RETOUR AU VIEUX TEMPS
" Bref, quelque part que j'erre, Tant le ciel m'y soit doux.
Ce petit coin de terre Me rira par sus tous."
Pierre de RONSARD.
" . . .et comme par miracle, on s'y trouvait délivré de tous les soucis, loin de tous les tracas, à l'abri de toutes les intriguer. Rien rie mal ne se pouvait concevoir sous ce loît béni. On y passait des jours de paix heureuse et secrète. On y était meilleur..."
Adjutor RIVARD.
L'invitation disait simplement :
'' A>nez rétc. C'est plus beau. La " terre est sèche et l'herbe drue. Pen- '' dant que vous llânerez, nous autres on " travaillera, et toute la famille vous '■' minent."
Il y a bien trente ans et plus que ce collectif inattendu se glissa dans le co'arrier, et que notre maisonnée, acceptant
00 Trouécv'^ dans les Novales
d'embl.'o l'invitation an voyage, qnitta la grancVvillc. et bruyamment envahit un eoin perdu de la rive sud laurentienne. un l.ourg tout verdi, tout Henri p.nle eha4.id .-oleil de la fin juilk-t.
Le train mixte, formé de vagons et de vieux fourgons. l)igarré de bleu, de jaune, de rouge et de vert, selon le genre et la provenance des voitures, cliquetait derrière une locomotive hideuse, dont la cheminée disproportionnée offre aujourd'hui, à la distance du souvenir, laspeet d'une bouée renversée.
Tout cela faisait un bruit de ferraille un déchirement de mécanisme inajusté, mais le train avançait quand même, lentement, dans un nuage de fumée noire et jaunâtre, dans une pluie de brindilles et de gi'osse poussière s' insinuant dans les fentes des carreaux branlants.
On arrive à grand fracas sous Tahri de la gare, et la machine s'arrête en secouant .sa traînée vertébrée, qui grince mét-alliquement.
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XoUs hien huit heures de marche cahotou-e pour une centaine de milles en terrain plat.
In on? descendons, sales de charbon, noir- du poussier craché par les explosions de la cheminée dangeureusemenl évasée.
— ( oiiinie ça. vou.< sortez de ((''/larqurr." nous dit l'ouvrier de ferme qui nous attend au déharcadère. " Ce Grand-Troncdù. ça \a vite, mais c\vi laid, et ça tue. On sera mieux dans m.i charrette. Avez-vous bien des valises?"
Kn un clin dœil le compte des bagages est fait, et nous voilà déambulant sur le (|uai. au milieu des palabres affairés.
La charrette est une Ijagnole de fortune qui souvent a dû servir aux travaux de la moisson, tant elle est semée de paille, mais nous notis rembarquons gaiment pour aller à la vieille maison de bois, sise à l'ombre de ses érables se-
92 Trouées clans les Novales
culaire-s, et somnolant toujours, aprè.^ cent ans d'évolution et de progrès généralisés, au bruit syncopé du frais ruisseau, qui s en va cascadant jusque sous les volets vermoulus, et chantant l'éternel refrain de la paix rurale:
" Lui y a longtemps que je t'aime.
Jamais je ne t'oublierai."
Il ne faut pas nous attarder en roule. Notre guide nous hâte, et nous voilà nistallés sur les sièges volants de la voi ture à ridelles.
Les deu.x percherons, énormes, nous entraînent, martelant leur trot.
Je demande: " Est-ce loin?"
— Dix milles, douze milles," répond l'homme.
Il explique le trajet.
Il y a bien des côtes à gravir, des descentes à retarder, des vallonnements à franchir, mais le spectacle en vaut la peine, et sa délassante nouvoauté pour
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noii.5. citaflins. compensera largement, cl bientôt, noo coiirliatures probables.
L(> vieux ne nous a pas trompés.
