‹ Trouées dans les novalesChapitre 3 sur 16 · JOSEPH DOUCET · texte numérisé non relu

JOSEPH DOUCET

Nous étions pleins de ciel, de verdure et d'oiseaux. . .

HECTOR DSMERS.

Ce fut un éclatement brusque de mot.s sonores, un débit nerveux et volubile, une gesticulation large comme des ailes de moulin, une dégringolade tapageuse hors de la barouche à A'^aneur : et gros, mouvementé, suant et criant, un homme se trouva debout devant la maison du maître de poste, Toine Gagnon, pendant que l'attelage décrivait un beau

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demi cercle dans le chemin du Roi. et garretait font droit sous le perron.

Une fois à terre, le gros honnnc ne tint plus en place. Affaire, armé d ini parapluie énorme, portant sous le bras un livre noir immense, il trépigna pour secouer la pons.>iière de la route, et battit d'une main nerveuse son vaste chapeau :

— Voilà, ah! bon!'" s"écria-t-il ; et dun mouchoir bleu grand comme une vareuse, il s'épongea le front. '' Eh. allez donc ! nous sommes arrivés, après tout, mon brave. Zov!"

Il souffla doux ou trois fois. trè< fort, puis assurant sommairement le li\re sous son bras et le [)arapluie entre ses jambes, il tira une ta'oatière. prisa, éternua. et ce travail iini. il héla vers la maison.

— lié! là-bas, il n'y a personne? Hé!

monsieur Gagnon. qu'on vous appelle ici, êtes-vous là?

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1. erreur n'est plus possible. Cet homme n'appartient pas à l'Erable. Ses moindres intonations accusent une sonorité méridionale que les félibres bienveigneraient avec transports s'ils étaient là, car ils reconnaîtraient dans la voix de famille tous les mas et toute la Camargue.

Fa\ cette année-là du Bon Dieu. Beauval usuipait déjà son titre de village. C'était un hameau minuscule, tout au ])lus une région sylvaine pointillée ça et là de maisons éparses, très éparses, trouant les bois des Cantons-de-l'Est. Le Huitième-Rang faisait éclaircie vague dans la forêt ondulée. L'église attendait encore dans les champs qu'on rassemblât ses pierres, et les quelques catholiques du lieu, à peu près les seuls habitants, relevaient d'un desserte missionnaire que monseigneur de Saint- Hyacinthe venait d'établir, et où se présentait, une fois le mois, un prêtre qui

chantait la messe et confessait dans une petite chapelle de pièces, construite sur remplacement de l'église actuelle.

Or un matin du commencement de mai, à l'heure où le soleil était déià haut et chauffait comme en juillet, Ti- Paul Vaneur amenait chez Toine Gagnon, marchand général aussi bien que maître de poste, un prêtre inconnu que personne n'avait annoncé, mais qui s'annonçait assez bien tout seul, comme on vient de voir.

C'est qu'il était vraiment du Midi, l'étranger. Il devait être débarqué du matin même, si l'on en jugeait par sa jactance et son accent. Une colonie de cigales bruissait dans son gosier, qui chantait frais et clair la douce musique de Mireille.

— Hé ! le capoulié, le maître, monsieur Gagnon, êtes-vous là? Drôle de pays où personne ne se montre !

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Et personne ne répondait. Le visiteur, se promenant de long en large, furetait aux [)ortes et fenêtres, accompagnant de coups de poing dans les i)anneaux, une romance vieillotte de Gilles Durant, qu'il chantonnait allègrement:- Favèn ço que devcn ; et, en effet, il faisait ce qu'il devait faire, il attendait.

La tournure du nouvel arrivant ne permettait en rien de supposer qu'il fût abbé prébendier. Sa soutane usée, verdie, se dentelait de frange. Le livre qu'il gardait sous le bras, un bréviaire sorti sans doute des presses d'Aubanel en Avignon, allumait une tranche rouge vif dont la tonalité fulgurante, par le jeu ironique des complémentaires, amplifiait le verdissement notoire, déjà, de la soutane. Le parapluie lui-même était vert, verdegrisé plutôt, et portait la trace ostensil^le d'orages innombrables, subis au cours d'une vie accidentée.

Et certes elle avait dû rencontrer bien des aventures, la carrière de riiomme et du parapluie. Pour le premier, les rides au coin des yeux, autour de la bouclie, annonçaient, avec les cheveux très blancs, un âge avancé; le parapluie remontait pour sa part à l'époque des grands charrois routiers allant de Provence à Paris.

Le visiteur musait encore en plein X^^IIe siècle avec sa chanson clermontoise, et il arpentait toujours la galerie, lorsque Toine Gagnon parut au tournant d'une petite allée conduisant aux dépendances.

Toine était grand, majestueux, ventru, important malgré ses salopettes de toile bleue, ornées de généreuses taches.

— Aïe! faites donc pas tant de train, vous! On dirait que vous avez le feu au. . . Ah!. . . Pardon, monsieur, mon père, je ne voyais pas votre soutane.

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Tout confus maintenant, il ne savait plus que dire., mais il était visiblement mécontent et de l'intrusion et du vacarme.

Toine avait d'abord aj^erçu le maigre équipage de A^aneur, puis il avait distingué l'inconnu à mine pous-siéreuse qui se promenait sur la galerie. Or Toine n'était pas commode, il n'aimait pas les gens mal vêtus. Aussi prit-il un ton jDrotecteur, un air de dignité renfrognée pour interpeller:

— Qui êtes-vous? Que voulez-vous?

— Qui je suis? Il me le deman'de! Et allez donc! ]Mais. vous voyez l)ien c|ue je suis l'abbé Patentane. de Beaucaire en Provence — Alphonse-Jean-P)énoni- Mncent-Castil-Marie Patentane, voyezvous! Est-ce qu'il y en a deux, par hasard, des abbés Patentane, dans votre pays où l'on gèle tout rond? 'Eh! je vous le deman'de 1

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Disant cela, le bon abbé s'épongeait, s épongeait le front et le cou avec son grand mouchoir bleu, toujours criant, toujours soufflant.

— Alors, luunsieur Tabbé, faites-moi riionneur de me dire ce qui vous amène chez moi.

— Voilà, ah ! bon 1 Comme ça, c'est bien vous qui êtes monsieur Gagnon, Antoine? Bon! Je suis bien aise de vous voir, voyez-vous ! J'arrive de loin. Ces trains-là ne finissent pas de se rendre à Sherbrooke. Puis j'ai quinze milles de voiture dans les reins. Pourquoi je viens? La belle affaire! Et pourquoi viendrais-je, si ce n'était pour fonder une paroisse chez de braves gens, gi ce n'était pour établir la cité de Dieu? Savez- vous que vous avez un beau pays? Mais ça manque de vigne, monsieur Gagnon, Il faudrait en planter là, sur ce coteau, vovez-vous! .

