COUP D'ŒIL SUR L'HISTOIRE MONUMENTALE
de Navarre, avec Philippe le Bel, s'incorpore au domaine royal (1284). C'est le signal d'un temps d'arrêt dans la prospérité du pays. La guerre de Cent ans vient par surcroît, avec son cortège de misères, qui paralyse la construction de Saint-Pierre et de Saint-Urbain, et presque tout le xv" siècle se passe ainsi lamentablement. Il faut arriver jusqu'au règne de Louis XII pour retrouver un régime pacifique, économe de sang et d'impôts, qui favorise la reprise du commerce, l'activité industrielle et agricole, et ramène par l'expansion des transactions une aisance générale,
Panorama de Troyes, pris de la Madeleine.
Pkulo L. Bruuou.
qui, pour certains, devient une prodigieuse richesse. Les grandes familles bourgeoises, les Mole, les Largentier, les Mesgrigny, les Mauroy, les Dorigny, les Huyard, d'autres encore, ne rougissent pas de reprendre les antiques industries déchues. Ce sont elles qui relèvent et font refleurir la blanchisserie, la teinturerie, la papeterie, et qui y acquièrent ces fabuleuses fortunes dont l'exemple le plus typique nous est donné par ce Nicolas Hennequin qui perdit soixante maisons dans le grand incendie de 1524 et qui n'en fut pas ruiné.
L'introduction de l'imprimerie (1483), qui devait fournir par la suite une si brillante carrière, marque, semble-t-il, le commencement de ce renouveau. Quant à la catastrophe dont nous venons de parler, Troyes lui fut redevable d'une véritable éclosion de constructions qui renouvela
en partie l'aspect de la cité. Non seulement les fortifications, dévastées par les guerres, se relevèrent, couronnées de plus de cinquante tours aux noms héroïques ou légendaires, non seulement les églises ruinées par le feu, Saint-Jean, Saint-Pantaléon, Saint-Nicolas, ressuscitèrent de leurs cendres, mais les bourgeois enrichis remplacèrent leurs antiques logis de bois par de solides et somptueux hôtels de pierre que leur décorèrent selon le style nouveau une pléiade d'artistes venus sur les pas des ouvriers de Fontainebleau ou formés à leur école. En même temps, pendant tout le cours du siècle qui suit, la ville fait aux souverains qui Thonorent d'une visite, à Charles VIII, à Louis XII, à François P"', à Henri II, à Charles IX, des entrées triomphales dont les cortèges se déroulent au milieu d'invraisemblables pompes et d'un débordement de prodigalités inouïes.
Aussi bien, à cette heure éclatante de son histoire, il y a déjà longtemps que Troyes possède de nombreux ateliers provinciaux et entretient un véritable foyer d'activité artistique. Or, par une bizarrerie mystérieuse, dans cette région d'où la pierre est absente, c'est la sculpture qui fleurit par-dessus tout. Nous ne connaissons malheureusement que par de trop rares spécimens la manière des premiers imagiers qui vécurent du xii" au XV" siècle, manière qui, si elle ne manque ni de grandeur ni d'adresse, ne se distingue pas sensiblement de la formule en quelque sorte nationale. Il n'en est pas de même en ce qui concerne la période féconde du xvi" siècle. C'est alors que se précise, mêlé à de visibles réminiscences de la tradition gothique, dans les innombrables productions de la sculpture troyenne, ce type champenois, si représentatif des caractères spéciaux à la race, cette bonhomie affable et cette grâce sans apprêt qui sauront, quand il le faudra, s'imprégner de noblesse et atteindre à la grandeur la plus indiscutable comme au pathétique le plus expressif. Longtemps, malgré quelques atteintes de maniérisme, cet art, d'un réalisme discret et sincère, restera fidèle à lui-même et aux influences de terroir qui s'y reflètent ; et son histoire embrasse une foule de noms plus ou moins illustres qui vont des simples décorateurs d'églises, les Odon, les Copain, les Halins, les Natier, les Gailde, jusqu'aux sculpteurs plus fameux, les Molu, les Bachot, les Gentil, pour aboutir, par une évolution très sensible, à la transformation complète et à l'impersonnalité définitive de l'art troyen sous la pénétration lente de la Renaissance italienne , qu'implantera définitivement , dans la seconde moitié du xvr siècle, le Florentin Dominique.
Au luxe privé et à la dévotion, d'autres arts viennent encore en aide.