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MODIFICATIONS DU CARACTÈRE

C'est presque une banalité d'étudier les changements de caractère liés aux affections hépatiques. Le préjugé populaire en témoigne. Déjà les anciens avaient tiré de cette idée leurs termes de mélancolie et d'hypocondrie.

(1) Milner-Forthergill(résuméin Ann medico-psych., 1878) a essayé d'expliquer par des connexions nerveuses l'influence différente des mala dies des organes abdominaux et thoraciques. Les premières produisent de la trislesse et du découragement, tandis que l'illusion et l'espérance sont, pour ainsi dire, constantes dans les secondes.

Le plexus solaire offre des anastomoses avec le plexus vertébral et agit, par suite, sur la moelle allongée, le cervelet et les lobes postérieurs et moyens du cerveau. — Le plexus cardio-pulmonaire serait en rapport avec les plexus carotidiens et agirait, par suite, sur les lobes antérieur et moyen.

De là, la différence d'influence psychique.

— ]14 — Il faut considérer successivement les maladies à ictère el

sans ictère. :

1. Maladies à ictère. —- Les modifications de caractère s'observent dans l'ictère catharral, dans la lithiase biliaire, dans toute obstruction chronique du foie. Elles sont plus rares et moins spécifiques, dans les variétés de cirrhose avec ictère.

On doit, dans cette recherche, faire abstraction des variations individuelles et ne voir que la formule commune générale. Il faut éviter de rapporter à l'ictère ou au trouble de la fonction hépatique, les changements qui peuvent s'observer au cours de toute affection douloureuse ou de toute affection grave.

En tenant compte de ces remarques, il reste des modifications psychiques liées aux troubles humoraux des hépatiques. « C'est le caractère biliaire. » M. Pierret, de Lyon, à donné un nom générique aux malades de cette catégorie. Il les appelle des atrabilaires. Ge qui domine dans leur état, c'est Ia tendance à la mélancolie (1).

En général, les malades perdent leur gaîté, deviennent tristes (2). Tel individu atteint d’une obstruction chronique, qu travaille dans un atelier, se met à l'écart, ne prend plus part aux plaisanteries de ses camarades, reste sombre, taciturne, passe des journées sans causer. — Les malades deviennent susceptibles. Un domestique à la période de début d'un ictère catarrhal, ne supporte plus qu'on lui fasse d'observation. — Ils sont méchants et exigeants. Au cours d’une lithiase biliaire, un mari, très doux jusque-là, devient exigeant, Il dispute sa femme à tout propos. « Je ne te reconnais plus, ditelle — ». Is sont irritables. — « Je me fâche pour un rien, dit une malade atteinte d’ictère catarrhal, je ne puis supporter un

(1) Nous verrons plus loin des changements de caractère chez les chiens à qui l’on a fait subir la fistule d'Eck.

(2) Nous croyons inutile de donner les observalions complètes des malades. Chaque changement attribué à un malade a été pris dans nos notes et résumé sous forme concise.

bruit ». — Un rien les énerve et les agace et ils sont mécontents pour un motif léger et sans motif.

En même temps surviennent de l'ennui, du dégoût pour la vie avec des idées de ruine. Un lithiasique à, au début de son affection, des idées de suicide. Elles peuvent conduire les malades à une tentative.

Ils exagèrent, en outre, leurs souffrances, ont une tendance très marquée à l'hypocondrie, sont obsédés par des idées fixes.

Une observation plus détaillée rendra compte des phénomènes quon peut observer, et montrera qu'à côté de la tohémie, il est utile de faire une part, sans tenir compte de la douleur et de l'amaigrissement, à l'idée de laideur qui, au moins chez la femme, peut modifier le caractère.

OBservaTION XVIII.

Malade de 55 ans, remarquable en général par légalité de son caractère, sa bienveillance et son affection pour son entourage. — Atteinte d'ictère chronique par Hthiase biliaire avec crises de coliques très fréquentes et très douloureuses, depuis six mois envi- Fons.

Amaigrissement considérable : le poids réduit de 75 kilogrammes à 59 environ. Coloration très accentuée de la peau et des joues, Figure presque méconnaissable pour ces deux raisons.

Elfroi devant les symptômes d’amaigrissement et de coloration.