Des en quittant la ville, nos yeux rencontrent les vestiges d'un pa.ssé déjà lointain.
r.a rivière. ])lutût large, est brisée de reuKjus et de rapides. Nos pères l'ont conquise en installant, sur des bâtardcaux de bois et de pierraille, un pont couvert, fermé, tout sombre, troué de place en place par de folles petites fenêtres losangées, sans carreaux, dont les échancrures de lumière font sur les parois opposées, des traînées blanches et crues qui n'éclairent pas.
— ^"oyez-vous" nous dit notre guide. " ces ponts-là, faut les couvrir. Au trement, la poudrerie fait des bancs.
T,es bOtes ne passent plus. Puis, l'été venu, les chevaux ont peur des chutes et <.h:< ca cades. Les tourniquets les attirent. Mais aussi, le soir, il y a. . . des
fcux-foUets. . . qui dansent par ici . . . A c'est dangereux. C'est pour ça qu'on ne vient pas de nuit, nous autres. Hue doncî Tom!"
TircK-e aux fendillements des plancher gondolées, on peut con^-tater le déplacement très Uiit de l'équipage, une avancr que le claquement .-iourd des salxits ferrés scande >ur le ]»ontage. acconipal>agné du cri aigre des roues mordant sr.r res>ii'U.
Les .<anctions rigoureuses de la Loi interdisent de travei^ser plus vite que le pa:?. Ce n'est pas encore l'affolement et la hâte d'aujourd'hui, poussant à des allures foUe.'i les machines trépidantes à huit cylindres sur les travées bétonnées et les fermes d'acier.
Ici du moins, on a le temps de regarder l'eau à travers les lézardes, et l'on neut 'surprendre un boquete-au de po chade. apercevoir les maisonnettes encadrées dç feuillage, au milieu des
Retour an Vieux Temps 'è^
«hamps paresseusement ondulés, mais nchcs de ]{\ vif latmtf qu'il> renfVririent.
An rentre «lu pont so trouve la jonction des deux tabliers.
T'n éva.«ement reetan^niaire de< pnroi.- ^'o^lvre au passage, et montre. A gauciie. une montée raide. un chemin on lacet talu.«é de sable jaune.
— C'est la glace, au printemps: elle a ca-.<(' tout le bois."
l'îi clioo interrompt la parole du guide et nou.< rentron.-^ dans robscurité.
rendue plus profonde par la trouée lumineuse de la .sortie, aveuglante. Ku touchant la terre feniie. il faut cligner les yeu.x pour distinguer les chose^s tout soudainement projetées devant nous.
La route se dessine, maintenant, au delà d'une vieille auberge; elle est de chaque côté couronnée par le brun de« terreaux, par le vert des végétations sauvages. Heureusement, la montée se re-
couvre de noyei's. d'ormes et de chênes, dont les branches alourdies forment un cintre impénétrable de rameaux feuillue.
Une foi' les raidillons successifs abattu-; dans cette ascension haute de cent pieds et longue d"un bon quart de mille, nous voilà en présence d'un panorama très vaste, aux prairies lon.ouement arrondies, où tous les verts dune palette .savante se fondent et se perdent dans le iilacis violet, mauve et bleu des lointains, aux transitions marquées ici par une éclaircie d'avoine. lc\ par une raie plus pâle de froment, ailleurs par un éperon brusque de forêt, plus loin par le sillon tranché d'un cours d'eau
— Bonne terre pour les graines. Ca pousse dure et ça rapporte bon. Regardez comme c'est aisé, partout. Pas dp mirère. ici, avec des bras.'"
Notre guide nous montre l'étendue, dans un geste investisseur qui promène
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a pipcj à bras tendu; ses yeux finauds ^t rit r manifc: tent une fierté de bon
À admirant l'airance des fermes et rie de) champs, active et chantante.
> s noa rapprochons insensiblement d une tache d'argent, qui peu à peu se grandit et se mordoré de reflets d'opale, de bleus d'acier, de prismes fantastiques, de jaune topaze et de rayons d'émeraude, selon que le vent frappe tel endroit, que le mouvement des arbres de bordure laisse ou non pénétrer sur le lac la vapeur et le rutilement du soleil.
