CHAPITRE I
DES TROUBLES MENTAUX COLORÉS PAR LA GUERRE OU INDIRECTEMENT PRO- VOQUÉS PAR ELLE.
La guerre peut exercer des influences très diverses sur les différentes variétés de troubles mentaux. Tantôt elle les colore simplement, en donnant la matière de ses thèmes délirants à un malade qui, suivant toute apparence, aurait déliré sans elle et qui délirait quelquefois avant l'ouverture des hostilités. Tantôt elle agit d'une façon plus profonde, encore qu'indirecte, en provoquant des accès passagers d'excitation ou de dépression, de mélancolie, de neurasthénie, par les fatigues, les surmenages physiques et moraux, les changements d'hygiène, d'habitudes, de milieu et les préoccupations de toute nature qu'elle entraîne. D'autres fois enfin, la guerre agit directement sur les systèmes nerveux par l'horreur que soulèvent certaines scènes de bataille comme par les émotions ou les commotions des bombardements, et cette action directe est, de beaucoup, la plus intéressante de toutes. On observe alors des accès de confusion mentale, accompagnés ou non d'hallucinations et de délire et l'on observe aussi des accidents hystériques comme les
mutismes, les paralysies, les surdités, les cécités, les anesthésies de la sensibilité générale, etc. etc. Cela fait, pour la guerre, au moins trois façons d'influencer les cerveaux malades, prédisposés ou fragiles. Encore est-il bon de remarquer qu'à chacune de ces influences ne correspondent pas nécessairement des groupes différents de troubles mentaux et que des affections mentales de même nature peuvent tantôt être provoquées par la guerre, tantôt s'y colorer seulement. Si l'on veut bien tenir compte, d'autre part, que ces diverses influences peuvent se mêler ; si l'on ajoute qu'à côté des malades véritables, il y a des demi-malades qui s'exagèrent très sincèrement les troubles de leur sensibilité ou de leur volonté, des malades qui prolongent leurs accidents par passivité ou par intérêt, et même parfois des sujets qui simulent délibérément la surdité, la cécité, la douleur, la paralysie et l'aliénstioD mentale, on se fera une idée de la variété des casque la guerre peut, en quelques mois, faire passer sous les yeux d'un psychiatre.
Essayons de nous y retrouver en commençant par les cas de coloration.
Je dirai en terminant ce qui a été fait dans la N e et la X e armée pour traiter et guérir.
Au cours des dix derniers mois de l'année 1915 (1), les services psychiatriques de la N e armée ont reçu
(1) Je me réfère pour les pourcentages à ma statistique de 1915 par ce que j'ai passé cette année presque tout entière dans la même armée.
TROUBLES COLORÉS OU PROVOQUÉS PAR LA GUERRE
i 188 malades atteints d'affections mentales diverses, soit une moyenne de 1 18,8 par mois : 75 en mars, 101 en avril, 134 en mai, 165 en juin, 1^7 en juillet, 123 en août, «04 en septembre, 114 en octobre, 100 en novembre, 115 en décembre.
Cette progression et cette décroissance s'observent en temps de paix et on les attribue d'ordinaire à l'influence de l'été, mais il faut tenir compte ici de tant de causes intercurrentes dont le nombre augmente avec la belle saison, depuis le surmenage des marches jusqu'aux émotions des batailles, qu'il esta peu près impossible de sa voir ce qui revient à l'influence de l'été.
Sur ces 1 188 malades, on en comptait seulement 43 atteints de paralysie générale.
Tout le monde connaît, au moins de nom, cette maladie qui se caractérise cliniquement par des symptômes progressifs d'affaiblissement mental et de paralysie, anatomiquement par des lésions diffuses de tous les éléments de l'écorce cérébrale et qui a pour condition nécessaire, mais non suffisante, la syphilis.
La proportion des paralytiques généraux, par rapport aux autres malades, est très au-dessous de la moyenne, puisqu'elle est de 3,50 0/0 alors que la proportion généralement observée dans les asiles est de 15 0/0. Sans doute faut-il tenir compte de ce fait, signalé tout à l'heure, que la guerre, en produisant directement ou indirectement des troubles mentaux, modifie les proportions observées en temps de paix, et de cet autre aussi que l'on a reçu et traité, dans les services psychiatriques de la N° armée, beaucoup de malades qui, tout en présentant des troubles mentaux ou nerveux, ne relevaient pas de l'asile. Toutefois, en dépit de ces deux raisons, le chiffre de 43 paraît faible si l'on songe que la paralysie générale s'observe
TROUBLES MENTAUX ET NERVEUX DE GUERRE surtout entre trente-cinq et quarante-cinq ans, et l'on ne risque rien, semble-t-il, à formuler au moin» cette conclusion négative que les fatigues, les émotions et les surmenages divers de la guerre sont sans influence sur Péclosion de cette affection.
La plupart des auteurs allemands qui ont étudié la paralysie générale chez les combattants ont trouvé comme moi, et sans doute pour la même raison, une proportion très faible de paralytiques généraux par rapport aux autres malades atteints de troubles neuro-psychiques (M. Bonhôffer(i) 6 o/o,M. Meyer (a) 3,5 0/0, M. Hahn (3) 3 0/0) et ils ne signalent aucune particularité clinique qui leur ait paru différencier la paralysie générale du temps de guerre de la paralysie générale du temps de paix. M. Bonhôffer estime, contrairement aux conclusions tirées par M. Stieda de ses observations sur la guerre russo-japonaise, que la guerre ne raccourcit pas le temps d'incubation de la paralysie générale et qu'elle n'exerce aucune influence accélératrice sur le cours de cette affection. Il tient pour vraisemblable que le nombre de paralytiques généraux n'augmente pas en campagne et reste toujours, par rapport à la population, dans la même proportion qu'en temps de paix. M. Westphal (4) a vu, il est
(l) Psychiatrie und Krieg. Deutsche med. Wocheitschr., 1914,00)9, Psychiatrischeszuni Kriege. Monatschr.f. Neur. und Psych. ,36, H, 6, 1914.
(1) Psychosen und Neurosen in der Armée wâhrend desKrlege» Deutsche med. Wochcnschr., 1914, n° 51.
Der Einfltiss des Krieges, insbesondere des KriegsausbruehS auf schon betsehende Psychosen. Arc/:./. Psych. und Ntrven- Jieilk., 5s, H. 3, 1915.
(3) Kriegspsychosen. Winch, med. Wochcnschr. ^15, n° 8.
(4) Westphall. Uber nervôse und psychische Erkrankungen im Felde. Med.Klin., 1915, n° 14-15.
TROUBLES COLORÉS OU PROVOQUÉS PAR LA GUERRE
vrai, plusieurs cas où les symptômes paralytiques ont apparu, en campagne, chez des sujets qui n'avaient présenté jusque-là aucune espèce de signes physiques ni mentaux et il conclut à la sommation des influences épuisantes de la guerre; mais tous les aliénistes ont pu faire en temps de paix des observations analogues sur l'apparition plus ou moins rapide de«s premiers symptômes paralytiques et l'influence des fatigues physiques de la guerre sur l'éclosion de la maladie reste ici une pure hypothèse. M. Ritterhaus (i) a vu, à l'hôpital, des formes précoces de paralysie générale comme on en voit, dit-il, très rarement en temps de paix ; à côté des signes de neurasthénie, il a noté, au premier plan, des symptômes somatiques très nets qui contrastaient avec l'intégrité des fonctions psychiques supérieures et cette prédominance des symptômes somatiques le fait penser à une influence possible des fatigues de la guerre, maisiM. Ritterhaus a pu tomber sur une série de cas exceptionnels et l'hypothèse qu'il invoque, à titre d'explication, est toute gratuite. En fait, on peut conclure des statistiques allemandes, comme de la mienne, qu'il n'y a, vraisemblablement, aucun rapport d'étiologie occasionnelle entre la guerre et la paralysie générale.
En revanche, lorsque les paralytiques généraux délirent, ce qui est fréquent, et surtout quand ils font de l'excitation, de la satisfaction, de l'optimisme, de la philanthropie etde la mégalomanie, ils empruntent volontiers aux événements extérieurs les éléments de leur délire qui se trouve ainsi, dans l'espèce, alimenté sinon déterminé par la guerre.
(i) Kriegsbeschâdigung des Zentralnervensystems. yiiïnck-Med. Wocktnschr., 1915, n» 36.
