SONT DES MUSICIENS
Il semble, au premier abord, que le titre même de ce livre soit fait pour surprendre. En effet, ce n'est point dans une collection consacrée aux maîtres de la musique que le lecteur, non prévenu, doit s'attendre à rencontrer un volume sur les troubadours et sur les trouvères, apparemment en meilleure place dans une suite d'études d'histoire littéraire. Mais le paradoxe est dans les esprits plutôt que dans la réalité : il est dans la conception qu'au cours du xix^ siècle les historiens de notre littérature se sont faite de la poésie lyrique du moyen âge, plutôt que dans les faits tangibles et vérifîables ; il
N. B. — La seconde édition de ce livre me permet, en corrigeant quelques erreurs préjudiciables à M. Jean Beck, de modifier certains passages de la première édition, qui pouvaient paraître ne pas rendre une justice suffisante aux travaux de mon confrère.
Trouvères. i
a TROUVERES ET TROUBADOURS
résulte d'un état d'esprit créé de toutes pièces à une époque qui n'est pas éloignée de nous.
En effet, les chercheurs qui, au xviii^ siècle, eurent le rare courage d'étudier l'œuvre lyrique du moyen âge, Levesque de la Ravallière, qui édita en lyi^ les Poésies du roi de Navarre et De La Borde, qui, en 1780, publiait son Essaisur la Musique ancienne et moderne^ s'avisèrent heureusement que les trouvères et les troubadours, autant que des poètes, étaient des musiciens et que c'était faire une besogne incomplète que s'attacher à mettre en relief une face seulement de leur génie créateur à l'exclusion de l'autre : tous deux, éditant les compositions du trouvère de leur choix, Thibaut de Navarre ou le Châtelain de Gouci, impriment en conséquence le texte mélodique en regard du texte poétique. .
L'exemple, pourtant, ne fut point suivi. Quand, au tome MVi\^\.-\\o\^àiQ\Histoirelittèraire de la France^ Paulin Paris consacre aux trouvères chansonniers un chapitre justement célèbre, quand le môme savant, en i833, publie son Romancero françois, quand, à sa suite, Hécart, Dinaux, Leroux de Lincy, Keller, Wackernagel, larbé, éditent les premiers textes de notre lyrique médiévale, ils se limitent strictement à l'œuvre littéraire et nous ne voyons point que rinspiration mélodique ait à aucun moment fixé
leur attention. Cette préoccupation ne se retrouve pas davantage dans les éditions critiques parues au cours de ces dernières années, ni dans le Conoii de Béthune de M. Wallenskoeld, ni dans le Gace Brûlé de M. Iluet, ni dans le Blondel de Nesle de M. Wiese, ni dans aucune autre publication du même ordre. Les troubadours n'ont point un sort meilleur : les éditeurs contemporains ne veulent voir en eux que des poètes comme Malherbe, comme Voltaire, comme Lamartine ou comme Victor Hugo.
Sans doute, la conception que les éditeurs du xix^ siècle se firent de la lyrique médiévale avait sa raison d'être. Tandis que pour De La Borde et La Ravallière une « édition critique » aurait été un mot vide de sens, tandis que Paulin Paris et les érudits de son temps commencent à entrevoir que dans la publication d'un texte il y a peut-être quelque discernement à apporter, quelques règles à suivre, l'école philologique a amené aujourd'hui la critique des textes à un degré de rigueur et de précision extraordinaire. Une double conséquence s'ensuit : la première est que pour étudier avec une égale sûreté l'œuvre mélodique et l'œuvre littéraire des trouvères, il aurait fallu — nos éditeurs l'ont bien senti — une culture musicale et philologique à la fois : cette rencontre, jusqu'ici,
s'est rarement produite. La seconde cgnséquence provient de la nature même des textes mélodiques, je veux dire de leur instabilité au regard de l'observation scientifique: si un philologue avait voulu soumettre un texte mélodique de l'époque des trouvères à l'épreuve de la méthode critique, il auraitvu,commej'en ai fait moi-même
Texpérience, que dans la pratique, il y a une quasi-impossibilité à donner un texte définitif et scientifiquement sûr de ces compositions. Cette double raison a découragé certainement les éditeurs du xix^ siècle. Se trouvant en présence d'une œuvre complexe, littéraire et musicale tout ensemble, ils ont ainsi négligé et passé sous silence le côté musical, et, par le seul fait d'une prétérition inconsciente, pour n'avoir pas assez répété que les œuvres lyriques du moyen âge étaient destinées à être chantées sur des mélodies composées parles poètes eux-mêmes, les historiens de la littérature, au xix« siècle, n'ont point su faire prévaloir l'opinion que les trouvères et les troubadours étaient des musiciens et des poètes. Cette conception incomplète est, à mon sens, regrettable et dangereuse, parce qu elle aboutit à des notions erronées relativement à la poésie lyrique du moyen âge français. Le but de ce livre sera de réagir contre elle : je chercherai à faire accepter cette idée
que les troubadours et les trouvères ont été des mélodistes heureusement inspirés et que, s'il y a paradoxe, ce n'est pas celui dont, plus haut, je pouvais craindre d'être rendu responsable. Seulement, comme l'œuvre poétique des troubadours et des trouvères a été maintes fois étudiée et qu'elle est facilement accessible dans d'excellentes éditions, c'est de préférence à leurs compositions mélodiques que je me tiendrai ici . Juste et modeste revanche de l'histoire de l'art sur cent années de domination exercée à leur profit exclusif par les philologues et les historiens de la littérature !
Quelle est donc, à mon sens, la façon vraie de comprendre et de poursuivre une étude d'ensemble sur les troubadours et les trouvères lyriques ? On a donné ce nom aux poètes qui, depuis le milieu du xii° jusqu'à la fin du xiii^ siècle, écrivirent, soit en provençal, soit en français, des pièces destinées à être chantées et qui, le plus souvent, composèrent eux-mêmes les mélodies de leurs chansons.
La nature véritable de ces chansons nous est attestée par les manuscrits, qui nous en ont conservé le trésor infiniment riche : une quinzaine de manuscrits au moins, tant pour les trouvères que pour les troubadours, nous met-
tent en présence d'une évidence matérielle : ces témoins, du xiii^ siècle et des premières années du siècle suivant, portent la première strophe de chaque chanson transcrite au-dessous de la mélodie sur laquelle on répétait toutes les autres. D'autres formes lyriques du même temps, les lais par exemple ou les épitres farcies^ sont notées d'un bouta l'autre. L'hésitation n'est donc pas possible, mais, en outre, un certain nombre de textes nous confirment dans cette façon de voir. C'est Conon de Béthune qui écrit :
Canchon legiere a entendre Ferai, car bien m'est mestiers Ke cascuns le puist aprendre Et c'on le cant volontiers ^
ou encore :
Bien me deiisse targier
De canchon faire et de mos et de cans -
En d'autres cas, ce sont les Biographies des Troubadours en loiTigue provençale \ qui nous donnent les renseignements les plus précieux et les plus précis sur cette union du poète et du musicien dans un même génie créateur. Elles