes. La gravité de l'heure, la nécessité de maintenir à leur maximum de nombre et de valeur les effectifs de l'avant, d'utiliser jusqu'au bout les ressources en hommes de l'intérieur, rend délicate la tâche du chef de centre neuro-psychiatrique. Aussi trouvera-t-on plus loin des développements suffisants pour l'utilisation de ces malades. Dès à présent, on se rend compte que le problème n'est plus de
reconnaître et d'éliminer un nombre plus ou moins grand de sujets plus ou moins tarés mentalement. Nous allons voir défiler maintenant des victimes de la guerre, des blessés du cerveau, des hommes surmenés et las, dont la psychologie demanderait, pour la décrire, la plume d'un artiste plus que celle d'un médecin, car ils ont continué, pour la plupart, à penser, à souffrir, à rêver, suivant les modes normaux de la nature humaine.