— Pas de fond, ici," s'écrie notre homme, en continuant tout haut sa p^ n.-ce. " Bidou a pris des brochets et de-- carpes longs. . . comme ça."
^t le parleur ouvre ses deux bras tout grand;^. maii lentement les referme en iiit':rro.;cant des yeux la crédulité de son auditoire.
— Bonne pêche." continue-t-il : mai?
il y a de? herbe?, de? joncs noueux.
r'e?t traître. Cela tient son homme.
Puis il y a ])rè? du hord un trou de fées d'eau. Toine ^alvaye les a vues..."
T.e? nianielou.-; de la route se .suivent sans se re.-sembler. Voici une longue côte, après une descente non moins longue. Elle est apparonmient .<ans fin. tant la perspective est trompeuse. On ne voit pas de sable, mais une fine pou.^?ière d"argile gris blanche se colle partout, se .«oulève autour de noiu^ comme un brouillard sec qui donne la < ..oif. \
Quelle récompense pour le regard, cependant, une fois atteint le sommet fugitif, perché sur l'ourlet d'un plateau boisé. '
D'ici, c'est tout le village, touîo la j paroi.sse piétée dans la vallée. La rout« ziguezague. capricieuse, à travers la verdure,, cà travers l'or des champs, à tra-
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vere le roux des arbustes couverts de baier-. à travei^s le blanc et l'azur des fleur? de prairie bordant les fossés. Sur les hauteurs, formant dee îlots habitas au milieu de la mer mouvante des moisson.';, les maisons acciL-sent toutes les formes, toutes les couleurs, tous les genres.
Notre jj;iîidc explique: Là-bas, tràs loin parmi les crables rouges, c'est la terre des Joachims. avec .son toît frau- (;ais. Devant, chez les Michels, c'est une demeurance en bois, avec saillie du premier étage à l'un des bouts, ave<' tourelle carrée surmontée d'un pignon en forme de cloche de Noël. On distingue, selon les motifs de construction, la diversité des origines, le régionalisme canadien transplanté <le partout dans les Cantons-de-l'Est.
La voiture arrive au hixs d'une déelivité adoucie, où commence vers le sud une baissière à foin, éployée en éventail ju.squ'à la petite rivière.
— La Rivière aux Carpes," s'écrie le conducteur. ''Elle inonde tout, le printemps. L'automne, on la traverse a pied sec. C'est pas le Saint-François, mais c'eît plus beau. C'est chez nous.''
Droit devant, la route se jouque sur un escarpement, mais dans le creux, au ras même de la baissière et comme flottant à Tan'ière sur la luzerne, se voit la forge. C'est ici, selon notre guide, l'endroit de prédilection où les désœuvrés j viennent remâcher le bagage quotidien | des cancans.
La construction est curieuse. Le bâtiment en pierre plâtrée s'allonge, obli- i que, et pousse deux sortants latéraux, j rejoints entre eux par un toit continu, faiblement penché. La rallonge de l'est contient la forge proprement dite; l'autre abrite le logement du forgeron.
Entre ces deux saillies, dans le retrait que ferme partiellement une arche double en boiserie, sont des chevaux à fer-
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rer, des carrioles à réparer, des traîneaux de sapin à peine équarris, destinés aux charrois sous bois pendant l'abattage des arbres.
Je vois ici un bob, simple fourche de gros chêne formant patin, sur laquelle on accroche les abattis pour les glisser à force de chevaux près des chantiers où grincent les godendards. Il y a un peu partout, appuyés aux murs ou traînant sur le sol, des herses de toutes les dimensions, de^ ouvrages divers de bois et de fer — autant de témoignages intéressants de la petite industrie locale.
Cinq ou six hommes sont là sous Vi\bat-vent, rêvassant, halant sur leurs pipes de plâtre, salivant en rond, décadenassant leur langue pour ressasser les potins du village et commérer contre leurs voisins. Ils crient comme nous passons :
— 'Jour, Tiphrem-
— Bonjour, Pit ; bonjour, vous autres.
