LE DÎNER DU CURÉ
L'église de Stoke ne ressemblait en rien à la cathédrale de Cologne.
Et cela pour plusieurs raisons.
La première, c'est que les paroissiens n'étaient pas assez riches.
La deuxième, c'est qu'ils n'avaienl pa.s besoin de cathédrale.
La troisième, c'est qu'ils n'en voulaient pas, et leur curé non plus.
Tout le monde était donc content, même le bedeau, à qui les faibles proportions du vaisseau donnaient peu de travail.
L'extérieur offrait au regard des murailles de pierre des champs, véritable mosaïque en grisaille encadrée de fortes ])outres et qui valait bien, comme pittoresque, certains temples en style rococo
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<iue les \dll8s dressent au nez des gens. >ans la moindre souci des convenances.
L'intérieur était blanchi à la chaux.
Sur les nuirs un chemin de Croix, en chromo, donnait une tristesse phi.-^ grande aux scènes de la Passion.
Cà et là. quelques branches de rameau, deux ou trois statues de plâtre folorié, puis l'autel, très simple sous sa toilette vétusté, mais dégageant une atmosphère de piété inconnue ailleurs.
C'est ici que l'abbé Vaucelin prêchait hi charit<î dans les pensées, dans les paroles et dans les actes.
C'est ici que les fldèles venaient, aussi souvent que le permettaient le temps et la distance, remercier Dieu de leur avoir accordé un pasteur selon la lettre de l'Evangile.
Car le curé Vaucelin, dès son arrivée dans la paroisse, avait chassé la Misère à grands coups d'aumône, de privations
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(]<■ sacrifices, que ses ouailles, iiaturelleiiicnl. ignoraient, mais dont ils coiis-
lataieut cliaciue jour l'effet inii'aculouN.
Ali! le l>rave homme, que ce curé!
('((■ur toujours jeune, malgré les cheveux lùancs comme neige et les joues pâhs et Irè- maigres.
.'^euls les yeux semhlaienl vivre, daiis cette figure émaciée, des yeux où brillait une flamme aivlente de vie surnatuivllo, de visions incomprises (^t iiic^tniiiréli.' isiMes.
Tl ne parlai! jajuais sans consoler une souffrance ou sans accroître un bonheiu'.
Les fortes têtes du village le trou- Viu'ont im ]>eu toqué, mais les humbles l)énissaient sa présence et admiraient ses actions sans en discuter les motifs.
Il pardonnait à tous, à ceux qui le calomniaient parce qu'ils faisaient mal.
à ceux qui vantaient ses vertus parce
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qu'ils pouvaient lui inspirer de l'orgueil.
Ah ! c'était un bien brave curé.
Certes, l'abbé Vaucelin ne faisait pas grasse chair, dans son presbj-tère grand comme la main ; et ses dîners des jours de fête ressemblaient étrangement à des repas de carême.
— Je ne voudrais pas., disait-il, en mangeant trop ou trop bien, priver un de mes paroissiens d'une Iwuchée dont sa famille aurait besoin.
Et il vivait obscurément, n'ayant de richesses que dans les trésors de sa bonté, et de largesses que pour ses pauvres.
' ■ On savait, dans quelques maisons, que cet apôtre de la charité jeûnait souvent, après avoir donné le meilleur de sa table à des nécessiteux.
On lui envoyait des provisions, aussitôt détournées en cachette au profit de foyers où les bouches ét-aient nombreuses.
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Un jour, les Vandaignes ayant fait Ijoucherie pour le marché de Sheriirooke, préparèrent une large part à rintention du curé.
îPierrot, le gros Yorkshire de la porcherie, avait été sacrifié et gisait maintenant en quartiers sur les planches de la salaison, se troussait en boudins, se tortillait en saucissons, reluisait en " panne," rougissait en rôtis, et croupissait dans la saumure en " briques " grasses et blanches.
Des canards pékins, égorgés, plumés, grillés, tendaient leurs chairs dodues et leurs graisses dorées aux dents nui les mordaient avant l'heure.
La mère Vandaigne mit dans un panier deux canetons, un filet, du boudin et de la saucisse en coèffe, puis chargea Titref d'aller porter le tout à l'abbé Vaucolin ; elle recommanda surtout de ne pa.^ faire savoir d'où venaient ces choses.
l.e dimanche .•suivant, à la Communion, lo cuiv s"a])[)ro('lia de la balustrade, et. aprè? avoir quitté la chasuble et létole. dit avec une légère hésitation :
— Comme vous le savez, mes amis, je suis allé hier présenter mes hommages et les vôtres à Mgr l'Evêque. J'en ai ]>rofité pour m'acquitter d'une commission dont m'avait chargé un paroissien.
J'ignore qui. mais je devine son nom h son Ijon cœur. J'ai reçu vendredi un ])anier de viandes. Elles étaient si belles que je n'ai j)as su résister au désir <lo les offrir à Sa Grandeur et à quelques braver personnes dans le besoin, et j'ose croire que c'était bien là riutenlion du généreux donateur."'
La messe finie A'andaigne se rendit à In sacristie, et. brusquement :
— Et après ça, M. le Curé, q n'allezvous manger, à midi?
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— Vous êtes curieux. .Je uiaugei'oi (lu bouilli resté d'hier. Oli 1 il est e.xcellent, vous savez.
—Et le filet? Et les eauurds?
Le l)rave curé rougit un peu, liaissa la tête et confessa, sur un ton de cinipable :
— Je nen étais }nis digne.