CHAPITRE IV
LES MONUMENTS CIVILS
L'Hôtel des Ursins. — L'Hôtel de Marisy. — LHôtel de Chapelaines. — L'Hôtel de Vauluisant. — LHôtel de Mauroy. — L'Hôtel d'Autruy. — L'Hôtel de Nicolas Riglet, — L'Hôtel Deheurles. — L'Hôtel de la Montée. — L'É\êché. — La Maison consulaire. — L'Hôtel de Ville. — L'Hôtel-Dieu-le-Corate. — La Préfecture. — Les anciens Séminaires. — Les Maisons de pierre et de bois. — Le vieux ïroyes. — I^a Bibliothèque et le Musée.
Par une malechance bizarre autant que regrettable, Troyes n'a conservé aucun monument civil du moyen âge. Tout porte à croire, d'ailleurs, qu'à cette époque les édifices de pierre étaient peu nombreux. Quoi qu'il en soit et pour ne parler que du quartier haut, que les familles riches habitaient de préférence, l'incendie de 1524 a fait disparaître toute trace de construction civile antérieure à cette date.
Or, tandis que, dans la première moitié du xvi® siècle, les reconstructeurs 'des églises détruites restaient fidèles à l'art ogival dans lequel celles-ci avaient été commencées, par contre, les hôtels bourgeois ressuscitaient de leurs cendres selon le goût nouveau. L'exemple le plus
ancien en date de ce fait se trouve dans Thôtel des Ursins, rue Champeaux, n° 26, construit en 1520 par la famille à laquelle appartenait ce Juvénal des Ursins qui joua un rôle important pendant la guerre de Cent ans. Cette maison, englobée dans le désastre, et rebâtie immédiate-
Photo L. BruDon.
Hôtel des Ursins.
ment, en 1526, forme un bâtiment à deux étages sur perron, avec porte à pilastres et aile de retour à l'ouest. Un édicule en encorbellement, éclairé de trois fenêtres à vitraux, est appliqué au milieu de la façade. Sa cuve blasonnée est cantonnée aux angles de groupes de pilastres et il est surmonté d'un dôme écaillé en contre-courbe supporté par des figures. Faut-il croire cependant que le style ogival avait encore quelque crédit ou qu'une partie de l'édifice avait échappé aux flammes ? Toujours est-il que sur le
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comble se dresse une grande lucarne du gothique flamboyant le plus pur.
Tout près de là, au coin de la rue Charbonnet et de la rue des Quinze- Vingts, l'hôtel de Marisy, élevé de 1528 à 1531 par Claude de Marisy, deux fois maire de Troyes, est tout entier Renaissance. C'est un logis de vastes proportions, couvert d'une toiture en tuiles de couleurs formant des losanges , mais il a été très remanié vers 1870 et il ne rappelle plus que d'assez loin son aspect primitif.
Au nord, le rez-de-chaussée, qui a été prolongé dans le style général, présente deux grandes fenêtres ornées de jolies grilles en fer forgé dont une seule est ancienne, et la seule partie qui, bien que surhaussée, n'ait pas changé de place, est le très gracieux lanterneau décoré de blasons et de figurines qui s'attache en encorbellement au pan coupé nord-ouest.
Vers 1537 ou 1540, un autre grand bourgeois, Nicolas Largentier, teinturier de draps, faisait construire l'hôtel qu'on voit encore rue Turenne, n° 55, et qui, plus tard, prit son nom de la baronnie de Chapelaines (dans la Marne), dont un de ses descendants, devenu illustre homme d'État, fut pourvu en 1597. Bâti h. une époque où l'on ignorait les exigences de la voirie, l'hôtel de Chapelaines a suivi l'alignement brisé que formait probablement alors la rue. Très simple, le rez-de-chaussée comprenait primitivement une grande porte cintrée à pilastres entre une fenêtre à gauche et deux à droite. De ce dernier côté, il a été modifié. Au-dessus s'étehd un .seul étage ouvert par cinq fenêtres à colonnettes et à frontons triangulaires décorés de rinceaux sur les rampants, et sur toute la longueur de la
. i.ulu L. brunun.
Lanterneau de Ihôtel de Marisy.
ÏROYES
corniche règne, au bas d'un comble élevé, une balustrade jalonnée de gros vases cannelés. A l'angle sud-ouest se voient une niche yide et deux énormes gargouilles à têtes de monstres.
Devant le grand portail de Saint-Pantaléon, au fond d'une petite
Phuto L. Uiunun.
Hôtel de Chapelaines.
cour qui s'ouvre par un haut portail cintré, se dresse le plus pittoresque et le plus coquet manoir Renaissance de la ville, Thôtel de Vauluisant, qui doit son nom à une ancienne hôtellerie appartenant aux Cisterciens de Notre-Dame de Vauluisant au diocèse de Sens et que l'incendie de 1524 détruisit. Antoine Hennequin, receveur des tailles, de la grande famille'troyenne de ce nom, en acquit le terrain et fit élever vers 1550 la
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royale demeure qu'on admire encore et qui, en 1623, passa dans la maison de Mesgrigny.
Au-dessus d'un haut perron à double évolution, une large façade à deux étages, dont la porte et les fenêtres jumelles s'encadrent de
photo L. Branon.
Hôtel de Vauluisant.
pilastres, de cartouches et de frontons à vases fleuris, se couronne sur le toit d'une vaste lucarne à édicule. Elle est flanquée de deux sveltes tourelles d'escalier qui, de part et d'autre, s'élancent d'un fier et hardi mouvement très au-dessus de son comble et sans toutefois l'écraser de leur hauteur, pour se terminer en poivrières aiguës à épis ouvragés qui portent comme girouettes le soleil et la lune. Une spacieuse salle, voûtée
ÏROYES
à caissons, occupe tout le rez-de-chaussée et renferme une fort belle cheminée Renaissance, restaurée récemment. Au sud, l'hôtel a été agrandi, de 1688 à 1700, par Jean de Mesgrigny, de bâtiments faisant retour d'équerre à l'est et dont la simplicité contraste avec l'élégant
l'Iiulo L. Brunon,
Cheminée Renaissance de l"hôtel de Vauluisant.
pavillon primitif. Celui-ci abrite le Grand Cercle des négociants ; les constructions du xvii" siècle sont occupées par divers locataires et notamment par le « Soleil levant », syndicat d'initiative de l'Aube.
D'un aspect beaucoup moins décoratif, on peut même dire plus sévère, sinon rébarbatif, est, rue de la Trinité, n*" 7, l'hôtel de Mauroy, élevé en 1560 par Jean de Mauroy, échevin, contrôleur des aides et des tailles, et légué à sa mort par celui-ci et par sa femme, Louise de Pleurs, avec tous leurs
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biens, pour servir d'hospice aux enfants pauvres sous le nom d'Hôpital de la Trinité. Pendant plus de deux siècles, en effet, les frères de la Rédemption instruisirent là de jeunes enfants qui, en 1745, furent les premiers initiés à la fabrication des bas au métier mécanique. C'est donc dans ce vaste logis que naquit la grande industrie troyenne de la bonneterie qui, au siècle suivant, devait prendre un si puissant essor, non
Cour de riiôiel de Mauroy.
seulement à Troyes, mais dans tout le département de l'Aube. Au xix'" siècle, la maison, vendue par l'administration hospitalière, est devenue, après de multiples affectations, une propriété particulière. L'ensemble forme un quadrilatère enfermant une grande cour. Sur la rue, la façade, encadrée de deux fausses ailes à pignons, n'offre d'autre décoration qu'une lucarne à fronton et trois grosses gargouilles. L'appareil employé est seul de nature à frapper la curiosité. Il consiste en assises de briques superposées en rectangles alternant avec des pierres d'égale dimension, le tout dessinant des zigzags. Ce mode de construction, déjà visible au mur sud de l'hôtel de Chapelaines, fleurissait à Tro3'es au xvr siè-
cle et on le rencontre plus souvent encore combiné avec la craie. Outre qu'il avait l'avantage d'économiser la pierre dans un pays où elle est rare, il est incontestable que, dans sa fraîcheur, cette mosaïque de blanc et de rouge, qu'on trouve d'autres fois disposée en chevrons ou en damier, devait donner une note particulièrement originale et gaie.
