LE PETIT CHANTRE
L'office de minuit consente, aux Noël?
campagnards, un charme vieillot qui nous reporte aux jours naïfs du moyen âge; et ces jours avaient quelque chost^ de beau et de grand, qu'on aime revoir quand décembre paraît.
Parmi ces choses grandes et belles, la foi vigoureuse, digne d'un Ferdinand Foch et du plus humble paysan, attire .mprès de la Crèche tous ceux que la matière n'a pas irrémissiblement vaincue.
Et comme à certtiines heures les esprits se rapprochent plus volontiei*s d'une juvénile candeur, les pensées se font plus intimcf!, plus sincères, et les foules se mettent au diapason des bergers et des mages, qui \inrent de f^i loin adorer l'Enfant-Dieu.
■JnO T renées dans le? Novale.-^
A la campagne surtout, ronction chrétienne produit comme autrefois der^ merveille.-, et sans interroger Tarcane des moutiers antiques, il est possible ;' connaître des faits que la piété appelî miracles, et dont l'incroyance parle a\r dédain.
T'est ainsi que les anciens d''!n illage deux fois centenaire entretiennent dans leurs souvenirs d'enfance, le récit d'une Vionté que la A'ierge Marie eût une nuit de Noël pour un petit chanteur, dont la voix mélodieuse avait si sou.vent célébré ses louanges.
Petit Paul chantait avec délices 1( cantiques à Marie. Les dimanches et jours fériés, il se plaçait dans le cIkpui à côté des vieux, en sur])lis. Son toui venait à rOff(rtoire. 11 choisissait aloi*s parmi les plus beaux airs, et s;i voLx légère, très pure, montait ver- l;i voûte en une invocation tendre à h- Mère de Jésus. Et la voix planait mit l.
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tète courbée de;; lidèles. et cet; dei'iiier- [)Ieuraieiit délicieusement.
Or, un jour mauvais du prinlciup.- (>■.■ les pluies alternaient rapidement avec les giboulées glaciales. Petit Paul prit froid en sortant de l'église. Il arriv:; chez lui tremblant cl félirile. Sa mère le capitonna ehaudemciU dans son li(.
mais la fièvre désol)éit à Tamour maternel, pourtant impérieux, et l'enfant ne put se relever le lendemain pour aller à la classe.
La maladie persi>ta pendant des mnjaines. Les ehamits avaient ie[n-is leur accoutrement gai de verdure et de fleurs, et cependant Petit Paul 'c-^iar. toujours couché, en proie à des accès intermittents de délire. Les paroi-ssieuvcnaient à l'heure du soir prendre nouvelle du malade, tant chacun craignait de perdre sans retour les cantiques .-i beaux de- dimanches, déjà lointains, où la Mère de Dieu savait parler aux âmes
dans un langage qui n'était p-A^ de la terre.
Enfin la convalescence tua la fièvre.
L'été généreux, la bonne chaleur du soleil, les arômes subtils courant sur les prés, créèrent chez l'enfant ime vigueur nouvelle, et la faiblesse des membres s'en alla; mais la guérison se fit bien cruelle, car si le petit chantre vivait, sa voix était morte, bien morte, et jamais plus il ne pourrait honorer la douce Vierge en un cantique, jamais plus il ne pourrait étudier et prier avec les autres à l'école.
Petit Paul, maintenant, assistait à la m^se à côté de ses parents, dans le banc sous la chaire, loin du chœur. Et ses regards, toujours portés vers le lutrin des chantres, se voilaient amèrement aussitôt que les derniers accents du Credo s'éteignaient. Désormais l'Offertoire demeurait \dde, et le curé lui-même, offrant aux fidèles l'invitatoire
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Orate jratres, jetait involontairement un coup d'œii rapide sur la chaise inoccupée du petit muet.
Six mois se sont écoulés.
La cloche appelle tout le village à l'église.
Dans cette nuit de Noël, par le froid coupant, elle voudrait se faire allègre et coquette, la cloche, mais sous la charpente qui tient lieu de clocher, le gel est dense au point que le métal grince; et les sons fêlés meurent aussitôt dans l'ouate des airs, où la fumée s'immobilise en longues stalagmites blanches audessus des maisons.
Les carrioles glissent par les chemins.
Files viennent dei trois, quatre, cinq milles.
Ell?s cnt suivi les balises de sapin, méandres sombres à travers champs et
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hoiii. car les routes sont enneigées partoul.