Affaissement moral succédant à une véritable énergie dans le caractère : désespoir et dégoût de vivre, certitude de ne pas guérir et de mourir sous peu. Misanthropie progressive : horreur de se montrer aux autres, habitude toute nouvelle de se renfermer chez soi et de fuir la société « parce que je suis trop affreuse ». Mauvaise humeur perpétuelle, crises de colère excessives à propos de sujets futiles, injustice continuelle à l'égard de ceux qu'elle aimait le plus : tout lui est insupportable et détermine des éclats de colère et des larmes.

Le malade s'aperçoit lui-même de son changement de carac- (1) L'analyse très fine nous a été fournie par un de nos amis, agrégé de

philosophie, qui a eu l’occasion d'observer ces modifications de caractère chez une personne de sa famille.

tère. Le plus souvent c'est l'entourage qui en souffre et qui s’en plaint.

L'ietère passé, l'obstruction disparue, le malade récupère peu à peu sa gaieté, sa bienveillance, son égalité d'humeur.

Il était intéressant d'étudier les modifications du délire des aliénés sous l'influence de l'ictère passager. C'est ce qu'à fait M. Raphély, dans sa thèse, sous la direction de M. le P* Pierret. (Phén. psychiques de nature mélancolique liés aux troubles fonctionnels du foie. Thèse de Lyon, avril 1889.)

D'après cet auteur, les aliénés, pris d'ictère, deviennent méchants, d'une méfiance exagérée.

Ils injurient et menacent de frapper les personnes qui les approchent et qui les interrogent (p. 49). Ils s'isolent, fuient même la lumière. Ils s'excitent et ne s'irritent que pour obtenir qu'on les laisse tranquilles.

Certains d'entre eux, quand on les interroge, se mettent à décrire leurs hallucinations. Le trouble hépatique passager chez eux donne une note spéciale à leur délire et cette note spéciale est représentée par une dépression très accentuée : tout leur est pénible. [ls ne sont furieux qu'accidentellement, si on les irrite.

À l'appui de sa thèse, l’auteur fournit quelques observations :

Il s’agit, dans la première, d'un malade à délire tranquille qui, sous l’influénce d'un ictère catarrhal, est pris d'une exaltation assez intense. Il est devenu très loquace. Il à des préoccupations politiques, des inquiétudes multiples. [ à l'air inquiet, méfiant.

L'agitation tombe avec la guérison. Le malade est calme, ses inquiétudes ont disparu. Les hallucinations n'ont plus le caractère triste.

Le cas Il concerne une excitée maniaque, avec quelques idées de grandeur, gaie d'habitude et causeuse. Au moment des poussées d'ictère : «elle a un délire intense, elle gesticule, elle voit des ennemis dans les personnes qui l’approchent, Elle

est méchante, on ne peut approcher d'elle qu'avec risque de se faire griffer et frapper ».

IT. — Malade mélancolique qui au moment des poussées d'ictère (?) regarde avec méfiance la personne qui l’interroge et refuse de répondre. Si on insiste, elle demande pourquoi on fait tant de grimaces et pourquoi on ne cesse de la tracasser. En même temps elle fait une moue effroyable.

Améliorée rapidement par l’eau de Vichy et les purgatifs.

L'auteur cite d'autres observations d’excitées maniaques qui au cours de poussées d'ictère, présentent de la dépression mentale.

Maladies du foie sans ictère. — Les changements de caractère recherchés avec soin chez nos malades sont en général trop variables pour que nous leur donnions place ici. (Indifférence au cours d'une hépatite infectieuse, d'abord sans ictère (obs. VI), le malade ne s’inquiétant pas depuis son entrée à l'hôpital, de ses enfants, ne s’informant pas des moyens d’existence de sa femme, — affectuosité exagérée, enfantillages chez une femme atteinte de tuberculose hépatique, ete...)

— Plus importante est la modification de l’état mental qu'on peut rencontrer au cours du cancer du foie, comme l’a noté d’une facon si remarquable M. Hanot dans une leçon sur le cancer pseudo-fluctuant. (Sem. méd., p. 505.) <

« La physionomie exprimait je ne sais quelle contrastante indifférence, une quasi hébétude. Elle ne quittait plus le lit, presque constamment assoupie, ne se plaignant que d’un sentiment de profond accablement, d’invincible écœurement. » — Plus loin, revenant sur la physionomie spéciale de l'individu atteint du cancer du foie, il insiste sur : l'indifférence, l'immobilité, cette sorte d'abandon fataliste, devant un tel effondrement de la vie.

Cette indifférence jointe à l’asthénie musculaire, décrite plus loin, peut servir au diagnostic différentiel du cancer hépatique.

NS

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