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Et il continuait, sans donner chance à l'hôte de placer un pauvre petit mot. 11 parla, parla de tout, de rien, mêlant au verbe français des mots de Provence — des mots? que dis-je! mais des phrases entières, des citations des poètes, des félibrioes, té ! Bonnet de Beaucaire, donc, n'était-il pas un peu son parent? P^t Mistral, félibre du Mas, et Roumanille, félibre des Jardins — vous ne les connaissiez pas, monsieur Gagnon? — et Giéra. Tavan. Poussel, Moquin-Tandon.

Houmieux, et l'abbé Cotton, félibre des Crayons, et la félil)resse du Caulon. la fille de Martin de Cavaillon, et celui-ci et celle-là, et allez donc! — toute la flore du Midi parfumait son babil à jet continu. * *

Bénoni Patentane était parti tout jeune de Beaucaire. Ses études l'avaien!; conduit sous le château des Papes, en Avignon, où il avait coudoyé Anselme Mathieu. Une fois devenu prêtre du

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Seigneur, il avait voyagé dans tout le beau pays de Provence, dans toute la France, dans toute l'Europe, sans perdre en route son assagne et sa voluljilité. Il était maintenant en Amérique, attendant de nouvelles migrations vers des lieux inconnus.

Un jour, il se présentait à Mgr Ignace Bourget. archevêque de Montréal, et lui .«soumettait un vaste projet de fondations |)aroissiales. d'a'uvre,'* évangéliques. de colonisation, de refonte du calendrier:

il voulait partout substituer aux saints du Canada. — des saints de la France du Nord — SCS saints à lui, ceux de sa patrie. Il expliquait tout cela avec facilité, sans doute, mais se taisait un peu sur le résultat de sa démardie, et il ne parvenait pas à donner tous les renseignements que Toine eût pu désirer comme honmio pratique d'affaires.

Et le bon abbé allait, allait. 11 raconta tout, jusqu'à sa visite à monseigneur

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de Saint-Hyacinthe. Ce dernier lui avait permis de venir à Beauval en attendant. Pin.* tard? On verrait. L'aMu" Patentane rentrerait .san.s donte en Provence. ])()in- dormir ;ivec ses aïeii.x dans la terre parfaite.

]^endant léconlement ininterrompr.

de ce monologue, Gagnon avait fait entrer le Beaucairois dans le vivoir, et Ini avait offert, du geste, une grande berceuse en l»ois nature. Toine, cérémonieux à rinstar de pres(pie tous nos hohifants quand ils reçoivent un étranger, aurait bien vovdu dire quelcjne chose pour faire excuser sa toilette sommaire, mais le bon ab1:)é ne lui laissait rien finir. A la moindre tentative d'explication sur ce sujet secondaire, une kyrielle de mots interronijiait le m;\ître de i)Oste.

—Non, non, je vous en prie. Je connais cela, ^"oyons. monsieur Gagnon, c'est mal de songer ainsi à l'extérieur.

Regardez-moi. Gardez vos habits de travail. Le trouvère de Maillane n*a-t-il pas écrit: Lou pa'isan es lou cepoun de la naciounf Et c'est bien vrai, allez; il est le soutien de la nation. Vous n'avez pas besoin de faire le brave pour me recevoir. Moi, je ne m'occupe que des âmes et ne vois que la gloire de Dieu.

La glace fondait. Gagnon, revenu de sa partialité, sortit du buffet la bouteille de Jamaïque — luxe des habitants riches — et mouilla sa nouvelle connaissance.

Les langues se délièrent davantage, cl rab])é Patentane ne connut plus de frein. Vrai de vrai, il fallait qu'il demeurât chez Toine. Celui-ci, plus normand, ne voulut rien décider à la légère, et appela à sa rescousse le maître d'école. Gadbois. petit blondin récemment arrivé de Clifton.

Gadbois partageait avec Toine la direction du Tout-Beauval, c'est à dire une vingtaine de feux, depuis qu'il occupait

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chez Gagiion une rallonge servant à la fois de salle publique dans les grandes circonstances, de cla.sse pour la marnmille turbulente, et de logement. Des cloisons mobiles changeaient le décor ù volonté.

Les présentiitions faites, le rhum salué, et la température sentencieusement discutée, le sujet principal fut attaqué. L'instituteur ne comprenait pas très bien comment ce prêtre étranger arrivait sans avoir, au moins, une recommandation écrite de l'Ordinaire, un exeat en règle. Tout finit quand môme par s'arranger, puisque l'abbé Patentane renvoya Vaneur, qui attendait dans sa voiture, et fit monter les malles.

Le soir même, pour bien prendre contact avec la })0])ulation beauvalloise, labbé convoqua tout le monde à la prière en commun, dans la petite chapelle de la butte. Une allocution suivit l'exercice, très paternelle, très éloquente

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ijiême. sur la sagr^^e de se conformer au sort que Dieu fait "i chacun, sur la grandeur du travail tiirien. et, enfin, sur le saint dont il voulait doter la paroisse future, saint Gérard de Provence.

Saint Gérard! Non, sans doute, la bulle ne l'avait pas encore consacré, braves IJeauvallois. mais les Frères hospitaliers lavaient jadis à bon droit tenu bienheureux, et les malades en foules, fjui lui devaient leur guérison, l'avaient canonisé dans leur cœur et dans leurs l)rières. Puis, après tout, les Beau vallois ne pouvaient-ils pas intercéder pour qu'un si haut personnage obtînt justice au Saint-Siège de Rome? Ecoutez voir, saint Gérard n'était pas le premier venu. D'abord, il était bel et bien de Provence, quoi qu'en dissent les Flandrins. Né vers 1045 ou 1050, il avait débuté dans le commerce, comme tout le monde, mais trop honnête pour s'enrichir aux dépens des autres, il s'était rendu, k

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•Jérusalem, et les niercadants d'Amalti lui avaient un beau jour confié la direction du monastère, où se rejugiaif^nf au passage les pèlerins de la Terre-Sainte.

YA quelles vertus! Godefroy de Bouillon assiégeait la ville d'Assur. Gérard, aumônier d'une troupe, tomba mux mains des mécréants arabes ; et ces barbares rattachèrent sur une croix de bois, puis le suspendirent au dehors des murs, bien en vue des Chrétiens, exposé à leui-s traits.

Et quelle force, et ciuelle vigueur! Il survécut aux blessures que lui causèrent les flèches. Remis sur pied miraculeusement, il fonda le couvent des Frères hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusaleni.

Voilà un saint, au moins, qu'il fallait donner comme patron aux colonisateurs des forêts canadiennes, car il fut propice aux pèlerins, et les colons sont les pèlerins de la pensée divine.

Littéralement et métaphoriquement, l'allocution fit beaucoup de bruit. Les Beauvallois se dirent qu'après tout ils avaient bien le temps de songer à ce nouveau célicole, puisque sa fête tombait le 9 juin, et qu'on était encore au mois de mai.