Dans la cour, les bâtiments présentent un curieux mélange d'austérité quasi monacale et de coquette ornementation. En entrant, on se trouve sous une galerie portée par de robustes colonnes corinthiennes d'un style excellent, tapissées d'un réseau de branches de lierre, mais malheureusement assez dégradées. Au-dessus, l'étage, construit en bois, est divisé entre les fenêtres par des colonnes composites qui supportent la saillie d'un comble en encorbellement sur lequel s'alignent de grandes lucarnes. Au nord, à ceci près que le rez-de-chaussée, clos, a été quelque peu remanié, la même disposition se répète. Au sud, la façade est beaucoup plus simple et montre l'appareil en échiquier, tandis qu'à l'est, les bâtiments sont en bois et flanqués au centre d'une forte tourelle hexagone, divisée par des auvents en ardoises, qu'un incendie, en 1902, a fâcheusement tronquée au ras du toit.
On retrouve l'appareil de briques et de pierre en échiquier sur la façade de l'hôtel d'Autruy. rue Thiers, n" 104, lequel date de la même époque. Cet hôtel a appartenu à une famille qui a donné deux maires dont l'un, Jean d'Autruy, fut anobli par Henri IV. Il est d'apparence plutôt modeste, que relève une belle porte encadrée d'une grecque et surmontée des armes des d'Autruy et des Le Boucherat entre des vases fleuris dans le style de ceux de Chapelaines et de Vauluisant. Sur la façade postérieure, une tourelle d'escalier pentagonale dépasse le toit.
De l'hôtel d'un autre maire, Nicolas Riglet, en fonctions de 1544 à 1546, il ne subsiste, au fond de la cour de la maison n° 6 de la rue Juvénal-des-Ursins, qu'un corps de logis très remanié que flanque une haute tour à six pans, surmontée d'un petit toit pyramidal et bordée d'une balustrade flamboyante, ce qui laisse supposer que cette construction est assez antérieure aux précédentes.
Au n° 34 de la rue de la Monnaie, une vaste maison de pierre, dépourvue de décoration et qui était une dépendance de l'hôtel Riglet, accuse au contraire une période plus avancée du xvr siècle, mais des remaniements nombreux l'ont beaucoup défigurée. Comme elle couvre une énorme superficie, elle est traversée dans toute sa profondeur par un large porche, véritable tunnel de vingt-cinq mètres de longueur, qui en constitue aujourd'hui la plus piquante originalité.
Dans cette même rue, il faut aller chercher au fond de la cour du n** 42
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le petit, mais charmant hôtel Deheurles, qui ne comprend qu'un rez-dechaussée sur caves, avec perron à rampe Louis XV, et un étage, mais dont la porte et les fenêtres, datées de 1545, sont encadrées de colonnes Renaissance à socles richement sculptés.
Au n" 8, l'ancien fief du Chaperon est représenté par une importante
Photo L. Bruoon.
Porte de l'hôtel de la Montée-Saint-Pierre.
demeure qui a vu naître, en 1643, le poète satirique Eustache Le Noble; mais celle-ci, jadis fort pittoresque sur la cour, a été tellement retouchée qu'elle ne présente plus qu'un intérêt purement historique. Il en est de même de Thôtel de Dinteville, n°62.
A l'angle de la rue de la Montée-des-Changes et de la rue du Général- Saussier, l'hôtel des Gandelus ou des Angoiselles, de la même époque, ne se rappelle plus guère que par sa large et haute tourelle d'escalier terminée en clocher.
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Non loin de la cathédrale, à l'angle de la rue de la Montée-Saint- Pierre, se voit l'ancienne demeure construite, dans les premières années du xvr siècle, par le chanoine Louis Budé. frère du savant Guillaume Budé, habitée ensuite j^ar Odard Hennequin, év^êque de Troyes de 1527 à 1544, et transformée depuis en hôtellerie connue sous le nom d'Hôtel du Petit-Louvre. Cette maison, qui au XIV siècle était déjà celle de l'évèque guerrier Henri de Poitiers (i 353-1 370) et dont le mur occidental remonte vraisemblablement à ce possesseur, a subi d'importantes modifications, mais elle a gardé une très belle porte cochère à linteau richement sculpté et profilé de jolies moulures, reposant sur trois colonnes en fuite. Dans la cour, des bouts de poutres montrent des figures grotesques.
Au sud de la cathédrale, par un passage sur lequel débouche ^me petite porte gothique construite en oblique et provenant de l'ancienne Théologale, démolie en 1841, on accède dans la cour de l'ancien Évêché, vaste bâtiment reconstruit sous l'évèque Jacques Raguier (1483-15 18) et ses successeurs. La façade qui regarde le nord, plate et nue, ne mériterait qu'une mention, n'étaient les lucarnes des combles, rehaussées en 1540 de fins motifs Renaissance. Le bâtiment en retour au nord appartient au XVIII" siècle.
Enfin, un édifice de la fin du XYi*" siècle (vers 1590), et d'une belle apparence en dépit de sa vétusté, se soude à l'aile occidentale de l'Hôtel de Ville. C'est la Maison de la Juridiction consulaire, institution créée en 1563 par Charles IX. Sur la place, elle conij^rend un rez-de-chaussée appareillé en relief avec porte et trois fenêtres, et deux étages à trois fenêtres, séparés par des plates-bandes de grecques. Ce monument a beaucoup souifert du temps et sa décoration ne consiste plus qu'en deux mufles de lions placés entre deux fenêtres, une console, veuve de la statue qu'elle portait, un grand cadran solaire à zodiaque, et, sur le toit, deux lucarnes à fronton cintré et une grosse gargouille.
Du côté de la cour, il se prolonge au nord par — disposition architecturale bien troyenne — deux antiques galeries de bois superposées que dessert un escalier. Malgré le délabrement de l'ensemble, on doit souhaiter que les projets de reconstruction de l'Hôtel de Ville, dejouis longtenijos agités, ne sacrifient pas cette maison, d'un cachet archaïque fort intéressant dans sa simplicité.
L'Hôtel de Ville représente le seul legs de l'architecture civile du xvil^ siècle. Encore a-t-il fallu quarante-six ans pour terminer, en 1670, cette construction commencée en 1624, la ville, criblée de dettes et très
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appauvrie, ayant dû interrompre les travaux à plusieurs reprises. On en doit le plan à l'architecte Louis Noblet qui mourut sans avoir vu achevée son entreprise, que mena enfin à terme Pierre Cottard, architecte de Louis XIV, constructeur du château des Colbert à Villacerf, près de
La Maison consulaire et l'Hôtel de Ville.
Tro3'es. Regrettons-le pour Noblet, car, sans être un monument bien remarquable, l'Hôtel de Ville constitue, certes, un édifice conçu avec goût, de nobles proportions, de belles lignes et d'une décoration sobre très seyante à sa destination. Convenablement restauré, il ne déparerait en aucune façon le patrimoine architectural de la cité.
Composé d'un grand corps de logis sur perron avec deux ailes en retour sur la cour, il est traversé d'un large porche fermé d'une porte à
tympan sculpté. Le rez-de-chaussée, flanqué de pilastres en saillie à entablement ionique, supporte un étage où six hautes fenêtres s'encadrent de couples de colonnes de marbre noir à chapiteaux corinthiens de marbre blanc formant corps avancé ; sur le tout règne un grand toit à la Man-
sard dominé par un campanile en dôme. Au centre de la façade, dans une niche, une statue de Minerve a remplacé un Louis XIV, brisé en 1793.
La face postérieure, beaucoup moins riche, s'ouvre par un portail dorique à colonnes annelées et là, comme au sud, les frises décoratives n'ont pas été terminées. Dans l'aile orientale, un grand escalier à rampe de fer forgé mène à l'unique salle de l'étage, dont toute la parure consiste en une cheminée qui abrite dans son manteau un grand médaillon de marbre blanc sculpté par Girardon pour sa ville natale et représentant Louis XIV auréolé d'attributs guerriers, audessus d'une pompeuse inscription latine composée par Racine.
Continuant l'aile orientale, un vieux bâtiment plus bas, en briques et craie zigzagantes, le Trésor ou la « Voûte », comme on disait autrefois, resserre depuis 1496 les importantes archives communales. Les bâtiments modernes qui font suite, et qu'occupent les divers services municipaux, forment un assemblage hétéroclite qui ne contribue pas à relever le prestige du monument primitif. On pourrait les remplacer, tout en respectant ce dernier.
l'hoto 1.. Biuiion.
