‹ Troubles psychiques dans la maladie du sommeil [electronic resource]Chapitre 15 sur 31 · I. Voir chapitre ni, p · texte numérisé non relu

I. Voir chapitre ni, p

lettres de l'alphabet et le moniteur lui dit : « Voici un A, un B, un D, etc. »; il répond : « Non, ce n'est pas vrai! Tu ne sais rien, toi, moi je vais te montrer les lettres... Je les connais mieux que toi... Je vais prendre ta place... » Joseph Amboa veut bien rentrer à l'hôpital, mais à la condition d'être « capita », c'est-à-dire de commander aux malades, de toucher une ration supplémentaire et une solde ! a II sait faire les pansements, dit-il, et il connaît très bien le métier d'infirmier! n Ouabissou (obs. 291), rencontrant l'infirmier de l'hôpital l'interpelle en lui disant : « Tchicaia ! roi des Loangos ! viens, nous allons partir. Je veux aller voir le grand docteur, et compter avec lui tout ce qui se trouve dans son cabinet et dans son laboratoire!... 11 a beaucoup de galons... Les souliers du docteur sont beaux. Donne-moi ton papier et ta plume, je vais prendre moi-même les températures et faire ton travail '(or, il ne sait ni lire ni écrire)... Tiens, voici 100 francs, dit-il, en montrant de petits cailloux... Prends-les, je te les donne ! «

Le délire mégalomaniaque peut s'accompagner d'idées mélancoliques et de tristesse :

La femme Parimo (obs. 374), prétend qu'elle est une princesse, u Ses frères sont des chefs de terre très riche... Elle n'est pas une esclave comme les autres malades de l'hôpital... Ceux-ci, le jour de leur mort seront enveloppés d'un simple pagne et seront jetés dans la fosse commune... Pour elle, on tirera des coups de fusils, on l'enveloppera de belles couvertures, de précieuses étoffes... Un grand cortège suivra son cercueil... » Un matin, elle demande à venir nous causer. Après avoir réclamé une chaise « pour ne pas rester debout comme un vulgaire noir », elle raconte qu'on lui a volé une malle contenant « des étoffes blanches, des pagnes, des ceintures, des couvertures, des souliers jaunes et noirs, etc., etc. » « A son village, elle possède des conserves, des cabris, des poulets, etc. Elle peut manger tant qu'elle veut! Aussi, lorsque le blanc passe dans son pays, elle lui donne des cadeaux, de l'ivoire, etc.. L'administrateur, commandant la région, l'invite à sa table; elle, à son tour, le reçoit... » Mélancolique parfois, elle est triste lorsque ses voisins se moquent d'elle, et la traitent d'esclave, de vieille femme. Elle pleure alors à chaudes larmes et se dispute avec eux. Quelques instants après, elle chante, elle rit, elle est satisfaite d'ellemême. « Elle est bonne ! dit-elle. »

John (obs. 458) a, dit-il, été très bien élevé. « Il a reçu de bons principes, et c'est un homme beaucoup plus sérieux que ses compatriotes. Il est fils d'une femme très belle, très intelligente, qui sait lire et écrire. Autrefois, il avait de beaux vêtements. Actuellement, il est vêtu d'une

l'encéphale

simple couverture. Jamais il n'a été aussi mal habillé. Aussi est-il très malheureux, car ses compatriotes ne le reconnaissent pas, et ne veulent plus le recevoir. On lui doit une très grosse somme d'argent dont il ne peut se faire rembourser. Quand il sera guéri et quand il aura touché sa solde, il sera bien habillé, il viendra voir le docteur et celui-ci ne pourra manquer de s'écrier : « Ah! oui, voilà bien John! Ce ne peut être que lui qui soit aussi beau et aussi élégant! »

Les états mélancoliques peuvent parfois succéder aux états mégalomaniaques d'un instant à l'autre, rapidement, d'une' manière alternative et continue.

