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CHAPITRE VII

Troubles psychiques et psychoses des Européens trypanosomés

De 1907 à 1909, nous avons pu examiner à notre laboratoire, soit à leur passage à Brazzaville, soit au moment où le diagnostic fut posé par nous, de nombreux Européens trypanosomés ^ Nous possédons à nos archives leurs observations. Or, dans la plupart d'entre elles, nos camarades des troupes coloniales (Lebœuf et Trautmann, Heckenroth et Ouzilleau) signalent comme nous de la diminution de la mémoire, de la torpeur intellectuelle.

Sur vingt Européens trypanosomés, quatre seulement, examinés au début de leur maladie, paraissaient être dans un état absolument normal.

Cm^ montraient une légère excitation, se prétendaient plus facilement

1 . Gustave Martin, Lebœuf et Roubaud. La maladie du sommeil au Congo français. {Étude clinique de la trypanosomiase, chap. vi.)

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irritables qu'autrefois. Ils étaient, suivant leur expression, « énervés, agacés pour un rien ». L'un d'eux était agité, se plaignait de tout, récriminait à chaque instant, et rendait responsables, tous ceux qui l'entouraient, de son état, de ses insomnies, etc..

Les on:[e autres, visités à des périodes différentes de leur affection, présentaient des troubles très nets du côté de la mémoire, de l'intelligence et de l'affectivité.

M... (obs.3) était devenu « d'une négligence excessive, aussi bien pour ce qui regardait son métier que pour les soins qu'il se devait à lui-même ».

S... (obs. 4) se rend compte que sa mémoire diminue, que son caractère s'est transformé et qu'il a facilement des accès de mauvaise humeur.

L... (obs. 10) se plaint d'excitation nerveuse, de torpeur intellectuelle. Il ne peut se livrer à certains travaux mathématiques avec autant de facilité que jadis.

C... (obs. Il), facilement excitable, trouve tout effort intellectuel sérieux.

L. T... (obs. 14) se déclare complètement inapte à tout travailpénible. II a de l'obnubilation cérébrale.

Alb... (obs. 1 5) accuse un affaissement moral excessivement prononcé. Il est sans énergie aucune. Chez lui, l'inaptitude au travail intellectuel est complète.

St... (obs. 17) ne se souvient plus de ce qui lui a été dit quelques minutes auparavant.

M. D... (obs. 19) , a de la perte de la mémoire. A son arrivée en France, il a présenté des troubles mentaux. (Mélancolie, amnésie rétrograde, etc.).

Louis Martin et Darré', Nattan-Larrier^ ont examiné et suivi en France plusieurs de ces malades et ont insisté sur les troubles mentaux qu'ils présentaient.

Nous donnerons des extraits de trois de nos observations dont la dernière, non publiée encore, est la plus intéressante.

1° P... (obs. 6), âgé de trente-deux ans, cliniquement atteint, examiné à Brazzaville avant son départ pour la France en septembre 1907. (Forte auto-agglutination des hématies. Trypanosomes non rares dans

1. Louis Martin et Darré. Formes cérébrales de la maladie du sommeil. (Extrait des Bulletins et mém. de la Soc. méd. des hôp. de Paris, mars 1909.)

2. Nattan-Larrier et Césary. Maladie du sommeil à forme médullaire. Troubles mentaux et paraplégie guéris par l'atoxyl. (Extrait des Bulletins et mém. de la Soc. méd. des hôp. de Paris) (3 juillet 1908.)

Nattan-Larrier. {Soc. path. exotique, Discussion, t. H, p. 482. Séance, octobre 1909.)

les ganglions cervicaux et à l'examen direct du sang. Trypanosomes nombreux et nombreux éléments cellulaires dans le liquide céphalo-rachidien); mourut peu de temps après son arrivée à Bordeaux.

Ancien télégraphiste militaire, il était en service au Congo comme commis auxiliaire des postes en un poste éloigné sur l'Oubanghi. Plusieurs Européens eurent l'occasion de constater la mauvaise tenue de son habitation, sa négligence extrême. Il se levait à deux heures de l'après-midi, sans se rendre compte de l'heure ni du temps. Il s'étendait sur son lit au milieu des bouteilles et des victuailles de toutes sortes. Il avait de l'amnésie, oubliant complètement la date de départ des courriers laissant même les correspondances en souffrance. Il commettait des erreurs, le plus souvent d'ailleurs à son désavantage, ne tenant aucune comptabilité des timbres-poste qu'il avait en dépôt.

A Brazzaville, il répond avec peine aux questions posées. Les notions de temps et de lieu sont confuses. Il a la parole traînante, faible. Le débit est monotone. Il prononce parfois des mots incompréhensibles et il est incapable d'attention. On obtient difficilement quelques vagues renseignements sur l'adresse de sa famille en France. Il se désintéresse complètement de l'argent qu'il doit toucher, du règlement de sa solde. Apathique, inerte, indifférent, il ne s'inquiète ni de son état, ni de sa situation.