Cheminée de l'Hôtel de Ville.
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Le XVIII* siècle a rebâti de 1702 à 1755 rHôtel-Dieu-le-Comte, fondé au xir par Henri le Libéral. Cet établissement comprend trois pavillons semblables d'une monotonie lourde et froide, disposés sur trois faces, auxquels est venue s'adjoindre à l'ouest, en 1759, la chapelle Saint-Bar-
l'Iiulu L. Bruiiuu.
La Grille de l'Hôtel-Dieu.
thélemy. Celle-ci, dans le style de l'époque, se pare de peintures et de vitraux modernes non sans mérite et renferme deux remarquables statues du XVI" siècle, une Viergc-nière au donateur et une Sainte Marguerite, ainsi que de belles châsses gothiques. La sacristie possède une croix processionnelle en argent ciselé, une croix d'autel en cuivre du XIV* siècle et un reliquaire en argent de sainte Barbe. Un pavillon parallèle abrite le Laboratoire et la grande Pharmacie où l'on conserve une précieuse col-
lection de mortiers en bronze de 1631 et une rare série de boîtes peintes à plantes médicinales, de brocs et de pichets en étain, à côté de trois cm-ieux bustes en bois de saint Barthélémy, de saint Florentin et de sainte Marguerite que l'administration promenait autrefois dans les villes du royaume en quêtant des aumônes.
l'butu L. bi'unou.
Rue Champeaux et Tourelle de l'Orfèvre.
Mais ce en quoi, aux yeux du passant non prévenu, réside tout Tintérèt de l'Hôtel-Dieu, c'est la grande et large grille en fer forgé et doré^ de 1760, œuvre du serrurier parisien Pierre Delphin, qui ferme la cour sur la rue de la Cité. Le fronton qui en surmonte la porte forme un vaste tympan de rinceaux rocaille qui s'élèvent en pyramide terminée par une croix pour encadrer le blason de France entouré des ordres ro3'aux. Le long du faîte s'échelonnent de part et d'autre les armes de Troyes, de
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l'intendant de Champagne, Henri-Louis Barberie de Saint-Contest de la Châtaigneraie, du comte de Clermont, gouverneur de la province, du comte et de la comtesse de 31or ville. Avec moins de prodigalité somptueuse dans les détails, il est vrai, cette superbe grille n'est pas indigne
IMioto L. Lrunoii.
La rue des Ch.us.
de l'époque qui vit Jean Lamour clore la place Stanislas, à Nancy, de ses immortelles ferronneries.
On ne peut qu'accorder une brève mention historique à l'ancien Grand Séminaire, rebâti rue de l'Ile, en 1775, par les Lazaristes, et dont la chapelle romane n'est autre que le transept de l'église de Notre-Damecn-l'Ile ainsi transformé en 1852. De même, l'ex-Petit Séminaire, rue de Paris, n'' 118, est un ancien couvent d'Antonins de 1590, à peu près entièrement renouvelé par les Ursulines à partir de 1779. Il serait difficile de reconnaître dans la banalité générale la part de chaque siècle.
mais on doit signaler la jolie chapelle de 1848 qu'un élève de Flandrin, Perrodin, a revêtue d'excellentes fresques, dignes du maître. Ces deux derniers établissements, aujourd'hui désaffectés, sont d'ailleurs menacés de transformations profondes, sinon de disparition complète.
l'Iiulu h. Bruiion.
Vieilles maisons, rue Kléber, n'^ 64-70.
Au xvili" siècle appartient également la Préfecture, qui occupe une partie des bâtiments de la puissante abbaye de Bénédictines de Notre- Dame-aux-Nonnains, fondée au vu" siècle et complètement réédifiée en 1778. Incendiée en 1892, la Préfecture, qui jusque-là ressemblait à une caserne, a plutôt gagné que perdu à ce sinistre, car on en a profité pour ornementer la façade dans le style contemporain de sa première reconstruc. tion et en faire un monument sinon remarquable, du moins très honorable-
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Cette époque d'art et de mobilier si contournés témoigna, on le sait de reste, d'une pauvreté d'invention architecturale étonnante. Il y paraît dans les quelques demeures bourgeoises de ce temps que renferme Troyes et qui consistent invariablement en un corps de logis disposé sur trois faces, coiffé
riioto L. Brunoo.
Le rù des Cailles.
d'un lourd toit à mansardes et précédé d'une cour que ferme un grand portail à fronton cintré. Tels sont la maison portant le n° 53 de la rue Thiers, celle de la place Audiffred, n° 10, que fit bâtir en 1763 le maire Nicolas Camusat et qui abrite aujourd'hui, sous ses riches boiseries Louis XV, la Chambre et le Tribunal de Commerce, et, rue Général-Saussier, n" 11. un vaste hôtel possédé en 1 769 par un de Mauroy et qui se glorifie d'avoir hospitalisé à deux reprises Napoléon pendant la Campagne de France.
' Aussi bien, les grandes maisons de cette sorte sont plutôt rares. Par contre, le nombre non seulement des vieilles maisons isolées parmi les modernes, mais des vieux quartiers est encore considérable. Malgré les coupes impitoyables et les constructions bourgeoises ou industrielles, Troyes garde encore un caractère archaïque flagrant, et il est à peu près impossible d'y rencontrer une rue complètement neuve, à plus forte raison, ces îlots de casernes, plaie des « belles villes », aux toits nivelés, aux lignes de fenêtres symétriques et dont on pourrait faire le tour sans
La Swiiie à JaillarJ.
mettre pied à terre en suivant les bracelets de balcons qui les encerclent. Lc;j principales artères elles-mêmes, comme la rue Émile-Zola, la plus animée et la plus commerçante, gardent leur flexuosité capricieuse d'antan et leur disparité de maisons tour à tour grandes ou basses, larges ou étroites, et leurs toits inégaux aux perspectives en dents de scie de la plus amusante irrégularité. Encore ces maisons ont-elles des façades modernisées et trompeuses ; mais dans les quartiers moins favorisés et souvent à deux pas des autres, la physionomie du vieux Troyes ancestral et intime est demeurée à peu près intacte, avec ses maisons de bois aux charpentes compliquées qui laissent voir leurs X et leurs chevrons dans le « torchis », appuient sur des consoles et des « lignots » disloqués le ventre proéminent des étages en surplomb sur un rez-de-chaussée parfois en contre-bas du sol et projettent au-dessus du trottoir le pignon pointu de leurs combles en auvent.
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Beaucoup de ces maisons remontent au xvr siècle, tel, par exemple, rue de la Monnaie, n° 26, l'ancien hôtel de l'Élection, si regrettablement rajeuni depuis l'incendie de 1903. Quelques-unes montrent encore sur le poteau cornier ou sur une console un millésime, — témoin, place de la Bonneterie, le n° 17 qui se date de 1530 — un blason fruste, voire des figures gaillardes ou pieuses, de préférence un petit Saint Nicolas, le pro-
l'Lulo L. biuu.ju.
Pont et tourelles Sainte-Catherine,
tecteur attitré contre les incendies, debout et bénissant près du cuvier traditionnel d'où émergent les trois bambins de la légende. Deux ou trois ont gardé leur tourelle d'angle, notamment le n** 9 de la rue Champeaux connu sous le nom de Maison de V Orfèvre (xvir siècle), si heureusement mis en valeur par le carrefour qui l'encadre et si « couleur locale » malgré le retapage moderne, avec ses cariatides faunesques usées par le temps et par les injures des passants.
Au demeurant, ces rues bizarres, aux perspectives changeantes, et ces demeures d'antan foisonnent. Entre Saint-Pantaléon et la caserne d'infanterie, l'ancien quartier de Bourbereau n'est constitué que de semblables et, plus à l'est, les rues Geoffroy-de-Villehardouin, Jacques-Julyot, Dela-
rothière, ne sont pas moins pittoresques et tj^piques. Autour de l'église Saint-Jean se tasse tout un quartier extraordinaire dont l'aspect le plus étrange est à coup sûr cette rue des Chats, tant fameuse à Troyes, sorte d'étroit corridor qui se faufile entre d'antiques et mystérieux logis, en partie recouvert par leurs toits aifaissés qui se rejoignent. Plus loin, entre
Monument aux Enfants de l'Aube. Groupe d'Alfred Boucher, hauts-reliefs de D. Briden.
