I. La Maladie du sommeil au Congo français, p
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lombaire, avec cette ligne de conduite, dont il n'aura cependant jamais à se départir, à savoir qu'il a devant lui un malade à examiner et non un coupable.
Le trypanosomé entre souvent dans la maladie par une phase d'excitation maniaque et il est des cas où rien ne trahit la nature morbide de l'acte incriminé. L'appréciation médico-légale de certains faits est, pour ces motifs, difficile à établir.
Un trypanosomé, après l'accomplissement d'un acte délictueux, le reconnaît sur le moment. Il avoue. Le lendemain, il ignore tout, il ne sait pas à quoi l'on veut faire allusion (amnésie retardée).
On ne doit pas non plus confondre avec un simulateur un trypanosomé irresponsable, malgré l'attitude qu'il peut avoir d'un véritable coupable ; il peut se renfermer dans un mutisme si absolu, faire des réponses tellement à côté, donner des explications si absurdes, nier l'acte commis ou chercher à l'expliquer par une avalanche telle de bonnes raisons, que souvent on aura, par cela même, les meilleures des indications pour pratiquer des examens.
Nous nous souvenons avoir eu à examiner un noir, meurtrier de sa femme, parce que celle-ci lui avait refusé d'accomplir les devoirs conjugaux, m'avait tuée de plusieurs coups de hache. Nous n'avons pas donné son observation, car nous n'avons pas trouvé chez lui de trypanosomes, mais il présentait des symptômes très nets de maladie du sommeil et son liquide cérébro-spinal contenait de nombreux éléments cellulaires. Or, il n'a jamais cherché à nier son crime. Chaque fois qu'on l'interrogeait, il disait qu'il aimait bien sa femme, il trouvait de nouveaux motifs pour s'excuser. Le plus souvent, d'ailleurs, ils étaient incohérents, et il finissait toujours par donner celui d'entre eux qui lui paraissait le plus sérieux... a Sa femme n'avait pas voulu partager la couche nuptiale. »
Parmi les Européens frappés de maladie du sommeil, nous avons rencontré des officiers, des hommes de troupe. Parmi les indigènes, de nombreux miliciens et des tirailleurs. Il n'est pas inutile d'attirer l'attention de nos confrères militaires coloniaux sur les impulsions aux fugues si fréquentes chez les trypanosomés. Elles ont été également signalées chez les soldats dégénérés ou atteints de démence précoce, et leur importance au point de vue médico-légal a été bien mise en relief par Pitres et Régis, Granjux et Rayneau...
Certains de nos malades paraissent sournois et dissimulés, et, surtout lorsqu'il s'agit de militaires, devant leur regard narquois, devant leur moue dédaigneuse, on est tenté de leur infliger une punition. Bobo (obs. 266), tirailleur, porte à son livret de nombreuses journées de salle de police et de prison. Son attitude si spéciale en motivait la fréquence.
Quand on l'interroge, il répond tellement à côté, avec un ton de voix si affecté, il vous regarde d'une manière si bizarre, il a si bien l'air de se moquer absolument de vous, et si on insiste, cette mimique du visage s'accentue tellement, que ses chefs le punissaient invariablement.
Un de nos miliciens trypanosomés exécutait très mal à l'exercice les mouvements commandés. Il faisait demi-tour quand on lui ordonnait la marche en avant, tournait à droite quand il devait faire par le flanc gauche, et réciproquement. Or, c'était un vieux soldat, très rompu aux différentes manœuvres. Son sergent indigène croyait à une mauvaise volonté de sa part, et le punissait jusqu'au jour où, devant un véritable refus d'obéissance, il nous fut conduit et reconnu malade.
Au moment du recrutement des soldats indigènes, il est donc très nécessaire d'examiner tout spécialement ces individus au point de vue trypanosomiase. Des visites systématiques et régulières des miliciens et des tirailleurs permettront de dépister les malades. On examinera particulièrement les sujets trop souvent punis pour les mêmes motifs. Tel a refusé d'obéir, injurié, menacé de sa baïonnette, frappé même un supérieur, qui n'est qu'un malheureux trypanosomé guetté par les troubles mentaux.
Dans les pays fortement contaminés comme au Congo, il y a lieu d'examiner le plus grand nombre possible d'indigènes employés à des services publics. Nombreux sont des noirs à qui l'on confie une besogne sérieuse, tels les mécaniciens, les chauffeurs des bateaux ou des chemins de fer qui, trypanosomés, peuvent, dans un moment d'excitation ou de folie, accomplir des actes dangereux. Un de nos malades, atteint d'aliénation mentale, Massanba Mansoungo, était serre-frein au chemin de fer du Djoué !