2° Nous retrouvons, dans nos dossiers, des renseignements qui nous furent donnés sur Eugène H... (obs. 8) et qui ne nous paraissent pas inutiles à ajouter à la si complète observation de L. Martin et Darré^ H... se croyait persécuté dans le poste éloigné où il se trouvait. Il prétendait avoir été envoyé à Ippy pour prendre la direction de la factorerie. Or, il était placé en sous ordre. Il cria à l'injustice ! « Il était, disait-il, le plus ancien... Il avait un séjour colonial antérieur... C'était d'une iniquité sans nom que de l'avoir envoyé dans ces conditions en subordonné là où il aurait dû être le chef! D'ailleurs, on verrait bien à qui l'on avait affaire... Il ne se laisserait pas marcher sur les pieds... Il n'était pas de ces petits employés qui acceptent toutes les conditions de la puissante compagnie concessionnaire à laquelle ils appartiennent!... » Et, irritable, excité très facilement, se créant lui-même des chimères, il proférait des menaces contre son directeur. Il s'apprêtait même un jour à faire feu sur lui quand il fut désarmé.

Ainsi H... nous paraît avoir nettement présenté avec un peu de mégalomanie des idées fixes de persécution.

3° José de M... (obs. 20) jeune Portugais, adressé au laboratoire par le docteur Guilloteau, médecin-chef de l'hôpital, qui avait posé le diagnostic de maladie du sommeil, au point de vue clinique, laisse voir des

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trypanosomes dans le liquide céphalo-rachidien, le septembre 1900, et ne présente pas de stigmates syphilitiques. Il n'a pas de goût à l'ouvrage et ne peut se livrer à aucun travail manuel ou intellectuel. La moindre lecture le fatigue, notre interrogatoire lui est pénible. Il n'a plus, dit-il, de mémoire, il oublie les commissions dont il est chargé. En cours de route, il se trompe de chemin, il ne sait plus ce qu'il doit faire, ni où il doit se rendre. 11 est obligé d'inscrire sur un carnet les ordres verbaux qu'on lui donne. Cette amnésie est caractéristique. Ainsi, il se rappelle bien être venu la veille nous voir au laboratoire, mais il ne sait plus ce qu'il a fait ensuite, dans l'après-midi, ni dans la soirée, ni même s'il a mangé. Il y a chez lui amnésie de fixation. Il y a aussi amnésie lacunaire. En effet, le premier jour où il est examiné et interrogé par nous, nous lui déclarons, avec les ménagements d'usage, avoir trouvé des trypanosomes dans son liquide céphalo-rachidien. Nous lui demandons s'il peut nous donner des renseignements sur la façon dont il croit avoir été contaminé, s'il se souvient avoir été piqué par des tsés-tsés. Il nous raconte qu'il a vécu très longtemps à San Thomé où il se livrait à des travaux agricoles, surveillant les noirs dans les plantations de caféiers et de cacaoyers, qu'il a vu plusieurs cas de maladie du sommeil parmi les manœuvres recrutés aux environs de Saint-Paul-de-Loanda et placés sous ses ordres. Il n'oublie qu'une chose, c'est de nous dire qu'il a été infirmier pendant trois ans et demi à l'île du Prince et que là, en 1907, on a trouvé chez lui des trypanosomes à l'examen direct du sang recueilli par piqûre du doigt. Le lendemain, seulement, nous apprenons de lui qu'il a eu à cette époque de la céphalée, de la faiblesse généralisée et qu'il a reçu sept injections d'atoxyl.

José a oublié beaucoup d'événements de sa vie passée. Certains détails lui échappent dont il voudrait pouvoir se souvenir.

Il se rend compte qu'il n'est plus le même qu'autrefois, u II a beaucoup changé, dit-il. Il ne s'exprime plus ni aussi facilement, ni aussi bien. » Dans la conversation, il saute rapidement d'une idée à l'autre. Il est obligé de chercher ses mots, ses phrases. Son caractère s'est modifié; joyeux et gai jadis, il est actuellement très triste ; il reste des heures entières dans un coin sans parler. Il pleure et, cependant, il est devenu indifférent, il ne pense plus à sa famille, ni à sa femme, ni à ses trois enfants. Il se moque de tout, rien ne l'intéresse. Très irritable, il est toujours prêt à se battre, et il se méfie de ses meilleurs amis. « Il n'a pas de bons jugements. Il ne lui vient à l'esprit aucune idée bonne, il n'en a que de mauvaises », dit-il.

Sans cause apparente, il a des impulsions motrices à se lever, à se mettre en marche. Il rencontre des camarades, il leur cause longuement

sans avoir rien à leur dire, il arrête même des inconnus, pose des questions bizarres, puis reprend son chemin. Il causerait, prétend-il, aussi bien au Gouverneur général s'il avait l'occasion de le rencontrer, qu'à notre infirmier.

Il n'a pas de troubles de la parole.