Une fois installé à demeure chez Gap;non, Tabbé Patentane se lia plus étroitement chaque jour avec les habitants.

Instruit, beau chanteur, orateur quand il le voulait, aimant à rire, il eût ^^te fait d'employer sa bonhomie encombrante à conquérir tout le monde. Les plus curieuses chalandes du magasin général disaient avoir vu, par la porte entrouverte du logis que le prêtre occupait, des vêtements sacerdotaux d'une belle richesse. Bien plus, elles savaient maintenant que l'abbé devait ces ornements à la munificence des pénitentes beaucairoises. fé! arlésicnnes, hroii! car-

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peiitrassiennes, zou ! de toutes les pénitentes rencontrées dans les villes de mirage où les choses éclatent de splendeur, où la charité des fidèles ne se jauge pa.^ à la grosseur du bas de laine.

Sans y penser le moins du monde, le bon abbé devint le Père Patentane, non pas en raison d'une familiarité canadienne que certaines gens trouvent irrévérencieuse, mais surtout parce que tout le monde lui portait une réelle affection. Et d'ailleurs, au Canada français, le prêtre, séculier ou religieux, est prescjue toujours le Père Untel, selon le langage populaire, plus vrai que le protocole.

Le Père Patentane avait une façon à lui d'attirer les plus timides, car il riotait constannnenl de gaîtié. multipliait à l'adresse des personnes rencontrées ses petits gestes bénissants, enveloppants, ses baisers follets jetés du bout des doigts avec chaque salut, en touffes, en

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gerbes, au plus intime représentant de Ikauval comme à son plus gros personnage, e'est à dire le maître de poste. FA ])our les dames, il avait des trésors de pré^•enan('e ; que celles-ci fussent des aïeules ridées, de grasses mamans ou des filles belles d'accortise, il les chérissait toutes également, à l'évangélique.

Connue bon nombre de ses pays, le Père Patentane voulait implanter les us de son enfance dans les bois, et il reprochait aux Beauvallois de ne pas vivre à sa guise, \oyez-vous ! 11 comprit bientôt le danger de ce zèle intempestif, et se conforma, à regret s'entend, aux habitudes régnicoles. Il fit plus, même. Tl voulut trop [)laire, et se crut obligé de parler le langage de chacun, ce qui l'amena jus(|u'au scrupule, et le bon al)l)é devint férocement multilingue.

T'u joui', se {n'ésentèrent cliez (Jagnoii : Ic,-^ deux Gordons, propriétaires de coupes; le père Jean Guillemot, du

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Lac. ot le vieux iSalvaye. de la Savane. Tou-5 (.juaire avaient convenu de wuniet- U"e à l'arbitrage du maître de poste et de Gadbois le maître d'école, un litige gros de menaces pour Guillemot et pour riionni'ur du Huitième-Rang.

Le Père Patentane s'entretenait avec les deux arbitres et, naturellement, sauta dans la discussion lorsque Guillemot eut expliqué l'objet de sa venue. L'abbé déplora les velléités processives, recommanda la charité, et finit par donner en présence de l'instituteur des conseils sur rorientation professionnelle de la marmaille écolière. 11 voulait, lui, le sage lionnue, que Us lils d'habitant apprissent tout d'aliord à aimer la terre nourricière, à l'exploiter, à la faire fructifier, à la garder dans la famille comme un bien traditionnel.

— Le paysan est roi,'' disait -il au père Guillemot.

— Pesante iss kinge {Peasant is king)," affirmait-il aux Gordons, sans !?'occuj)er de l'émen taire élocution.

— Agricida rcx!" citait-il, le doigt levé, en regardant le maître d'école.

Et pour ne pas faire de jaloux dan^ son polyglottisnie, même chez les absents, il ajoutait, en souvenir des randonnées anciennes:

— Di)is lou champ lou paisan es rei.

Et allez donc !

L'avalanche passée. Guillemot réussit à se faire entendre.

Autrefois, pendant qu"il défrichait Sii terre nouvelle, il avait accoutumé de porter sur son dos jusqu'à Sherbrooke — une bagatelle de marche: quinze milles par monts et sentiers — les sacs de sel de potasse qu'il fabriquait avec la cendre des farâochagcs et des ébranchages. Il rapportait de la ville des pro^'isions. que malheureusement pour lui il n'aclietait pas au grand magasin général des Gor-

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dons. Ce8 derniens, propriétaires des terrains affermés à Guillemot, avaient gardé rancune au défricheur à cause <1p ea liberté d'allure, et, maintenant que Guillemot voulait s'installer avec sa famille sur une terre qu'il avait essartée dans le Huitième-Rang, les Gordons exigeaient un remplaçant sur la terre du lac, où depuis quatre ans Guillemot travallait à gages.

Guillemot était désespéré. On Uf trouvé pas un locataire dans le bois, sous les feuilles, et la perspective d'un loyer ou d'une sen'itude onéreuse ne l'encourageait guère à transporter son mobilier du Lac au Huit.

C'est pour qu'on intercédât en sa faveur qu'il venait avec Salvaye, son témoin, chercher la loi.

D'après le bail, les Gordons étaient dans leur bon droit, sans donte, mais tout pouvait s'arranger.

De part et d'autre on opina. Les Gordons tenaient fermes. Guillemot demandait sa libération. Le maître de poste jonglait. L'instituteur voulait tempérer les passions brusques, qui menaçaient d'éclater. Tout à coup le Père Patentane. qui n'avait rien dit pendant cinq grosses minutes, étendit d'un geste inspiré ses deux bras en croix, et clama :

— Eh ! mais je la prends, moi, cette terre du Lac. Inutile de se tourner les sangs. Je la prends, moi, votre maison. Vatte iss ze rente (What is the rent), monsieur Gordon? Vous n'allez pas écraser un rude liomme qui travaille dur?

On fustige les paresseux, les gens qui ont les côtes en long, ceux qui se ckêment entre quatre murs à ne rien faire, mais les travailleui-^? Eh! allez donc! Je prends tout, moi, maison et ten'e.

Guillemot resta la bouche ouverte, les yeux blancs. Salvaye cracha deux fois.

Les Gordons secouèrent la tête. Gagnon

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se gratta la nuque. Le maître d'école interrogea du regard.

Comme personne ne disait plus rien.

Les Gordons invitèrent le Père Patentane à partir avec eux.

— Mais qu'allez-vous faire, là-bas, Père? C'est trop loin de la chapelle. . .

Déjà la voiture roulait sur la route, et le sauveteur de Guillemot lança, dans un grand mouvement de joie:

— De ço que facho, ma bono, perleti pas.

Et il roula, roula, au trot cadencé des deux grands chevaux anglais qui entraînaient les Gordons, qui l'emportaient lui-même vers le Lac et vers ses rêves imprécis.