Conclusions
La trypanosomiase humaine, peut être envisagée comme une maladie toxique généralisée de l'organisme avec action élective du poison sur les centres nerveux, et elle ne fait pas exception à cette règle générale de nosologie psychiatrique, qui veut que toute infection et toute intoxication se manifeste par des modalités cérébrales, confusion mentale, délire onirique, démence précoce, reliées entre elles par une infinité de caractères communs.
L'aliénation mentale trypanosomiasique a pour type clinique fondamental la confusion mentale se développant sur un fond démentiel très marqué. Aussi se traduit-elle essentiellement par une torpeur cérébrale constante, allant jusqu'à la stupeur, au sommeil et au gâtisme, par de l'obtusion mentale, par de l'amnésie soit actuelle, soit rétro-antérograde,
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par de la désorientation, par du délire onirique hallucinatoire et par des états catatoniques très nets. Cette forme la plus constante et la plus commune s'accompagne fréquemment d'états délirants accessoires et surajoutés, mais « absurdes, mobiles, contradictoires incohérents » et comprenant : i° des variétés dépressives mélancoliques; 2° des variétés expansives ou mégalo-maniaques (délire des grandeurs); 3° des variétés circulaires ou maniaques-dépressives dans lesquelles il y a succession plus ou moins régulière d'états maniaques et d'états mélancoliques.
Les hallucinations visuelles, auditives, olfactives, gustatives, les idées fixes, les obsessions ne sont pas rares chez les trypanosomés et créent chez certains d'entre eux du délire plus ou moins systématisé (délire de persécution).
Les impulsions fréquentes les plus communes sont les tendances à la fugue, à la dromomanie. On rencontre également, mais plus rarement, des impulsions au vol, au vampirisme, à l'homicide, à l'incendie et au suicide. Elles ont un caractère plus ou moins irréfléchi, subit, spontané, démentiel suivant le degré d'affaiblissement mental du malade.
Les nombreuses épidémies « de familles et de cases » observées au Congo français expliquent très facilement les cas d'épidémie à forme cérébrale dégénérant en crises de folie trypanosomiasique, observée dans certaines régions du Congo, sous des influences particulières de température et de milieu.
Les troubles psychiques observés chez les Européens trypanosomés sont les mêmes que chez les indigènes, mais la mentalité « puérile » de ces derniers donne un cachet particulier et spécial d'enfantillage à leur délire.
Le pronostic est toujours grave dans la forme cérébrale de la maladie du sommeil et un traitement à l'atoxyl, même judicieusement suivi, n'amènera pas toujours l'amélioration de l'état du malade.
La démence trypanosomiasique sera à distinguer de la démence alcoolique, de la démence épileptique, de l'aliénation mentale syphilitique et surtout de la paralysie générale. Le diagnostic de l'aliénation mentale trypanosomiasique est d'autant plus délicat que parfois viendront se greffer sur le fond démentiel trypanosomiasique des troubles dus à une affection intercurrente, telle que l'alcoolisme et la syphilis. La présence du trypanosome constatée au microscope lèvera tous les doutes.
Les lésions anatomo-pathologiques rencontrées chez un de nos malades atteint d'aliénation mentale, ont déjà été décrites comme lésions histologiques de la maladie du sommeil et figurent au nombre des lésions histopathologiques trouvées dans la paralysie générale.
Il n'y a donc rien d'extraordinaire à ce que ces deux affections pré-
sentent, au point de vue psychique, de nombreux rapports et de grandes analogies. Nous avons rencontré, en effet, se greffant sur un affaiblissement intellectuel progressif, les mêmes états délirants, les mêmes conceptions absurdes et niaises sur un fond démentiel tout à fait comparable.
Devant des symptômes nerveux d'excitation cérébrale, de troubles mentaux, chez les indigènes comme chez les Européens ayant séjourné dans les régions tropicales africaines, et particulièrement au Congo, on devra toujours songer à la trypanosomiase. Le flagellé devra être recherché systématiquement chez tous ces individus avant de conclure à leur responsabilité. Le médecin militaire, tout spécialement, ne doit pas oublier qu'il existe une période prodromique médico-légale de la trypanosomiase et qu'il est des cas où le trypanosomé entre dans sa maladie par une phase d'excitation maniaque, alors que l'état général du malade paraît excellent, aucun signe extérieur ne révélant son affection. Il songera aux fugues, aux impulsions rencontrées si souvent dans cette affection.
Les aliénés trypanosomés seront traités avec douceur, jouiront largement de la vie au grand air et d'une liberté relative, sous une surveillance sage et bien comprise.