Tel me raconte qu'il a nettoyé une tranchée ennemie avec deux mitrailleuses qu'il avait portées sur ses épaules pendant plusieurs kilomètres ; tel autre m'aborde, l'air souriant, et me dit en bredouillant car il a des troubles caractéristiques de la parole : « Le président de la République n'est rien à côté de moi ; je suis général de division volontaire. > Va autre écrit à sa femme :
« Chère épouse,
« J'ai une grande nouvelle à vous apprendre: c'est moi qui ai terminé la guerre; je me suis nommé général commandant de la deuxième section et j'en suis tort aise ; je suis aussi devenu milliardaire voilà six jours, cinq, six, sept, huit, neuf et dix fois. Nous allons aller habiter près de Paris ; je suis à la prison (le cabanon) depuis quatre jours mais à tort; j'ai fait mettre le commandant à ma place ainsi que le capitaine ; je t'embrasse bien fort ainsi que ta petite fille, ton frère, ta mère, ton père, ton oncle, ta tante, ta cousine. »
Quelques jours plus tard, il écrit à Guillaume II : « Sire, seriez-vous assez aimable de nous remettre l'Alsace et la Lorraine, les milliards de 70 et de faire remettre le tout en l'état comme c'était ; de supprimer toute séparation avec les vôtres et de nous donner le droit de parcourir votre pays et vos colonies. Dans l'espoir d'une bonne réponse, recevez, sire Guillaume, mes meilleurs sentiments.
« R..., boulanger à X... > On pourrait sans difficulté, et aussi sans grand
TROUBLES COLORÉS OU PROVOQUÉS PAR LA GUERRE
avantage, citer bien d'autres lettres de paralytiques généraux, toutes empreintes du même optimisme, de la même mégalomanie démentielle et de la même excitation ; il est plus intéressant de constater que ces malades, qu'on nous amène souvent très diminués et très affaiblis dans leur intelligence, ont, la plupart du temps, fait leur service jusqu'au dernier moment. Quand ils sont simples soldats, il n'y a que demi-mal, mais on se demande comment le lieutenant Vernier (i), l'homme aux deux mitrailleuses, à pu commander ses soldats quarante-huit heures avant de nous arriver et par quel heureux hasard il s'est abstenu de leur donner l'ordre absurde et héroïque qui les aurait fait hacher. La même question se posait quelques jours plus tard pour le capitaine Bourniol. et elle se pose en tout temps, quoique moins angoissante, pourbeaucoup de civils, magistrats, médecins, professeurs qui rendent la justice, donnent des consultations et font leur cours jusqu'à l'accident ridicule ou tragique qui décide leur famille ou oblige la police à les interner. Apparemment, il faut ici faire la part de l'automatisme du métier qui supplée tant bien que mal à l'intelligence et peut en donner l'illusion, alors que la démence, c'est-à-dire la ruine mentale, a déjà atteint toutes les fonctions supérieures.
Les psychoses raisonnantes, si bien étudiées par Sérieux et Capgras(2), sont des psychoses constitution-
(1) Il est à peine besoin de dire que tous les noms de malades sont de mon invention.
(2) La Folie raisonnante (Paris, F. Alcan, 1909).
TROUBLES MENTAUX ET NERVEUX DE GUERRE nelles, dues à l'épanouissement d'un germe morbide dont l'existence se manifeste, dès la jeunesse ou l'enfance, par un gauchissement du caractère, un mélange d'orgueil et de méfiance qui porte déjà le futur aliéné à raisonner à côté et à se croire le centre des chose». Le germe se développe d'une façon systématique à la suite des malheurs, des chagrins, des difficultés de la vie ; mais ce développement est compatible avec l'intégrité de l'intelligence et le malade ne tombe dans la démence que sous l'influence de l'affaiblissement sénile. On distingue ea général, et avec raison, des psychoses raisonnantes ainsi définies les psychoses raisonnantes qui s'accompagnent d'hallucinations, de désagrégation mentale, de dédoublement de la personne et se terminent souvent par la démence. La prédisposition y est moins manifeste que dans les psychoses précédentes, mais les causes occasionnelles sont sensiblement les mêmes et, comme les deux affections usent, pour s'alimenter, des mêmes procédés de négation, d'interprétation et de déformation logiques des faits, je les réunis ici.
Nous n'avons eu, en dix mois, que 7 cas de psychoses raisonnantes non hallucinatoires et 10 cas de psychoses raisonnantes hallucinatoires. Il se peut que les soucis et les fatigues de la guerre aient contribué à développer quelques-unes de ces aflections.mais, pour beaucoup d'entre elles, cette influence est très difficile à établir et elle n'est passoutenable pour la plupart, manifestement antérieures aux hostilités. De plus, comme toutes ces affections n'ont pas été colorées par la guerre, je suis obligé, pour citer des exemples intéressants, de faire appel à mes souvenirs et à mes lectures, autant qu'à mon expérience actuelle.
On peut distinguer au moins trois cas :
= to =
TROUBLES COLORÉS OU PROVOQUÉS PAR LA GUERRE
Tantôt le sujet s'empare des événements militaires, les explique à sa manière, les fait entrer dans sondélire et les systématise.
C'est le cas d'une vieille connaissance de Sainte- Anne, Eulalie Hortense Jeunin, une grande interprétante non hallucinée, qui, ayant eu des démêlés nombreux avec plusieurs éditeurs au sujet d'un livre de philosophie fumeux et vide qu'elle a écrit, ne peut plus voir les événements de ce monde qu'à travers ses procès de librairie.
Toutes les guerres qui se sont produites depuis 1893, guerre des Américains contre les Espagnols, des Anglais contre les Boers, des Japonais contre les Russes, lui ont apparu comme des symboles dépourvus de toute réalité mais traduisant admirablement ses malheurs. La cause des vaincus, c'est la sienne ; dans les caractères de leur race elle démêle ses propres vertus et ses propres faiblesses, comme elle découvre chez les vainqueurs toute la bassesse d'âme et toutes les félonies de ses éditeurs. C'est sa querelle de librairie qui, sous des apparences diverses, se joue et se jouera éternellement sur les champs de bataille du monde. En dehors de cette querelle, toutes les guerres ne sont que fantômes et que rêves.
D'autres fois, le malade a orienté son délire de telle sorte que la guerre n'est pas compatible avec ses préoccupations habituelles et, dans l'impossibilité où il se trouve de l'interpréter d'une façon systématique, il n'hésite pas à en nier l'existence. On a signalé plusieurs cas de ces négations délirantes au cours de la guerre actuelle. Un des plus curieux a été conté, il y a plus de quarante ans, par Foville (1). C'est le
(1) Annales médico-psychologiques, janvier 187».
cas d'un capitaine de la garde impériale, atteint de délire de persécution avec hallucinations multiples, qui entra à Charenton peu de temps avant la guerre de 1870 et ne voulut jamais croire à la réalité de cette guerre. « M. Z..., écrit Foville, n'a pas cessé de se montrer rebelle aux vérités les plus évidentes, insensible aux plus douloureuses réalités. La succession des événements malheureux, l'investissement de Paris, la capitulation de Metz, par suite de laquelle son régiment et ses camarades demeurèrent prisonniers, les combats sous Paris dont il voyait les divers épisodes de ses propres yeux, le bombardement des forts qu'il entendait sans interruption, l'insurrection de Paris et ses suites déplorables, le second siège et la réorganisation d'une armée française, tout est resté pour lui comme non avenu. Chaque événement lui était raconté par plusieurs personnes différentes et jamais il n'a voulu en croire un seul mot. Jl n'a jamais cessé de soutenir que la France était en paix, l'empereur aux Tuileries, que les communications étaient libres et que c'était pour faire cause commune avec ses persécuteurs que l'on refusait d'envoyer ses lettres à ses parents ou de lui remettre leurs réponses ; que tout ce bruit fait autour de la maison par la canonnade était l'œuvre de quelques officiers de son régiment, ses ennemis déclarés, acharnés à le tourmenter et dont il citait les noms... Je lui donnais les journaux qui racontaient les grands événements qui se succédaient d'une manière si lamentable pour la France et son armée. Il les lisait devant moi sans la moindre émotion et me les rendait en disant que c'était une feuille imprimée par ses ennemis, uniquement pour le tromper. 11 m'est arrivé de lui remettre, le même jour, cinq ou six journaux différents, portant la même date,
TROUBLES COLORÉS OU PROVOQUÉS PAR LA GUERRE
relatant l'es mêmes faits ; il les a lus avec la même incrédulité, assurant bien que c'étaient de faux journaux, imprimés à sa seule intention par des persécuteurs tellement acharnés qu'ils ne reculaient devant aucun sacrifice d'argent. »
Nous devons au regretté Gilbert Ballet une observation analogue, avec cette différence clinique que l'interprétant Léon n'est pas halluciné, qu'il doute plus encore qu'il nie, et cette différence psychologique intéressante qu'il donne de curieuses raisons de ses doutes et de ses négations.