— As-tu d'ia visite?
— Un peu, voir.
hei: caquets reprennent, amortis, chiieliotcs. On entend:
— Ils viennent de Montréal. Ils vont (■liez A'andaigne. Sont millionnaires.
— -Ouai-^. on oonnait ça. des millionnaires. . .
I.e re-te se perd dans le bruit dos marteaux sonnant sur l'enclume, au fond.
Tiplircm. pui-quil s'appelle ainsi notre honnne — Tiplirem observe:
— Ils se fatiguent plus à ne rien faire que Djo peine k forger. Quand on a besoin d'eux, on les trouve ici. Et encore, faut les jtrier pour leur faire gagner leur mort.
Tout en continuant de parler, il noa.monte dans la rampe qui conduit à l'école. Elle coupe une tranchée profonde
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(lans la dune sablonneuse masquée (h l'iuet- et de framboises. Par-dessus le boiu'relet des arlnistes ont voit surgir uîi l'fuit do croix. L'école se dresse, sur la liutte ijuo riierl)e et les transports éoliens'ont captée et fertilisée depuis longtemps, comme une pyramide e- haussée .>-ur un socle de même hautevir. Vn clocheton s'équilibre tant bien que mal sur le pignon })ointu. et suspend une petite cloche au son grêle que le moindre vent fait osciller et vibrer. P'n face, mais plus haut et plus loin, sur la crête argileuse où deux lacets de la route se rejoignent. Téglise paroissiale en pieri\.\> des champs s'effile au mitan d'une plantureuse végétation jardinière.
Tiphrem, en nous indiquant la chaire à criée sur le côté du perron, se montre chauvin :
— J'ai vu bâtir l'église, moi. Je n'en connais pas de plus belle.
Il regarde longtemps, renfermé dans ses souvenirs anciens, et nous passons devant le magasin général, en bois noir de vieillesse, sans que notre guide daigne gratifier d'un commentaire cette bicoque vétusté.
— ^Dire que j'ai été baptisé là, il y a bien cinquante ans, s'écrie Tiphrem, les j-eux tournés du côté de l'église.
Vous ne connaissez pas ça vous autres, à la ville. '\''os églises sont trop grosses. Puis il 3' en a trop. Vous ne savez pas où regarder. Ici, nous n'en avons qu'une, le village est grand comme la main, juste assez grand pour |u'on y pense toujours. Voyez-vous, notre église, elle est de la famille, tandis que che^. vous..."
Il s'interrompt pour nous faire bifurquer dans une côte à pic qui donne l'illusion d'une glissoire, et nous voilà dans le Rang.
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'-'«ns obstacle pour les veux se présente ^elar^i.^ ^ i i * n- ^ ,, . '^,, ^"'^'^t. de h vallée, portant le ruissellement de iee.., . .., • \ .x
Windsor Mills. La Savane règn'ô si.'la droite. C'est une croulière ombragée de tous le.; arbres fatidiques nécessaires à l'apparition des fantômes, que la fantaisie rustique invente et fait A'ivre autour des jardochages, des mares d'eaux glauques, des tertres de terre noire et vaseuse, où l'on dit que les étrangers se perdent, les bestiaux s'enlisent, où les plantes aquatiques voisinent avec les volvaire-, et cachent les batraciens pleurards.
— Il y a ici des feux-follets et des grigous," dit Tiphrem. " Pitro a vendu la Poule Noire dans ce trou du diablelà."
Au bout de la Savane passe la rivière, sur laquelle on a jeté un petit pont de bois.
— Y a pas d'eau, presque, et Bidou a
failli se noyer. C'est la faute cV->^^- ""^"
pe trop gros.se. ,. . ,
ni- 1,.. - vil dirait long sur les pèches
ue èidou si le temps le permettait..
mais cinq arpents au delà du petit pont.
s'ouvre une loarrière en perches.
