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CHAPITRE II

DES TROUBLES MENTAUX CONFUSION- NELS PROVOQUÉS PAR LES ÉMOTIONS £r LES COMMOTIONS.

Ce serait une erreur de croire que les émotions des batailles et les commotions des bombardements, si violentes qu'elles aient été, ont créé une espèce ou même une variété de troubles mentaux ou nerveux et qu'elles nous obligent à ouvrir en neuro-psychiatrie un chapitre nouveau.

Les termes de « délires de guerre » ou de « psychoses » et de < névroses de guerre », assez souvent employés, peuvent donner le change, mais, en fait, nous connaissions déjà les troubles mentaux et les troubles nerveux que la guerre a produits avec une abondance toute particulière ; nous avions vu, depuis longtemps, ces troubles se manifester sous l'influence des secousses émotionnelles, des surmenages émotionnels, et des ébranlements organiques. Ce que la guerre nous a permis, grâce à l'abondance même et à la diversité des cas, c'a été de pénétrer un peu plus avant dans l'analyse et de compléter, sur certains points, no» connaissances. A ce titre, l'étude des troubles

TROUBLES MENTAUX ET NERVEUX DE GUERRE mentaux et des troubles nerveux directement provoqués par la guerre offre un très grand intérêt.

L'éclatement d'un obus à proximité peut provoquer, sans blessure apparente et d'une façon subite, des troubles neuro-psychiques divers.

La commotion cérébrale proprement dite, le plus fréquent de ces accidents, est un syndrome qui succède immédiatement à un choc physique de la boite crânienne et qui se caractérise cliniquementpar une perte de connaissance complète, après laquelle le malade garde d'ordinaire l'amnésie de l'accident et présente, pendant quelques jours, delà courbature, de la céphalée, du ralentissement du pouls, ainsi que de la tendance aux nausées et aux vomissements. La commotion peut être directe, quand le traumatisme agit directement sur le crâne, ou indirecte, après une chute sur les genoux, les fesses, etc., etc.

En général, dans les commotions cérébrales par éclatement d'obus à proximité, les malades ont été soulev es, projetés à distance par le vent de l'éclatement, ensevelis sous la terre, atteints par l'éboulement d'un parapet de tranchées ou par l'effondrement d'un blockhaus. La perte de connaissance dure peu (de quelques instants à quelques heures). Dèi qu'elle cesse, le malade revient très vite à la lucidité; il est conscient et orienté ; on ne constate guère qu'un peu de somnolence et de torpeur passagères.

La commotion cérébrale ainsi définie guérit, en général, sans laisser de séquelles. Il peut exister cependant, dans certains cas, des lésions minimes,

TROUBLES CONFVSIONNELS hémorragiques notamment, après lesquelles surviennent des altérations très légères des réflexes et de la sensibilité. Ce sont là de* cas de transition entre les cas de commotions cérébrales simples et les cas les plus graves où l'on rencontre du coma ou des signes de lésions en foyer.

En dehors de ce syndrome, pour lequel il y a lieu de conserver, à notre avis, le terme de commotion cérébrale qu'on lui donnait avant la guerre, on doit faire place à un syndrome, qui n'est pas Ja conséquence d'un choc direct ou indirect sur le crâne mais d'un traumatisme global qui atteint l'organisme tout entier et le système nerveux par les voies les plus différentes.

Les sujets, dans le voisinage immédiat desquels l'explosion se produit, ne sont pas nécessairement soulevés ou projetés à distance ni frappés par des matériaux ; quelques-uns restent même dans la position où l'explosion les surprend, accroupis, agenouillés, couchés, s'ils peuvent garder cette position sans un effort de volonté ; d'autres sont renversés sur place ou roulés par l'air violemment refoulé. Le choc aérien exerce une pression violente et brusque sur les organes sensoriels, notamment sur ceux de la vue, de l'ouïe et de l'équilibre, sur la surface de la peau et sur les organes diflus de la sensibilité cutanée ; à travers la paroi abdominale sur les viscères et sur les nerfs de la sensibilité viscérale, notamment sur les nerfs des plexus solaire et hypogastrique. En comprimant la paroi abdominale, il augmente subitement la pression dans tousles réseaux vasculaires internes, y compris les réseaux cérébraux et médullaires, etc., etc.

A la suite de ce choc global et profond, les hommes présentent d'ordinaire, mais pas d'une façon aussi

constante que dans la commotion cérébrale, une perte de connaissance qui peut durer de quelques instants à quelques heures, et, sous une forme plus durable, de l'inertie, de l'hypotonus musculaire, du refroidissement périphérique, de l'hypotension artérielle ; assez souvent de l'accélération ou du ralentissement du pouls, une vivacité particulière et beaucoup plus rarement un affaiblissement des réflexes cutanés, tendineux et vaso-moteurs, assez souvent de la rigidité pupillaire, de la mydriase, ou bien de la vivacité des réflexes lumineux s'associant parfois avec une mydriase incomplète, et dans l'ordre mental, de la dépression avec un ralentissement des processus pouvant aller jusqu'à la torpeur.

On ne se trouve plus seulement en présence, comme dans la simple commotion cérébrale, d'une inhibition diffuse et passagère des fonctions sensori-motrices et intellectuelles du cerveau, mais de troubles multiples oh l'inhibition et l'excitation prédominent suivant les fonctions et les sujets et qui, selon toute vraisemblance, traduisent non seulement une atteinte des centres cérébraux niais une atteinte, plus ou moins profonde, des centres de la vie végétative, les centres bulbaires.

Beaucoup de ces troubles, ceux qui relèvent de l'inhibition, et notamment le refroidissement périphérique, l'hypotension artérielle et la dépression, sont à rapprocher des troubles signalés si souvent dans le shock nerveux. Beaucoup d'autres, notamment ceux qui s'expriment par la vivacité des réflexes cutanés et tendineux, par l'exagération et le déséquilibre des réflexes vaso-moteurs, par la vivacité des réflexes lumineux, etc., traduisent au contraire l'excitation, et l'excitabilité qu'ils révèlent peut persister = 46==

TROUBLES CONFUSIONNELS longtemps comme séquelle. Même quand ils manquent au début, ce qui est fréquent, les signes d'excitation tendent à se développer dès qu'ils apparaissent ; ils envahissent peu à peu la scène à mesure que les troubles inhibitoires se dissipent et ils l'occupent tout à fait quand ces troubles se sont dissipés.

Le plus souvent, la commotion cérébrale et la commotion générale sont associées et c'est la raison pourquoi il peut arriver qu'on les confonde, mais, dans bien des cas, les deux syndromes se présentent à l'état pur.

Si on considère maintenant, dans l'éclatement de l'obus, non pas l'effet organique de l'explosion mais l'émotion très intense qui résulte de cette explosion et, d'une façon générale, si on considère les effets des émotions violentes liées à des spectacles d'épouvante ou d'horreur,on se trouve en présence d'un troisième syndrome, que nous avons proposé, avec le D r Delmas, d'appeler raptus émotif. Ce syndrome se caractérise non seulement par un désordre émotionnel où la terreur domine, mais encore par une période d'obnubilation psychique au cours de laquelle le sujet exécute des mouvements de fuite désordonnés. Lorsque le sujet est cloué sur plaça par l'émotion, le terme d'ictus émotif, proposé par Dupré,conviendrait mieux que celui de raptus. Il y aurait ainsi un raptus caractérisé surtout par des phénomènes d'excitation et un ictus caractérisé surtout par des phénomènes d'inhibition.

L'évolution de ce raptus ou de cet ictus est d'ordinaire très courte. Le sujet se ressaisit souvent au bout de quelques minutes, soit spontanément, soit sous l'influence de l'entourage qui l'accueille, le rassure et le calme.

Au raptus et à l'ictus succède d'ordinaire, sous forme d'hyperémotivité, un syndrome qui peut persister des mois et des années à un degré plus ou moins marqué.

Quand la commotion s'associe à l'émotion, le traumatisme physique, qui supprime la conscience des sujets ou paralyse leurs réactions, met fin à l'émotion ou ne permet pas à la plupart de ses expressions et notamment aux expressions musculaires de se manifester ; mais il va de soi par ailleurs que si la commotion organique est faible l'émotion est d'autant plus apparente, et que de« petits commotionnés», qui ne perdent pas connaissance, peuvent présenter des manifestations très marquées d'ictus ou de raptus.

Je n'ai pas l'intention d'étudier ici ces trois syndromes ; si j'ai voulu les définir, c'est parce qu'ils précèdent ou accompagnent souvent, chez un même sujet, les accidents neuro-psychiques dont je vais m'occuper plus spécialement, et que plusieurs d'entre eux jouent, vis-à-vis de ces accidents, un rôle déterminant dont il faudra, chemin faisant, que je parle. Sans y insister davantage, je passe donc aux malades dont la psychologie m'a particulièrement intéressé et qui font l'objet propre de cette étude.