«Léon, dit Gilbert Ballet (i), a quarante-cinq ans. C'est un homme d'une intelligence moyenne, et qui n'est pas dépourvu de toute culture. Au commence ment de la guerre, il a été mobilisé dans un régiment d'artillerie. Lors des premières manœuvres auxquelles il a pris part, il a été amené à se demander si ces manœuvres étaient bien sérieuses et si la guerre était une réalité. Il a résolu la question par la négative, s'est enfui et a été prévenu de désertion. Une expertise médico-légale a très justement conclu à un non-lieu, et Léon, qui est dans mon service depuis plusieurs mois, a toujours des doutes sur la réalité de la guerre ; au fond, il est convaincu, malgré les preuves hélas innombrables qu'on lui donne, qu'elle n'existe pas. Ecoutons-le parler : « Ce qui me paraît bizarre dans « cette guerre, c'est la longueur. Jusqu'à présent, il « n'y a pas eu de manœuvre tout à fait sérieuse. La « nature des opérations porte plutôt au doute... Il y a « quelque chose qui se sent, mais qui ne peut pas « s'exprimer. Dans les communiqués des journaux, je « ne sens pas la guerre. Ce n'est pas la même chose
(r) Société de Neurologie. Séance du j juin 1915.
< quand on fait un dessin de chic ou d'après na- « ture ; c'est cette différence que je sens très bien. —
< D. Comment alors vous expliquez-vous que tout le « monde, tous les journaux parlent de la guerre ? — « R. Je dois me tromper, mais je ne sens pas qu'il y «ait la guerre. Je lis M. Thiers, le Consulat et
< l'Empire. Ça se sent; tandis que la guerre présente,
< je ne la sens pas. Je n'ai pas jusqu'à présent de fait « qui m'ait convaincu. Dans les communiqués je ne « sens aucune fièvre, aucune bataille sérieuse de « livrée. Ce qui pourrait me convaincre, c est si l'on « me menait à une batterie et que je la visse démontée « par un obus. — D. Seriez- vous convaincu si on vous « montrait une salle de blessés ? — R. J'ai vu, au « Cherche-Midi, des prisonniers allemands ; j'ai pensé « que c'était une plaisanterie. J'ai cru que tout cela se « faisait pour des scènes cinématographiques. — D. « Si vous étiez obligé de parier que la guerre a « lieu ou non, comment parieriez-vous? — R. Je « m'abstiendrais : si j'étais tout à fait obligé de parier, « je parierais contre la guerre. »
« Récemment, la femme de Léon, dont il est séparé à l'amiable, a perdu, à la guerre, un fils qu'elle avait d'un premier mariage. Un ami lui a apporté la nouvelle de ce deuil. 11 pense qu'on a trompé son ami. « « Ma femme, dit-il, avait une bonne occasion de me « prouver la réalité de la guerre, en venant elle-même « m'annoncer la mort de son fils. Pourquoi ne l'a-t- « elle pas fait ? »
On le voit, Léon éprouve à l'égard de' la guerre un sentiment d'irréalité très fréquent chez lei douteurs et qui s'explique assez bien ici par le secret qui a été gardé, dès le premier jour et depuis, sur le détail des opérations, les forces engagées, etc.. Bien des gens = 14 =
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ont dû éprouver, par instant, les mêmes impressions que Léon, mais ils les ont en même temps rectifiées. Léon, qui est un interprétant, systématise ce qu'il éprouve, au lieu de le corriger, et il arrive ainsi à se persuader qu'on a voulu le duper et se moquer de lui, en le faisant croire à une guerre qui n'est pas.
D'autres fois enfin, le malade, plein de son sujet, évolue à travers les événements militaires sans les systématiser, sans les nier, sans y prendre garde autrement que pour les utiliser, et manifestement préoccupé de tout autre chose.
C'est le cas du canonnier Augustin, un interprétant de la N e armée, qui se démène, depuis plusieurs années, dans un délire assez mal bâti où il défend par sa parole et ses écrits les députés et les sénateurs républicains de son département «contre les attaques, injures et caricatures ignobles dont ils sont l'objet de la part de leurs adversaires de droite ». Entré à l'hôpital pour un phlegmon, il y partage aussitôt le, infirmières en deux camps, celles de droite et celles de gauche, et il s'imagine, à quelques jours d'intervalle, que deux infirmières de gauche sont follement éprises de lui.
Déjà, à la campagne, avant la mobilisation, il a cru comprendre que l'institutrice de son village (une fdmme de gauche) lui faisait des avances, et il l'a poursuivie de ses assiduités ; mais il l'a oubliée dès qu'il a vu, à l'hôpital, l'infirmière-major se livrer, en sa présence, à toute une mimique dénotant aine passion aussi profonde qu'honnête, mimique des yeux, des sourcils et des lèvres. Il se souviendra toujours du geite charmant par lequel elle faisait semblant de se mettre une bague au doigt, toutes les fois qu'elle passait près de son lit.
Le canonnier Augustin n'a pas résisté, et il a commencé par aimer cette femme dans son cœur, jusqu'au jour où il s'est aperçu, à des indices également certains, que M lle H..., une autre infirmière de gauche, avait également jeté son dévolu sur lui. Il n'a pu s'empêcher de répondre à cette nouvelle flamme; il a rompu avec l'infirmière-major, qui ne s'est doutée ni de la passion ni de la rupture, et il s'est mis en frais d'affection pour M lle H..., mais avec des manifestations plus effectives.
Renvoyé à sa batterie après sa guérison, il se présente si souvent à l'hôpital que le médecin est obligé de lui en faire interdire l'entrée. Alors il écrit au général commandant la place une lettre où il lui demande protection :
« Mon général,
«Vous savez sans doute que mon intention après la guerre est de m'unir avec cette chère et dévouée demoiselle X..., de l'hôpital temporaire n° 4... »
A cela près qu'il change souvent d'amour, et par conséquent d'idée fixe, le canonnier Augustin est un type assez net d'amoureux raisonnant et persécuteur. Il suit son penchant, à la guerre comme au village, il l'alimente, sans hallucinations, par une déformation continue des faits les plus insignifiants et il est très sincèrement persuadé que le général gouverneur de la place forte de Verdun n'a rien de plus pressant à faire qu'à s'occuper de ses amours.
C'est dans la catégorie des folies raisonnantes que je placerai les jalousies survenues au cours de la campagne chez les jaloux constitutionnels, avec ce caractère particulier, et certain cette fois, que l'accès actuel a été non seulement coloré par la guerre mais créé
TROUBLES COLORÉS OU PROVOQUÉS PAR LA GUERRE
par l'ennui, la solitude et surtout la séparation prolongée et forcée.
L'un des jaloux, le caporal Roze qui déjà, dans la vie civile, a eu deux crises de jalousie, en a eu une troisième après six mois de fatigues et d'isolement dans la tranchée; il croit remarquer, dans les lettres de sa femme, du refroidissement ; il trouve qu'elle lui parle trop ou trop peu de tel voisin qu'il a autrefois soupçonné de lui faire la cour ; une nuit, il se décide à lui écrire une lettre de reproches qu'il remet à son sergent; le lendemain, comme il n'ignore pas que les lettres peuvent être ouvertes par ordre de l'autorité militaire, il s'imagine que le sergent a lu la sienne, qu'il en a parlé, que tout le monde, dans la compagnie, est au courant de ses inquiétudes et de ses infortunes, que les paroles les plus insignifiantes de ses camarades sont pleines d'allusions et de sousentendus ; en quelques semaines, il bâtit un système délirant dont sa jalousie forme le centre et il nous arrive dans un état d'excitation d'autant plus grand qu'il n'a pu obtenir les sept jours de permission qui lui auraient permis d'aller contrôler sur place la justesse de ses soupçons.
Un autre jaloux, qui est dans les tranchées depuis huit mois, estarrivé, par des interprétations analogues, à la conclusion que sa femme est enceinte de trois mois. Dur de lignes, âpre de parole, irritable et susceptible, il m'explique froidement qu'il a demandé et obtenu la permission à laquelle il avait droit ; qu'il est allé dans le petit village de Bourgogne où il exerce la profession de maréchal, qu'il a constaté son infortune à quelques signes certains « parce qu'il connaît la médecine », et que sa femme sait maintenant ce qu'elle doit faire pour ne pas le déshonorer.
