CHAPITRE VI
Épidémies de folie trypanosomiasique
De diverses régions, très éprouvées par la trypanosomiase humaine, des colons, des fonctionnaires nous avaient déjà signalé une sorte de folie contagieuse sévissant irrégulièrement et tout à fait exceptionnellement d'ailleurs, à certaines périodes de l'année, chez des gens atteints de la maladie du sommeil.
Nous n'avions malheureusement aucun contrôle scientifique de ces faits.
La relation suivante de l'épidémie d'Epéna a plus de valeur, car nous avons pu examiner, à Brazzaville, plusieurs des gens atteints venant de cette localité et qui furent trouvés trypanosornés.
Epéna est un poste de la Likouala-aux-Herbes, situé au milieu de plaines inondées, d'où émergent quelques îlots sur lesquels sont situés les villages. Or, sur le même parallèle — celui de Desbordeville — la maladie du sommeil cause d'énormes ravages depuis deux ans, et il y aurait de véritables épidémies, particulièrement dans la région de Batanga. Le village de Djekenabotolo, excessivement peuplé jadis, diminue d'une manière notable. Nous avons eu des cas provenant de la même contrée, de Bomitaba. Le pays est difficile et pénible à parcourir; M. Roussarie, le chef de poste d'Epéna, avait sous ses ordres cinquante miliciens dont plusieurs se trouvaient dans la région depuis 1904, lorsque, brusquement, parmi eux, en avril et mai de cette année 1 909 *, se
I. En juillet, le calme est revenu « avec la baisse de la température », dit M. Roussarie.
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déclarèrent une quinzaine de cas d'excitation cérébrale et même d'aliénation mentale. Il y eut aussi des suicides par pendaison. L'air, surchargé d'humidité et d'électricité, venait de rendre pendant deux ou trois mois la chaleur particulièrement écrasante, très fatigante à supporter. De nombreux orages violents avaient éclaté. La hauteur des eaux inondant les plaines (3 mètres au-dessus du niveau normal) rendait impossible aux indigènes la chasse et la pêche. Les vivres étaient rares. Les habitants abusaientduvin de palme et du tabac, et M. Roussarie, quiavait porté chez quelques-uns de ces gardes le diagnostic de maladie du sommeil, mettait plus volontiers sur le compte de l'alcoolisme et du surmenage du système nerveux que sur cette affection « les nombreux cas de folie contagieuse ».
Les miliciens atteints étaient très facilement irritables, se mettaient en colère pour des motifs futiles, mais quelques-uns qui, d'ailleurs, se plaignaient de céphalée, de douleurs des membres et de la poitrine, se faisaient plus particulièrement remarquer par leurs gestes et leurs discours, par leur tendance au vol. Les querelles, les disputes étaient quotidiennes. Elles se terminaient souvent par des coups de couteau.
L'un avait la folie des grandeurs. Il se croyait un très grand guerrier. Il disait avoir remonté autrefois la rivière à la tête d'une grande quantité de soldats, sur de nombreuses pirogues; il avait tué tous les grand chefs, il avait fait la conquête du pays. Aussi ne se pliait-il pas à la discipline générale, refusant toute obéissance au sous-officier indigène et n'acceptant des ordres que de l'Européen.
Un autre racontait, des nuits entières, ses campagnes avec une loquacité extraordinaire. Il prit sans raison en haine la femme d'un de ses camarades et se précipitait sur elle pour la frapper, chaque fois qu'il avait l'occasion de la rencontrer.
Un troisième, très dévoué, très calme, très froid et très sérieux jusqu'alors, eut tout à coup des obsessions et il rouait de coups sa femme légitime, avec laquelle, jusqu'alors, il vivait en très bonne intelligence.
M. Roussarie, que nous n'avons pu voir que très rapidement à son passage à Brazzaville avant son départ pour la France, nous a raconté les faits précédents en ajoutant qu'il avait failli à cette même époque être assassiné par l'un de ses gardes régionaux. Un soir, il était couché dans sa case, lorsqu'il fut brusquement réveillé de son premier sommeil par des vociférations poussées par l'un des miliciens qui, à 25 mètres de là, racontait des histoires et répétait en s'adressant à lui : « Tu ne m'as pas donné de bons postes... Tu ne m'as pas récompensé suivant mes mérites... Tu n'es pas bon... Aussi, je vais te tuer... » et il s'accompagnait de tels cris que les hommes de garde furent vite à ses côtés pour le forcer à
rentrer. Le lendemain matin, il fut arrêté au moment où il se précipitait, une hachette à la main, pour frapper M. Roussarie, au moment oti celuici sortait de sa case. Enfermé à la suite de cet acte, cet individu refusa toute nourriture et toute boisson, continua à être surexcité jusqu'à la date de sa mort, survenue quelques semaines après.
En étudiant les faits passés à Epéna, et en les rapprochant des nombreuses observations de monomanie et d'excitation prises au cours de nos tournées comme à Brazzaville, chez les gens trypanosomés, nous devions attribuer à la maladie du sommeil ces cas de folie contagieuse: nous avons assez souvent insisté sur la fréquence des épidémies de case et de famille du Congo français' pour que des « épidémies à forme cérébrale » ne puissent nous étonner.