Je présente d'abord quelques-uns de ces malades ; nous essayerons ensuite de les classer et de les comprendre.

Voici, dans une salle de l'hôpital Gama, à Toul, le soldat Chanot, un journalier, qui se penche continuellement sur le bord de son lit et, par-dessus -48 =

TROUBLES CONFVSIO NNELS

les camarades couchés, regarde fixement vers l'angle de la salle, avec une expression inquiète.

Je m'approche et je questionne : « Que regardes-tu Chanot ? » Pas de réponse. Je recommence plusieur fois sans succès. Chanot reste muet et immobile comme si mes paroles, prononcées à voix haute, heurtaient sa pensée sans y pénétrer. Je parle à voix basse : « Que regardes-tu, Chanot ? » Il répond sur le même ton : « J'observe l'ennemi. — Le vois-tu ? — Non, j'attends. — Qu'est-ce que tu vois? — Je vois des tranchées. — Quelles sont ces tranchées? — Des tranchées boches de première ligne, au commencement d'un bois. — Et des Boches ? — Non, j'en vois point. Je vois le bois, (il regarde attentivement) le bois ! le bois ! » Deux minutes se passent tandis qu'il regarde toujours, en penchant la tête à droite et à gauche.

« Que vois-tu ? — Rien. Je surveille les torpilles. — En vient-il ? — Non. Ah I les Boches I ils sont dans le bois, ils réparent les tranchées. — Comment sontils habillés? — Je ne sais pas ; je ne vois que leurs têtes. »

Tout absorbé qu'il soit par son délire, il me voit, il m'entend, il sent les contacts et les piqûres et je peux, en lui parlant à voix basse, savoir très exactementquel tableau hallucinatoire se déroule devant lui. Si j'essaie de l'arracher à son rêve, en lui demandant où il est, il me considère avec un air hébété et ne répond pas , mais, comme on fait, dans les environs de la ville, des expériences de tir au canon, il tressaute à chaque coup avec de brusques accélérations du pouls, de l'angoisse, de la sueur aux tempes et, dès qu'il est un peu calmé, il se remet à suivre son rêve avec la même attention inquiète.

G. Dumai. — 4

Daus la même pièce, j'observe, quelques jours plus tard, le soldat Crivelli. C'est un homme de trentecinq ans qui a une certaine culture. Comme Chanot, il se penche sur le bord du lit pour fixer dans le vide un point qui paraît être sous le lit voisin, mais il parle beaucoup plus que lui et il joint à ses paroles des gestes et des expressions d'horreur. « Je suis couvert de terre, dit-il ; aide-moi, aide-moi ; donnemoi un coup de main. Eh ! Meyrieux, Meyrieux ! ! Mais il a une balle dans la tête ! Elle est entrée par le front. Tout son sang m'a éclaboussé ! I J'en ai plein les souliers. Oh ! regardez ! il coule ! Que cette terre est grasse ! je ne peux pas avancer dans cette tranchée. Je vais tomber. Regarde, Chandon ! Sa tête est coupée en deux ! Cachons-nous ; nous sommes repérés. Ah 1 malheureux, malheureux, ne monte pas sur la tranchée. Laisse-moi monter. Faut pas avoir peur. Regarde cette tête ! Un morceau de cervelle ! Oh I Oh I Laissez-moi ! ! Boum 1 Boum ! ! J'y suis, je suis enterré ; enlevez-moi la terre. Oh ! là 1 là ! ! Personne ne viendra. Je ne vois plus rien. Ils vont nous esquinter tous. Je vais mourir. Je meurs ici ! ! Ahi les cochons ! Ils nous prennent en enfilade. Ils nous ont repérés ; les cochons ! ! Oh ! je m'enlise, je m'enfonce. Oh I mes pieds ! mes pieds ! Cette tranchée, est trop étroite ! Donnez-moi une pelle, que je l'élargisse. » Crivelli parle ainsi pendant un quart d'heure, puis il s'arrête, encore anxieux, et peu à peu se calme et semble sommeiller; il sort de sa somnolence pour une nouvelle crise et c'est ainsi tout le jour jusqu'au sommeil de la nuit coupé d'insomnies et plein de cauchemars.

Pendant les crises, les mains s'écartent ou se lèvent avec la paume en avant ; la physionomie exprime = y> =

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toutes les nuances de l'angoisse et de la peur et le pouls passe de 70 à 93 ; mais, si j'imite le bruit du canon, l'angoisse augmente et le pouls bat à to8.

Comme la plupart de ses pareils, le malade est très suggestible pendant la crise, surtout si on lui parle à voix basse. A condition que l'interlocuteur ne s'écarte pas du thème délirant, Crivelli le voit, l'entend et le laisse diriger son rêve.

« Vois-tu ce sang, lui dis-je doucement, tandis qu'il est au repos. — Oui ; il gicle, il me couvre, ditil, en se redressant à demi. — Vois-tu ces boyaux ? Oui ; ils sont pleins de terre. — Vois-tu ces cheveux ?

— Oui ; c'étaient les cheveux de la tête. Ils sont détachés ; ils sont arrachés. Oh ! c'est horrible ! — Regarde : les Boches f... le camp. — Non, non, ils ne partent pas. Oh I ce sang, ce sang, ce sang ! »

Comme il a besoin de se moucher, je lui tends un mouchoir, en lui disant d'un ton impérieux et à hautevoix : «Tiens, mouche-toi. » Jl cesse de délirer, se mouche et reste en repos pendant dix minutes, les yeux clos, la tête posée sur son oreiller. Je lui demande son nom, d'où il vient, d'où il est ; il ne me répond pas. Puis, un bruit quelconque ayantrappelé son rêve, il repart de plus belle. Je m'approche : « Vois-tu ce cavalier f — Non. — Regarde par dessus le mur d'épaulement. » 11 se soulève et regarde au loin. « Non, je ne vois pas de cavalier. — Et le sang?

— Oh ! ce sang 1 Oh Meyrieux ! il en est couvert. » Et tout le délire précédent recommence.

Alors je change le décor visuel qu'il semble regarder, en recouvrant d'un linge blanc la table de nuit, l'appareil de chauffage qui est derrière et le lit voisin. Il voit le même spectacle, la tranchée, les boyaux de communication, le sang, la cervelle et, sur le fond

nouveau qu'il a devant lui, il projette les mêmes hallucinations avec le même effroi.

Comme il s'est borné jusqu'ici à regarder et à voir, je lui dis : « Te parle-t-on ? — Oui, fait-il, Chandon crie : « Le sergent est mort, une balle lui est entrée dans la tête, avancez, avancez ! ! Tenez, les obus sifflent. » Et il a des réactions de peur. Tandis qu'il délire ainsi, la vue, l'ouïe, la parole semblent normales ; il sent les contacts et les piqûres, mais les sensations se mêlent à son rêve pour l'alimenter en se déformant. Je le frappe légèrement avec mon stylographe et il dit ; « Ah ! on me bat, on me bat ! » et, comme j'appuie fortement sur son épaule l'acier froid d'un canif : « Ah ! dit-il, ils me jettent des pierres. >

Cet état délirant a duré douze jours, pendant lesquels Crivelli a été plus ou moins loquace ou somnolent mais n'a jamais eu de périodes lucides. Vers le quinzième jour, il a pu me dire quels étaient ses derniers souvenirs d'avant l'accident. On était dans les tranchées ; il se rappelait avoir passé devant le cadavre d'un camarade. Chandon, le caporal, le poussait et il ne pouvait pas avancer parce qu'il portait deux musettes. Les obus tombaient « comme des gouttes de pluie». 11 regardait le corps étendu devant lui, et, en l'enjambant, il a failli tomber. lia entendu siffler un obus, s'est jeté dans un boyau de traverse et a été enseveli dans le boyau par une explosion qui a démoli l'entrée.

Ses souvenirs s'arrêtaient là, mais je savais qu'il n'avait repris ses sens qu'au poste de secours, quelques heures plus tard, en plein délire.

A l'hôpital Saint-Nicolas de Verdun un autre malade, Soldis, musicien dans un théâtre de province, a eu un délire professionnel. Pendant des jours et sur- = ^ ~

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tout des nuits, il a été poursuivi par Richard Wagner qui le suivait en trottinant ; quelquefois Soldis se croyait dans une grange au cantonnement et, plein de crainte, il voyait son persécuteur qui, sans lui parler, le visait avec un canon qu'il portait sur une épaule. < Ah ! qu'il est vieux et qu'il est vilain, disaitil en pleurant. » Quand on lui demandait : « Pourquoi Wagnert'en veut-il ? » Soldis répondait : « J'avais ses partitions, je les ai brûlées ; j'ai brûlé Parsifal, j'ai brûlé lannhatiser. j'ai brûlé Lohengrin, j'ai tout brûlé. Aussitôt il a été fâché ; il s'est mis à me courir. »

Cet état délirant s'est maintenu treize jours, coupé de répits pendant lesquels Soldis pouvait parler de ses hallucinations avec quelque objectivité mais sans toutefois se reconnaître : il ne s'est reconnu que le treizième jour.

