TITRE III
Amblyopie par intoxication quinique. '
Comme on attribue souvent à l’administration de la quinine les amblyopies qui surviennent dans la fièvre intermittente, il nous a semblé utile de consacrer quelques lignes aux troubles visuels de l’intoxication quinique.
Ces troubles ont été étudiés surtout par Knapp, Horner (1881), Grunning et Michel (1882).
A la suite de fortes doses de quinine, il survient quelquefois une cécité légère, rarement complète qui s’établit d’emblée sur les deux yeux (chose excessivement rare dans la malaria) ; elle se produit le lendemain ou quelques jours après l’administration de la drogue (Peschel). Avant l’apparition de cette amblyopie, on note ordinairement des troubles de l’ouïe (bourdonnements, surdité). Comme symptômes fonctionnels du côté de la vue, on remarque un affaiblissement de la vision colorée, et même de l’achromatopsie (Lucas Championière, Williams) et un rétrécissement concentrique du champ visuel
(Garofolo, Barachew (1891). Jodko seul observa un scotome central, sans lésion du fond de l’œil (1871).
Dans les cas graves, il existe en même temps, ainsi que Barachew vient de le montrer à nouveau par de.s expériences récentes, des troubles de gastrite, d’anémie cérébrale se traduisant par de la pâleur, une faiblesse générale. Au début, l’acuité visuelle centrale est momeptanément augmentée pour diminuer ensuite progressivement ; les pupilles d’abord rétrécies sont ensuite dilatées, la sensibilité cutanée s’émousse, etc.
A l’ophtalmoscope, à part quelques observateurs qui n’ont rien remarqué, tous les auteurs s’accordent à trouver une ischémie rétinienne plus ou moins prononcée. La papille est décolorée, blanche, les vaisseaux artériels üliformes; les veines tantôt diminuées de volume, tantôt tortueuses, engorgées, avec ralentissement très notable dans la circulation. La pression intra-oculaire est normale.
Barachew a vu, après les doses de 2 gr. 50 à 3 grammes, desdésordres survenir. Schweinitz(1890) a expérimenté sur des chiens à qui il injectait de 6 à 24centig. de suif, de quinine; de 3 à 14 heures après 'l’injection, il pouvait observer des altérations passagères du fond de l’œil ; il a ainsi constaté de l’œdème de la rétine et des fibres optiques et dans un cas une thrombose de la veine centrale. Le microscope n’a rien révélé le plus souvent.
Le pronostic de l’amblyopie quinique n’est pas très grave. La cécité peut durer des mois entiers, mais
elle finit presque toujours par diminuer, puis par disparaître complètement. En 8 ou 10 jours, les phénomènes généraux de l’intoxication et la surdité cessent.
Après la guérison, les artères ne reprennent pas toujours leur ancien calibre normal, et la papille reste blanche, éclatante, présentant l’aspect de l’atrophie, bien que la vision soit redevenue bonne. C’est là un signe tout particulier à cet empoisonnement. La guérison fut obtenue en six semaines dans le cas de Williams (1885), malgré la dose énorme d’alcaloïde ingérée (33 grammes en 4 jours) ; en 10 jours dans lecas deCarofolo(1890)où il fut pris4 grammes d’un coup. Knapp a traité plusieurs malades qui sont devenus aveugles; ils avaient de Tatrophie optique; quelques fibres conservées leur pei-mettaient toutefois la vision centrale.
Le traitement est simple : repos absolu au lit, dans la position horizontale et dans la demi- obscurité.
Ainsi l’amaurose quinique se manifeste par une ischémie rétinienne, tout comme l’amaurose paludéenne de Maurice Raynaud, mais tandis que dans la malaria le spasme est momentané, intermittent, sous la dépendance des accès fébriles, dans l’intoxication quinique le phénomène vaso-moteur est continu, permanent, il dure un certain temps (des semaines et des mois), et ne présente pas de périodicité, ni de rémission. De plus l’action de la quinine sur l’organe de l’ouïe est si prépondérante, que presque toujours, dans les cas de cécité dus à -cet
agent, on rencontre la surdité en même temps. Il faut en outre des doses considérables ou des idiosyncrasies qui sont vite reconnues, pour amener ces accidents très rares. Les troubles visuels du paludisme ne portent généralement que sur un œil ; les deux yeux sont atteiatsdans l’intoxication quinique.
Nous ajouterons que la continuation du traitement donnera une aggravation des symptômes dans Untoxication quinique, elle contribuera à une amélioration rapide dans le cas contraire.
Raynaud,