G. Dumas. — a
Les débiles sont assez largement représentés dans notre statisique. De mars à décembre, nous en avons compté 185. Sur ce nombre, nous avons dû en renvoyer 1 10 à l'intérieur comme impropres au service de l'avant et en interner dans les asiles 55 qui présentaient des accidents délirants.
Parmi les premiers, beaucoup ont pu être employé* à des services faciles ; mais quelques-uns aussi ont dû être réformés qui n'étaient propres à rien. J'en ai vu un qui ne savait pas s'il était en France ou en Allemagne, contre qui il se battait, quels étaient nos alliés ; un autre ignorait que nous étions en guerre et, dans l'hôpital où il était en observation, on n'a pas pu l'utiliser, même pour d'humbles travaux. Les conseils de revision qui avaient exempté autrefois ces débiles de tout service militaire, avaient sagement jugé. Ils étaient incapables de servir parce qu'avec des muscles et de la force il faut aux soldats d'aujourd'hui, qui ne se battent plus que rarement en masse compacte, beaucoup d'intelligence et d'initiative personnelle.
Parmi les débiles qui déliraient et qui ont été internés, il se peut que plusieurs aient dû leur accès aux fatigues et au surmenage de la guerre et la plupart, sinon tous, lui doivent le' thème de leur délire. C'est ainsi qu'en dix mois, dans la N e armée, nous avons connu des mystiques prieurs de la Vierge, de« messies inspirés de Dieu et annonciateurs de la victoire, des visionnaires chers à Jeanne d'Arc et encouragés par la sainte à recommencer son épopée, des spirites protecteurs de nos armes et renseignés sur == 18 =
TROUBLES COLORÉS OU PROVOQUÉS PARLA GUERRE
les projets de l'ennemi par des esprits francophiles, etc., etc.
Le soldat de 2 e classe Salloz a toujours été en excellents termes avec Jeanne d'Arc depuis qu'il est sorti de l'orphelinat religieux de X... La sainte, qui le protégeait dans sa modeste profession de vendeur de journaux, lui apparaît en rêve depuis la guerre et le renseigne sur l'avenir.
Il écrit au généralissime :
* Mon général,
« Je ne suis pas fou ; c'est par la voix de Dieu que je parle. Jeanne d'Arc, que j'ai vue en rêve, me dit d'aller vous trouver ; grâce à elle, j'ai su, trois mois avant la guerre, tout ce qui devait se passer..., etc. ».
L'infirmier Varin, débile, mystique, mégalomane, spirite et vraisemblalement dément précoce, se croit capable de communiquer avec l'eau-delà par un fluide dont il a le secret. A plusieurs reprises, il entretient le médecin de son ambulance des services qu'il pourrait rendre à Tétat-major en lui indiquant les points faibles de l'ennemi, et les lieux où s'opèrent des concentrations de troupes. Quand je l'examine, il me raconte qu'il a des dons merveilleux d'intelligence et de voyance. Aux Eparges, il a vu des oies sauvages passer dans le ciel ; elles se sont mises à crier au-dessus de lui et ces cris étaient pleins de sens ; ils voulaient dire : « Vous êtes protégés ». Une autre fois, il a vu le Fils de Dieu qui descendait de sa croix en glissant et qui lui faisait un sigre d'amitié- Quelques jours plus tard, comme il baissait la tête en entendant siffler un obus, il a vu la Vierge, de blanc vêtue, qui faisait un geste de protection. = 19 =
Tous les soirs, quand il est couché, il entend la voix de Dieu le Père avec qui il a de longues conversations. Il présente, par ailleurs, de l'affaiblissement intellectuel et de l'indifférence affective.
M. Bonhôffer n'a pas parlé des débiles dans sa statistique ; apparemment, il range les cas de débilité parmi les cas de constitution psychopathique où il peut mettre un peu de tout et qui représentent d'après lui le 54 0/0 des affections mentales et nerveuse? de guerre.
MM. Hahn et Meyer ont trouvé, par contre, l'un 8 0/0 et l'autre 7 0/0 de débiles, et cette proportion paraît, à première vue, beaucoup plus faible que la nôtre qui est de 15 0/0, mais il faut considérer que MM. Hahn et Meyer font figurer dans leurs statistiques les épileptiques qui ne figurent pas dans la nôtre, ce qui diminue leur pourcentage, et que cette statistique, comme celle de M. Bonhôffer, n'a porté que sur les derniers mois de 19 14 et les premiers mois de 1915, tandis que la nôtre porte sur toute l'année 1915 pendant laquelle nous avons incorporé beaucoup d'hommes, primitivement refusés pour des raisons diverses, par les conseils de revision.
D'autre part, M. Cimbal (1) a fait, dans le centre neurologique du IX e corps, des constatations très différentes de celles de M. Bonhôffer, de M. Hahn et de M. Meyer, puisqu'il parle d'un nombre « naturellement très élevé » de petits débiles.
L'auteur explique cette proportion en disant que,
(1) Cim»al, Psyc/wsen und Psfchoneurostn in 9. Armttkorps scit dcr Mobilmachung. Vortr. im àrtfl. Verein in Hamburg, am 33. Il, 1915.
TROUBLES COLORÉS OV PROVOQUÉS PAR LA GUERRE
dans l'armée allemande, on évacue comme faibles d'esprit des soldats qui seraient très au-dessus de la moyenne dans les armées ennemies. Ainsi présenté, le fait apparaît bien comme général, et l'explication de M. Cimbal est si réjouissante que je n'ai pas voulu en priver le lecteur.
Les alcooliques ont été très nombreux pendant le premier mois de guerre. C'est ainsi qu'au Val-de- Grâce, sur 131 malades présentant des troubles mentaux, on a eu, pendant le mois d'août 1914, 31 alcooliques, et, pendant le même mois, 38 alcocliques sur 65 aliénés dans les places fortes de Toul et de Verdun où l'on concentrait à cette époque les aliénés de notre région. Parmi ces 69 alcooliques, il y en avait 18 en état de delirium iremens parmi lesquels on a constaté 11 décès. C'étaient tous de vieux alcooliques, réservistes ou territoriaux, qui auraient eu mauvaise grâce à rendre la guerre responsable de leur vice ; mais ils avaient particulièrement bu pendant les journées de mobilisation, et la crise d'alcoolisme suraigu, où 11 d'entre eux ont succombé, tenait certainement à des libations récentes et répétées.
Après les premiers mois, leur nombre a considérablement décru, à tel point que, dans les deux places fortes de Toul et de Verdun, on n'en a pas reçu un seul pendant le mois de septembre 1914. Pour toute la N e armée, le nombre des alcooliques hospitalisés dans les centres neuro-psychiatriques a été de 20 en mars, de 8 en avril, de 18 en mai, de 25 en juin, de 23 en juillet, de 20 en août, de 12 en septembre, de io
TROUBLES MENTAUX ET NERVEUX DE GUE ME en octobre, de 10 en novembre, de 16 en décembre, soit de 162 en dix mois.
Ce sont là des chiffres très peu élevés qui témoignent, au moins pour la N" armée, de l'efficacité relative des mesures prises contre l'alcool ; encore est-il besoin d'ajouter que les 162 alcooliques ainsi hospitalisés avaient, pour la plupart, des habitudes éthyliques anciennes, que ce sont encore — presque tous — des réservistes et des territoriaux, et que, s'ils ont abusé du vin quand ils ont pu s'en procurer, chez les débitants ou ailleurs, en sus de la ration réglementaire, c'est que, depuis longtemps, ils étaient portés à des excès de ce genre. Leur nombre, si peu élevé qu'il soit, pourrait être encore diminué si l'on voulait, comme le demandent quelques médecins, prendre contre le vin les mêmes mesures qu'on a prises contre l'alcool et en interdire l'usage en dehors du demilitre ou des trois quarts de l'ordinaire ; mais il faut prendre garde qu'en prenant des mesures de ce genre, on atteindrait non seulement quelques alcooliques mais tous les soldats qui éprouvent un plaisir très légitime à vider quelques verres de « pinard » pendant les heures de repos.
Ce n'est pas trop, pour payer ce pla isir en dix mois, que 162 alcooliques, qui d'ailleurs ont repris presque tous leur service après une cure lactée et quelques bons conseils inutiles.
Au demeurant, et d'une façon générale, on peut dire que la guerre a entretenu et aggravé beaucoup plus d'alcoolismes anciens qu'elle n'en a créé de nouveaux; mais, en revanche, la plupart des délires alcooliques, comme les délires précédents, ont dû aux événements militaires une coloration très explicable.