,Au fait, pourquoi n'acquerrait-il pas, lui, l'abbé Patentane, de Beaucaire en Provence, cette terre magnifique des Gordons? N'avait-il pas une mission noble à remplir, en venant à Beauval?

Ne se Tétait-il pas imposée dans son for intime? Et le mirage grandit, grossit, s'arrondit, de\'int réalité. La terre acquise et la maison restaurée, la chapelle de saint Gérard était toute trouvée; la chapelle devenait bientôt l'église d'une paroisse florissante, car les défrichages mettaient en valeur la forêt séculaire ; le noyau social mûrissait, jetait ses pousses, se ramifiait. Eh ! allez donc ! voyezvous ! le hameau devenait village, le village petite ville, la petite ville grande cité, sous le vocable passionnant de Saint-Gérard-de-Provence, et la gloire du vaillant thaumaturge rejaillissait sur tous les Cantons-de-1'Est, sur toute la province de Québec, sur tout le Canada, et sur toi, Beaucaire, patrie du missionnaire, Te Deumf

Arrivé sur la hauteur où se dressait l'habitation des Gordons, dominant le lac, le Père Patentane ne put retenir son

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admiration, enfiévré qu'il était dans la bagarre de son mirage.

— Ali ! quel beau pays pour la \'igne !'

Tel Châteauneuf-du-Pape, tenez-vous bien ! Il en coulera du bon \dn, sur ces coteaux baignés de soleil !

— Mais les neiges, nos arpents de neige, les longs froids de notre hiver, Père Patentane, qu'en faisiez-vous?

— Zou! le boun Diou y poun'oirait.

Le pauvre Père Patentane était poète, le malheureux. Les mots évoquaient chez lui des idées concrètes, sans doi' mais aussi, combien d'idées à côté. Lin profane, entendant prononcer le mot vigne, eût songé au vin seulement, à l'ivrease douce ou brutale qu'il produit, à la chaleur dont il enrichit les vieillards, à l'exploitation des cépages. Mais le Père Patentane valait bien mieux que cet assemblage matériel et pratique: il était poète. Evoquer la vig7ie dans un si beau paysage, en présence du Beau-

cairois, lui qui avait la tête gonflée de conquêtes spirituelles, c'était lancer en bonne terre le germe d'une pensée multiple, c'était greffer tout un vignoble immense autour du Seigneur, un arbre gigantesque de vie où les âmes iraient puiser la confiance aux heures mauvaises, et la paix dans les tribulations. Estil plus belle ivresse que l'extase religieuse épanouie dans la foi?

Oui, c'était bien là qu'il fallait bâtir l'église nouvelle, créer la paroisse, la ngne du Seigneur. Et déjà le bon Père Patent-ane ne songeait plus à faire concurrence aux crus Châteauneuf-du-Pape, mais voyait se dresser par miracle les pierres pour ériger ton sanctuaire, o bienheureux saint Gérard des Frères hospitaliers !

Comment s'arrangea-tril avec les Gordons? Personne ne l'a jamais su. Cependant, il revint chez Gagnon le .soir mêjne, transfiguré, et il délira pendant

Le Père Patentane

une bonne heure sur l'avenir de sa fondation, avant qu'on put savoir au juste ce qu'il voulait dire et faire.

Enfin le mistral s'apait^a dans cet enthousiasme, et Toine Gagnon, aidé du maître d'école, put arracher au visionnaire quelques éclaircissements uppoi'tuns.

Il fallait que tout le inonde, dès lu fête de saint Gérard, portât en procession, jusqu'au Lac, les reliques de l'hospitalier, afin de commencer religieusement l'œuvre par excellence de l'édilication paroissiale.

Il fallait que tous, une fois arrivés sur la hauteur au chant des cantiques, tournassent une pelletée de terre en l'honneur du saint, excavation première qui allait recevoir les assises du temple, pour la plus grande gloire de Dieu et le phis rapide salut des âmee.

— Aïe! Père Patentane! Une ogli.se au Lac, où. il y a des méchantes fées. Une

église sur la terre d'un protestant? Vous n'y pensez pas. . .

— Aïe! Père Patentane, il y a déjà la chapelle du Huit, choisie par monseigneur. . .

— Aïe ! Père Patentane, ça coûte cher, une église.

— Brou! Mes enfants, pas tous à la fois. Qu'on s'entende! D'abord, il n'y a pas de fées. Puis on bénira la terre, et les portes de l'Enfer. . . Puis mon.seigneur entendra raison, il ne résistera pas à samt Gérard, voyons !

— Mais qui fera vivre le curé?

— Allons donc ! Mais vous tous . . .

— On n'est pas assez, encore. La gagne est pas forte. Espérez un peu!

— Té! Je vais me fâcher. Hommes de peu de foi ! Vous n'avez pas besoin d'argent, iroun de l'air! Vous faite?

boucherie? Vous me donnerez ma part.

Vous battez? Hé ! j'aurai bien quelques mesures de blé. Quant au reste, les

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pierres marcheront toutes seules. Voyons, vous n'allez pas laisser domiir saint Gérard dans une malle!

La conviction finit par s'infiltrer dan.i les crânes, tant et si bien que l'auditoircv grossi d'instant en instant par de nouvelles recrues, termina le palabre dans une ovation joyeuse.

Un groupement assez nombreux s'était formé à la porte de Gagnon, pendant le plaidoyer du missionnaire, et cela pour plusieurs excellentes raisons dont la première expliquait à point l'affluence des curieux. On avait vite appris, dans les maisons de billes, que Guillemot devait consulter Toine et Gadbois sur l'affaire du Lac; on avait su en même temps la tournure inattendue de la consultation. Si le Père Patentane achetait la terre des Gordons, c'était évidemment pour l'exploiter, donc il avait des ressources cachées; or,

il ne pouvait pa? la mettre en valeur tout seul, car il n'était plus jeune, puis il ignorait tout, absolument, de la besogne exigée: il lui faudrait donc de l'aide, et les chances d'embauchage étaient bonnes. Ce raisonnement, ajouté à' la curiosité de connaître la sentence des arbitres sur le bail des Gordons, avait attiré une bonne partie de la population.

D "autre part, Gadbois avait invité les hommes ce soir-là, car on devait arrêter le programme de la Fête-Dieu, toute prochaine. Improvisé maître chantre dès son arrivée à Beauval, l'instituteiu" dirigeait depuis lors les offices religieux mensuels, et il était en voie de choisir les hymnes de circonstance, loi'sque l'^ Père Patentane s'abattit sur lui, et sur les autras, dans son retour inopiné.

Ou sait maintenat ce que ce retour signifiait. Décision prise de faire uu^-t procession 1© 9 juin pour fêter le bien-

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heureux Gérard, il devenait indispensable de modifier la liturgie. Où trouver des chants applicables à saint Gérard,?