On vire à droite, et au grand galop des cheveaux, qui flairent maintenant le picotin d'avoine fraîclie, on brûle une clairevoie de jardin et de verger, et l'on débouche tout à coup devant une habitation d'aspect vénérable.
— Nous voilà," s'écrie le conducteur, arrêtant ses chevaux.
C'est la maison patriarcale, flanquée d'une rallonge moderne.
Un bon vieillard est déjà sur le perron de la demeure ancienne, en même temps ci[ue des femmes, jeunes, sortent de la Ijâti.-se neuve. Les cris de bienveuîie se croisent. On s'embrasse. Les poignées de main s'échangent, un peu à la bTetonne, en uri balancement latéral.
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A'ite il faut entrer. C'est bientôt l'heure (lu souper, si le soleil est encore haut. Il faut aussi honorer un brin le petit verre de blanc ou le vin de rhubarbe.
Avant de franchir le seuil hospitalier, jetons un coup d'ail rapide sur la maison, 'l'-llc offre un caractère vieillot d'un côté, et c'est le foyer des anciens; elle a de l'autre côté l'aspect d'une habitation ouvrière, et c'est le logement dos nouveaux ménages. Les deux constructions sont bout à bout, mur li mur. La vieille a des pans larges, forts, faits de grosses poutres encore visibles sous le crépi. L'espacement est calfeutré d'étoupe et de plâtre. Le solage de blocaillc posé à nu porte deux larges cheminées qui brisent à chaque extrémité la ligne ascendante des combles, et disent combien de soirées douces ont réuni, jadis, la famille dans la grande salle commune.
L'évolution des mœurs a imposé la rallonge, lambrissée de planchée ea sur-
plomb. Ici. le toît rompt trois fois sa ligne, et ses gouttières se relèvent pour projeter loin la neige. Cette construction est efféminée, semble destinée à s'écrouler au moindre raclement du noroît, tant elle est faible à côté de la maison carrée.
En arrière, des bâtiments suivent la rallonge, abritent la laiterie, le hangar où sont la baratte, les moules à beurre, les flaux du battage et les vans — l'outillage varié, mêlé, de l'étable et du potager. Toute l'aile nouvelle est un anachronisme qui repousse l'antiquité du puits à brimballe, du four à pain, du caveau résen'é aux racinages, du foyer à ciel ouvert où se fait le savon du pays. Elle jure à proximité de la grange qui, elle, est bardelée, sur toutes ses faces, de toitures irrégTilières, sautant de l'étable à la bergerie, puis à la porcherie, qui s'en vont à la traîne, de haut en bas de
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la petite rampe dévalant vers la rigole qui arrose la prairie.
Dès le seuil de la maison neuve s'affirment des conflits entre les jours qui meurent avec le vieillard, et l'avenir qui s'impose dans la génération jeune.
Guerre muette, dont l'issue n'est plus incertaine. Du dehors, on croirait voir deux logements étrangers qu'un accident vient d'accoler, mais une fois la porte franchie, on n'aperçoit pas de cloison.
La grande pièce neuve contient un fourneau de cuisine dernier modèle, luisant, émaillé, tuile, ouvré à jour dans le nickel à motifs burlesques. Sur le parquet gît un prélart, un linoléum encombré de chaises à barreaux évidés de rainures. Une machine à coudre brille dans un coin.
Quelle différence de tableau dans la pièce contigiie de la vieille maison ! Des catalognes couvrent le plancher jaune
de lessis. vont jusqu'à la tôle eu hémicycle du haut poêle à deux ponts. Les cliaises sont solide*, unies, mais elles asseyent bien. La berceuse en bois blanc se tient près du ber à berces pleines et à dossier surélevé recevant un ciel de filet. Le rouet, sans vernis, sans peinture, masque un bout du métier. Ce dernier est ))ien vieux. L'usure a pâli ses marches. Le peigne, le veau, a perdu la plupart de ses dents, ses pieux. Les lames, portent encore des fils noii*s et blancs parmi lesquels de- torons de couleur allument das éclats.