TROUBLES COLORÉS OU PROVOQUÉS PAR LA GUERRE
En temps ordinaire, comme le remarque le regretté Régis, les rêves des alcooliques sont surtout des rêves d'action ayant trait aux choses de la profession, aux événements du moment, avec des péripéties dramatiques inventées par l'imagination du rêveur. Il en est de même du délire alcoolique, véritable rêve prolongé qui se déroule pendant le jour en faisant suite aux rêves de la nuit. « Ce sont, dit Régis (i), les mêmes épisodes poignants, les mêmes aventures baroques ou sinistres, les mêmes scènes tumultueuses et mouvementées. Dans le délire alcoolique comme <lans le rêve, les hallucinations visuelles, qui revêtent d'ordinaire le caractère terrifiant et consistent surtout en visions d'animaux, de voleurs, d'assassins, de batailles, d'incendie et de mort, jouent un rôle capital et existent à l'exclusion à peu près complète de toute autre. »
Nos alcooliques délirants ont réalisé très exactement ce programme; mais comme beaucoup nous viennent des formations de l'arrière-front où ils exercent, en tant que territoriaux, des fonctions plus militaires que guerrières, un petit nombre seulement ont fait du délire de guerre proprement dit.
Villard, qui a des cauchemars la nuit, se réveille sans cesse en sursaut parce qu'il voit « les Boches » et il les voit encore, le jour, dans la grange où il est au repos pendant le temps du cantonnement ; un matin, après une nuit particulièrement troublée, il charge ses camarades à la baïonnette en les prenant pour des ennemis, puis il se cache sous son lit en ayant l'air de se tenir aux écoutes. 11 se rappelle quelques bribes de ce délire quand il en sort.
(l) Traité de Psychiatrie, 3» édition, p. 167.
= aj =
Un autre, qui croit voir des serpents à sonnettes, se débat contre eux dans ses draps, et il raconte que, dans la tranchée, il a vu des camarades qui tiraient sur lui. Il s'est sauvé en criant jusqu'au village voisin et, près de la pièce où il a dormi, il sait qu'il y avait une vingtaine de « Boches » qui voulaient « lui faire son affaire ». C'est alors, dit-il, qu'il s'est mis à trembler et depuis lors il tremble ; mais son tremblement, de nature toxique, a une tout autre origine que l'émotion qu'il invoque pour l'expliquer.
D'autres arrivent, persuadés qu'ils vont être fusillés, et s'agitent dans un délire d'angoisse, où les infirmiers les plus inoffensifs ont chance d'être pris pour des exécuteurs. Plus rarement le délire a été un délire d'agression.
La proportion des troubles mentaux d'origine alcoolique, par rapport aux autres psychoses, a été considérable chez les Allemands ; tandis que notre statistique (qui ne comprend pas les épileptiques), ne donne que 13 0/0, MM. Meyer(i)etHihn(2)donnent 21 0/0; (M. Bonhôffer {)) ne donne, il est vrai, que 10 0/0.) — D'autre part, comme ces sta if tiques ne distinguent pas assez entre la période de mobilisation et la période suivante, on ne peut pousser la comparaison avec la nôtre dans le détail. Je remarque seulement que M. Wittermann (4) ne tient pas les boissons alcooliques pour superflues, en campagne, dans la lutte contre le cafard, et que M. Rohde (5), qui dit avoir vu
(1) In loc. citato.
(a) In Joe. citato.
(3) In loco citato.
{4) Kriegspsychiatriscke Erfahrun/rtn ans der Front. Miinch. med. Wochenschr. 1915, n° 54. (5; In loco citato.
TROUBLES COLORÉS OU PROVOQUÉS PAR LA GUERRE
peu de méfaits causés par l'alcool, le considère comme un agent prophylactique des maladies rhumatismales.
Nous avons eu une proportion assez considérable d'affections dépressives du système nerveux. C'est ainsi que les accès depsychasthénie, de neurasthénie, de dépression, de mélancolie, ont été au nombre de 224; soit 10 en mars, 14 en avril, 22 en mai, 32 en juin, 20 en juillet, 31 en août, 26 en septembre, 24 en octobre, 32 en novembre et 23 en décembre.
Les affections de ce genre sont presque toujours liées à des prédispositions personnelles ou héréditaires et bien qu'on risque de se tromper souvent en leur attribuant telle ou telle cause extérieure, il en est beaucoup cependant où l'influence occasionnelle de la guerre n'est pas niable.
Elle ne l'est pas notamment en ce qui concerne les psychasthéniques douteurs et obsédés chez lesquels l'ouverture et le début des hostilités ont provoqué des accès bien caractérisés d'obsessions et de doutes. En général, les sujets de ce erenre sont des infirmes de l'action, capables de raisonner dans l'abstrait et dans la logique pure mais insuffisants dès qu'il s'agit d'aborder le réel et de le dominer avec une attention, une volonté et une affectivité adaptées aux circonstances présentes. Tant qu'ils peuvent éviter les occasions de surmenage physique et moral, tant que la vie ne leur offre pas de difficultés trop grandes à surmonter, ils sont capables d'une adaptation relative et se conduisent comme les autres hommes, à cela près que leur constitution se manifeste par des = 25 =
TROUBLES MENTAUX ET NERVEUX DE GUERRE obsessions fugitives; mais, qu'un événement im prévu provoque des préoccupations ou des fatigues épuisantes, ils font une crise aiguë de psychasthénie, avec son cortège accoutumé d'idées fixes, d'obsessions, d'agitations, d'angoisse et de doute.
Les obsédés constitutionnels, chez lesquels la guerre a provoqué des crises, sont en général des sujets auxquels elle apportait une responsabilité plus grande et par conséquent des gradés.
L'un d'eux, officier des plus distingués et des plus méritants, me disait:
« Je ne peux plus donner un ordre sans le retirer quelques instants après ; je pèse toutes les conséquences possibles et je prévois les pires ; le souci que j'ai de bien faire me paralyse, je ne suis plus qu'indécision et contradiction. »
Et comme je lui conseillais de prendre un congé de quelques semaines :
« Je l'ai déjà, me disait-il, mais je n'ose pas me montrer dans les rues, car tous les gens qui me connaissent s'étonnent que je ne sois pas au front et font certainement les réflexions les plus désobligeantes. Ils doutent de mon courage et, après tout, ils ont raison ; qui sait si je ne manque pas de courage ? c'est peut-être mon courage qui faiblit et non ma raison qui hésite. >
Un autre, sorti du rang et parvenu péniblement jusqu'au grade de capitaine, était hanté par l'idée qu'il était au-dessous de son grade, qu'il n'avait pas l'intelligence nécessaire pour commander sa compagnie, et, dans l'hôpital où je le voyais, il avait des crises d'anxiété à l'idée qu'il pourrait être obligé de reprendre ses fonctions.
« Qu'on me rétrograde, disait-il ; je ne me porterai = a6 =
TROUBLES COLORÉS OU PROVOQUÉS PAR LA GUERRE
bien et ne pourrai faire mon devoir que si je suis rétrogradé. »
Ce sont là des obsessions professionnelles, bien connues comme telles. Bramwell a cité le cas d'un médecin qui n'osait plus faire une ordonnance, et Pierre Janet a signalé des sentiments de ce genre chez des psychasthéniques de toutes professions, le professeur, le violoniste à l'orchestre, 'le maréchal, le maçon. Il faut toutefois reconnaître que les choses ne se passent pas toujours d'une façon aussi simple et que la guerre peut produire la crise, sans colorer an aucune manière les phobies et les idées obsédantes. Le lieutenant Lardet, par exemple, a fait, à la suite de fatigues et de surmenages physiques, un accès de psychasthénie qui n'était pas le premier ; mais, dans son accès, il s'est complètement désintéressé de la guerre et n'a repris que des obsessions anciennes; il pensait sans cesse à l'idée qu'il avait pu souiller le corps de Dieu pendant la communion, il était hanté d'idées impies et obscènes à l'égard de la Vierge ; il avait les mêmes idées à l'égard de sa mère ; il luttait contre ces idées, les écartait, les jugeait absurdes pour les reprendre ensuite malgré lui ; il faisait de même pour l'idée de suicide et jamais il n'a emprunté à la guerre ni aux événements actuels un sujet quelconque de phobie ou d'obsession. Il eût vécu il y a trois siècles qu'il n'eût pas fait autrement sa crise de psychasthénie.