Il y avait sans doute les séc|uences des Hospitaliers, mais elles étaient à Jérusalem, et c'était im peu loin pour le moment.

— Monsieur Gadbois, si on prenait le Cantique?

Le maître d'école se retourna. Un garçonnet répéta:

— Oui, vous avez bien, le Cantique jaune?

Gadbois comprit. Il s'agissait du Cantique de Marseille, vieux recueil de chants parfois bizarres, comme la Légende de saint Alexis, et que nos pères savaient tous par cœur en venant au monde.

Une réédition québecquoise de 1815 ou 1816 facilitait l'expansion du Cantique dans toute la province, et les bambins recevaient par le moyen des poèmes

interminables, leurs premières leçons de lecture, dans les concessions et ailleurs.

Les paroles, naïvement sacrées, se chantaient sur des airs païennement profanes. Ainsi, la légende de saint Alexis avait pour mélodie Depuis longtemps qu'en secret je vous aime. D'autres aii*s, tirés des vieux opéras-comiques ou des romances populaires, s'intitulaient:

" Où êtes-vous, Birenne mon amour?" " Amaryllis, vous êtes blanche et blonde." " Un jour le berger Tircis.'' "Hélas! cruelle amante!" " Si vous voulez savoir le secret de mon

âme.'' " Que peut-on vous chanter de plus doux

que l'amour?" "La bergère que je sers." " Allez, bergers, dessus Iherbette."

Le beau canticpe en l'honneur de saint François-Xavier se lythmait avec vigueur sur l'air

" ©oo, bon, que le vin est bon:*'

Le Père Patentane 4S

Comme tous les livres popularisés, le Cantique de Marseille possédait une légende thaumaturgique et son épopée fabuleuse. L'avoir, constituait un privilège, un prestige. Le maître d'école n'ignorait pas ce détail, et faisait souvent montre de son trésor en connaissance de cause.

Le Cantique, d'habitude fort innocent des vertus et mécomptes qu'on lui prêtait, fut cause d'une scène inattendue, et fit perdre un moment, aux embauchés en perspective, la belle confiance qu'ils faisaient aux travaux entrevus chez les Gordons.

Le Père Patentane se trouvait là a^ moment où le garçonnet suggérait le Cantique jaune. Il ne fit pas attention à ce titre banal, et allait passer outre, pour ne pas déranger trop la répétition qui s'annonçait. Il entendit tout à coup le vrai nom du livre : Cantique de Marseille. Un souffle de vent lui gonfla la

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gorge. D'où pouvait bien lui venir ce salut de là-bas, dans ce coin perdu des forêts canadiennes?

— Xite. montrez-moi ce livre-là. C'est du pain de chez nous, ça.

Et quelle émotion, quand on lui assvira que les petits apprenaient à lire dans le Cantique. Vrai, les mamans pieuses seraient récompensées un jour, puisqu'elles cultivaient comme ça le cœur et l'esprit de leurs mioches.

— C'est la main de Dieu pour l'ignorance et l'impiété. A^ite, montrez.

Gadbois, fier de sa richesse, s'en fut chercher le livre, une édition du X"VIIIe siècle. 'En le recevant des mains de l'instituteur, le Père Patentane fleura le volume, caressa la vieille reliure de cuir bnm-jaune, contempla le titre aux lettres d'or, et ouvrit avec respect les pages. Il entonna d'une voix limpide et forte :

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" Bien que présent partout, il l'est plus dans ton âme. . ."

Les paroles graves exigeaient une mélodie ample, sereine, mais l'air disait :

Ah! ne me flattez ph<5, vous voyez que j'expire.

Le deuxième vers sonna ferme:

" Il la guide, il la meut, la conserve et

l'enflamme!"

La voix commençait à baisser. Un tremblement l'agitait :

" Par son immensité qui surpasse les

Cieux. . . '

Le chanteur ne put continuer.

— Je connais cela depuis soixante ans et plus," dit-il, et moitié pleurant, moitié riant, comme les mots et l'air de sor. cantique, il s'enfuit dans sa chambre.

Les hommes se regardèrent. L'un d'eux pensa tout haut:

46 Trouées dans 1^ Novales

= — Faudra pas chanter des choses comme ça. Le Père s'ennuie rien qu'à voir le livre.

La " répétition " remise, par délicatesse pour la nostalgie du brave abbé, on parla du pèlerinage fixé au 9. On pouvait compter sur la collaboration de tous les hommes, évidemment ; mais les femmes voudraient-elles s'occuper de la procession ? Consentiraient-elles à marcher dans les sables de la route, sous le soleil ardent, pour un saint que personne encore n'avait trouvé dans le calendrier?

Le patron officiel de Beauval, saint Philémon, n'avait jamais obtenu si grande faveur, tandis que l'autre, l'émigré, se réserv^ait tout pour lui, sans même avoir réussi à se faire canoniser proprement.

— Je propose qu'on demande aux femmes," dit Salvaye.

— Je seconde la motion," répond Vaneur.

Le Père Pat?entanc

Cette procédure, au vocabulaire consacré, mit fin à la discussion, pour le temps du moins, et l'on demanda effectivement aux femmes ce qu'elles pensaient du projet.

Quelques commères se trouvaient là, comme bien on pense, écoutant les beaux discoureux. Toutes manifestèrent leur intention indubitable de ne pas manquer, coûte que coûte, une aussi belle cérémonie doublée d'une dévotionnette nouvelle.

Restait à formuler différents détails.

Le Père Patentane avait insisté pour voir les enfants dans les rangs. Les mamans présentes acquiescèrent incontinent.

Le Père Patentane avait voulu de= fleurs, beaucoup de fleurs. Les jeunes filles en cueilleraient dans les jardins, dans les prés, dans les bois, et l'on aui-ait toutes les floraison? imaginables.

Il fallail? aussi préparer un dais, pendre des tentures, installer des chevalets, hisser des bannières, enfin, tout l'appareil des fêtes somptueuses, toute la pompe des grandes solennités. On aurait au besoin tout cela. Comment? Eh !

peu importe!

Il faudrait, la belle affaire, baliser la route, assez longue. On commencerait plus tôt, on ferait un hee, une corvée dans les sapinages, puis, histoire d'aplanir le chemin, on mobiliserait le gros tambour commun, unique instrument de voirie.

Ces divers aspects de la question furent régulièrement votés, par motion proposée et proprement secondée, et tout était bel et bien en voie loi'sque le vieux prêtre sortit de sa chambre, les yeux rouges. On le mit au courant.

— Ali ! bonnes gens ! Voilà de saine besogne, croyez-moi. C'est coninie ceU qu'on se rend heureux 1

Le Père Patentaiie 49

Le lendemain matin, le Père Patentane fît porter ses malles à sa nouvelle demeure du Lac.