Saint-Remy et Saint-Urbain, la vieille et lépreuse rue Gambey, avec son ruisseau central dans ses pavés biscornus, n'a rien à lui envier comme silhouette moyenâgeuse. Enfin, de l'autre côté du canal de la Haute- Seine, qui coupe la ville en deux parties, le quartier bas, moins touché par la fièvre moderne, évoque à lui tout seul l'image d'une cité de la vieille France. Des rues entières, comme la rue Surgale, la rue Boucherde-Perthes, la rue Michelet, la rue des Trois-Ormes, alignent des chapelets de bicoques caduques, d'où l'on ne serait point surpris de voir sortir, en pourpoint ou en perruque, les anciens locataires, tant elles ont gardé
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leur galbe originel. Dans la rue Kléber elle-même, la plus rajeunie peutêtre, de longues suites de maisons du type troyen le plus pur, comme les n°* 44 à 52 et 64 à 70, voisinent avec un des points de vue les plus imprévus du quartier, cet amusant rû des Cailles, bordé de lavoirs campagnards et d'arbres touifus qui se mirent sur son fond d'algues et d'assiettes cassées.
Pousse-t-on plus loin, on arrive au bord de la Seine, sur l'ancien glacis
-^^^^^^'TTTïïrmrMii
l'Iiolo L. lirunun.
La Vallée-Suisse.
du rempart, et voici que s'ouvre adroite, le long du fleuve, une admirable promenade, longue de près d'un kilomètre, le cours Saint-Jacques, que son éloignement du centre voue à une solitude constante et que son cadre faubourien et déjà champêtre enveloppe d'on ne sait quelle grandeur mélancolique et quasi solennelle. Sous cette voûte de grands tilleuls et de hauts peupliers à l'ombre de laquelle le fleuve, déjà important, glisse avec un imperceptible frisson, le promeneur respire une atmosphère de rêverie calme et quelque peu triste qui sent encore sa province d'il y a cent ans, en même temps qu'il découvre à ses pieds ce panorama d'estampe vieillotte ou de lithographie surannée, le quartier de l'Ile et
de Jaillard, dédale de maisonnettes rustiques et de clos en friches, dominé à rhorizon par la tour et le toit bariolé de Saint-Nizier et par la robuste et majestueuse silhouette de la cathédrale.
Enfin, plus loin encore, et c'est, complétant ce tableau rétrospectif, le petit pont fortifié de la Planche-Clément, flanqué des tourelles Sainte- Catherine, dernier vestige, avec un pan de muraille de quinze mètres sur le quai de l'Abattoir, de l'ancienne enceinte du xvi* siècle.
l'Iiolo L. lirunon.
La grande salle de la Bibliothèque.
En regard de ce passé évocateur, le Troyes moderne apparaît plutôt banal, quand il n'est'pas prétentieux. Le Théâtre est une caserne de bois et de plâtre sansxaractère ; le dépôt des Archives départementales un cube de maçonnerie] gréco-romaine, bizarrement gardé par les crocs furieux de deux lions de pierre qui semblent en défendre les abords plutôt qu'en protéger les richesses ; le Cirque, une sorte de pâté ventru. On ne peut guère retenir dans les apports des temps modernes que la Caisse d'épargne, quelques gracieuses villas fantaisistes des quartiers suburbains et le Monument aux Enfants de l'Aube victimes de la dernière guerre, à cause des puissants hauts-reliefs de bronze du soubassement, œuvre très vivante du statuaire troyen D. Briden, et
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du beau groupe de marbre blanc d'Alfred Boucher, qui le surmonte. Ce qui rachète l'insuffisance artistique du Troyes contemporain, ce sont les jardins publics pour lesquels on a si heureusement utilisé les anciens fossés du tour de ville. Tivolis en miniature, arrosés de cascades et de lacs d'opéra-comique, mais tout de même d'un charme si réel avec les méandres capricieux de leurs allées sous leurs frondaisons déjà quinquagénaires, le pittoresque jardin du Rocher, la montueuse Vallée-Suisse, les jolis squares du Ravelin et de Chevreuse, toute cette suite de parterres variés, entretenus avec un art parfait, qui borde les boulevards Gambetta et Carnot, forme une ceinture délicieuse à cette partie de la ville et console les yeux de certains embellissements modernes sur lesquels nous nous garderons d'appuyer.
L'une des grandes richesses de Troyes, c'est son importante Bibliothèque. Déjà amorcée en 165 1 par la fondation de Jacques Hennequin, docteur en Sorbonne, celle-ci fut définitivement créée à la Révolution par la réunion de trente bibliothèques de monastères et d'émigrés. Riche à son début de près de 60.000 volumes, augmentée par la suite d'acquisitions journalières et des legs successifs des bibliothèques privées François Carteron, Millard et Mitantier, elle atteint aujourd'hui le chiffre respectable de 132.000 unités. Installée en 1796 dans l'ancienne abbaye de Saint-Loup, fondée au ix" siècle et rebâtie en 1721 par les religieux Augustins sur les plans du chanoine Maillet, la Bibliothèque occupe en outre un bâtiment annexe, dit Pavillon Brissonnet, lequel constitue, d'ailleurs, un chef-d'œuvre d'incohérence et d'incommodité. Heureusement pour son honneur, on a conservé la grande salle de dépôt primitive.
l'iio!,, 1.. Krunon.
Bibliothèque. Calvaire. Missel iroyen (xiv° siècle).
obtenue en réunissant en un seul les deux étages de dortoirs. C'est dans ce vaste local, long de 55 mètres, haut de 7 et large de 10. que sont réunis sur de robustes rayonnages de chêne provenant en partie de l'abbaye de Clairvaux, auxquels viennent s'adjoindre cinq longues étagères, environ 80.000 volumes. Dans ce nombre, la célèbre maison de saint Bernard en fournit à elle seule plus de 50.000, représentés non seulement par sa vieille librairie, mais parles 30.000 ouvrages que l'érudit bibliophile Jean Bouhier, président au Parlement de Dijon (1673-1746), avait pris plaisir à acquérir durant sa longue et laborieuse carrière et que les Cisterciens achetèrent à ses descendants, en 1781, au prix de 135.000 livres. Editions rares et précieuses, répondant à toutes les branches des connaissances humaines, enrichies pour la plupart de notes judicieuses de leur ancien possesseur, tous ces volumes, reliés en plein veau et timbrés sur les deux plats du bœuf passant des Bouhier dans son écu couronné, revêtent du parquet au plafond, mélangés aux autres provenances, les quatre faces de
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I'Ih.I,, L. IWurmn.
Bibliothèque. Frontispice des PostiUes, de Pierre Desrey (1492).
l'imposant vaisseau de Saint-Loup, où nul n'est jamais entré sans éprouver une véritable sensation d'éblouissement devant cette tapisserie inattendue, cet alignement qui semble infini de dos fauves et de titres dorés, dont la perspective se jalonne de hautes échelles roulantes, si curieuses dans leur archaïsme désuet.
Toutes les richesses du livre sont là, depuis les innombrables Bibles en toutes langues jusqu'aux collections de journaux littéraires du xviii" siècle et de l'xVlmanach Royal, en passant par les grands atlas de Blaeu, habillés de vélin blanc à filets d'or, les fameux recueils in-folio
LES MONUMENTS CIVILS
de Piranesi et les belles éditions rehaussées d'estampes, comme les Métamorphoses d'Ovide, d'Amsterdam (1722), si magnifiquement illustrées par B. Picart, et les trois volumes renfermant tout l'œuvre gravé de Watteau. Et nous aurions dû citer en première ligne les 530 incunables, ainsi que l'unique collection provinciale de manuscrits qui atteint le
l'iL.lo L. lirunou.
Bibliothèque. Henri IV à l'Hôtel de Ville, vitrail de Linard Gontier (1621).
chiffre de près de 15,000 volumes ou pièces et dont les fonds de Clairvaux et des frères Pithou peuvent revendiquer la plus large part.
