‹ Troyes et ProvinsChapitre 2 sur 10 · COUP D'ŒIL SUR L'HISTOIRE MONUMENTALE ET ARTISTIQUE DE LA VILLE · texte numérisé non relu

COUP D'ŒIL SUR L'HISTOIRE MONUMENTALE ET ARTISTIQUE DE LA VILLE

Il suffit de considérer le profil de la ville de Troyes au XVII* siècle, ce profil hérissé de tours, de clochers et de flèches, qui semblent autant de mâts dressés sur la carène d'un long navire, pour ne plus s'étonner du dicton qui avait cours encore cent ans plus tard dans le royaume de France : « Vous arrivez de Troyes. Qu'y fait-on? » — « On y sonne. »

De fait, dans cette ville où Ton comptait, en 1789, dans les clochers, cent vingt-six cloches, à la veille, il est vrai, de partir presque toutes aux armées sous la forme de canons, on devait sonner beaucoup, et Ton s'explique les procès pour abus qui, dans le cours des siècles, armèrent tour à tour les chanoines de Saint-Pierre contre ceux de Saint-Loup et le curé de Saint-Remy contre le curé de Saint-Jean dont les carillons intempestifs troublaient les homélies du premier au pied de la Belle-Croix.

Clochabiliter, clochantes , c'est peut-être à Troyes, cette autre (( Isle sonnante », que songeait Rabelais quand il prêtait à Janotus de Bragmardo sa harangue imagée.

Et comment en eût-il été autrement avec plus de trente églises con-

2 i TROYES

véntuelles ou paroissiales, abritant un personnel ecclésiastique considérajble, dont le nombre, joint à celui de la garnison, autorisait cet autre adage, passé en manière de proverbe, qu'on ne pouvait faire un pas d^ns la ville sans rencontrer un prêtre ou un garde du corps.

r Quoique un contemporain de l'ancien régime fût difficile à étonner sur ce chapitre, il fallait bien cependant que cette abondance fût une rareté, sinon une exception, pour susciter une telle remarque.

L'histoire de Troyes donne la clef de cette réputation bruyante.

L'origine de la ville est obscure. Vraisemblablement petit oppidum à l'époque gauloise, simple refuge circonscrit entre la rive gauche de la Seine et l'une de ses dérivations, Troyes, qu'habita une peuplade secondaire de la puissante tribu des Sénons, resta ignoré de César et ne dut guère commencer à compter que sous Auguste, qui donna, sous le nom é'Augustobona, son autonomie à la cité des Tricasses. Celle-ci, évangélisée au m* siècle, eut son premier évèque, saint Amateur, vers 340. Néanmoins, elle resta toujours, sous la domination romaine, une cité de second ordre, incorporée dans la IV® Lyonnaise, avec Sens pour métropole, et il semble qu'il lui fallut attendre jusqu'au V siècle, où s'ouvrirent pour la première fois ces foires qui devaient faire plus tard sa fortune et où elle passa sous le joug des Francs, pour sortir de son obscurité relative et commencer à acquérir quelque renommée.

Bientôt, en effet, elle étala assez de richesses pour tenter la cupidité des barbares et, si son évèque saint Loup fut assez heureux pour repou.sser loin de ses murs Attila, qui venait de se faire écraser à quelques lieues de là (451), elle ne put, quatre siècles plus tard, échapper aux Normands, qui la pillèrent et la livrèrent aux flammes.

Bien avant cette époque, Charlemagne l'avait instituée la capitale d'un comté assujetti à l'inspection de ses niissi dominici^ mais ces fonctionnaires ne tardèrent pas à se rendre indépendants et à s'ériger en maîtres du pays confié à leur fidélité. Telle fut l'origine de cette longue dynastie des comtes de Champagne qui, représentée successivement par les maisons de Vermandois, de Blois, de Chartres et de Meaux, devait détenir pendant plus de cinq siècles cet immense et riche domaine de la Champagne et de la Brie. Plusieurs ont laissé dans l'histoire du moyen âge une renommée retentissante et quasi fabuleuse. L'un porta la couronne de Jérusalem, à un autre fut offert et remis le royaume de Navarre, et il suffit de rappeler les noms de Thibaut II le Grand, de Henri I", de Thibaut IV, le légendaire soupirant de la reine Blanche, pour évoquer tout un cycle d'agitations guerrières, de prouesses chevaleresques et aussi

de prospérité inouïe, qui dit à la fois la fougue aventureuse de ces turbulents seigneurs, trop souvent rebelles à leur souverain, et, en même temps, l'influence bienfaisante et féconde de leur passion des arts et de leur inépuisable générosité. Dans leurs palais de Troyes et de Provins, peuplés d'une société raffinée et galante, se tenaient ces cours d'amour où l'on récitait les poèmes des trouvères locaux, de Chrestien de Troyes, de Huon de Méry, de Gasse Brûlé et de la belle Doète, où se déroulaient, accompagnées sur la cithare, les interminables épopées de Lancelot du Lac, de Perccval le Gallois et du Tournoiement de r Antéchrist, et la vie matérielle et morale de leurs vassaux, tout entrecoupée qu'elle fût de guerres et d'assauts furieux, ne pouvait manquer de se ressentir de leur intelligente protection.

Sous le comte Henri I*^", le plus populaire peut-être de tous parce qu'il fut le plus magnifique, la ville de Troyes grandit et prospère avec une rapidité inouïe et elle atteint une apogée de luxe, d'activité et de richesse dont elle l'a récompensé en accolant à son nom l'épithète de Libéral. Construire et donner, telle est, en effet, l'unique pensée de ce seigneur, qui fonde treize églises, autant d hôpitaux, affranchit des milliers de serfs, enrichit indistinctement les grands et les vilains, abreuve la ville en y promenant la Seine sous la forme de multiples canaux et favorise au plus haut point l'extension de ces foires formidables qui durent la moitié de l'année et qui attirent, avec leurs immenses transactions de draps, de cuirs et de toiles, les marchands et les acheteurs de l'Europe entière.

Depuis longtemps déjà, l'antique et chétive enceinte primitive a éclaté sous la poussée d'agrandissement qui porte la ville vers l'ouest et, à la fin du xir siècle, celle-ci occupe l'espace délimité par les promenades actuelles. Entre temps se sont élevés l'abbaye de Saint-Martin-ès-Aires, l'abbaye de Saint-Loup, le Château des comtes, puis leur Palais, auquel la grande collégiale Saint-Etienne sert de chapelle, les églises Sainte-Madeleine, Saint-Denis, Saint-Aventin, celles des prieurés de Saint-Quentin et de Saint-Biaise. Puis, au commencement du XIIT' siècle, voici que surgit la cathédrale sur les cendres de celle que l'incendie de 1188 a anéantie, et, bientôt après, la collégiale Saint-Urbain. Il faut des temples non seulement pour le peuple sédentaire, mais pour tous ces marchands accourus aux foires, et alors, c'est au tour de Saint-Remy et de Saint- Jean-au-Marché d'abriter de l'ombre de leurs clochers les étaux des drapiers et des changeurs qui se pressent à leurs pieds.

Mais la Champagne, par le mariage de la dernière comtesse, Jeanne

Page 1