Il n'y eut plus de loisir pour personne, maintenant. L'ne fois le train (ini, les jeunesses partaient, hache -^ur T^pauie, et s'en allaient dans le bois, le long de la route. On al)attit les baliveaux chemin faisant, et comme l'on trimait do grand cœur, le trajet fut vite balisé de pins, de sapins, d'épinettes, de cèdres, d'érables, qui dressèrent en ogives, audessus du parcours, leur petite forêt balsamique.

0 le bel et frais matin, que ce matin du dimanche 9 juin, quand il se leva sur les hauteurs de l'Est, tout empourpré de soleil ardent pour le pèlerinage offert à saint Gérard de Provence !

Depuis les premières lueurs de l'aube,

le mouvement s'active à la fois chez Ga-

gnoii, dans le chemin du Roi, chez les

'GofddîIS;' L03 haches ont fini leur b«-

sogne. On a rempli de sable les ornières, et comblé le^ dos-de-cheval. I^e gros rouleau de voirie, tiré à quatre chevaux, a brisé les mottes et nivelé les dépressions. Une baissière, près du lac, a été corrigée avec de la pieiTaille, des fascines et de la t^rre. Les clairières qui percent le bois sont balisées en double rang, pour fondre les rayons du soleil, qui brûleront bientôt. Par endroits, des branches d'arbres, attachées bout à bout, sont assujetties au-dessus de la route, appuyées sur les balises, et forment des tonnelles, des arcs de verdure, adornés d'objet.s quelconques de piété: statuettes, chromos, souvenii"s funèbres encadrés sur velours, et crucifix de tout€ nature.

Chez Gagnon, tout ce qui accuse une couleur voyante est appendu aux fenêtrç-ï!, et dessine à même la façade une l.igarrure de tous qui taraude le fond sombre des rameaux vert-noir enlevés aux petsstairt^ X)m images saintes

Le Père Patentane 51

d'Epinal font pendentifs et réunissent des guirlandes de feuillage. Un portrait de Papineau trône sur la porte, entre deux rideaux rouge vif, qu'on a décroches du vivoir.

La mosaïque des murs ressemble au chatoiement des hardes. Les femmes, surtout, arborent des rubanages à faire f-rier l'ombre — teintes feu, orange, écarlate, vert, bleu dur. Les hommes, moins coquets, ont cependant fait quelques frais. Les bottes à carré rouge sont d'ordonnance.

L^ne clochette tinte aigrement, et la procession se forme à la porte, dans un recueillement profond. L'ordre de la marche comporte: Jeunes gens, matrones, jeunes filles, enfants, hommes. En tête de chaque groupe, en guise de bannière, une image sainte se balance.

Naré Guillemot ouvre la marche. Au bout d'ime gaule de tremble, très droite, il tient un saint François aux stigmates.

La mère Lemire, comme il convient, affiche une sainte Anne, douloureuse d'expression et de dessin.

La Louise, trop faible pour subir, deux milles durant, le poids d'un icône à bras levés, s'est passé la corde trop longue d'un cadre dans le cou, et sainte Elisabeth de Hongrie, rose et verte sur un ciel de sang, lui bat le ventre.

Les enfants sont privilégiés. Ils ont un joli Jésus, qui tient à la fois du Bamhino chamarré de l'Ara Cœli et de l'Enfant pyramidal de Prague.

Puis vient la queue du cortège. Les chantres sont armés chacun d'un missel noté. Ils précèdent le maître d'école, qui possède à lui seul un Plain Chant et le Cantique de Marseille. Immédiatement après le magistère, quatre hommes portant sur leurs épaules une espèce de litière plafonnée — carré de planches recouvert d'une descente de lit, très verte, empruntée à Gadbois. Au milieu de la

Le Père Pat€tnt.ane 53

litière, sur un coussin, repose une boîtç de cuivre découverte, et contenant deux petits os, fragments de radius problématique.

T.e Père Patentane a déposé luimême ces reliques sous les dais, et il suit tout derrière, en surplis, barrette en main, ilanqué de deux enfants en robe noire flottante, qui évoque la soutanelle.

Vaneur ferme la marche. Il exalte une lourde croix, taillée dan? un bouleau.

Le spectacle, .superficiellement regardé, pourrait faire sourire. Mais à voir la vraie piété de tout ce monde, on sent qu'il y a là plus qu'une simple manifestation extérieure — il y a une foi qui surmonte toutes les fatigues, une force intime qui brise les obstacles en les ignorant, et qui s'exprime dans la poursuit© idéale d'un but plus que par l'action visible.

Le petit hameau, jailli des Bois- Francs par le mystère de la hache et de la croix, ne se demande pas si quelqu'un l'observe. Il sait que Dieu le voit et cela lui suffit. Il donne ce qu'il a, sans arrière-pensée, et surtout sans cette honte singulière que la ville appelle faussement le respect humain. Chercher l'âme de nos colons et pionniers en dehors de leur profonde candeir religi use c'est négliger le plus noble secret de leur vie travailleuse, c'est enlever à leur histoire, à l'histoire de tout le pays, la seule cause vraie de la survivance française et catholique.

Revenons au cortège.

La prose latine alterne avec les cantiques en langue courante.

Les voix, pour la plupart, sont très justes, même très belles. Cependant, deux ou trois chantres, qu'il est impossible d'élaguer, chantent faux à faire frémir. Personne n'ose s'en apercevoir-

Le Père Patentane

I.e Père Patentane lui-même, pourtant musicien, ne semble pas entendre la cacophonie. Quand le3 chants faiblissent, il les ranime :

— Chan'tez, chan'tez tous. Il faut que tout le monde chan'te. Dieu vous écoute.

Il donne l'exemple, il fait retentir un cantique dont personne n'a entendu les accents jusqu'alors — un cantique à saint Gérard, celui-là, et bien authentique:

"Fier conquérant des Sarrasiiis. . .''

Tout rempli de son zèle, il a voulu que la jeune femme du maître d'école, joueuse d'accordéon, accompagnât les «^hantres; mais celle-ci. ancienne spouleuse des Etats-Unis, s'est refusée à Cè service, et le bon Père Patentane lui a arrftché l'instrument 4es main?.

— Vous n'êtes pas aimable du tout, madame, et saint Gérard vous le rendra.

Il tire, le malheureux cérémoniaire.

des sons affreux du soufflet, presse au hasard les touches, qui geignent d'être à ce point méconnues.

La montée du lac se rapproche, pendfuit que la musique crispante ponctue l'ondulation lente de la colonne humaine.

La marche s'accélère, et l'on arrive enfin.

Sur la galerie du logement que les Gordons ont cédé au Père Patentane, il y a une niche de cèdre et d'érable. C'est ici que reposera le dais, avec son reliquaire.

Le cortège fait cercle, et le protagoniste du saint monte sur les marches.