Alors il a été obsédé, à l'état de veille, par une scène d'horreur dont il ne pouvait détacher son imagination. Il se voyait seul, au milieu des mourants et des morts ;rien quedes corps couchés ; ils étaient les uns sur les autres ; il y en avait qui râlaient bruyamment, il y en avait d'autres qui ciiaiem. Ls venaient de tomber ; ils étaient habillés degris-bleu. L'horrible vision revenait chaque soir ; elle s'imposait sans que jamais un détail changeât. Quand la nuit tombait, Soldis, hanté par l'idée qu'il allait revoir sa vision, se tordait les mains et éclatait en sanglots. Et voici qu'un jour, tout à coup, il s'est rappelé : oui ! il avait été témoin de ce spectacle; c'était à droite des Eparges, un soir de bataille, et cette scène de mort et de sang c'était bien la dernière chose qu'il avait vue, quelques heures avant de tomber dans le délire.

Guéri aujourd'hui, Soldis a obtenu un congé de convalescence et il nous a écrit pour nous dire qu'il avait = 53 =

eu une grande surprise. Il avait retrouvé intactes, à leurplace dans son cabinet de travail, les partitions de Wagner ; Parsifal était là et Siegfried et le Crépuscule des Dieux. Il a été obligé de s'avouer qu'il n'avait brûlé qu'en révèles oeuvres de Wagner, au cours d'une scène délirante qui avait provoqué, dans son esprit, les scènes non moins délirantes des représailles de l'auteur.

A l'ambulance de la petite ville de Void, je trouve, une autre fois, un malade qui ne parle pas, ne répond pas aux questions et, l'air à la fois égaré et préoccupé, dessine tout le jour, au crayon, des scènes de bataille sur des feuilles de papier blanc. Comme il ne disait rien, on a voulu le faire écrire et il s'est mis à dessiner. Il trace gauchement, et sans beaucoup d'ordre, des canons, des collines, des arbres ; puis, quand le dessin est à peu près terminé, il y ajoute des obus dont il représente la trajectoire par des lignes courbes et la forme par des petites taches noires ; à chaque tache nouvelle il bondit dans son lit et fait mine de sauter, avec une mimique de peur très caractéristique.

Il ne feint pas la peur, comme on pourrait le croire : il est très ému, comme s'il était dupe de son dessin ou comme si les taches noires, les canons et les courbes servaient de support à un délire qu'il ne nous dit pas.

Meltran a eu un délire continu et d'apparence très pauvre dans lequel je n'ai pu pénétrer car il ne répondait pas aux questions.

Il se tenait, à l'ordinaire, sous ses couvertures et très rarement il sortait la tête, pour regarder fixement dans le vide, en disant doucement : « torpille, torpille >. Il semblait bien qu'il vît alors arriver des torpilles, car

TROUBLES CONFVSIONNELS

il a/ait l'air de suivre des yeux des trajectoires mais sans manifester d'émotion intense. Ce qui frappait chei lui c'était l'inertie et la passivité. Il ouvrait la bouche et levait les bras au commandement, et, quand on lui donnait une position difficile ou paradoxale, il la conservait. C'est ainsi que, Meltran étant couché, la cuisse drqite ou gauche, mise a angle droit sur le corps, restait en l'air trois minutes et mettait une demi-minute à retomber par saccades sur le lit. Pendant qu'on lui imposait, sans qu'il résistât, des attitudes de ce genre, le malade se tirait les cheveux de la main gauche d'une manière rythmique, en regardant fixement devant lui. Lorsqu'il a parlé, en sortant de son inertie et de son rêve, il a conté que, trois semaines auparavant, du côté des Eparges, il était sur une butte bombardée et qu'il avait été renversé par l'explosion d'une torpille. Depuis lors, il ne se souvenait de rien.

Chazot, que j'ai vu au Val-de-Grâce, est un bon gros dragon de vingt ans, très doux, très brave, qui s'est battu en Woëvre depuis la mobilisation jusqu'au 7 octobre 1914. Au cours d'une reconnaissance, un jour, il a été subitement entouré d'Allemands qui l'ont fait prisonnier. Sur leur ordre, il est descendu de cheval et il a été conduit dans une grange où il a retrouvé un autre dragon prisonnier comme lui. A partir de ce moment, ses souvenirs se brouillent et il semble bien avoir fait du délire de rêve, car, à l'hôpital, il a encore, par intermittence, des bouffées de rêves et d'hallucinations ; à certains moments il se croit entouré de cavaliers ennemis. Quelques jours plus tard, nous pouvons comprendre, par des fragments confus de récits, que l'autre dragon, qui ne délirait pas, a profité de la docilité et de la passivité du jeune Chazot

TROUBLES MENTAUX ET NERVEUX DE GUERRE pour le faire évader avec lui. Il l'a dirigé depuis la grange-prison jusqu'à nos lignes. C'est probablement le seul cas d'une évasion accomplie pendant un délire confusionnel.

Régis, qui a fait une étude magistrale des délires de ce genre, les a très justement comparés à des rêves et il les a appelés oniriques (1) (du grec civap, rêve) ; mais, comme il le remarque lui-même, il est assez rare que \t délirant onirique assiste passivement, comme le dormeur ordinaire, au défilé de son imagerie mentale ; la plupart du temps il y mêle ses mouvements, ses attitudes, ses gestes, ses paroles ; il se conduit en somnambule plutôt qu'en dormeur ; il joue son rêve et le vit. Ce jeu caractérise, sous une forme plus ou moins marquée, tous les délires que nous venons de décrire, depuis celui de Crivelli, grand premier rôle, jusqu'à celui de Meltran, très modeste acteur.

De plus, dès qu'on peutse mettreen communication avec ces malades, ils acceptent, que des personnages réels se mêlent à leurs rêves, posent des questions et s'intéressent a leurs conceptions fantastiques. Ils ont une perception plus ou moins confuse des faits réels qu'ils déforment pour les faire entrer dans leur rêve.

Voici une lettre qui nous fait pénétrer plus avant dans ce système de déformation en même temps que dans l'intérieur même des délires. Elle a été écrite, en plei» onirisme, par Capdier, un jeune étudiant que nous ayons connu à l'hôpital Saint-Nicolas de Verdun.

(i) Cf. Régis, Communication à l'Académie de médecine,-] mai 1901, et Delmas, Les Psychoses post-oniriques, Parii, 1914.

TROUBLES CONFUSJONNELS

« Chère mère,

«Sois sans crainte, je suis en bonne santé, mais les Boches ne me soignent pas bien. 11 paraît qu'ils vont nous ouvrir le ventre. J'ai entendu souffrir un camarade toute la nuit. Us ont dû le torturer. C'est horrible à voir. Ils m'obligent à re»ter couché et ne veulent pas me donner à manger, même en payant. Viens leur dire de m'en donner.

« Marcel. »

Nous avons vu que nos délirants passent parfois du rêve à la réalité et de la réalité au rêve, suivant qu'on les interpelle avec force : « Tiens, mouchetoi » ; ou qu'on leur parle à voix basse : « Qu'est-ce que tu vois? vois-tu dû sang? — Oui, j'en vois. » Enfin, ils sont sensibles à la suggestion ou bien ils obéissent docilement, comme Chazot, aux ordres qu'ils reçoivent.

Si nous voulions classer ces délirants oniriques et tous ceux que nous avons observés, nous pourrions distinguer ceux qui n'ont que des rêveries automatiques dont ils ne peuvent s'abstraire de ceux qui vivent réellement une sorte de rêve à l'état de veille, et, parmi ces derniers, ceux dont le délire et les hallucinations, souvent terrifiantes, se présentent avec un caractère particulier de richesse et d'intensité ; mais il va de soi que ces catégories ne correspondent qu'à des degrés différents de l'onirisme et qu'elles sont reliées par beaucoup de formes de transition.

A côté de ces rêveurs, souvent tragiques, on ren^ contre des malades très dissemblables en apparence qui frappent par leur visage indifférent et leur regard vague. Approchez-vous et tâchez de causer. S'ils vous répondent, vous vous apercevrez vite qu'ils éprouvent une difficulté plus ou moins grande à vous comprendre et qu'ils sont même parfois tout à fait obtus. Leur intelligence ne réagit qu'avec un visible effort, sans cohérence et sans résultat précis, aux sollicitations les plus simples. Leur mémoire est profondément atteinte et d'une façon très particulière, dans l'évocation du passé comme dans l'enregistrement du présent. Le ton affectif est, en général, l'indifférence. La volonté est docile, sans résistanse, à tel point que le sujet obéit passivement à toutes les impulsions du dehors et s'attache parfois à une personne qu'il suit comme un chien fidèle, en acceptant aveuglément son autorité. On appelle ces malades des confus (1), et ils représentent la forme asthénique de la confusion mentale.