Quelques-unes de ces richesses sont exposées dans des vitrines. On peut admirer ainsi parmi les manuscrits la grosse et nette onciale du vénérable doyen du catalogue, le Liber pastoralis de saint Grégoire le Grand, qui remonte à la fin du vil® siècle ; le curieux Evangéliaire daté de 909, illustré des silhouettes barbares des quatre évangélistes ; la Bible enluminée qui servit à saint Bernard à Clairvaux; l'énorme Bible historiale de Pierre Comestor (xiV siècle), riche de 1 16 miniatures de" la belle époque ; le beau Missel troyen de 395 folios, encadré d'exquises arabesques et
rehaussé au canon de la messe de deux grandes compositions qui ont toute la suavité ingénue d'un primitif, un Calvaire au Christ étonnamment effilé et un Père Éternel « en habit d'empereur » ; le splendide Cicéron (après 1344), dont les initiales encadrent des groupes de têtes si expressives et qui revendique comme un titre de gloire peu commun d'avoir été feuilleté par les mains de Pétrarque, qui l'a possédé ; et, enfin, pièce rarissime, le Rouleau des Morts de Saint-Bénigne de Dijon (xv" siècle), où le martyre du saint, magistralement retracé, sert de fron-
riioi.i h. lirunun.
La cour du Musée et le cloître de Saint-Loup.
tispice aux 1 10 mentions qui s'y succèdent sur une longueur de plus de huit mètres.
A côté, l'Imprimerie étale sans pâlir ses productions rivales. Si la ville de Troyes, qui la vit s'installer dans ses murs en 1483. regrette de ne pas posséder le premier volume sorti de ses presses, un bréviaire, elle peut, du moins, s'enorgueillir du second, les Postilles et Expositions des Epislres et Evangilles domifiicales, de Pierre Desrey, superbe in-4° de 1492, illustré de gravures sur bois, œuvre parfaite de l'imprimeur Guillaume Lerouge, et dont on ne connaît que quatre exemplaires ; de ses jolies Heures à l'usage de Troyes, imprimées sur vélin par Jean Lecoq, en 151 1, de ses Danses macabres et de ses Calendriers des
LES MONUMENTS CIVILS
Bergers, dont les vignettes, pleines de mouvement et de vie, retracent les travaux des mois et commentent les sévères leçons du « Miroir des Pécheurs »; enfin de ces innombrables ouvrages populaires qui firent la fortune de la fameuse « Bibliothèque bleue » et dont plus de 800 bois
l'iiulu L. Ul'UOUQ.
Musée. Prophète (xiv" siècle).
l'bolu L. Uruaua.
Musée. Prophète (xiv" siècle).
gravés proclament l'abondance et la longue vogue. Enfin, un choix des plus riches reliures, sur lesquelles se détache, au premier plan, le merveilleux calvaire en vermeil repoussé du xii® siècle qui sert de couverture à l'Évangéliaire de Notre-Dame-aux-Nonnains, met en relief les ex libris fameux de Grolier, de Colbert, du cardinal de Bourbon, de Marie de Médicis, de Marie-Josèphe de Saxe, des Rohan et d'autres encore de ces collectionneurs prodigues pour qui le livre fut l'ami fidèle qu'on ne pare jamais avec trop de luxe.
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Aux fenêtres de cette même salle, le vitrail troyen se montre sous un aspect plus rare que de coutume ; nous voulons parler des trente-deux panneaux d'appartement exécutés, de 162 1 à 1624, par Linard Gontier et ses fils pour les Compagnons de l'Arquebuse dont ils décorèrent l'hôtel
riiolu L. Bruaun.
Musée. Cheminée de l'hôtel de Chapelaines.
jusqu'à la Révolution. De ces vitraux, consacrés aux faits et gestes d'Henri IV et de Louis XIII, quatre sont particulièrement précieux pour l'histoire locale, tant parce qu'ils représentent l'entrée du Béarnais à Troyes en 1595 que parce qu'ils font revivre des monuments disparus ou modifiés; en particulier celui qui montre la fille du maire, Françoise Le Bé, montée sur un char, offrant un cœur d'or au roi lors de sa réception à l'ancien Hôtel de Ville.
LES MONUMENTS CIVILS 107
Plus que partout ailleurs peut-être, Gontier s'y révèle l'artiste merveilleux qu'il fut, le dessinateur impeccable et subtil qui savait faire tenir ou évoluer dans quelques pouces carrés une multitude de monuments et de personnages, parfois microscopiques et toujours exécutés avec la même conscience minutieuse jusque dans les arrière-plans les plus reculés — témoin l'étonnant panorama de la Bataille d'Ivry — en même temps que le coloriste habile et l'illustrateur imaginatif qui. au moyen de quelques attributs militaires ou de quelques fleurs, trouvait matière aux encadrements les plus seyants et les plus coquettement agencés.
Musée. Oreste, par Ch. Siraart.
Nous sommes en présence de véritables miniatures sur verre, traitées avec une incroyable virtuosité, avec une science profonde de l'harmonie qui éclate dans les tons chauds et adroitement variés des costumes et des fonds. Et ce sera une éternelle énigme que de savoir pourquoi et comment cet art du peintre verrier, qui manifeste ici une perfection et une apogée incontestables, tomba si soudainement non seulement en discrédit mais en décadence, au point de ne plus produire, moins de cent ans après, que les falotes et longues et molles figures par lesquelles il trahit au xviii" siècle son irrémédiable agonie.
Le Musée cohabite avec la Bibliothèque. Fondé en 1831, il acquit rapidement une extension qui nécessita la construction de deux annexes, le Pavillon Simart (i86i) et le Pavillon Audiffred (1890). L'Histoire natu-
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relie, qui occupe le rez-de-chaussée du bâtiment de Saint-Loup, n'entre pas dans le cadre de cette étude. Au moins peut-on, pour mémoire, signaler ici l'exceptionnelle richesse de cette section. Quant à l'archéologie monumentale, elle a adopté pour son exposition la galerie du vieux cloître et la cour qui la borde et il faut convenir qu'elle ne pouvait choisir un cadre d'une physionomie plus propre à la mettre en valeur. A l'ombre des
antiques arcades, les menhirs, les polissoirs, les sarcophages, les tympans sculptés, les chapiteaux fleuris, les pierres tombales, les boiseries ciselées de niellures, les margelles de puits couronnées de ferronneries chantournées, toutes les épaves des siècles fraternisent dans un pêlemêle éloquent avec tous les spécimens de la vieille statuaire régionale, et, si rapidement qu'il nous faille esquisser ce tableau, nous ne saurions passer sous silence parmi ces derniers les deux vigoureuses effigies de Prophètes du xiv" siècle, qui flanquent l'arcade centrale du cloître sur leurs socles à figures, non plus que la cheminée monumentale de l'hôtel de Chapelaines, richement rehaussée de bas-reliefs peints et dorés (XVl^ .siècle).
La sculpture moderne a toujours eu d'illustres représentants dans l'Aube. On ne s'étonnera donc pas si les œuvres originales et les moulages sont légion. Nous retrouvons d'abord le grand Troyen Girardon avec trois bustes du modelé le plus délicat, Louis XI V, Marie-Thérèse et Boileau ; un fin bas-relief de bronze. Saint Charles Borromée communiant les pestiférés ; le modèle réduit delà statue équestre du Grand Roi érigée à Paris en 1669 et brisée en 1792, et plusieurs autres bas-reliefs et médaillons. Un autre Troyen, dont la vie fut prématurément brisée, Charles Simart, de l'Institut (i 806-1 857), a là aussi presque toutes les maquettes de ses œuvres. Simart fut un parfait classique, imbu des traditions de l'école. Il y paraît dans la noblesse des
l'Iiotu L. ISi'unun.
Musée. La Charité, par Paul Dubois.
LES MONUMENTS CIVILS
attitudes de ses personnages, laquelle ne va pas chez lui sans quelque froideur. Mais, si ses Bas-reliefs du tombeau de Napoléon, éloignés de l'atmosphère grandiose de la cella des Invalides, n'apparaissent plus que comme d'heureuses gageures de l'allégorie, son Or este réfugié à V autel de Minerve et sa Mort de Caton sont d'excellents morceaux qui respirent la grandeur et la force contenue.
Un illustre contemporain de Simart, Pradier, est représenté par le modèle de sa Phryné. Plus près de nous, Paul Dubois (1829-1905), de Nogent-sur-Seine (Aube), étale la série de ses admirables figures, d'une
Musée. Les Coureurs, par Alfred Boucher.
poésie si pénétrante, l'exquis Chanteur florentin, l'imposant Tombeau du général Lanioricière, aux quatre coins duquel veillent ces immortels s3'mboles, la Charité, la Foi, la Méditation et le Courage militaire ; le délicieux Saint Jean-Baptiste, la naïve et crâne Jeanne d'Arc, le Connétable Anne de Montmorency, fièrement campé dans son harnais de guerre, toute la lyre enfin des vertus héroïques ou guerrières, personnifiées par un talent profond et sûr au service d'une inspiration ardemment sincère.