En effet, quatre des hommes qui, à Epéna, s'étaient fait remarquer tout d'abord par leur violence, s'amaigrirent progressivement, perdirent leurs forces, devinrent incapables de rendre le moindre service. Ils furent évacués sur Brazzaville : un prit la fuite ; nous eûmes l'occasion d'examiner les trois autres. Ils étaient trypanosomés (14 août 1909).
Matambi (obs. 347), vingt-cinq ans, originaire des environs de Bangui, après avoir, comme travailleur, séjourné à Loukoléla et Liranga, fut envoyé comme milicien à Bangui, puis à Mongoumba, à Impfondo, et à Loukoléla, d'oii il fut dirigé sur Epéna. Il y resta quinze mois.
N'Bodou (obs. 348), de race yakoma, resta trois ans dans la Likouala-aux-Herbes, puis deux ans et quatre mois à Loukoléla, et remonta ensuite à Epéna où il se trouvait depuis six mois.
Tous deux se plaignent d'avoir eu de la céphalée, des vertiges, de la lassitude et de la perte des forces. Ils ont de la tendance au sommeil. Ils présentent de l'œdème sus-orbitaire. L'obnuf)ilation des facultés intellectuelles est profonde. Ils laissent voir de nombreux trypanosomés dans les ganglions axilliaires et cervicaux.
Bobou (obs. 349), originaire des environs de Bania (Haute-Sangha), fut, comme milicien, envoyé à Nola, puis à Ouesso et à Loukoléla. De là, il gagna la Likouala-aux-Herbes, et il était depuis un an à Epéna quand il fut dirigé sur Brazzaville. L'état de ce malade est très avancé. Il accuse de la céphalée depuis trois mois et présente de l'œdème des pieds, des tremblements généralisés, des troubles de l'équilibre qui rendent la marche difficile. Très amaigri (taille, i m. 60 ; poids, 48 kilogrammes), il a de l'amnésie. Des trypanosomés sont trouvés dans les ganglions cervi-
I. Gustave Martin, Lebœuf et Roubaud. La maladie du sommeil au Congo français,^. 90, 243, etc.5 Bulletin delaSociété de pathologie exotique, 1. 1, 1908.)
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eaux et axillaires, dans le liquide cérébro-spinal (sédiment apparent après centrifugation de 10 centimètres cubes, lymphos nombreux) et aussi à l'examen direct du sang. Il mourut quelques jours après son arrivée à Brazzaville.
L'épidémie d'Epéna nous semble assez facile à expliquer. On ne peut nier une certaine influence du climat et des saisons sur le développement de la folie, et l'on sait que l'action des orages, l'excès de lumière, les chaleurs caniculaires peuvent produire de véritables épidémies de psychoses aiguës. Or, nos trypanosomés d'Epéna ont subi ces diverses influences auxquelles il faut ajouter une alimentation insuffisante et des excès d'alcool. Il y a eu éclosion simultanée par influence réciproque des cas de folie. La contagion mentale a dû s'exercer à la fois sur un grand nombre d'individus atteints de la maladie du sommeil à forme cérébrale et se trouvant dans les mêmes conditions climatériques et de milieu, comme elle peut parfois se limiter à une sphère plus restreinte, à un ménage par exemple.
John (obs. 458), Sierra-Léonais, et sa femme Samou, originaire du Congo belge (environs de Mutadi), se sont infectés, lepremier, probablement dans la Sangha ; le second, dans la région du Djoué ? Ils sont tous deux à une période assez avancée de la maladie.
La femme, traitée parle médecin-chef de l'hôpital, après avoir échappé en fin 1908 au traitement, se rendit au Djoué et nous revient en décembre 1909 entrés mauvais état. Elle a du tremblement, de l'amaigrissement, des troubles de l'équilibre. La marche et même la station debout sont impossibles. Elle est grabataire. Elle pleure jour et nuit et se trouve très malheureuse, car elle a la manie de la persécution. Elle a des hallucinations et se figure qu' a on veut lui donner à manger du cabri, que la viande de cet animal l'empoisonnera, et lui fera devenir le corps tout rouge ». Elle crie : « Je ne mange pas de cabri !... » et elle répète toujours la même chose. Elle accuse son mari d'être au nombre des individus qui viennent la tourmenter, l'ennuyer. « Il est assez fort, dit-elle, pour les empêcher de venir ainsi tourner autour d'elle! »
John, son époux, qui présente quelques symptômes de catatonisme, se prétend très fort et très vigoureux malgré une violente céphalée, dont il se plaint depuis un mois et malgré des accès de sommeil assez fréquents. « Ma femme, c'est une sorcière. Elle est la cause de tout mon mal. Je n'étais pas malade. Aussi était-elle très jalouse de ma bonne santé ; elle m'a jeté un sort et maintenant, moi aussi, j'ai du tremblement, je suis comme fou. » Elle estvenue pendant mon sommeil. Je l'ai vu s'approcher de moi. Elle m'a tiré les cheveux et m'a frappé sur le crâne. Aussitôt, j'ai
L'KNCÉPHALE