Le sermon prononcé ce jour-là vibre encore dans les annales beauvalloises de l'éloquence. Enfoncés, les chrestomatheôj médiéviste, scoliastœ et glossa-

Le Père Patentane rîl

teurs. Jamais étude de texteg anciens et modernes n'avaient répandu lumière plus éblouissante sur le moyen âge provençal. Jamais gloire d'un confesseur n'avait retenti plus haut et plus ferme au grand air de la piété populaire. Saint Philémon n'avait qu'à se bien tenir sur sa butte du Huit, après cette résurrection de l'hospitalier.

Limpressiou fut grande. Le maître d'école se convainquit jusqu'à la moelle. De son côté Gagnon, vaniteux dans son ignorance à peu près complète, affirma qu'il savait tout cela, bien sûr — et c'était un rude hommage, pour qui connaissait le maître de poste. Vaneur apprit que les Croisades n'étaient pas des îles, comme il le croyait depuis la première allocution du Père Patentane. 1 1 faillit même tuer son voisin Salvaye. en imitant trop servilement les gestes de l'orateur; car au moment où le panégyriste ouvrait grands les bras pour

ô^ Tmuées dans les Novales

invoquer le célicole, Vaneur fit de même, et sa lourde croix de bouleau s'effondra. Quant à l'élément féminin, les dames surent découvrir les beaux moments pour pleurer, et si l'apothéose du bienheureux fut spendide, le succès de son avocat fut plus superbe encore. Pour sûr et certain, monseigneur de Saint- Hyacinthe serait venu là démentir Patentane, toutes les femmes auraient fait mauvais parti à Sa Grandeur.

La péroraison enflait ses périodes magnifiques, déroulait ses considérants.

lorsqu'im bruit de lutte éclata, suivi d'un hurlement épouvantable. Un cri s'éleva, interprêté par une voix d'enfant :

— Hé! Père Patentane, saint Gérard se sauve!

Non, il ne se sauvait pas. mais il était bel et bien enlevé, et comme dans les contes du vieux temps, par un monstre.

Le Père Patentane 59

L'auditoire, tout entier au charme de la parole, n'avait pas quitté des yeux l'orateur pendant le sermon, et le vacarme l'arracha brutalement à la contemplation.

Tous les regards se butèrent maintenant sur la galerie, où se dressait la niche de verdure.

Un prodige s'était-il produit?

II y avait là une mêlée sauvage, un moulinement de bâtons levés, brandis, abattus, des jambes trépignantes, des cris inarticulés. En un clin d'œil la charpente de la niche, avec le dais, s'effondrait sur la tête des combattants, une masse mouvante bondissait hors du groupe engagé et galopait vers la forêt, une grappe d'hommes à sa poursuite.

— Le diable emporte votre saint," cria quelqu'un, épouvanté.

Le diable, cett^ fois, était un braque appartenant aux Gordons. On tenait d'ordinaire le chien de chasse attaché,

mais quelqu'un avait coupé le licol ; l'animal, inaperçu s'était glissé jusqu'au reposoir, dont il avait d'un bond franchi la palissade. Il avait à peine sauté que des garçonnets l'attaquaient à coups de trique, et que la mêlée devenait générale.

Mais les os étaient disparus.

Depuia lors on raconte que le cliien des Gordons n'a jamais été revu, et les bonnes femmes sont bien convaincues que Satan lui-même a volé les reliques,, pour empêcher qu'une église fût construite en l'honneur d'un saint qui l'avait trop rudement combattu en Palestine.

Ce qui donne créance îi cette opinion, c'est que le Père Patentane lui-même s'effaça dès le lendemain du paysage lacustre, et que personne à Beauval ne put jamais dire ce qu'il était devenu.

Lee eurieux plus débrouillards ont fini par le retrouver aux Etats-Unis, où son ©xeat, régularisé, lui a procuré une vraie

Le Père Patentane 6J

paroisse, mais sous le vocable d'un saint réel.

Il a toujours cru, le cher homme, que les Gordons (parfaitement innocents de tout complot), lui avaient monté le coup pour se débarrasser de lui. De leur côté les Gordons ont toujours soupçonné que Gadbois n'était pas étranger à la libératin du braque.

Les Beauvallois de 1860 vous diront toutefois qu'il y a du mystère dans toute cette aventure, et qu'il est impnident de porter en procession des reliques, lorsqu'elles viennent d'un personna,u;e inconnu, qu'elles sont douteuses, qu'elles pont destinées à la protection d'un lac hanté de fées mauvaises, et que la maison qui les héberge appartient à des incroyants.

UNE GUIGNOLEE

Depuis deux heures de trajet, les ffuignoleux vont de porte en porte, saluant . . .le maître et la maîtresse, Et tout le mond' de la maison."

Dès le souper fini, tous ont quitté hâtivement la table familiale, et se sont empressés vers la salle de paroisse.

Ici, les voitures attendent.

Ce sont des traîneaux de charroyage, immensément longs, attelés en double.

Vieux et jeunes gens ont réalisé le tv'pe citadin du Bonhomme Noël : grand capot de chat sauvage réquisitionné chez un voisin généreux, avec la ceinture flé<?hée des anciens jours; souliers de chevreuil à passementerie polychro^ rne, mitaines à carrelages gris-bleu en

M Trouées dans les Novales

grosse et forte laine, énormes tuque? rongeg.

Puis, comme Papa Noël est un ^^eillard millénaire, presque deux fois millénaire, il lui faut une barbe fiu\'iale, une chevelure flottante, des sourcils de neige: l'ouate, collée sur une toile à fromage, remplit son rôle et décore le? yeux, la tête et le menton.

De plus, l'immortel dispensateur des biens aux petiots est censé avoir des rides profondes, véritables ravinements creusés sur son chef méditatif par le souci des innombrables requête^^ à satisfaire: le grimage entre en jeu, et trace sur des fronts de seize ans des lignes, des sillons que iie désavoueraient pas les préoccupations de tout un univers.

Des paniers, vastes comme des bâches de roulotte, empruntés à la buanderie du Bon-Pasteur, sont remis à chaque groupe de trois guignoleux devant la salle.

Une Guignolée 65

Chaque voiture portera deux groupes qui auront chacun leur côté de la rue à parcourir.

On a soin de disposer au fond des voitures beaucoup de foin et les chaudes robes de carriole, pour couper le froid, très vif. de ce soir glacé..

Te signal du départ est donné.

Les rues se réveillent au bruit des voix claires chantant le répertoire accoutumé du quartier.

Le programme commence invariablement par La Guignolée, la Guignoloche.

Des chanteurs prononcent avec une forte aspiration : Ha HignoUe. Viennent :\ la suite, selon la longueur de la région confiée à chaque voiture: Allouette! Y moissonnent! Youp, youp, sur la rivière! Mon père a tué le loup, A Saint-Malo. . .

Les règles de l'harmonie sont peutêtre transgressées dans l'ensemble, mais l'intention est saine et le zèle indubitable.