[i ij Une salle, qu'occupe tout entière l'atelier du maître donné à sa mort par M"'® Paul Dubois, montre, par le nombre et la variété des ébauches qui s'y pressent, quelle fut la conscience de ce grand chercheur et offre ainsi un des exemples les plus éloquents qui soient des difficultés que le
no TROYES
génie le mieux doué et le plus obstiné peut éprouver à se satisfaire. Un élève de Dubois, Alfred Boucher, de Bouy-sur-Orvin (Aube), voisine avec le maître. Plus moderne, plus curieuse de sujets originaux et hardis, son œuvre témoigne d'un tempérament primesautier et fécond. Si Laënnec découvrant V auscultation reste, en dépit de la difficulté vaincue, un sujet quelque peu pénible, la Piété filiale a toute la grandeur simple d'une anecdote biblique ; A la Terre est un antique superbe où
riiolo L. Brunon.
Musée. Cima da Conegliano. La Vierge, saint Jean et saint Dominique.
la vie et la force surabondent, et le groupe bondissant des Coureurs réalise un tour de force où la maîtrise de l'exécution a su égaler la témérité de l'entreprise.
D'autres artistes du pa^'s sont là aussi : Ramus avec son jeune et charmant David, M™® Thomas-Soyer avec des groupes d'animaux pris sur le vif; Auguste Suchetet, dont la suave Biblis raconte tout un poème de grâce morbide; D. Briden, auteur de bustes excellents et qui ne fut jamais aussi heureusement inspiré que dans son attendris.sant Tombeau d^ enfants, d'une émotion si simplement obtenue; Franceschi, devant qui ont posé toutes les célébrités des arts et des lettres ; d'autres encore qui, pour ne pas appartenir à la région, viennent rehausser cette galerie importante.
LES MONUMENTS CIVILS m
Bien que riche de plus de 500 toiles, pastels, aquarelles et dessins, la peinture n'atteint pas la même moyenne de talent et de valeur. Cependant, il s'en faut que l'ensemble soit médiocre et l'on peut y relever plus d'un numéro précieux. Par exemple de Cima da Conegliano, la Vierge à Venfant entre saint Jean-Baptiste et saint Dominique est une page
l'iiolo 1.. UlbUxll.
Musée. Madame de Montespan, par Mignard.
attachante où se retrouve, dans l'expression des figures, ce mélange de candeur mystique et de sincérité pénétrante habituel à l'artiste. Du vieux Jean Malouel, un Christ descendu de la Croix, très en ruines, n'est malheureusement plus guère qu'une relique archéologique. Mais, par contre, il faut regarder longuement, comme ils le méritent, un frais Paysage de F âge d^or, de Jean Van Breughel. et, toute blafarde qu'elle soit, la Lédade Lorenzo di Credi.
Les écoles hollandaise et flamande sont dignement représentées, l'une
par un excellent Portrait de femme à guimpe et ruche de dentelle, qui peut appartenir à Mierevelt ; l'autre par un vigoureux Portrait d'homm.e ioiiant de la guitare^ rappelant la manière de Franz Hais. On retrouve la solennité un peu raide de Philippe de Champaigne, comme aussi sa noble distinction, dans ^:à. Réception par Louis XIII de Claude Bouthillier de Chavigny comme chevalier du Saint-Esprit, peinture plus
l'holo L. Brunon.
Musée. Danaé, par Natoire.
officielle que véritablement artistique, et la délicatesse un peu mièvre de Mignard dans la flatteuse allégorie dont il a entouré le Portrait de M'"° de Montespan soutenu par les Amours et les Grâces. Watteau figure à côté avec deux sujets fort délicats, VEnchanteur et V Aventurière,
De l'ancien château de la Chapelle-Godefroy, près de Nogent-sur- Seine, proviennent quinze toiles de J.-Ch. Natoire, qui fut fameux dans son temps, trop fameux peut-être, et qui devint directeur de l'Académie de France^a Rome. Les unes sont des épisodes militaires. Bataille de Vouillé, Bataille deTolbiac, Siège d'Avignon ; d'autres, des com-
LES MONUMENTS CIVILS 113
positions mythologiques. Toutes sont traitées avec un métier facile, dans un coloris clair et quelquefois lumineux. Au nombre des meilleures, il faut classer la voluptueuse Da)iaê et V Enlèvement de Ganyniède.
Un François Boucher luxuriant, les Génies des Beaux- Arts, un grand Hubert Robert, Ruines d'un pont romain, d'un effet très décoratif, le chef-d'œuvre de Lépicié pour sa réception à l'Académie, V Education d'Achille, une admirable page du livre des Portraits des Capitouls de Toulouse, par Jean Chalette, de Troyes, telles sont encore les principales toiles des écoles anciennes.
l'Iiolo !.. Ilr
Musée. Armes et Bijoux mérovingiens.
Les peintres modernes peuvent mettre en ligne un rustique Portrait du cordonnier Simon, du baron Gros ; un autre de Gabriellc Charpentier, première femme de Danton, par David; deux sujets de genre, de Vigneron, V Orphelin et Retour du Bal, conçus dans la manière sentimentale chère à l'auteur du « Convoi du Pauvre » ; un Paul Delaroche trop sombre, un académique Mauvais Riche de Biennoury. de bons paysages de Gustave Doré, Balfourier, Chintreuil, Cabat, Hector Pron, D. Royer, ainsi qu'un excellent Buland. Devant les reliques, d'un réalisme discret et ému. Enfin, il n'est que juste de louer hautement la vaporeuse composition Ruth et Boo^, par laquelle L.-A. Girardot a si suavement traduit dans la gamme impressionniste d'un clair de lune oriental l'immortel poème de Victor Hugo :
L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle.
Dans ces mêmes salles se trouvent une inestimable série d'émaux de Léonard Limosin, Jacques I*"' Laudin, Pénicaud, etc., ainsi qu'une collection archéologique d'une riche variété où nous retiendrons seulement, faute de pouvoir l'étudier en détail, les célèbres armes et bijoux mérovingiens en or trouvés à Pouan (Aube), et une gracieuse statuette gallo-romaine en bronze d'Apollon. P2nfin, nous ne quitterons pas le Musée sans rendre l'hommage qui lui est dû à la section d'art décoratif qu'a fondée, en 1894, un ornemaniste original et laborieux, M. Frédéric-Eugène Piat, de Montfey (Aube), et qui, enrichie d'une bonne part des propres œuvres de son créateur, fontaines, horloges, torchères, lustres, vases et ferronneries, constitue une galerie précieuse en province pour l'enseignement artistique.
i'iiulu l. liiuuull.
Musée. Ecole hollandaise. Hidalgo jouant de la guitare.
l'Iuilo <i. Lnii'neau
Provins. La Ville haute.
PROVINS
Aperçu historic[ue. — Ville haute et ville basse. — Les fortifications et les portes. — Les vieilles maisons et les ruines. — La Grange aux Dîmes. — L'église Saint- Quiriace. — Le Palais des comtes de Champagne. — L'Hôtel-Dieu. — L'Hôtel de Vauluisant. — L'église Sainte-Croix. — L'église Saint-Ayoul. — La Tour Notre- Dame du- Val. — L'Hôpital général. — La Bibliothèque et le Musée.