La {'ochc aii})eile toujours.
l)ès Tarrivéi' les gens sautent des voitures, poscuuuient. Ils sont vêtus de fourrures lourdes qui gênent les niou\'e- Hients. Ou détt-lle sous la remise de l'éeurie, et les chevaux sont vites aljL-ités à 1 intérieur du long bâtiment cjui t'aii face ;i l'église.
On s"eniprcssc d'entrer. Chaque fois que la porte du tami>our est tirée par les arrixants, les gonds éclatent et la poulie du contrepoids gérnit sous la corde.
lîientôt la cloche s'arrêteda porte fait silence, tout le monde est entré, la net est remplie. Des cierges entourent la ])etite Crèche, clous d'or plantés dans la grisaille des murs, faiblement lumineuse.
lu poêle \enlru. allongé, rontle el rougit au milieu de la grande allée. Le tuyau de tôle crépite sous le choc des
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••iriridilles- (nic 1 air frftid attire voiv la clifiiiinoe.
IV'tit Paul f'Pt dan? le banc fairiilial. 'oncioant qno pour la premièro fois dop'.ii-< qiiatrf ans il ne chatitera pas à la !nc>se (](■ rniniiit. cl cette pensée l'attriste profondcment. Il touche le bras de sa mère et fait comprendre à la femme agenonill('c cju il xcut aller ])rier à la Crèclic. T-a mère entend sans difficultc le désir de son fils, l^llc s'eflPac;' et le laisse sortir du hauc.
(il instant lOftice est troulilé jiar la inarche du ])etit dans l'allée. Des o;ar~ pourtant rolaistes s'essiiient les yeux.
^A■^ cluuitres. instinctivement, font mine de préparer un siè.Q;e à P(^tit Paul. niai^ lui esquisse de la tête un Non douloureux, et tourne à gauche devant la l'alustrade. Il va se jeter aux piedî^ de la Crèche, et le front dans les mains, il -^amilote misérableinenl.
Elle est bien modeste, la pauvre Crèche. Son Jésus de cire à la chevelure blonde frisée, repose sur une paille verte, et tend vers les fidèles des petits i ras trop roses. Joseph, penché sur l'Enfant, regarde Marie, qui couve des yeux le Rédempteur du mon'"' mages, chamarrés d'or sous leurs grandes chapes aux couleurs dures, coudoient les bergers vêtus de peaux fourrée-^. Tout ce monde de plâtre semble dire que lo symbole est immensément inférieur au mystère joyeux qu'il représente.
Le Petit Paul est là, suppliant, répétant dans son cœur les exorations que depuis tant de jours il adresse à Marie, et la messe déroule sa liturgie sacrét^ dans les parfums et dans la lumière. Le Kyrie s'envole, fortement scandé, prélude à l'hymne angélique qui apporte enr terre, paix aux hommes (Je bonne
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volonté. Le Credo de la messe bordelaise vient de linir. Les chantres entonnent le Laetentur Caeli:
" Que les cieux se réjouissent, que la terre tressaille devant la face du Seigneur; car II est venu."
Les voix rauques de ces hommes habitués aux durs travaux de la terre, donnent un accent lourd aux paroles ailées, et rOffertoire clôt ses neumes de jubilation dans un cri qui implore.
Par habitude peut-être, le maître chantre cherche maintenant des yeux le Petit Paul, tant la messe de minuit paraît incomplète si l'invocation pure d'un enfant ne s'ajoute pas aux supplications maladroites des adultes.
Petit Paul et le maître chantre se tournent en même temps l'un ver? l'autre, et le muet, comme s'il cédait à qiiel- ' ue impulsion irrésistible, se lève tout droit devant la Crèche. Sa figure est
exaltée. Il joint les mains dans une intercession angoissée, et tout à coup, ô miracle ! sa voix se réveille dans un hoquet d'émotion, et les paroles sublimes s'égrènent par le nef comme un ruisseau de cristal:
"Puer natiLS in Bethléem . . . . "
La voix monte, rassurée, posée, avec une vigueur toute céleste jusqu'à la pointe de l'ogive, et elle flotte dans la brume d'encens comme l'hosanna des ehœurs angéliques.
Dans la foule un murmure grandit, 5'enfle, devient un cri unanime de joie, pendant que les gosiers cherchent à chanter, eux aussi, la reconnaissance qui vibre dans tous les cœurs.
Et Petit Paul, transfiguré, les bras en croix, s'écrie dans un transport d'allégresse ;
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— Sainte Marie, merci à vous; je chante et je parle.
Et voilà l'histoire candide que des vieux m'ont contée lorsc^ue j'étais enfant.