Daus bien des cas, le psychasthénique, qui se trouve en proie à la dépression et au doute et qui a le sentiment de son impuissance, éprouve le besoin de tonifier son système nerveux, de relever sa volonté par des excitations diverses et c'est l'origine de bien des impulsions obsédantes : impulsions à absorber
TROUBLES MENTAUX ET NERVEUX DE GUERRE du vin, dn café, de l'alcool, de l'éther, de la morphine, qui se réalisent le plus souvent et, apportant en effet au malade une sorte d'excitation physique, j le débarrassent momentanément de ses obsessions et de ses doutes ; impulsions à tuer, à voler, à incendier, j qui ne se réalisent guère chez le psychasthénique, mais qui lui sont utiles cependant par l'émotion qu'il éprouve à les redouter, tout en sachant bien, dans le fond de son cœur, qu'il ne leur cédera pas; chaque fois qu'il se sent trop malheureux, trop dominé par ses doutes et ses scrupules, il réveille l'impulsion qui dort, il la cherche, il vérifie qu'elle est toujours là, parce qu'il a besoin de l'excitation douloureuse qui l'accompagne (i).
Il faut connaître cet état d'esprit si spécial pour comprendre l'observation qui suit: c'est celle d'un grand douteur, le soldat de a' classe Jean Vier, pianiste dans un théâtre du boulevard, qui a été de tout temps sujet aux obsessions et aux scrupules, et chez qui la constitution psychasthénique est particulièrement marquée. Déjà, en 1895, il a fait une crise d'obsessions si grave qu'on a dû l'interner à Sainte- Anne. Jean Vier avait alors des incertitudes au sujet de toutes les actions qu'il avait faites; sortait- il d'une conversation, il se demandait ce qu'il avait pu dire et quelles seraient les conséquences de ses paroles; il doutait de ce qu'il avait lu, de ce qu'il avait écrit. Dans la rue, il comptait le nombre des fiacres ; dans les omnibus, le nombre des voyageurs ; dans les allées, le nombre des arbres, et, huit ou dix fois le jour, il se lavait les mains parce qu'il les croyait souillées par
(t) Cf. Pierre Janbt, L,-s Ohstssiotts et la Psyc/iast/,énie,p. 597- 598. Paris, F. Alcan, 1903.
TROUBLES COLORÉS OU PROVOQUÉS PAR LA GUERRE
tous les contacts ; à la vue d'une lame tranchante, il frissonnait en se disant qu'il pourrait se blesser et il se sentait anxieux, inquiet, oppressé. S'il luttait contre ses obsessions, s'il essayait de ne pas compter, de ne pas se laver les mains, de ne pas regarder sous son lit, c'étaient des préoccupations, des angoisses et des impulsions croissantes auxquelles il finissait par céder.
La nuit, il dormait mal et, s'il s'éveillait tout à fait, il se livrait à de* examens de conscience sans fin.
Comme tous les psychasthéniques, il avait pleine conscience du caractère pathologique de son état et, dans les moments de répit, il jugeait cet état avec une parfaite lucidité.
11 a guéri en cinq mois et, pendant huit ans, il a été à peu près normal jusqu'au moment où s'est déclarée une crise nouvelle qui paraît bien être, comme il le pense, provoquée par les fatigues des premiers mois de guerre.
«A la suite des émotions et fatigues que j'ai ressenties, écrit-il, j'ai vu revenir denouveau mes anciennes obsessions, tout en me rendant compte de leur puérilité. Après avoir écrit une lettre, j'ai la certitude d'avoir fait des fautes et je me relis plusieurs fois. Quand j'ai fermé ma lettre je suis obligé de l'ouvrir. Je rcetourmente également une fois que je l'ai déposée dans la boîte ; je me dis qu'elle est peut-être tombée à côté. La même chose m'arrive pourles portes que j'ai fermées, pour le gaz, pour les allumettes, pour une conversation avec un médecin, un ami, un directeur de théâtre ».
Jean Vier a encore la phobie obsédante de la poussière, de la saleté, des assiettes et des verres mal lavés, des boutons de porte ; il ne boit pas dans le quart de = 29 =
ses camarades par crainte d'une contamination possible et il a l'horreur des blessures et du sang.
«Ce n'est pas, écrit-il, que je manque décourage; je me suis mentalement résigné plusieurs fois à la mort; mais le sang ou l'idée même du sang me causent une impression infiniment pénible ; je n'ai jamais pu assister au sacrifice d'une poule, d'un lapin, encore moins d'un porc ou d'un bœuf, et, pendant la halte, au cantonnement, je me suis sauvé pour ne pas voir tuer un boeuf ou saigner un cochon. Ce ne sont pas là des aveux héroïques pour un soldat qui revient de la guerre, mais je ne puis commander à mes nerfs et a ma sensibilité. »
Par-dessus tout, la vue des morts le fait souffrir :
« Les mortsdu champ de bataille, affreusement mutilés, tombés dans la boue et le sang et abandonnés dans leur décomposition medonnent le frisson ; leur vue, sousla clarté crue du jour, m'est pénible au delà de toute expression et me poursuit la nuit. »
Le hasard a voulu que ce douteur, cet hésitant, ce phobique, ce déprimé qui ne pouvait supporter la vue ni l'idée du sang, fût mêlé à la plus terrible des guerres et qu'il vît des spectacles infiniment plus horribles que tous ceux que son imagination avait pu concevoir.
Un jour, désigné comme homme de liaison, il a dû traverser un bois de sapins qu'un combat récent avait rempli de morts et, dans une clairière, il a trouvé des cadavres qui gardaient des attitudes théâtrales et tragiques.
< Jamais, dit-il, dans mes souvenirs d'enfance, je n'ai ressenti pareille impression de cauchemar, et Grévin, dans ses souterrains, n'a jamais groupé de tels personnages en des mises en scène aussi réalistes ni imaginé de si terribles blessures. »
TROUBLES COLORÉS OU PROVOQUÉS PAR LA GUERRE
« J'ai baptisé ce bois le bois de la mort et jamais je n'oublierai l'homme au crâne fendu, aux yeux grands ouverts, ni le turco au grand cri muet. »
Depuis lors il est hanté par le souvenir de Ce spectacle ; il ne peut le chasser de son esprit ; il le retrouve dans ses rêves.
Eh bien, c'est vers ce spectaclehorrible que ses impulsions obsédantes ont porté Jean Vier. Comme tous les psychasthéniques, il avait le sentiment de l'insuffisance de sa vie émotionnelle et, dans le doute et le vague où sa pensée s'agitait, il éprouvait le besoin d'une émotion forte qui le réadaptât au réel en lui donnant la sensation aiguë de la vie. Quand ce besoin était particulièrement intense, il pensait à l'horreur du bois de sapins, il se sentait à la fois attiré et épouvanté ; il luttait pour ne pas retourner vers ce bois, mais il savait bien qu'il serait vaincu dans la lutte et le pressentiment de Sa défaite le tonifiait déjà, en le faisant souffrir. Puis, il finissait par céder. A plusieurs reprises, m'a-t-il dit, il est allé, quand il a pu le faire, repaître Ses yeux du spectacle qu'il redoutait. Il quittait lecantonnement, plein de crainte et de désir, il pénétrait dans le bois de sapins, il gagnait la clairière tragique et là, plein de Volupté et d'horreur, il relevait son système nerveux déprimé et sa volonté défaillante en regardant les morts. Il y en avait une douzaine, les uns couchés sur le dos, les autres encore accroupis ou agenouillés. L'un d'eux avait les deux mains appuyées sur la terre, et le front, légèrement baissé, montrait la boîte crânienne vide. Un autre ouvrait la bouche comme pour crier.
J'ai compté 9 accès de psychasthénie sur les 324 cas d'affections dépressives.
Parmi les accès de mélanoolie qu'on peut attribuer
au surmenage de la guerre, il est bonde faire une distinction entre les accès de mélancolie délirante avec douleur, anxiété, remords, idées de culpabilité, d'humilité, de ruine, et les accès de dépression pure et simple, avec tristesse vague et ralentissement de toute l'activité mentale.
Les premiers ont été rares, au moins sous la forme classique dont je viens de rappeler les traits principaux. La plupart dutemps, on avait affaire à des crises d'agitation douloureuse chez un sujet fatigué par la viedes tranchées, qui se tourmentait par ailleurs d'être loin des siens ou qui ne recevait pas de nouvelles de sa famille, restée dans les régions envahies. Quelquesuns ont fait une crise de douleuret de désespoir, qui a duré plusieursjours, à la suite d'une émotion brusque et pénible ; tel le soldat Alberti qui avait trouvé son frère mort sur le champ de bataille. Chez 10 seulement, j'ai trouvé de véritables mélancolies délirantes, cliniquement caractérisées ei présentant d'ailleurs de grandes analogies. Presque tous les malades s'accusaient d'être de mauvais soldats, de n'avoir pas fait leur devoir, se déclaraient indignes de reprendre du service et réclamaient des sanctions.