Lorsque cette forme de la confusion est particulièrement marquée, lorsqu'elle se traduit non par la diminution et la difficulté de l'effort mental mais par la suspension de l'activité intellectuelle,affective et volontaire, on parle de confusion avec stupeur. Par contre, lorsque l'asthénie est peu marquée, les malades

(i) La confusion mentale a été très bien étudiée en France pat Séglas, Régis et Chaslin. Cf. Régis, Traité de Psychiatrie, «t Régis et Hesnabd, Traité international de Psychologie pathologique. (Paris, F. Alcan) Tome II.

TROUBLES CONFVSIONNELS

ne présentent guère que des troubles peu profonds de la compréhension et de l'attention, des troubles, en général plus accusés, de la mémoire, une impuissance plus ou moins grande pour l'effort et un affaiblissement des tendances affectives supérieures qui s'allie souvent avec une sorte d'aptitude réflexe pour l'angoisse, la peur et les émotions dépressives.

Il peut paraître étrange, aupremier abord, de rapprocher ces confus de nos délirants de tout à l'heure, et pourtant ce sont les mêmes malades. Les premiers nous frappaient surtout par leur agitation mentale ; mais, derrière cette agitation, il y a une confusion fondamentale puisque les malades ne distinguent pas leur rêve de la réalité, ni les personnages réels des personnages imaginaires. S'ils ont une apparence de logique, c'est qu'ils se mettent instinctivement d'accord, par leurs expressions et leurs gestes, avec les émotions et les images qui constituent leur délire ; mais, dans leurs moments de répit, ils manifestent une obtusion et une amnésie également profondes et souvent plus marquées que l'obtusion et l'amnésie des confus passifs.

Aucun des malades que je viens de présenter ne pouvait dire d'où il venait, ce qu'il avait fait jusquelà. Si on leur proposait le moindre calcul, ils regardaient hébétés sans comprendre et n'essayaient pas de calculer. Tout interrogatoire restait vain et, quand ils sont sortis de leur délire, ils ont gardé pendant des jours, des semaines ou des mois, une obtusion et une amnésie plus atténuée dont nous allons donner de nombreux exemples. Chez tous les confus qui délirent on peut trouver de même une atteinte des fonctions mentales supérieures qui va de la difficulté de l'effort jusqu'à l'inertie.

D'autre part, chez les confus asthéniques, il n'est pas rare de constater une activité délirante rudimentaire qui se trahit par des rêveries qui s'imposent. Même dans la stupeur, on observe parfois des éléments de délire onirique. Nous avons pu citer Meltran parmi les délirants oniriques bien qu'il fût en état de stupeur. Un malade, très analogue, Langeot, qui reste tout le jour la tête basse et penchée en avant, les yeux aux genoux avec l'air indifférent et vague, ne semble pas délirer; il délire cependant; il voit des images vagues défiler devant lui ; parfois il fait un signe, il ébauche un geste et, de temps à autre, il dit : « Des soldats ».

Quelquefois l'arrêt de toutes les fonctions intellectuelles et volontaires s'accompagne non pas d'une activité délirante, mais d'une mobilité particulière de la tête et des yeux par laquelle le sujet réagit, sans cesse et sans ordre, à toutes les excitations. P. Chavigny, qui a très bien étudié ce trouble, le décrit ainsi : « Très éveillé, tout au contraire de ce qui s'observe (en général) dans la confusion mentale, le sujet est à la merci de toutes les excitations qui lui viennent du dehors ; mais aucune de ces excitations ne se transforme en impression et n'est le point de départ d'une sensation ou d'un travail cérébral. Il y a là quelque chose de l'état mental du tout jeune enfant qui, successivement, tourne ses regards vers tout ce qui brille, vers tout ce qui s'agite ou fait du bruit ; mais encore faut-il remonter jusqu'à l'âge où l'enfant n'est pas même capable de sourire et où son regard, attiré par l'objet brillant, ne se fixe pas sur lui. Bien plus encore, cet état rappelle la mimique de certains oiseaux qui, en cage, tournent incessamment la tête vers les bruits ou les mouvements du voisinage. = 60 =

TROUBLES C0NFVS10NNELS L'absence, chez l'oiseau, de tout jeu de physionomie rend la comparaison encore plus exacte, car, chez nos malades, le masque reste rigoureusement impassible.»

J'ai observé ce symptôme deux fois depuis l'article de Chavigny (i) qui l'a observé cinq fois, et qui rapporte une observation très intéressante, celle du dragon R...Ce dragon a eu une émotion très violente et très brusque, compliquée d'une chute de trois mètres de haut, sans lésions :

€ Il semble, dit Chavigny, que l'on soiten présence d'un automate dont il faille diriger tous les mouvements. Si on le tire par la main, il se lève, marche sans faire de résistance, sans protester ni de la voix ni du geste ; sur son visage absolument impassible ne se reflète la trace d'aucune opération intellectuelle ; ni émotion, ni étonnement, ni attention. Contrastant avec cette rigidité absolue du visage, les yeux, au contraire, sont extrêmement mobiles. Dès qu'un mouvementou un bruit se produit, R... tourne la tète et les yeux de ce côté, mais le regard qu'il jette ainsi est bref, car instantanément les yeux se portent dans une nouvelle direction, attirés par un autre bruit, un autre mouvement ; les yeux et la tête tournent ainsi continuellement, à gauche, à droite et, tout naturellement, vient la comparaison avec les mouvements de la tête d'un oiseau. »

Ajoutons que les uns et les autres, confus asthéniques et confus délirants, présentent delà céphalée et des insomnies, c'est-à-dire des symptômes physiques de confusion mentale.

Il serait très intéressant de savoir pourquoi les uns

(i) Paris Médical, 34 octobre 1915.

TROUBLES MENTAUX ET NERVEUX DE GUERRE délirent tandis que les autres ne délirent pas ; mais c'est là une question obscure.

C'est faire un pas, semble-t-il, vers une explication que d'invoquer l'angoisse, la crainte diffuse, la panophobie, comme les conditions excitantes de l'activité onirique, car ces états affectifs, souvent faciles à provoquer chez les confus qui ne sont pas en état de stupeur, sont la plupart du temps très intenses chez les confus délirants et retentissent certainement sur leur exaltation imaginative comme sur la direction générale de leurs associations d'idées. Nous les avons signalés chez Chanot, chez Crivelli, chez Soldis. Mais, dans plusieurs cas, on peut voir des malades qui font du délire de rêve sans y mêler de l'angoisse ou de la panophobie et l'on en voit beaucoup aussi qui, avec de l'agitation émotive, de l'angoisse et de la crainte diffuse, ne font aucune espèce d'hallucination ni de délire. Ces états affectifs sont évidemment un élément important dans un délire mais ils ne suffiraient pas à le déterminer.

On aurait plutôt avantage à rapprocher les manifestations asthéniques et les manifestations délirantes de la confusion mentale de ce qui se passe dans certaines intoxications — dans l'ivresse alcoolique, par exemple — où l'on voit des sujets qui réagissent au poison par de l'excitation délirante et hallucinatoire, tandis que d'autres réagissent par de la dépression mentale et par de l'inertie, les fonctions supérieures étant ralenties, gênées ou paralysées chez tous. Le rapprochement serait d'autant plus légitime, que la confusion mentale suppose toujours, comme nous le verrons, une intoxication ou une infection sous-jacente, et, bien que ce ne soit pas là l'explication demandée, c'en est déjà le commencement, puisque => 6a =

TROUBLES CONFUSIONNELS la forme asthénique et la forme délirante de la confusion mentale entreraient ainsi sous une loi générale. Dans ces conditions, il paraît légitime d'admettre que l'excitation onirique et l'aptitude anxieuse réagissent nécessairement l'une sur l'autre quand elles sont présentes à la fois.

Comment nos sujets en sont-ils venus là?

Par des voies assez différentes, si on les en croit.

Les uns, les moins nombreux, racontent, dès qu'ils peuvent se reconnaître, qu'ils ont été bouleversés par une émotion intense et brusque et qu'ils ont fait soit un ictus soit un raptus émotifs, au sens que nous avons donné tout à l'heure à ces expressions. C'est le cas de Soldis et de Chazot, c'est aussi celui de Charny et de Lérin qui ont vu des camarades déchiquetés à côté d'eux par des shrapnells. En général, la scène iuvoquée comme cause de l'émotion est une scène d'horreur, avec cette circonstance aggravante que le malade y a couru un danger personnel très grand et que la peur et l'horreur se sont associées dans une émotion unique.

D'autres, qui ont éprouvé des émotions très intenses et très brutales dû fait du danger couru, ont fait en même temps ou de la commotion cérébrale ou de la commotion générale par suite de l'explosion d'un obus dans leur voisinage immédiat, ou bien encore, comme il arrive souvent, ils ont été atteints par ces deux ordres de commotions à la fois,

Même quand il n'y a pas eu de spectacle horrible, l'émotion de ces commotionnés a pu être très intense = 6> =

encore du fait qu'ils ont entendu siffler les obus, qu'ils ont attendu les explosions avec anxiété, qu'ils ont justement craint d'être blessés ou tués, qu'ils ont été fouettés ou renversés par lèvent de l'explosion, qu'ils se sont sentis soulevés de] terre ou projetés à distance, etc., etc.