Les grelots accompagnent les chants, le.^ cris, les éclats de voix, et rythment, avec le hniit floche des sabots dans la neige durcie, l'allure preste des chansons à répondre, le.^ tessitures ténorisantes des solistes, et les graves accents des clianteurs à l'octave.

De temps à autre les guignoleux viennent vider leur panier dans la caisse de la voiture, puis repartent o vide vers U\>» J maisons.

Partout c'est le même accueil chaleureux, joyeux. Les mendiants de la bonne mendicité sont attendus — ils sont r.*<pérés.

La d'moiselle se tient derrière le ri- <leau. à la fenêtre du salon, dès que le chant se fait entendre. Elle guette la venue :

— Deux portes encore. Bon, ils sont chez le Boiteux. Ils sortent avec un grog sac. . . Qu'est-ce que ça peut bien

Une Guignolée 67

être?... Une porte seulement... Les

voici !

Et c'est un h aria dans la maison. L<î8 vieux se lèvent aux premiers accents de la ohan?on commandée. Le père aspirr plus vite les bouffées de sa pipe. La mère aplatit les pli.ssements de son grand lai "lier carreauté. Les petits se préoi- ]»itenl vei-s la porte, mais la d'moiscllc les repousse avec indignation. En minaudant elle vient ouvrir, et aussitôt le 1rio zélateur se met à hurler:

" Bonjour, le maître et la maîtresse, Et tout le moud' de la maison."

Non. la fille aînée, malgré le désir d'imprévu qu'elle glisse dans son rêve des barbes futures, n'a pas l'intention de se faire cltauffer les pieds, et elle apporte avec alacrité le 2)irsent que la maisonnée destine aux pauvres de THospice.

Ailleurs, le \'ieux tire lui-même la porte. Il est plus humain, plus gêné-

reux que les autres, et songe avec raison que les chanteurs ont fait dure besogne, il cligne finement ses yeux humides, ç\ parle du fret qu'y fait dehors, en esquis ant un geste incontinent compris de tous:

— C'est pas de r'f'us, allez, 1' père.

Et les hommes, tous initiés à la francmaçonnerie du gosier, enlèvent dans un élan spontané:

Prendre un p'tit coup

C'est agréable, Prendre un p'tit coup C'est doux . . .

— A la vôtre!

— A la tienne!

— Et tienne!

— A la dnézelle, dit un adolescent qui rougit sous le grimage.

Et ]'on repart, avec un cadeau de vivres, réconfortés plus encore par la bienveillance de la réception que par le verre de fort.

Une Guignolée 69

Depuis deux heures de trajet, les guignolenx vont de porte en port€ . . .

Les voilà rue Saint -Joseph, près de l'église Sainte-Anne.

La rue n'est pas riche, mais les gon^ sont plus charitaliles. 11? comprennent la misère.

Les cheminées sont panachées. La fumée monte, droite et blanchâtre, dans le V)lcu somlire constellé du ciel d'hiver.

No 17. cependant, la lumière est bien pale. La cTieminée sommeille.

Les trois guignoleux qui passent là.

lîené. Bébé et le Frais, portent mi panier déjà chargé de choses reçues en cours de route. Ils ont une dinde, ime oie, des pommes de terre, du beurre, du pain, des bonbons, donnés par de braver ouvrière . . . pour les pauvres.

Ils frappent au panneau de bois.

Tl est bien dix heures passées, et cetto visite tardive doit faire impression dans

Trouées dans les Novaleg

le logis, car on perçoit à travers Thuis le bruit de pas amortis glissant sur le parquet, des pleurs craintifs d'enfants, une parole tendre de vieille, disant :

— N'ayez pas peur, les p'tits: je suis là, moi.

Les .uni.L!,n()l<.'U\ re.urettent presque d'avoir fi'a}»]^'. 11> u'o.-eut pas chanter. Un seutiuuiit un"\]< ne peuvent déHnir arrête leur voix. 11< sont saisi,^ d'uiio crainte respcciueiise à l'aspect Iristc de l'hal'itation,

La porte s'ouvre en tin. après un temps d'hé>itation, que le froid excessif prolonge.

l'ne sexagénaire paraît, ferniaul de sa main parcheminée les plis d'un vieux châle laineux sur sa poitrine:

— Que voulez-vous, messieurs. '^

Le Frais est la porte-parole des Guignoleux. Il explique:

— C'est pour la Guignolée, madame

Une Giiignolée 71

. . .pour les vieux de l'Hospice. . . pour les pauvres. . .

Il dit cela, et le ton de ses paroles s"afraililit. devient un balbutiement.

))ondant «luil regarde la pièce où la fenniie le fait entrer avec ses conipaonons.

— Ah! mes bons messieurs, vous pas- .«cz pour les ])auvres. . .c'est beau. . .je voudrais bien. . . Mais. . .

Kt la vifille. doucement, doucement.

se met à pleurer, sans force contre les larmes, pendant que deux bambins se lèvent dans la chambre voisine et viennent, en grelottant, se mettre près de la vieilliirde en pleurs; ils regardent avec de grands yeux apeurés ces étrangers haUllés de poil et couverts de barbes blanches.

— A^eulent-ils te faire mal. memère?

L'intérieur est propre, mais les meubles manquent. Une table sans tapis, une chaise posée sur une Catalogne

Trouées dans les Novalee

ronde, un poêle éteint: c'est tout. Une pièce donne sur ce vivoir dénudé. On y distingue deux niatela.*. mi grand, un petit, sur lesquels sont jetées de minces couvertures. Au-de.sî:us du grand, une Sainte-Face est accrochée. Plus loin, c'est une croix noire, étendant ses bras sur la pâleur du mur.

Les guignoleux se regardent, aphones, mais k'ur âme de jeunes gens parlf ])our eux dans leurs yeux et. sans mot ni ge-te. ils vident bru-sc^uement leur panier sur le plancher et sortent pendant que la vieille veut les retenir.

— Non, non. cela ne m'appartient pas! C'est pour les pauvres, ^\-)us vous trompez.

Il y a du doute dans .sa voix, de l'espérance indéfinie, mais les guignoleux ont déjà refermé le vantail et fuient comme des coupables. Ils vont à la voiture, prennent du bois, un sac de charbon, reviennent à la demeure, rouvrent sans

Une Guignolée 73

frapper, et déposent leurs fardeaux au milieu de la place, à côté des vivres, que personne encore n"a touchées.

Ils voient la vieille à genoux, tenant les enfants embrassés, pleurant et priant :

— Merci, bonne Vierge, les ptits vont manger î

René. 13ébé et le Frais sortent, les yeux brouillés, essayent de chanter pour tromper leur émotion, mais les notes se gèlent dans leur gorge, tant ils sont fiers d'avoir volé la Guignolée pour soulager la vraie misère, la misère honteuse.

Depuis deux heures de trajet, les guignoleux vont de porte en porte . . .

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