L'un d'eux tombait de temps à autre en prières, se frappant la poitrine et la tête avec les poings, au risque d'excorier une tumeur sébacée qui faisait saillie sur son crâne, et il s'accablait de reproches, avec un bon accent d'A.lsace qui semblait ajouter à sa sincérité. Le soldat territorial Mollis, mobilisé depuis le 20 août 1914, est assez représentatif decette catégorie. Il a été, très exactement, dix mois dans les tranchées et il a toujours fait son devoir jusqu'au moment où, déprimé par l'ennui, la nostalgie, les émotions et les fatigues, il a cessé de se mêler à ses camarades, = 32 =
TROUBLES COLORÉS OU PROVOQUÉS PAR LA GUERRE
leur a paru renfermé, bizarre d'allures et pessimiste dans les rares propos qu'il tenait. Puis c'a été l'accès très net d'anxiété et de délire ; il se reproche ses propos pessimistes, s'accuse de n'avoir pas été honnête dans les distributions de tabac qu'ila faites à ses camarades, d'avoir divulgué certains renseignements qu'il croyait avoir sur la position d'un régiment et d'avoir conté, dans ses lettres à sa femme % , des choses qu'il devait taire ; il dit qu'il va passer pour un traître, qu'il sera le déshonneur de sa famille, qu'il sera déféré, comme il le mérite, à un conseil de guerre, qu'on le fusillera, et il se livre à la mimique habituelle de l'angoisse et du désespoir. Quand il me voit entrer dans sa chambre, il pense que je viens pour instruire son affaire, et il demande que l'instruction soit courte pour que le châtiment soit prompt.
Il a déjà eu un accès, il y a dix ans, de sorte que, dans la crise actuelle, il convient de faire une part très considérable à la prédisposition, mais il paraît difficile de contester l'influence des causes occasionnelles que j'ai dites.
Les simples déprimés sont sensiblement plus nombreux que les mélancoliques agités ou délirants. 11 y en a eu s6 en juin, 18 en juillet, 37 en août, et 160 dans la période dont je parle. Quelques-uns ne donnent pas de raison morale pour expliquer leur dépression et la subissent passivement ; ceux qui en donnent varient peu : presque tous invoquent la longueur de la guerre, la fatigue, la nostalgie.
Pendant les mois de juin, de juillet et d'août 1915, plusieurs ont donné, comme raison de leur tristesse, le bruit qui commençait à se répandre dans la tranchée qu'une campagne d'hiver serait très probablement nécessaire.
G. Dumas. — 3
Une vingtaine, tout au plus, ont fait un accès de dépression mélancolique franche avec ralentissement des associations d'idées, tristesse et indifférence, aboulie et ralentissement de l'activité motrice. Le plus grand nombre, assez difficiles à classer, présentent du découragement, de la fatigue, parfois quelques obsessions et se rangent dans une zone intermédiaire entre la mélancolie et la neurasthénie.
Chez d'autres, une trentaine environ, la dépression mentale s'est accompagnée de signes physiques et mentaux de neurasthénie : insomnie, céphalée, asthénie neuro-musculaire, irritabilité, etc., etc.
Un cas assez curieux, qui tient à la fois de la psychasthénie anxieuse avec conscience et de la dépression simple, est celui de Falabret, lieutenant de territoriale.
Il paraît bien avoir hérité de sa mère ce que les aliénistes appellent une constitution cyclothymique ; cette constitution s'est manifestée par plusieurs périodes d'excitation, et, finalement, par un accès de mélancolie dépressive qui a commencé en 191 1. « Depuis lors, dit le rapport médical des docteurs Briand et Delmas, la joie de vivre a fait place à une humeur sombre, la loquacité au mutisme, l'exubérance à l'inertie. L'optimisme habituel a été remplacé par une tendance à l'inquiétude et à la peur des responsabilités ; mais c'a été du côté intellectuel, plus encore que du côté affectif, que s'est manifesté le changement. « La facilité pour le travail s'est éclipsée, non seulement par manque de goût mais surtout par ralentissement des opérations mentales. »
« Quand je voulais écrire, dit le malade, je me heurtais à une impuissanre de production telle qu'il m'ar- = 34 =
TROUBLES COLORÉS OU PROVOQUÉS PAR LA GUERRE
rivait de rester de longs instants à chercher une phrase ou même un mot. »
Il avait pris un long repos à la campagne et il était très amélioré mais non guéri, lorsqu'il fut appelé au moment de la mobilisation, à servir comme lieutenant dans un bataillon territorial. Pendant deux mois, il put, tant bien que mal, remplir ses fonctions, mais, vers le mois d'octobre, et sans doute à la suite de ses fatigues et de ses préoccupations nouvelles, son état s'aggrava soudain.
Il devient triste, inquiet, anxieux ; il se représente des scènes de combat et s'angoisse à se les représenter ; il se figure qu'il ne va pas pouvoir prendre une initiative, s'habiller, aller de l'avant, commander. 11 prévoit les pires catastrophes et les pires sanctions il se voit déjà fusillé pour s'être montré incapable d'exercer son commandement.
Puis c'est l'idée de la peur qui le poursuit ; bien que d'un naturel courageux, il craint de n'être pas assez brave ; il a peur d'avoir peur au moment du danger. Tous les soirs, il se couche après le dîner avec Tespoir de dormir un peu, mais il s'éveille brusquement vers onze heures, avec les mêmes pensées terrifiantes et la même conviction qu'il sera impuissant à surmonter la peur dont il a honte.
Invité par les docteurs Briand et Delmas à formuler avec précision quelques-unes de ses craintes, il écrit :
« Dans mon service, je n'étais plus à ce que je faisais. Si nous allions au tir, je m'imaginais constamment être à la place des cibles et j'éprouvais une sensation d'angoisse plus forte que jamais. En faisant exécuter une tranchée à mes hommes, j'ai ressenti la même terreur parce que je me représentais la scène qui se
TROUBLES MENTAUX ET NERVEUX DE GUERRE passerait si cette tranchée était réellement faite pour se battre, et, là encore, je me voyais défait, tremblant, incapable de prendre une décision, de jeter un commandement, d'avancer ou de reculer, en un mot une loque lamentable. En marche, je peuplais ,1a campagne d'ennemis, et c'était encore, toujours, la même impression. » ,
A la suite de ses angoisses et de ses craintes, dont il apprécie parfaitement le caractère morbide, le lieutenant Falabret a connu l'obsession de devenir fou, puis l'obsession du suicide et c'est à sa femme qu'il a dû de ne pas succomber à cette dernière obsession.
A l'hôpital, où je le vois, il est en proie à de nouvelles craintes. Bien portant en apparence, il redoute l'appréciation des officiers malades ou blessés avec lesquels il vit. Souvent, pris d'angoisse, il vient me demander un peu de réconfort : il me dit tous les efforts qu'il a faits pour se dominer, toute la bonne volonté qu'il a dépensée depuis trois mois et dont je ne doute pas. Il ne peut être accusé de lâcheté et il a tout à fait le droit d'écrire comme il le fait :
«J'ai la conviction de ne pas être responsable de ma défaillance puisqu'elle me fait horreur et puisqu'en la révélant à mon chef et aux médecins qui m'ont vu t j'espérais la faire cesser ».
Je pourrais parler encore d'affections beaucoup plus rares dans l'armée, telles que la manie et la démence précoce, mais, sur les 15 maniaques et les 16 déments précoces que j'ai vus, je n'ai rien à dire que je n'aie déjà dit ; il s'agit toujours d'un délire = 36 =
TROUBLES COLORÉS OU PROVOQUÉS PAR LA GUERRE
plus ou moins coloré par les événements et d'une psychose ou d'un simple accès qui ont pu être provoqués, chez des prédisposés, par les fatigues et le surmenage émotionnel de la guerre.
Je n'insiste pas et me contente de signaler que les Allemands sont d'accord avec nous pour constater la rareté relative des accès de manie par rapport aux accès de dépression mentale et par rapport aux manifestations des autres psychoses. En ce qui concerne la N e armée, la proportion des manies serait de i.ao/o.et celle des affections dépressives de 18 o/o, mais, en présence de ce dernier chiffre, il est bon de rappeler que nous avons classé sous le nom d'affections dépressives beaucoup d'accidents atypiques et que 30 malades seulement, soit le 4 0/0, ont fait de la mélancolie délirante ou de la mélancolie dépressive nettement caractérisées.