Il est assez difficile, dans le cas d'une explosion d'obus à proximité, de faire la part de l'émotion proprement dite et la part de l'ébranlement du système nerveux dansl'étiologie de la confusion mentale, car, si cette confusion peut se produire à la suite d'émotions toutes morales non suivies d'explosion, elle succède quelquefois à des ébranlements du système nerveux où l'émotion semble réduite au minimum. Cependant, comme la simple commotion cérébrale, lorsqu'elle est manifestement pure de toute émotion, ne produit guère, en dehors de l'amnésie de l'accident et de la perte de connaissance, qu'une torpeur passagère, on est fondé, même quand l'émotion n'a pu être que très brève, à lui attribuer, dans les cas de commotions cérébrales suivies d'accidents confusionnels, un rôle prépondérant.

Il est plus malaisé de se prononcer pour les sujets qui ont présenté des symptômes de commotion générale et de shock commotionnel, car c'est une opinion professée par Régis et par d'autres psychiatres qu'un shock, par l'ébranlement organique qu'il occasionne, peut-être, à lui seul, facteur de confusion mentale. Tout ce que nous dirons, c'est que, dans notre expérience, nous ne trouvons pas un seul cas' dont on puisse dire avec certitude que le shock y a été l'agent essentiel de la contusion mentale, car nous avons trouvé de l'émotion associée au shock, et toujours très intense, chaque fois que l'analyse psychique a été = 64- '

TROUBLES CONFVSIONNELS

rendue possible par les souvenirs retrouvés du malade ou par ceux de son entourage.

Gilbert Ballet et Rogues de Fursac, qui ont pris cette même question par un autre bout estiment que, dans tous les cas relevés, la part de la commotion est nulle tandis que la part de l'émotion est tout. Ils se fondent sur ce fait qu'un choc moral consistant en une émotion intense, pçre de tout ébranlement physique, peut se traduire p»r d«s troubles identiques de forme, d'intensité et d'évolution à ceux que les explosions engendrent (i).

L'argument n'est pas sans réplique, car les auteurs supposent gratuitement qu'un ébranlement organique est incapable de produire les mêmes résultats mentaux qu'un ébranlement moral ou de le renforcer en s'y associant, et c'est justement ce qui est en question.

On peut faire en outre, au sujet de l'identité des troubles psychiques post-émotionnels et des troubles psychiques post-commotionnels, une réserve qui, sans toucher au fond même des choses, n'est pas cependant sans intérêt psychologique.

Ces troubles sont foncièrement et cliniquement les mêmes, c'est entendu; mais, quand les malades délirent, le délire des purs émqtionnés nous a paru en général plus dramatique et plus riche que celui des commotionnés. Cette différence tient, croyons-nous, à ce fait que, par rapport aux émotions d'horreur et d'épouvante, l'émotion liée à la commotion est d'ordinaire moins riche en dépit de son intensité, et sans doute aussi à cet autre fait que les émotionnés, ne perdant pas connaissance au cours de leur émo-

(i) Paris midical, i" janvier 1916.

G. Dumas. — 5

tion, peuvent en garder une impression plus complète. Nous aurons d'ailleurs l'occasion de signaler, entre les deux ordres de troubles, quelques différences de plus.

La confusion mentale, quand elle succède à des émotions purement morales, la vue, par exemple, d'une scène d'horreur ou d'épouvante, ne s'établit jamais immédiatement: il y a alors, entre l'émotion et le moment où la contusion apparaît, un temps de latence qui varie de quelques heures à un jour ou deux, On a le droit de penser que c'est pendant ce temps de latence que se constitue l'état toxique qui, nous le verrons, paraît lié aux perturbations vaso-motrices et sécrétoires et à l'épuisement cérébral provoqué par l'émotion.

Ce temps de latence est très manifeste encore dans le cas des confusions qui suivent les émotions associées à de simples commotions cérébrales. Beaucoup de sujets, quand ils ont repris connaissance, peuvent aller tout seuls au poste de secours et même à l'ambulance.

Ce temps de latence peut encore être observé chez les sujets ayant subi une petite commotion générale, et chez lesquels l'érçotion a prédominé sur la commotion.

Mais, dans les cas de fortes commotions générales, il est très difficile de retrouver ce temps de latence par l'interrogatoire du malade ou des camarades qui constitue, pour tous ces accidents originels, notre principal moyen d'investigation. Nous pensons cependant qu'il n'y a aucune raison sérieuse pour admettre que la confusion mentale puisse s'établir ici par un processus immédiat, différent du précé- = 66 =

TROUBLES CONFUSIONNBLS

dent et bien difficile h comprendre. Il est vraisemblable au contraire que le processus d'auto-intoxication reste le même et qu'il dure le même temps mais que l'état de torpeur et d'obnubilation qui survit à la commotion se fond dans l'état confusionnel sans qu'il soit facile ni peut-être possible pour les spectateurs et à plus forte raison pour le sujet lui-même, quand il retrouve plus tard quelques souvenirs, de faire des distinctions de succession et de nature.

Essayons de causer maintenant avec des confus sortis de leur rêve délirant et qui, malgré la confusion où ils sont encore, peuvent déjà répondre à nos questions et se prêter à quelques expériences.

Leur délire a duré, suivant les cas, de quelques heures à un mois ; il a crû, il s'est maintenu à un maximum et il a décru. Les uns, comme Morel et Baptiste, se sont retrouvés brusquement après un délire onirique de quelques heures ; ils ont reconnu tout de suite qu'ils étaient à l'hôpital, entourés de médecins et d'infirmiers, et ils n'ont pas eu de rechute délirante; d'autres, de beaucoup les plus nombreux et parmi lesquels se trouvent tous les confus par émotion pure, ont eu, avant le réveil final, des phases multiples d'accalmie et de rechute, et ils n'ont commencé à se reconnaître qu'après bien des oscillations; mais tous sont bien éveillés quand je les interroge.

« Comment t'es-tu éveillé ? dis-je à Baptiste, un commotionné (1) qui a eu le réveil brusque. —J'étais

(i) J'appelle commotionné cérébral le sujet qui a eu une com- = 6 7 =

TROUBLES MENTAUX ET NERVEUX DE GUERRE dans mon lit, dit-il, et j'ai senti les draps contre moi ; alors j'ai regardé et j'ai vu que c'était un hôpital ; je ne savais pas depuis quand j'étais là ni pourquoi et, de plus, tout cela ne me paraissait pas très vrai; alors, pendant un moment, j'ai pensé que je ne devais plus être en vie et que je venais de ressusciter de la terre en m'éveillant dans l'au-delà. » — «Et toi, dis-je àCrivelli, qui a «u de grandes émotions avant d'être commotionné, cornaient es-tu sorti de ton rêve? — A la fin, dit-il, je la quittais pour le reprendre et je ne savais plus où j'en étais. — As-tu encore des cauchemars ? — Oui, toutes les nuits, depuis que je me suis retrouvé ; je rêve qu'un mort qui a le front troué d'une balle me prend par le cou et veut m'entraîner avec lui... quelquefois même j'ai des cauchemars le jour. — Que vois-tu? — Du sang sur mon soulier gauche; tenez, si je le regardais un moment j'en verrais, mais la nuit c'est beaucoup plus fort et il me tarde qu'il fasse jour. >

Chez Soldis, un émotionné, nous avons pu suivre les progrès lents du réveil, longtemps coupé de visions tragiques, qui revenaient chaque soir, jusqu'au jour où le convalescent a repris la conscience pleine et continue de la réalité. Chazot, un autre émotionné, est sorti de son onirisme de la même façon, avec des bouffées intermittentes de délire qui se sont prolongées bien avant dans la convalescence.

Voici d'ailleurs, décrites par lui-même, les impressions du commotionné Blénond qui a eu le réveil lent mais progressif et sans rechute-

motion cérébrale, j'appelle commotionné le sujet qui a eu une commotion générale et «motionné celui qui a eu une émotion pure de tout ébranlement physique.

TROUBLES CONFUSIONNELS

W..., 18 mai 1915.

II y a cinq ou six jours que j'ai commencé à recouvrer l'usage de mes sens et de mon esprit. Avant cette date, je ne me rendais aucun compte des objets qui m'entouraient et je ne pouvais faire aucune différence entre les personnages que je voyais à l'hôpital et ceux que j'avais l'habitude de fréquenter en guerre. Je ne me rappelle donc rien de ce qui est antérieur au 12 mai, à part ce détail cependant qu'un médecinmajor me donna un paquet de tabac.