Ainsi, Manienga Maurice (obs. i3g), tantôt est gai, tantôt est mélancolique. Parfois, il chante, il psalmodie, il est heureux; parfois, il pleure et se lamente sur son sort et de même qu'il s'arrête au milieu de ses jérémiades pour pousser un grand éclat de rire; il jette souvent au milieu de ses chansons un cri de douleur et il verse des larmes en songeant à sa femme qui l'a abandonné, à sa situation. « Il y a cent mille ans que Marie-Madeleine m'a quitté! Je suis trois cents, deux cents, trois cent quatre-vingt-cinq fois trop malade! » « Katouka! fous le camp, cochon, sale nègre! » dit-il à ses voisins qui rient de lui et, s'adressant à nous : « Moi, bon garçon! Tu vois le blanc qui m'a frappé! » ajoute-t-il en nous montrant des traces de blessures. Or, c'est un noir qui l'a battu, mais, dans son esprit, le noir est trop son inférieur pour oser le toucher!... « Je mettrai un beau veston de velours pour venir voir le docteur à la hn du mois... Il ne faut pas toucher à mon eau de Cologne là-bas... J'ai une belle case avec une belle table comme le blanc et des armoires avec des vivres !... »

Marins Kissaci (obs. 378) frappe ses voisins : « Ce sont de vils esclaves, dit-il, je les commande, j'ai le droit de les tuer. Je leur couperai le cou... Mon pantalon coûte très cher... Je suis plus beau que tous... Je connais mieux le service de la prison que le policeman. Je vais aller trouver le commissaire pour le remplacer dans son service... Moi seul je possède une natte aussi jolie... On me traite comme le dernier des noirs... Je ne suis pas unbacongo comme les indigènes de Brazzaville. Je suis un batétéla et je suis chef des batétélas! Mon frère est un grand guerrier. Il a beaucoup d'argent, il a de nombreux esclaves et des femmes en quantité! Il me donne beaucoup à manger! Tous ces sales nègres ne sont pas dignes de moi! Ce sont des crapauds! Ils sentent mauvais! Veux-tu de l'argent? Tiens en voilà (et il montre des tas de cailloux)! »

Marins Kissaci est, tour à tour, triste et joyeux, et, dans le même instant, il passe du rire aux larmes, suivant les idées qu'on évoque devant

lui. Un matin, il vient à nous mélancolique et pleurant : « Je suis bien malheureux! Je suis mal vêtu, personne ne m'aime. Dans mon pays, je mangerais de la viande autant que je le voudrais. Actuellement, je me nourris de légumes et de salade. Aussi tout le monde se moque de moi! Je suis sale et dégoûtant. Autrefois, j'avais de beaux habits! Je me nourrissais bien; maintenant, je mange comme un cochon! n

« Mais oui, mon pauvre Kissaci, lui répondons-nous, c'est vrai, mais ton père est riche, ton frère est un grand chef, toi aussi tu es d'une race puissante (et il sourit), tu n'es pas un vulgaire nègre (sa figure s'illumine), tu auras des esclaves, tu seras le maître, tu les tueras » (alors, il s'épanouit de joie et de contentement).

Si l'on ajoute : « Mais toi, tu n'as pas d'argent, tu n'as pas d'esclaves », il pleure de nouveau, il gémit : « Je ne suis plus le Kissaci d'autrefois qui portait de beaux faux cols, etc. »

Le rire s'épanouit de nouveau sur ses lèvres, et ses larmes s'évanouissent si nous le flattons, en lui disant qu'il est joli, qu'il est fort, qu'il est intelligent.

Chez Kinga (obs. 72), les deux délires de grandeurs et de mélancolie se succèdent d'une façon lente, mais périodique. A certaines époques, il est excité, très loquace. Il chante, il joue d'un instrument de musique. Il considère les autres prisonniers comme des inférieurs. Il leur parle avec autorité. Il nous dit que si nous montons dans son pays, il nous fournira de nombreuses pirogues, des porteurs en grande quantité et d.es femmes ! Il nous demande un homme à manger, car il a faim! Il veut un homme, mais il veut le tuer lui-même avant; il ne veut pas un malade de l'hôpital, ni un cadavre, car il est un grand chef. Il le veut vivant!

Kinga raconte « qu'il est le grand chef des Yakomas \ qu'il est beau, le plus beau, qu'il est tout puissant. Dieu seul est au-dessus de lui. Il a été nommé administrateur par le gouverneur général, qui lui a décerné toutes les décorations qu'il porte » (sous troués, couvercles de boîtes de conserves rondes, vieux rubans) attachés sur la poitrine. L'un de nous lui ayant donné de vieux galons de médecin, ce qui lui a causé une très grande joie, il est devenu, en outre, « grand médecin en chef des Yakomas». Il porte aussi des galons de sous-officier, de fourrier, d'administrateur... Comme coiffure, il a un béret de matelot ou un képi de facteur.

A d'autres périodes, il reste dans son coin, indifférent à ce qui se passe autour de lui, monologuant. Mélancolique, il montre avec tristesse le Congo, disant que c'est la rivière qui mène à son pays. Parfois, il garde

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