Après de longues discussions, parfois trop envenimées par le chauvinisme local, il est établi aujourd'hui que Provins n'est pas VAgendictim de César, honneur que peut revendiquer avec plus de droits, semble-t-il, la ville de Sens. Nonobstant, il n'est pas douteux qu'un simple castrum gallo-romain ait précédé pendant de longues années la ville haute. Réparé par Probus en 271, ce castrum tomba aux mains des Francs par la victoire de Clovis sur Syagrius en 486. Puis le silence se fit de nouveau pendant des siècles autour de la petite cité, qui n'entra définitivement dans la grande histoire que sous Charlemagne. L'empe-
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reur y envo3^a ses intssi doniinici et Charles le Chauve en consacra définitivement l'importance en y frappant des deniers qui portent l'inscription : CASTRIS PRVVINIS. Son origine a donc déjà, on le voit, une grande analogie avec celle de Troyes et son existence, durant plusieurs siècles, restera aussi singulièrement parallèle et quasi semblable à celle de la capitale de la Champagne. En effet, à partir du moment où, au X' siècle, Provins passe au pouvoir des comtes de la maison de Blois, elle commence à acquérir de l'importance et ne tarde pas à devenir la rivale, en grandeur et en richesse, de sa voisine, qui se trouve dans la la même main. A cette heure où ils peuplent ïroyes de monuments et l'enrichissent de fondations généreuses, les comtes de Champagne répandent avec autant de munificence la manne de leurs largesses sur Provins. Thibaut le Grand, Henri I", Thibaut IV fondent des abbayes et un hôpital, élèvent des églises, un palais, enferment dans un réseau de puissantes murailles la ville qui déborde bientôt celles-ci et remplit à la fin du xir siècle tout l'espace compris entre l'enceinte primitive et Saint- Ayoul, nouvellement bâti, tandis que tout un peuple de marchands se rue à ses trois foires annuelles où les transactions se font à l'aide de la monnaie qui se bat dans ses ateliers, ce fameux sou provinois qui apparaît dans les actes dès 1085 et qui acquerra rapidement une vogue considérable.
On veut qu'à la fin du xilT siècle la ville ait abrité quatre-vingt mille habitants, bien gros chiffre qui semble exagéré si l'on considère que Troyes, dont l'enceinte était plus étendue, n'en comportait pas la moitié à la même époque. N'importe, l'activité du commerce et de l'industrie en ces temps ne fait point de doute et la prospérité générale se manifeste dans les innombrables constructions religieuses et civiles que cette période a laissées. Toujours comme pour Troyes, cet état de choses se maintiendra jusqu'à la réunion du comté à la couronne.
C'est alors que Provins, qui a déjà subi en 1230 le siège des barons ligués contre Thibaut IV, rebelle à son roi, en 1279 une émeute d'ouvriers, qui cause l'assassinat du maire Pentecôte, va, avec la guerre de Cent ans, connaître l'horreur des assauts répétés et des pillages, sans parler de pestes effroyables et de ruineuses inondations du Durteint. Assiégé une première fois par les Anglais, Provins tombera en leur pouvoir, grâce à la trahison, en 1378, puis en 141 7 et de nouveau en 1432, après avoir, pour peu de temps, ouvert ses portes à Jeanne d'Arc et à Charles VIT Puis viendront plus tard les guerres de Religion qui amèneront sous ses murs, d'abord les protestants en 1560, puis Mayenne, au
PROVINS
nom de la Ligue, en 1590, et, deux ans plus tard, Henri IV, obligé de conquérir son royaume les armes à la main. Le calme renaîtra à peu près définitivement après cette dernière épreuve, mais non la richesse d'antan, et c'est en vain qu'au xvii" siècle les corps de métiers demanderont à l'autorité royale le rétablissement des foires. On ne voit pas, en tout cas.
Poterne Faneron
que, comme à Troj'es, une ère de bien-être même passagère ait créé une éclosion de renouveau artistique. Le xvr siècle, à Provins, n'a engendré que l'Hôtel de Ville, incendié depuis, la reconstruction de Notre-Dame du Val et quelques remaniements partiels, pas toujours très heureux, du reste. Quant à la Révolution, elle n'y fut cruelle que pour les monuments, mais elle le fut sans pitié. On détruisit beaucoup, on brisa autant. Neuf églises tombèrent sous la pioche, Notre-Dame du Châtel, La Madeleine, Saint -Jacques, Saint-Pierre-et-Saint-Firmin , Saint-
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Nicolas, les Cordeliers. les Jacobins, Notre-Dame du Val ; les autres subirent de regrettables dévastations, et les chapelles des Capucins, des Bénédictines, de la Congrégation des Filles de la Vierge, et des Cordelières furent également fermées, puis abattues. Et cependant l'œuvre des comtes et de leurs vassaux avait été si vaste que le lot épargné demeure considérable et vient compenser providentiellement sous ce rapport la disgrâce de Troyes où, de tout ce qu'ont édifié ces grands bâtisseurs, rien absolument n'a survécu.
Provins, tout d'une époque, Provins, qui ne fut jamais un centre artistique fécond, n'a donc pas le charme éclectique de Troyes, cette variété attrayante qui déroule aux yeux du visiteur l'histoire esthétique de tous les siècles. Plus antique, plus austère, plus exclusivement féodale, c'est surtout à ses remparts que la ville doit sa physionomie et son cachet médiéval si savoureux. Après avoir, comme tant d'autres, hélas, payé leur tribut à la fièvre démolisseuse qui a sévi un peu partout à certaine époque, les Provinois ont eu l'esprit de s'arrêter à temps et de répudier enfin l'exemple de leurs aïeux du xvili* siècle, qui, pour se construire des casernes, puisèrent à diverses reprises dans cette vaste carrière comme dans un autre Colisée. Ils ont enfin respecté cette ceinture formidable de tours et de murailles, où ne saignent déjà que trop, sous les panaches de ronces et d'herbes folles, les blessures des anciennes guerres, cette enceinte enveloppe leur vieille cité sur un parcours de près de cinq kilomètres et, à l'ombre d'un triple rang de grands arbres, lui garde cet aspect à la fois héroïque et vaincu, cette grandeur mélancolique et stérile qui sont par essence le charme et la poésie des ruines.
Provins se divise en deux parties, ville haute et ville basse. La ville haute, la première en date et de beaucoup, occupe une éminence élevée de quarante mètres au-dessus de l'autre. C'est là que s'établit le casirnin pruvi)icnsc primitif, là que la nature des lieux devait porter plus tard les comtes à se retrancher et que, tout naturellement, les remparts présentent le plus d'importance et aussi le meilleur état de conservation. Commencée au xiT siècle, mais plus activement poussée surtout à partir de 1 230, l'enceinte a été aussi réparée et transformée sur beaucoup de points par les jonglais.
Interrompue par une démolition inutile sur un espace d'environ cinq cents mètres qui forme l'ombreux boulevard d'Aligre, la chaîne des remparts de la ville haute commence, au nord, au pont des Grandes- Planches, qui enjambe à son entrée en ville le ruisseau Le Durteint. Dabord assez basse, la muraille s'élève rapidement, en escaladant la colline,
PROVINS
flanquée tous les vingt-cinq ou trente mètres de fortes tours d'une hauteur qui varie de douze à vingt mètres, et le chemin qui la côtoie, après avoir longé quelques tronçons de tours arasées, aboutit à la tour ronde du Trou-au-Chat, ainsi nommée d'un arrachement opéré à l'une de ses archères au ras du fossé, à l'aide de l'engin de guerre appelé le « chat ». Parvenu en haut de la montée, on trouve devant soi la Tour Faneron, de forme hexagonale et percée comme les autres de meurtrières et d'archères
l'buto G. Lai|;ueuu
La Porte de Jouy.
brutalement élargies à coups de marteau, lors de l'invention de l'artillerie, pour servir d'embrasures aux couleuvrines.
De cette tour part dans la direction de la ville une branche de murailles, laquelle n'est autre que la partie de l'enceinte primitive qui, par le Bourg-Neuf, allait rejoindre le mur sud à la Tour du Luxembourg. Cette ramification, très ruinée, s'arrête d'ailleurs à quelques pas plus loin et deux ou trois tron:;ons, disséminés dans les jardins qui forment le Clos- Bataille, en jalonnent seuls le tracé. Une grande baie plein cintre, dite Poterne Faneron, s'ouvre dans celte dérivation et permet de continuer à longer les courtines. Immédiatement après se voit sur la face intérieure l'empreinte des vantaux de la Porte au Pain, qui servait à ravitailler la
PROVINS
place en temps de siège et qui fut murée dans un coup de surprise. Viennent ensuite une tour carrée à deux étages et d'où part l'escalier très ruiné du chemin de ronde; une tour en éperon, dite Tour de la Folle, également à deux étages, à six meurtrières chacun. Celle-ci a des voûtes d'arête en blocage et montre au pied, dans le fossé, une ouverture habilement dissimulée. Quelques pas plus loin s'ouvre la Porte de Jouy, la plus éprouvée par les douze sièges que la place eut à subir et, depuis 1723,
l'boto Gr. Laigneau.
La Tour aux Engins et les courtines.
privée de son donjon. Bâtie, en 1176, de gros appareils, elle fut un ouvrage important qui présentait deux portes battantes, deux herses, et plus tard, au xiv'^ siècle, un pont-levis. Peu saillante, elle est encore flanquée de tours en éperons et renferme de part et d'autre des corps de garde communiquant par un passage souterrain.