Ma première impression, très confuse, fut que je n'étais plus en vie et elle fut extrêmement pénible; c'est peut-être ce qui me porta à me rendre compte des choses que j'avais autour de moi. D'abord le grand plafond bleu, la suspension, le Christ, les lits environnants, les malades voisins, la religieuse, le silence de la salle, tout cela me laissa comprendre que ma situation n'était pas celle dont j'avais l'habitude.

Mais, la réflexion se faisant jour peu à peu, je pus comprendre, le 13 mai, que je n'étais pas mort et que je me trouvais dans une infirmerie ou un hôpital. Cette idée me rassura et, à partir de ce moment, je fis des progrès très sensibles et des constatations qui m'amenèrent à supposer que, si quelque chose me manquait dans l'usage de mes facultés, j'étais cependant sur la voie de me retrouver.

Une constatation agréable fut celle qui me donna l'assurance qu'aucun de mes membres n'était atteint ; je ressentais et je ressens toujours, atténués à la vérité, premièrement une grande lassitude dans tout le corps, un bourdonnement dans les oreilles, par inter- = 69 =

TROUBLES MENTAUX ET NERVEUX DE GUERRE val les des maux de tête assez violents qui me donnaient l'impression d'un cercle de feu autour du crâne, enfin une inexplicable confusion dans mes idées que je n'arrivais pas à rassembler, et, par intervalles, une impression de vide dans le cerveau. Cette dernière impression n'a d'ailleurs pas disparu ; aujourd'hui même, j'ai des moments, très courts il est vrai, où le vide gagne mon cerveau d'où toutes les idées s'échappent.

Une autre constatation que je fis dans la journée du 14 mai, et qui me fut extrêmement agréable, c'est que les fenêtres de l'infirmerie, comme celles de la maison d'en face que j'apercevais de mon lit, avaient toutes leurs vitres. J'en déduisais avec plaisir que j'étais dans un lieu où les obus ennemis n'arrivaient pas... »

Chez Michel, un commotionné cérébral qui a fait aussi de la commotion générale, un accident a provoqué un réveil brusque et le malade, qui s'est très bien reconnu, s'est retrouvé aussitôt au moment de l'explosion qui avait renversé un sac de terre sur sa tête, comme si les huit jours écoulés depuis son accident n'avaient laissé aucune trace dans sa pensée consciente et se trouvaient rayés du temps. Il était couché, avec quelques malades, dans une salle d'étude du collège Saint-Léon de Toul, transformé en hôpital, lorsqu'à la suite d'un faux mouvement, il est tombé de son lit. Il porte la main à sa tête comme s'il y cherchait quelque chose et il s'écrie : « Ah ! elle est bonne celle-là ! Elle est bonne ! Mais je ne suis plus dans la tranchée, à M... Oh ! c'est drôle ! Je suis dans une école. Mais où est donc le sac de terre que j'avais reçu tout à l'heure sur la tête ? »

L'obtusion intellectuelle est alors plus ou moins \ == 70 =

TROUBLES CONFVSIONNELS

marquée et tel malade qui avait, avant sa crise, l'intelligence vive, se trouve, malgré ses efforts, hors d'état de comprendre un raisonnement élémentaire,de s'orienter dans le temps et l'espace, et de résoudre les problèmes les plus simples. Le lieutenant Lérier, un commotionné, ne délire plus depuis trois jours quand je lui demande où il est. Il n'en sait rien. «Ne seriez-voûs pas à Verdun ? » Avec effort et hésitation : « Peut-être. — Dans quel département ? — Je n'en sais rien. — Et dans quel mois pensez-vous être ? » Il regarde par la fenêtre le ciel et les arbres, fait un effort visible de réflexion et conclut : « On doit être en mars. » (Nous sommes en réalité au 12 mai.) Prié de multiplier 7 par n, il réfléchit un instant et répond : < 70 ou 67 », comme s'il avait pensé vaguement 77 et ne pouvait coordonnertoutà fait sa pensée. Soldis se déclare incapable, après trois essais infructueux et manifestement sincères, de multiplier 437

par 33.

Chevalier, un commotionné, ne se tire pas, malgré des efforts manifestes, de la multiplication 5 par 5 et devant le sophisme : si tous les Français sont Européens, tous les Européens sont Français, il fronce les sourcils, fait le geste de repousser quelque chose et dit finalement : « Pas toujours. »

C'est une obscurité de compréhension qui a été souvent décrite et qui n'exclut pas, chez les malades peu atteints, le sentiment de la direction qu'il conviendrait de donner à leur pensée.

On constate très bien, dans la lettre suivante, cette obscurité de la pensée, l'eflort fait par le malade pour en triompher et l'insuffisance du résultat.

Monteux.un commotionné, entend dire, alors qu'il sort à peine de son délire onirique, qu'il a un peu de

TROUBLES MENTAUX ET NERVEUX DE GUERRE température ; il sent confuse nent que ce n'est pas là un bon signe, et il voudrait bien en informer les siens. Il leur écrit :

« Chers parents,

« Aujourd'hui 16 juin, j'ai aussitôt écrit avec un températent. Ce certent n'a pas trompé. Je vais pas aussi ; j'ai mais maladie et j'ai vous températent. Je vais pas aussitôt. J'ai température. Ce complet n'en pas aussitôt. Le maladie ne pas ainsi pour vous. Ce vous écrit dans quelques mots. »

Il est à peine besoin de dire que cette difficulté de l'effort mental a pour conséquence une fatigue plus ou moins rapide, suivant les sujets, et que l'attention, quand elle arrive à se constituer chez les malades peu atteints et chez les convalescents, s'épuise toujours plus ou moins vite. Parfois même, comme le remarquent très justement Mairet, Piéron et madame Bouzansky (1), il y a des absences où, au cours d'un interrogatoire, le sujet cesse brusquement de comprendre.

L'amnésie de nos malades est aussi caractéristique que leur obtusion.

Elle porte d'une façon toute particulière sur la période aiguë de l'accès de confusion, celle qui est marquée, chez beaucoup de sujets, par de l'onirisme. Les impressions subies pendant cette période n'ont pas été ressenties et assimilées ou bien elles ont été trop rapides pour laisser de trace.

(t) Le Syndrome commoiionnel, p. 10.

TROUBLES CONFUSIONNELS

En général, les malades ont un dernier souvenir assez précis ; ils se souviennent qu'ils ont été bombardés, ensevelis, saisis d'horreur. Puis c'est la nuit, mais une nuit qui n'est pas la même pour tous.

Les uns se rappellent quelques bribes de souvenirs qu'ils rattrapent sans ordre, comme nous retrouvons nous-mêmes, en nous éveillant, quelques fragments de nos rêves de la nuit.

Blénond, qui a commencé à se retrouver après un délire de six jours, se souvient d'un médecin-major, qui, à l'ambulance, dans les premiers jours de son délire, lui a donné un paquet de tabac.

Soldis se souvient si bien du délire de rêve où il a brûlé les œuvres de Wagner qu'il en est dupe pendant sa convalescence, et il n'a pas oublié non plus, une fois guéri, le vieillard qui le poursuivait en trottinant.

Charny se rappelle des fragments de délire avec hallucinations où il voyait des Allemands le mettre en joue. Chazot a le souvenir vague d'un dragon qui dirigeait son évasion.

Haudry est un commotionné du type le plus pur, en ce sens qu'il a éprouvé une commotion générale mais sans commotion cérébrale proprement dite. Il était dans la tranchée lorsque le vent d'un éclatement d'obus l'a renversé en le recouvrant en partie de terre. Il n'a pas perdu connaissance et il se revoit immobile, muet, étendu dans la tranchée, près d'un soldat qui avait la main arrachée et qui criait. Non loin, il revoit aussi un adjudant couché sur le dos, avec un gros jet de sang qui lui sortait de la bouche ; il se rappelle très bien que l'infanterie a quitté la tranchée pour partir à l'assaut des tranchées ennemies ; il reste alors seul sous la pluie, mais un camarade arrive et Haudry comprend que ce camarade vient le chercher.

Puis, après une période dont il ne peut préciser la durée, c'est la nuit noire, la lacune, avec un délire silencieux où le sujet semblait percevoir de vagues images auxquelles il souriait et où il témoignait seulement, pour le moindre bruit, d'une émotivité extrême.

Capdier, de même, en sortant de sa période onirique a oublié tout ce qui s'est passé dans cette période. Je lui mets sous les yeux la lettre où il raconte à sa mère qu'il est chez les Allemands. Il reste stupéfait en reconnaissant son écriture et, en se relisant, il dit : « Nom de Dieu de bon Dieu, qu'est-ce que j'avais donc dans la tête ! »

La lacune paraît plus complète chez les commotionnés que chez les émotionnés qui retrouvent souvent quelques détails ayant trait à leur période onirique, mais ces détails restent infimes et, pour les uns comme pour les autres, on peut parler d'amnésie lacunaire avec des bords assez nettement tranchés. A mesure que le malade se rétablit, il peut situer vaguement dans cette lacune quelques souvenirs qui lui reviennent et qui concernent des faits confusément acquis, mais la lacune ne continue pas à se combler après la guérison.