Pendant que vous pesez ces contrastes .=:ensible,s. tout est en branle dans la .«salle. La table e,-;t mi.>^e comme par l'effet d'un prestige. Vous avez là devant vous de quoi nourrir une compagnie de soldats affamés.
Le menu est peut-être lourd pour des palais raffinés, mais le déplacement met en appétit, dix milles de cahotements
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sur leï niuiitagnes russes de la roule creusent l'estomac , et les grasses omelettes au lard, accompagnées de jambon fumé au coton de blé-d'Inde, passent avec le bon gros pain sentant la huche, le pétrin, la trémie et la fleur des champs, et invitent plus à manger que les autres mets dont la table est remplie.
Le tour du propriétaire se présentera tout naturellement après cette mangerir à vous étouffer, vous verrez en route les jardinages et les dépendances, les batteries et les tas.series dél cordantes. Tout vous sera expliqué dans un langage clair et net parfaitement à Tabri d'une terminologie savante.
On revient à la maison avec, dans les yeux, l'empreinte, le cliché des choses vues, des aîtres rajeunis, et l'on commence à comprendre pourquoi l'hôte octogénaire reste sur la terre, dans une ambiance douce et contemplative, bien que la carrière l'ait obligé — toujours—-'
à des besognes onéreuses.
La nostalgie du sol se présente et, une seconde au moins, on désire ressusciter l'homme de la deuxième ou troisième génération ascendante, qui peinait sur les novales et cultivait les terroirs, autant pour son propre soutien que pour donner à d'autres une subsistance tranquille et abondante. On se sent improductif. On a l'obsession auditive des appels au travail de la faux, et vaguement, dans sa pensée, on évoque le geste large du moissonneur courbant sur le chaume la jonchée des blés d'or, donnant aux veines un sang nouveau, la gaîté au cœur, et la paix à l'âme.
Partout ce reproche de la Nature noua poursuit mais nous nous ressaissons obstinément et, par orgueil, nous nous prenons à mépriser ces fatigues, malpropres à nos yeux, par lesquelles notre parasitisme existe en exigeant le labeur sans repos das producteurs tenaces.
Retour au Vieux Temps 113
Il commence à brouillasser vers la Savane. Il y a là une brume pesante où la fantaisie voit tout ce qu'elle veut.
C'est l'heure de remonter au logis.
Le ciel se pointillé, et l'on reste à la porte, sur le perron, à contempler le spectacle silencieux et grandiose de la nuit troublante.
Bientôt, à mesure que la lune s'opalise et monte vers le zénith, les chansons se modulent d'elles-mêmes dans les gosiers; elles fusent comme des chapelets de notes filées, fioriturées très doucement avec les paroles ingénues et tendres, sombres et passionnées, mais toujours simples, toujours pleines d'images.
Tel chanteur a des souplesses admirables, de voix, un art véritable d'expression, mais il est de bon ton, aujourd'hui, de trouver cela ridicule et d'en rire tout haut.
iVprès les chansons viennent les histoires, les merveilles populaire, les oon-
fidenees* arrachées mot à mot, les coûte» qui vont tout à l'heure passer sous nos yeux.
L'heure sonne à l'horloge à gaine.
Le Weillard se lève. La maisonnée suit. Ici, on fait la prière en famille. Si les litanie.s de la Sainte Vierge contiennent une invocation étrange comme celle-ci: Fasf- indigne de not' dévotion, l'intention est bonne, sainte, et c'est lintention qui fait tout.
Cet instant do prière nous enveloppe, nous ramène aux joui's de l'enfance, où tout était divin dans l'agenouillement, où la vanité n'inspirait pas encore le dédain ou la haine du surnaturel; et nous sentons une paix inconnue descendre sur nous, pendant que sonnent, vi-^oin-euses. lc.< paroles croyantes de ce hel et grand vieillard incliné devant Dieu.