Le jour, quand il dort, et la nuit, il rêve de bataille d'animaux fantastiques qui volent, rampent autour de lui, l'entourent et veulent le dévorer. Tantôt, il est environné de flammes. Tantôt, il se trouve sur des sommets d'où il tombe. Ces cauchemars sont pénibles et lui causent de l'insomnie. Le sommeil est meilleur dans la journée. Même, s'il ne dort pas, en plein midi, il a des hallucinations auditives. Il entend son nom. On l'appelle « José ! Venez! » et il se lève.

Ces renseignements sont corroborés par les chefs des maisons de commerce où José a été employé.

José aurait reçu une parfaite éducation et une solide instruction à Lisbonne où il avait suivi des cours au séminaire et au lycée. Pour des raisons particulières d'ordre intime, il était venu au Congo et il avait laissé, comme infirmier, un très bon souvenir à l'île du Prince. Les renseignements recueillis sur lui étaient excellents, il était intelligent, il remplissait parfaitement les fonctions de comptable. Cependant, dès son arrivée à Brazzaville (juillet 1909), ses patrons remarquent qu'il fait des erreurs dans les écritures et dans les comptes. Ces erreurs augmentèrent et se renouvelèrent progressivement, très rapidement. Il finit par se tromper dans les plus petits calculs. Lui qui connaissait parfaitement l'orthographe fait des fautes grossières, remplace les ph par des f, supprime les h au commencement des mots. Le premier livre de comptabilité qu'on lui mit entre les mains fut tenu sans ordre et fut immédiatement couvert de taches, de tant de mots rayés nuls, qu'il fut impossible de s'en servir au moment de l'inventaire. Devant ces faits, on mit José à la factorerie pour débiter la marchandise, mais il se trompait de prix; il voyait bien les étiquettes indiquant le chiffre d'achat et celui de vente, mais il n'y prêtait aucune attention. Il vendait des étoffes soit à des prix dérisoires de bon marché, soit à des taux très élevés. Les clients étaient étonnés des différences de valeur d'un même objet demandé à quelques jours d'intervalle.

José raconte des histoires extraordinaires, parle beaucoup, invente des faits qu'il croit et qu'il prétend véridiques. Il les expose avec un tel accent de vérité et avec tant de détails nets et précis qu'il impose la conviction à son patron. Celui-ci se fâcha même avec un de ses meilleurs amis, commerçant également, que José prétendait avoir vu, surveillant

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l'entrée des clients, venant épier et écouter ce qui se passait à la factorerie où il travaillait.

Devant les reproches de son chef quand on lui disait : « Vous avez dit ceci..., cela » José prenait un air étonné, calme : « Moi! Non! Vous vous trompez ! Je n'ai jamais avancé pareille chose ! C'est vous qui avez mal compris. »

José se promène beaucoup, sans but, sans savoir où il va.

Son patron lui donne les papiers nécessaires pour des achats importants et pour un règlement de factures chez un client. Il part, revient, assurant que tout le nécessaire a été fait. « Vous avez bien remis les factures? — Parfaitement, répond José. — Alors, l'affaire est terminée. — Très certainement. » Or, quelques instants après on voit, sortant de l'une de ses poches, tous les papiers qu'il devait remettre!

Des observations précédentes nous ne doutons pas qu'il faille rapprocher de nombreux cas d'Européens qui nous ont été signalés dans différents coins de la brousse, comme se livrant à des actes extravagants et fous, ou même criminels. Les détails si complets donnés sur leur genre de vie, sur le caractère impulsif de leurs crises furieuses, nous permettent de poser rétrospectivement le diagnostic de maladie du sommeil. Nous avons vu, peu après notre installation au Congo, un Européen arrivant à pied d'un poste de la brousse éloigné et à peine vêtu, ignorant comme il avait vécu, depuis de longues semaines. Il devait être trypanosomé. Il mourut quelques jours après son arrivée au chef-lieu sans que nous ayons pu lui pratiquer d'examen bactériologique. Il était d'ailleurs difficile d'insister sur la nécessité de répéter des examens du sang ou des ganglions, sur l'utilité d'une ponction lombaire, car, à nos débuts à Brazzaville, on nous accusait de voir partout de la maladie du sommeil. Nous n'avons certainement pas posé le véritable diagnostic chez divers sujets qui, judicieusement suivis pendant quelques semaines, auraient laissé voir des parasites.

Beaucoup de ces étiquettes « congolite », « accès pernicieux cérébral », « insolation «, « coup de chaleur », doivent être des cas d'aliénation mentale chez des Européens trypanosomés. Il n'est pas inutile d'appeler l'attention des jeunes médecins coloniaux sur leur fréquence au Congo.

Les troubles psychiques observés chez les blancs atteints de maladie du sommeil sont les mêmes que chez les indigènes, mais le fond mental puéril de ces derniers marque d'un cachet très spécial leurs conceptions délirantes, imprime à leurs hallucinations, à leurs actes, une note enfan-

tine qui leur donne un caractère particulier très différent de celui des Européens trypanosomés; on peut le remarquer facilement dans leur délire des grandeurs.

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