En général, à cette amnésie lacunaire s'ajoute une amnésie qui la dépasse et qui a une autre origine. La mémoire, atteinte comme l'intelligence, participe au ralentissement de l'activité mentale et le malade est hors d'état d'évoquer des faits qu'il avait acquis et fort bien fixés ou bien il ne les évoque qu'avec une difficulté très grande. Cette amnésie rétrograde remonte plus ou moins loin dans le 'passé en respectant d'ordinaire le dernier souvenir conscient qui précède le temps de latence et la période onirique. C'est ainsi = 74 =

TROUBLES C0NFVS10NNÉLS

que Morel, en sortant de son délire de rêve, se rappelle fort bien qu'il était au bois Leprêtre, dans une tranchée où l'on recevait des obus, lorsqu'il a perdu connaissance à la suite d'un éclatement d'obus dans son voisinage immédiat; mais, au delà de ce fait, ses souvenirs sont assez confus ou absents. Il ne se rappelle rien du bois Leprêtre, où il est resté cepen dant trois mois ; il ne se souvient pas davantage d'où il y est venu, en janvier 1915, et de ce qu'il faisait en décembre.

Un peu plus en arrière, il se souvient qu'il suivait des cours à la Sorbonne et qu'avant de les suivre, il faisait ses études dans une petite ville de province. A partir de ce moment et, sans que la limite de l'amnésie soit bien précise, il tient ses souvenirs de jeunesse et d'enfance.

D'autres fois, c'est la vie passée tout entière que le malade dit ne pouvoir évoquer et l'amnésie paraît totale. J'avais, avant la guerre, un certain scepticisme à l'égard de ce genre d'amnésies dont on citait de rares exemples et suspects. J'en ai constaté depuis, comme Régis, plusieurs cas, et si je fais plus tard des réserves sur la nature confusionnelle de certaines de ces amnésies, je n'en ferai pas sur la sincérité des malades.

En général quelques-uns ne pouvaient dire ni leur âge ni le lieu de leur naissance, ni leur nom. Plusieurs fois, quand je disais : « Comment vous appelezvous i où êtes-vous né ? » j'ai vu le malade mettre la main sous son traversin pour prendre son livret ou chercher des yeux sa plaque d'identité.

Parmi les cas les plus nets, un jeune dessinateur de vingt ans du nom de Godard, un émotionné, se rappe lait une scène d'épouvante et d'horreur, dans les bois,

après laquelle s'était produite une amnésie lacunaire de plusieurs jours et une amnésie globale qui remontait jusqu'au passé le plus lointain.

Il avait oublié qui il était, d'où il était, l'existence de ses parents et de ses sœurs ; il ne savait pas qu'il était fiancé; ramené à Paris par son père, il ne reconnaissait ni les monuments, ni les rues de la ville, ni les pièces de son appartement.

Un autre, Planel, un commotionné, marbrier deson état, avait oublié son nom, l'existence de sa femme, son adresse, sa profession. Sa femme, qui l'avait ramené à Paris et qui s'était fait reconnaître avec peine, me contait le trait suivant :

« Nous arrivons à la maison ; il ne reconnaît rien et s'assied. Le lendemain je lui dis : « Tiens, prends ce morceau de marbre et sors une fleur ; ça te distraira. — Une fleur, qu'il me fait, ah non ! par exemple, je vais la rater. — Essaie toujours, que je lui fais. » Il essaie et voilà que la fleur vient. Alors voilà qu'il se met à pleurer et qu'il me dit : < Ah, je vois bien maintenant que tu as raison et que j'étais marbrier. »

Les habitudes motrices qui réapparaissaient sans effort apportaient leur témoignage irrécusable. Un troisième, Veil, avait oublié, sans exception, tous les faits antérieurs à sa commotion, toute sa jeunesse et toute son enfance.

Je trouve dans mes notes, de mars 191;, à janvier 1916, cinq cas de ce genre.

Un caractère à noter, c'est que, dans les amnésie!, globales d'évocation qui paraissent porter sur toute la vie, les malades conservent le souvenir des connaissances pratiques et, d'une façon générale, de celles qui, tombées depuis longtemps dans l'automatisme, n'exigent pas d'effort d'évocation ; ils ^=76 =

TROUBLES CONFUSIONNELS

savent s'asseoir à table, s'habiller, se déshabiller, parler, et ils lisent les lettres imprimées d'un journal ouïes lettres manuscrites qui disent, sur leur livret, leur nom et leur lieu d'origine.

En revanche, dans d'autres amnésies où le souvenir du passé est à peine touché, ce sont des connaissances spéciales, et qu'on aurait souvent des raisons de croire fixées par l'automatisme, qui sont atteintes.

Morel, un commotionné, qui n'a qu'une amnésie rétrograde de trois mois, a oublié complètement le latin qu'il apprend depuis l'âge de douze ans. «Que veut dire Homo ? Mulier ? Vir ? Equus ? — Je ne sais pas. — Quelle langue est-ce ? — Je ne sais pas. » Par contre, il se souvient de l'italien qu'il a appris à quatorze ans et des quelques notions d'allemand qu'il s'est efforcé d'acquérir depuis l'âge de seize ans.

Cette amnésie, plus étendue que l'examen du malade ne l'avait révélé, a été très durable à l'égard de certains souvenirs, car, le 94 septembre 19 15, cinq mois et demi après son accident, Morel écrit la lettre suivante :

«La mémoire va beaucoup mieux que lors de mon séjour à l'hôpital de Toul. Le latin m'est revenu et n'est plus reparti. Seulement, je me suis aperçu, en arrivant chez moi, que j'avais des lacunes auxquelles je n'avais jamais pensé.

« Si vous vous souvenez, je prétendais n'avoir rien oublié du grec ; j'ai voulu en faire un peu chez moi et je n'en ai pas été capable. Toutefois, à en entendre prononcer, je comprends que c'est du grec tout en n'en comprenant pas le sens, ce qui me fait croire que ce n'est pas grave. Autre chosebizarre, j'avais fait une étude assez approfondie d'une période historique :

les débuts de la Révolution. J'ai retrouvé deux cents pages de notes prises à ce sujet ; je ne me souvenais plus de les avoir et j'en ignore le contenu. >

Soldis, dont l'amnésie est très faible en ce qui concerne le souvenir général du passé, et qui se rappelle ses années de Conservatoire et sa jeunesse tout entière, a des amnésies d'un caractère très spécial, ne sait pas ce que signifient les lignes d'une portée, ne reconnaît pas la clef de sol et ne se souvient pas davantage, même lorsque je l'ai renseigné. On fredonne devant lui la Marseillaise ; il demande : quel est cet air ? Il ne sait pas qui est Liszt, qui est Beethoven, et quand on lui parle de la Symphonie pastorale, on n'éveille aucun souvenir.

Je lui dis : « Savez-vous qui est Victor Hugo ? — C'est un poète français. — Connaissez-vous une de ses œuvres ? » Il ne retrouve aucun nom. De même pour Molière et Corneille.

Haudry et quelques autres ne reconnaissent pas facilement les lettres de l'alphabet et notamment les lettres manuscrites qui demandent un petit effort de plus.

Parmi les lettres manuscrites, les lettres rares, le K, le Wsont le plus rarement reconnues. A la dictée, les mêmes erreurs se produisent, la mémoire verbale des lettres étant aussi atteinte que la mémoire visuelle.

Quand ces malades vont mieux et qu'ils peuvent écrire, sous la dictée ou d'eux-mêmes, des phrases entières, on s'aperçoit que plusieurs d'entre eux se conduisent comme s'ils avaient oublié l'orthographe et que, pour s'éviter des efforts difficiles ou infructueux d'évocation, ils adoptent, avec quelques erreurs de lettres, une certaine orthographe phonétique.

TROUBLES CONFUSIONNELS

Haudry, l'ingénieur, écrit sousla dictée, en oubliant un membre de phrase :

« Maître Cordosureun ardre pershétené un fromage maître renard par l'odeurt aleshé lui tin ape pré se langage. >

Il écrit encore sous la dictés :

«Lascical é la Foure mi. Lascical aian chanté tou leté se trouva for dépourvu quand la bise fuvenu. >

De l'hôpital où il est traité, à douze kilomètres de la ville de Verdun, il envoie à un ami une lettre qui commence par ces mots :

« Nou comean pencampagne » (nous sommes en pleine campagne).

Et plus tard il écrit encore de lui-même :

« Notre père ci e o sieu qe votre volonté coit fet sure la ter como ciel. »

Delnod et Marot ont, à quelques variantes près, la même orthographe qu'Haudry.

Je me suis demandé quelles images disparaissaient le plus facilement dans ces amnésies dont les lois ne sont pas faciles à saisir ; ce sont le plus souvent les images visuelles chez les malades que j'ai observés.