Je laisse également de côté un certain nombre de malades atteints de confusion mentale d'origine paludéenne ou toxi-infectieuse, d'exagérateurs, de demisimulateurs etd'émotifs créés par les diverses émotions de la guerre plus que par celles des batailles ; j'aurai l'occasion de parler de malades analogues ou identiques quand je traiterai de grandes émotions des batailles ou de leurs conséquences plus ou moins lointaines et je préfère consacrer quelques lignes à un groupe d'esprits dont le hasard m?a fait connaître certains échantillons et qui se répartissent dans plusieurs des catégories précédentes : le groupe des aliénés inventeurs dont la guerre a surexcité l'activité créatrice ou provoqué les premières manifestations.
Un très grand nombre de ces derniers malades peuvent être classés dans une catégorie où nous avons déjà rencontré des prophètes, celle des débiles.
TROUBLES MENTAUX ET NERVEUX DE GUERRE L'un d'eux, soldat du service auxiliaire, écrit : « Il m'est annoncé par des sages, par des esprits, par des voix célestes, des projets multiples; par exemple celui d'une machine mécanique ayant un moteur à force centrifuge, se mouvant seule, produisant une force motrice considérable, et ceci sans aucun élément combustible. > ' L'inventeur ajoute :
« La guerre m'a été annoncée par un songe, le 33 juillet 1914- Un ange habillé de bleu volait dans le ciel pur : il passa près de moi et me dit : « Puisque tu es seul sans ta femme et tes enfants, bien des hommes subiront le même sort. » L'esprit saint me frappa subitement et je vis la guerre déclarée qui amena les séparations annoncées. >
Un autre, très probablement versé dans les choses de l'occultisme, se charge de terminer la guerre à notre avantageai on veut bien mettre à sa disposition « une bibliothèque de psychologie ».
Un troisième a trouvé un moyen de provoquer une dépression nerveuse intense chez tous les Allemands des tranchées en leur jouant, à cinquante mètres de distance, pendant la nuit de Noël 1915, les hymnes qu'on a coutume de jouer en Allemagne au moment de cette fête :
« Nul doute, écrit-il, que ces hymnes si graves et si touchants ne provoquent chez les Germains un abattement et une perte d'énergies qui vaudra mieux, pour notre cause, qu'un envoi copieux de projectiles. »
Il conclut, avec une lueur de sens critique : « Cette idée peut paraître saugrenue : elle ne l'est pas. »
Un quatrième propose de créer dans l'air des obser- = 38 =
TROUBLES COLORÉS OV PROVOQUÉS PAR LA GUERRE
vatoires immobiles et il donne sa recette : attacher deux avions par une corde, les faire voler en cercle dans le même sens, dans le même plan et avec la même vitesse, la corde tendue formant le diamètre du cercle décrit. Au milieu géométrique de la ligne droite formée par la corde il suffira d'accrocher, au moyen d'une suspension appropriée, une plate-forme immobile d'où l'on pourra sans peine observer l'ennemi.
On pense malgré soi aux inventions proposées par de célèbres humoristes et on croirait à des fantaisies si le contexte, le style et souvent l'orthographe ne garantissaient la sincérité de l'inventeur.
Ce qui frappe d'ailleurs dans toutes ces inventions de débiles, c'est la pauvreté de l'imagination ; il n'est question que de souterrains longs de deux cents kilomètres et allant jusque dans les pays ennemis, de germes morbides transportés par aéroplanes et répandus sur les villes allemandes, de nuages de plâtre poussés vers les tranchées, c'est-à-dire d'idées banales dans leur absurdité et qui ont fleuri dans des conversations de café avant de finir dans un cerveau faible.
Sans doute, nous avons vu tant d'inventions réalisées depuis vingt-cinq ans, et de si étonnantes, qu'on doit y regarder à plusieurs fois avant de traiter d'absurde l'idée d'un inventeur, mais il ne s'agit pas seulement de l'idée, il s'agit de la psychologie des inventeurs eux-mêmes qui se traînent dans tous les chemins battus et ne se doutent pas qu'une idée n'est rien si on n'indique pas le moyen de la rendre réalisable et pratique.
D'autres inventeurs, qui ne sont que des persécutés revendicateurs, rentrent manifestement dans le cadre des aliénés raisonnants.
Ils se plaignent qu'on leur vole leurs inventions,
TROUBLES MENTAUX ET NERVEUX DE GUERRE qu'on leur vole la fortune et la gloire qui doivent leur revenir et ils assaillent les autorités de leurs réclamations et de leurs plaintes.
J'en ai connu deux de cette catégorie et nous en connaîtrons certainement beaucoup, après la guerre, si le Ministère de l'Instruction publique et des Inventions veut bien ouvrir ses archives aux aliénistes.
Je n'ai pasassez de renseignements pour classer,avec certitude, dans cette catégorie un sergent qui propose, par lettre, d'installer une agence spirite destinée à intercepter les projets, les pensées et les plans de l'ennemi par l'utilisation des ondes herziennes de l'esprit. 11 déclare qu'il est égalementen mesure de ressusciter les morts mais il ajoute modestement qu'il ne réussit pas toujours. Il ne peut ressusciter que les morts dont le corps n'est pas trop abîmé par la mitraille, l'âge et les maladies, c'est-à-dire le 10 o/o environ. Il se plaint qu'on n'ait pasrépondu à ses propositions précédentes, qu'on l'ait déjà pris pour un fou ; il dit: vouloir éviter, autant que possible, une nouvelle visite du médecin aliéniste, et sa lettre, qui présente des garanties incontestables de sincérité, est, par ailleurs, pleine de tenue.
Et voilà comment, à ma connaissance, la guerre a pu colorer des délires et provoquer indirectement dei crises mentales. Il me reste à parler des malades qui doivent leurs troubles mentaux ou nerveux à l'horreur qu'ils ont éprouvée devant certaines scènes de bataille ou bien aux émotions et aux commotions des bombardements, et dont j'ai compté 348 cas de mars 1915 à janvier 1916 ; mais, dès maintenant, une con- = 40 =
TROUBLES COLORÉS OU PROVOQUÉS PAR LÀ GUERRE
clusion générale et rassurante peut être formulée d'après notre statistique ; c'est que le nombre des affections mentales ou nerveuses produites directement ou indirectement par la guerre a été très restreint.
S'il m'était permis d'indiquer, même approximativement, le chiffre total des militaires de la N e armée pendant la période en question, on verrait, avec évidence, que mes 1188 malades représentent une proportion des plus faibles (1).
Il résulte des articles de M. K. Birnbaum (a) que les médecins allemands auraient eu l'occasion de faire des constatations analogues sur la proportion des troubles mentaux et des troubles nerveux qui se sont produits dans l'armée allemande. M. Stransky (3) se fonde sur ces constatations pour opposer la résistance nerveuse de la race allemande à la fragilité nerveuse de la race latine, et M. Nonne (4) en prend prétexte pour prôner la supériorité de l'éducation allemande à la maison et
(0 Nous devons ajouter toutefois que le chiffre de 348, indiqué très exactement pour les émotionnés et les commotionnés de nos centres, était certainement inférieur au nombre de ces malades que notre armée a produits. Nous n'avons pu, en effet, tenir compte ni des commotionnés blessés dont il sera question plus tard et qui ont été dirigés sur les centres chirurgicaux à cause de leurs blessures, ni des petits émotionnés et commotionnés qoi ont été gardés et traités à l'ambulance sans être évacués sur nos centres, ni de quelques malades plus gravement atteints qui, dans les premiers mois de notre organisation, furent dirigés directement sur l'intérieur, sans passer par nos centres.
(a) Birnbaum, Zeitschrift fur die gesamte Neurologie uni Psychiatrie, Kriegsneurosen und-psychosen, 1915 : Band XI, H. f ; Band XII, H. 1. 1916 : Band XIII. H. 4.
( j)Stransky, Einiges zur Psychiatrie und Psychologie in Kriege. Wiener med. Wochensch., 1915, n» 37.
(4) Cf. Birkbaum, a" article, p. 9.
à l'école, la supériorité de l'alimentation, etc., etc. On peut voir, par nos quelques chiffres, que ces deux auteurs, qui n'avaient d'ailleurs aucune espèce de renseignements sur la résistance nerveuse de l'armée française, se sont trop k hâtés d'interpréter et de conclure.