‹ Trouvères et troubadours (volume 2)Chapitre 27 sur 47 · LES CHANSONS D'AUBE · texte numérisé non relu

LES CHANSONS D'AUBE

h'aube des trouvères, Yalba des poètes provençaux n'est point l'aubade, dont les premiers exemples ne remontent guère plus haut que le xv^ siècle. La chanson d'aube n'est plus, d'ailleurs , une chanson de femme au même titre que la pastourelle ou la chanson d'histoire, ou plutôt, s'il y a une femme dans l'aventure, on

ne nous la montre pas loujoiirs, elle reste cachée dans une chambre du château et, derrière un vitrail de la fenêtre, elle voit sans être vue. Ce développement littéraire a été surtout en faveur chez les trouvères de langue allemande, les Minnesaenger : il ne reste pas moins d'une centaine de chansons d'aube dans Tensemble de leurs œuvres. Ces pièces sont beaucoup plus rares dans la lyrique française : on en connaît, méritant véritablement cette désignation, sept dans la poésie des troubadours et quatre dans celle des trouvères.

Voici la donnée du genre : il fait nuit et deux amants sont ensemble. Leur bonheur est si grand que le jour, sans qu'ils s'en doutent, va paraître et qu'il faut le chant d'un oiseau, l'appel d'un ami, la vigilance d'un guetteur pour les en avertir. 11 y a donc trois personnages : l'amante, l'amant et le tiers chargé d'annoncer le lever du jour, lis ne paraissent pas toujours réunis : le veilleur de nuit, ou, si l'on aime mieux, le guetteur, le gaite de la vieille langue, qui se fait ainsi le complice des amours illicites, est un personnage caractéristique ; il est emprunté à la vie seigneuriale du moyen âge, car nous savons que dans les châteaux, un veilleur, placé au sommet d'une tour annonçait à haute voix les heures de la nuit et le lever

du soleil : peut-être aussi avait-il mission de donner l'alarme, au cas où, dans les environs immédiats du château, il aurait aperçu quelque chose d'insolite. Mais que la châtelaine s'oublie en galante aventure, le guetteur, dont nous aimons à croire le dévouement tout à fait désintéressé, devient le confident de la dame. Or, dans la « chambre encortinée », les amants sont aux bras lun de l'autre. Qui les préviendra que le jour va paraître et qu'on peut les surprendre, qu'il faut que l'amant se glisse au dehors sans être vu, à la faveur des dernières ombres de la nuit? Qui les préviendra que le mari revient ou que des espions circulent aux alentours ? Le veilleur, personnage aussi commode pour les amoureux que pour le poète. Et voilà pourquoi le veilleur nous semble un élément essentiel de la chanson d'aube. Mais cet office délicat peut être rempli par un ami fidèle qui garde les abords de la demeure enchantée : nous verrons que son dévouement est parfois mal récompensé et que, le jour venu, ses appels restent vains. L'oiseau, l'alouette d'ordinaire, l'alouette qui trait loti Jor, n'est jamais crue des amants, qui se refusent à l'entendre. « Non, ce n'est pas le jour, ce n'est pas l'alouette, dit l'incorrigible Roméo, c'est le rossignol, messager des amoureux. »

Comment ces éléments se disposent-ils? Quel est le plus ancien ? Dans quel ordre chronologique et logique ces personnages ont-ils apparu dans l'évolution du genre ? Ce sont là questions que les érudits, Bartsch, Stengel, Rœmer, Jeanroy, ont tenté de résoudre, mais dont on dispute encore et sur lesquelles l'accord n'est point fait. Nous ne prendrons point part au conflit : voyons simplement ce que l'histoire musicale peut connaître de la chanson d'aube du xiii^ siècle.

Des chansons d'aube que nous possédons, il en est une, au moins, qui nous semble assez près d'être un petit chef-d'œuvre. Une rubrique de manuscrit l'attribue au troubadour Guiraut de Borneilh. Nous en donnons la première strophe transcrite en notation moderne ^

Modère

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I. Le texte original que nous suivons dans notre transcription se trouve au fol. 8 du ms. franc. 22543 de la Bibliothèque Nationale.

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^îais une seconde chanson d'aube, anonyme et appartenant à la production lyrique de la France du Nord, présente un système plus complexe. Dans Valba provençale, nous entendons la chanson d'un ami qui appelle son ami et la réponse de celui-ci, qui voit à regret le jour se lever. Au contraire, le scénario de l'aube en langue d'oïl est bien plus compliqué, si compliqué même que pour en assurer le sens, les commentateurs, Paulin Paris, Wolf, Leroux de Lincy, Gaston Paris, Schlaeger et Jeanroy, n'ont pas mis en avant moins de six à sept systèmes ? ' C'est la chanson Gaite de la toi\ qui nous a été conservée dans le manuscrit chansonnier dit de Saint-Germain-des-Prés. 11 faut, pour la comprendre, en répartir le récit et suppléer au manque d'indications sur la mise en scène et sur

i.Yoir G. Schlaeger. Studien iteher das Tagelied. léna, 1895, et A. Jeanroy, Romania, t. XXXIII, p. 616. (1904). L'explication de A. Jeanroy est acceptée et reprise par J. Bédicr dans un élégant article, Les plus anciennes danses françaises, publié dans la Bévue des Deux Mondes, 1906, pp. 398 et ss., que nous avons cité plus haut.

la distribution du texte que l'unique manuscrit qui nous a conservé cette pièce ne donne point, M. Bédier, dans l'article que nous venons de citer, a été plus loin : non seulement il accepte la distribution du dialogue, telle que M. Jeanroy la propose, mais encore il voit dans cette scène mimée le thème d'un divertissement de société, qui se serait appelé le jeu du guetteur^ il y découvre le motif d'une petite balerie familière, analogue à telle de nos rondes enfantines*.

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