Haudry a perdu celle des êtres les plus familiers. Dans la petite école du village qui nous sert de clinique, je l'envoie au tableau et lui dis : « Dessinemoi un oiseau. > Il sait très bien de quoi je veux parler, mais il ne voit pas l'oiseau, et il reste un moment à froncer le sourcil en essayant de le voir ; après cinq minutes, il fait un dessin schématique et enfantin.

Prié de dessiner un cheval, il me dit en voir uniquement et très mal la tête et il me demande : «Comment sont les pieds ? » Je réponds : <t Ils sont palmés. » 11 = 79 =

TROUBLES MENTAUX ET NERVEUX DE GUERRE fait « non » en souriant et, après trois minutes, il dessine un cheval sans queue, aussi schématique que l'oiseau.

Chez beaucoup de malades, on trouve des troubles aussi étendus de révocation visuelleet, quandle trouble est plus atténué, il semble que le malade ne se représente pas les personnes et les visages, alors qu'il peut se représenter les objets, la représentation d'un individu avec ses traits distinctifs supposant une synthèse d'images plus compliquée que la représentation d'une chose.

Il est presque inutile de dire que Haudry, même après avoir reconnu les siens, ne pouvait se les représenter par la pensée ; quelques jours après être sorti de sondélire, il n'a mêmepas reconnu la photographie de sa sœur ; mais Soldis qui possède un stock d'images visuelles assez riches pour ce qui touche aux objets, ne peut se représenter ni le visage d'un ami intime ni celui de sa femme.

Morel revoit très bien la Sorbonne et sa lourde architecture ; il revoit l'église et la cour ; il revoit l'escalier de la bibliothèque et le petit amphithéâtre Guizot où il est souvent allé, mais il ne peut se représenter la fresque où l'archéologie se révèle au regretté Maxime Collignon, et, bien qu'il nomme Aulard, Seignobos et moi-même parmi les professeurs dont il a suivi les cours, il est incapable de se rappeler le visage d'Aulard, de Seignobos et le mien.

La première fois que je le vois, je lui demande s'il me reconnaîtrait dans le cas où le hasard nous mettrait en présence. Il est persuadé que non, et, de fait, quand je me nomme et lui montre « mes papiers », il me croit, mais il ne me reconnaît pas. Et dans cette = 80 =

TROUBLES CONFVSJONNELS Sorbonne où il a connu tant de maîtres et tant d'amis, il revoit bien les salles de cours, les escaliers, la façade, mais il ne peut se représenter aucun visage. C'est pour lui un royaume d'ombres vagues et sans noms.

J'ai constaté également, mais plus rarement, la disparition des images auditives, notamment chez le musicien Soldis.

Quelquefois, il essayait, au cours de sa convalescence, de se représenter quelques scènes des opéras où il avait joué ; il pouvait, par la pensée, placer les chanteurs sur la scène et les musiciens autour de lui ; il revoyait presque tout le décor visuel de la pièce, sauf les visages, mais il disait ne pouvoir entendre un son et il s'angoissait à l'idée que son imagination auditive était peut-être muette pour toujours.

En même temps qu'ils oublient le passé, beaucoup de nos confus sont dans l'impossibilité d'assimiler et de fixer le présent.

Cette amnésie antérograde est à son maximum pendant la période de délire orinique, mais elle survit à l'onirisme pendant un temps qui varie de quelque jours à plusieurs mois. Même quand les impressions n'ont plus la rapidité automatique du rêve, même quand elles sont lentement perçues, elles ne sont pas toutes fixées, ou elles le sont insuffisamment, à cause d'une défaillance profonde de la mémoire, un trouble dans l'enregistrement des faits.

Il résulte de cette amnésie que la lacune des souvenirs qui correspond à la période onirique se couti- = 81 =

G. Dumas. — 6

TROUBLES MBNTAÛX ET NERVEUX DE GUERRE nue par une lacune moins profonde et moins nette, mais tout aussi réelle. Le malade, en sortant de son délire, s'est reconnu plus ou moins vite et il garde en général le souvenir de cette transition.

Je n'en ai pas connu qui ne répondît avec une précision suffisante quand on lui demandait : « Quand vous êtes-vous retrouvé ? »

Mais il s'en faut de beaucoup que les souvenirs qui suivent soient aussi précis que ce souvenir transitionnel et capital.

Voici Morel, déjà nommé, qui se rappelle très bien s'être retrouvé il y a deux jours.

Il s'est réveillé brusquement, il a compris tout de suite qu'il était dans un hôpital et, à se sentir là, au repos, en sécurité, il a éprouvé une certaine satisfaction. Jamais il n'oubliera ce souvenir.

L'obtusion mentale a d'ailleurs été légère ; il comprend quand on parle, il comprend, sans grande difficulté, quand il lit, et il est capable de s'analyser avec une certaine précision.

Mais l'amnésie rétrograde est déjà marquée, ainsi que nous l'avons vu, et, beaucoup plus encore l'amnésie visuelle de fixation.

A son réveil, comme il ne reconnaissait pas le visage des infirmiers qui passaient près de lui, même quand il les avait vus dix et vingt fois, il avait l'impression que des centaines d'infirmiers inconnus traversaient la salle. Cependant ces gens lui parlaient familièrement, lui serraient la main, avaient l'air de le connaître, et c'est ainsi que lui est venue la pensée qu'il pouvait bien avoir de l'amnésie.

Il ne m'a pas reconnu quand il m'a vu pour la première fois, mais il est encore incapable de me reconnaître le lendemain et le surlendemain ; trois jours de = 8a =

TROUBLES CONFVSIONNELS

suite, il a fallu que je me nomme. Le quatrième jour, au matin, je vais le voir avant de quitter le centre psychiatrique où on le traite et, souriant, il me tend la main en m'appelant par mon nom. <* Je vois que vous me reconnaissez, lui dis-je. — Pas plus qu'hier et avant-hier, fait-il, mais je me suis dit que je devais vous reconnaître à ce signe que vous n'avez qu'un seul galon (i) et que tous les autres médecins de l'hôpital en ont davantage. » Depuis lors, jusqu'au jour où il m'a réellement reconnu, Morel m'a toujours nommé par mon nom. On saisit ici, sur le fait, un procédé de rectification très simple et très efficace et qui nous montre que la mémoire de fixation, comme la mémoire rétrograde, s'exerce encore vis-à-vis des choses quand elle ne s'exerce plus vis-à-vis des individus.

La mémoire verbale de fixation est beaucoup moins touchée, chez Morel, que la mémoire visuelle ; en temps ordinaire elle était excellente, ici elle est seulement ralentie. Morel met cinq minutes pour apprendre quatre vers d'Ampère fils que je lui récite et il les garde quelques jours.

C'est encore par cette mémoire verbale qu'il peut masquer les défaillances de sa mémoire visuelle à l'égard des individus. Il se rappelle assez vaguement mais il se rappelle m'avoir parlé et ce qu'il m'a dit ; il sait, par sa mémoire verbale, que je suis en tournée à Toul, que je suis venu le voir, que nous avons parlé de la Sorbonne etc., etc.

Le Lieutenant Lerier n'éprouve pas à reconnaître le» personnes les mêmes difficultés que Morel, mais il avoue qu'il ne les reconnaît que grâce à un souvenir d'ensemble qu'il ne saurait analyser, bien plus

(i) L'auteur de ce livre était alors aida-major de a e claase, = 83 =

TROUBLES MENTAUX ET NERVEUX DE GUERRE que par des détails particuliers qu'il est incapable de retenir.

Par exemple, il a toujours reconnu le docteur Miïïan qui le traite ; si je le prie de fermer les yeux et de se le représenter, il ne peut dire s'il est barbu ou imberbe, grand ou petit, brun ou blond ; s'il porte un lorgnon, etc., etc.

Haudry ne peut reconnaître les airs qu'il connaissait et il ne les fixe pas ; jamais il ne les retrouve de lui-même et, la seconde fois qu'il les entend, il ne les reconnaît pas plus que la première. Quand il commence à lire les imprimés et les manuscrits, je lui dis : « Regarde bien les lettres, et tâche de les reproduire. > Il s'y essaie avec quelque succès, mais si on lui enlève le modèle, il hésite, se trompe et finalement n'écrit pas. « Il me semble, dit-il, que les lettres sont faciles à faire, mais, quand je ne les vois plus, je n'en retrouve pas les formes. »

Aussi, comme je lui demande assez sourent de copier des textes imprimés et qu'il hésite sur les lettres manuscrites, il a fini par employer un alphabet où il a écrit, côte à côte, les lettres imprimées et les lettres manuscrites.

Dans- un ordre plus général de faits, il oubliait, quelques jours après son réveil, que je l'avais vu le matin, que je devais le revoir le soir, s'il avait déjeuné, et la plupart des incidents de la journée.

Cette amnésie de fixation peut durer longtemps, même après uneguérison apparente et suffisante pour que le sujet parte en convalescence ou même retourne au front. J'en ai constaté souvent les vestiges, après cinq, six, sept mois et davantage, chez des militaires que j'ai revus après leur sortie.

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