On rencontre ensuite une tour à cinq pans et à un seul étage, puis une tour carrée et deux tours semi-circulaires. Après la dernière, un éboulement assez important dans la courtine porte le nom de Brèche aux Anglais, bien que vraisemblablement cette brèche soit postérieure à la guerre de Cent ans. Elle est suivie de la Tour aux Oublis, haute construction carrée qui renferme un puits comblé. Puis se présente la
grosse Tour aux Engins, énorme cylindre de vingt mètres de hauteur qui défend le retour d'équerre à angle droit vers le sud, que forme l'enceinte à cet endroit. Admirablement conservés, ses murs, épais de 2"', 65, renferment deux salles superposées à voûtes d'ogives de 4"\65 sous clef et
Intérieur d'une tour des remparts.
de 4"", 10 de diamètre, percées chacune de quatre archères qui se chevauchent et réunies par un escalier dans le mur. Malgré son nom, on ne pense pas qu'elle ait servi à resserrer les machines de guerre ; la solidité de son appareil indique plutôt l'importance qu'on attachait à son emplacement et au rôle que ce poste devait jouer dans la défense.
A partir de ce point, les courtines sont percées d'archères. Huit autres tours, quatre rondes et quatre carrées, à deux étages, dont la Tour du Gouverneur, avec poste-abri , mènent de la Tour aux Engins à la Porte Saint-Jean .
122 PROVINS
Celle-ci, qui commandait l'ancienne route de Paris, est la plus importante des deux qui subsistent. Encore haute de 12 mètres malgré la perte de son donjon de guette, elle s'ouvre par une arcade en tiers-point à l'extérieur, par un plein cintre à l'intérieur, et se compose de deux grosses tours reliées par deux murs, dont l'appareil en bossage lui donne un aspect de robustesse tout particulier. Au xiiT siècle, les tours ont été renforcées de becs en éperon. La porte était de plus défendue en avant par un pont-levis, une herse dont on voit encore les rainures, les encoches
La Porte Saiiit-Jeau.
du treuil qui la manœuvrait et les supports des verrous qui la fixaient, et enfin par une porte à deux battants. Entre la herse et la porte s'enclave une petite cour où l'assiégé pouvait faire choir des projectiles sur l'ennemi qui s'y aventurait. A cet effet, dans chaque tour on a ménagé des corps de garde à voûtes d'arête d'un blocage extraordinairement dur, qui, comme à la Porte de Jouy, communiquent ensemble tant par une galerie traversant l'étage que par un souterrain. En même temps, et afin que les combattants des autres postes puissent venir prêter main-forte aux défenseurs, la Porte Saint-Jean se relie au chemin de ronde par un escalier situé à droite. Le haut des tours montre des corbeaux destinés à recevoir des hourds.
PROVINS
On rencontre en suivant une tour qui forme redan, puis la Tour aux Pourceaux, gros ouvrage à deux étages qui commande le second retour d'angle de la ligne des fortifications du sud à l'est. Le Pinacle, qu'on trouve ensuite en longeant l'emplacement de l'ancienne abbaye de Saint-
Montagne et Maison du Bourreau.
Jacques, et qui fut le siège des maires de Provins, mène à la Tour du Luxembourg ou Tour aux Anglais, à laquelle venait se souder autrefois le mur qui, partant de la Tour Faneron, formait, en englobant la Tour de César, le quatrième côté du parallélogramme de l'enceinte, à l'est.
De là, alors, la muraille fait vers le sud un nouveau et brusque coude qui dévale la colline par la sente verdoyante connue sous le nom de Montagne du Bourreau, du nom dune tour carrée à cheval sur le mur et qui a servi
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longtemps de logis aux exécuteurs des hautes œuvres ; elle se redresse ensuite vers l'est pour former l'enceinte de la ville basse. Cette enceinte, qui existait déjà en 1 176, d'après le cartulaire de l'Hôtel-Dieu, et qui fut restaurée et augmentée en 1230 par Thibaut le Chansonnier, est beaucoup moins importante que celle de la ville haute. Simple mur peu épais, qui ondule de place en place en tourelles arasées à son niveau, coupée aujourd'hui par mainte rue, privée de ses portes, elle se dissimule le plus souvent sous la verdure des boulevards, baignée par le cours tranquille du canal de décharge dit la Fausse-Rivière qui remplit ses anciens fossés, et, à la hauteur de la gare, elle oblique insensiblement vers le nord pour s'arrêter définitivement, après un nouveau crochet vers l'ouest, à l'endroit qui fut jadis la Porte de Culoison.
Avec les remparts, le monument le plus curieux est assurément le donjon connu sous le nom de Tour de César ou de Tour du Roi, ou encore de Grosse-Tour, et auquel, on l'a vu, venait se rattacher primitivement l'enceinte de la ville haute. Comme pour les fortifications, on a voulu y voir une œuvre des Romains, mais sa structure la date incontestablement du XII' siècle. Son nom de Tour de César et certaines découvertes archéologiques qu'on y a faites et qui ont induit quelques historiens en erreur, autorisent à penser, cependant, qu'elle fut élevée sur l'emplacement d'une forteresse gallo-romaine. De fait, elle existait en 1 137, puisqu'une charte du comte Henri I'^'', de cette même année, l'assigne comme limite à la foire de Saint-Martin.
Au cours des âges, elle a subi, d'ailleurs, de notables modifications. Par exemple, la haute chemise d'environ 100 mètres de pourtour qui l'environne et le monticule appelé Pâté des Anglais sur lequel elle est assise, ne remontent qu'au xv"" siècle et furent exécutés, pour y placer de l'artillerie, par les Anglais, après que ceux-ci se furent emparés de la ville, en 1432.
La Tour de César est une massive et majestueuse construction de près de 44 mètres d'élévation, de forme carrée à la base sur 17 m. 30 de diamètre, et dont les angles abattus sont flanqués chacun d'une forte tourelle engagée, à toit conique, qu'un arc-boutant rattache par le sommet à son dernier étage. Sa partie supérieure est octogonale et coiffée d'un toit pointu à huit pans. On pénètre dans son enclos par une porte moderne établie dans le pan ruiné de la primitive enceinte de la ville haute, et. après avoir monté un escalier au bas duquel s'ouvrait autrefois la « porte des hommages », on se trouve dans la cour, au pied du logement du gar-
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dien installé en 1693 sur l'emplacement de la chapelle. A gauche se voit un perron en ruines qui montait jadis à la hauteur du premier étage et rejoignait par un pont volant la seule porte extérieure du donjon. La tour, en effet, n'avait pas d'ouverture au rez-de-chaussée. On accède actuellement dans
La Tour de César.
la salle basse par une baie pratiquée par arrachement, en 1693, dans le mur qui, à cet endroit, a 4 m. 45 d'épaisseur. Cette belle salle octogonale, voûtée en blocage, éclairée par de minces archères, a 8 m. 75 de diamètre. On l'a prosaïquement utilisée en 5^ installant le réservoir des eaux de la ville. Dans le mur. un escalier mène à gauche à un étroit cachot où fut enfermé en 141 8 un chef de bandes qui désolaient le pays, le capitaine bourguignon Jean du Cloud, et se continue par une voûte qui
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aboutit extérieurement au puits de la citadelle, profond de 27 mètres. Un autre escalier en vis mène au premier étage, dans une superbe salle de gardes, dont la voûte, de 1 1 m. 25 sous clef, formée de quatre ogives brisées qui se terminent en coupole, est percée dun trou destiné à passer les engins de guerre. Une large cheminée occupe l'angle nord-est. Aux quatre points cardinaux, des couloirs, occupés par des niches de guetteurs, conduisent à des échauguettes aujourd'hui disparues. Sur le couloir du nord, débouche l'entrée de deux cachots jumeaux, dont le deuxième occupe l'intérieur de la tourelle nord-est. Quelques dessins rudimentaires et le poli du rebord des ouvertures y témoignent du séjour de nombreux prisonniers. Au nombre de ceux-ci, on cite Jean le Bon, duc de Bretagne, et le chevalier Henri de Hans, en Argonne, incarcéré en 1267.
L'intérieur de la tourelle sud-ouest, agrandi aux dépens des murs, renferme la chambre du gouverneur. Seule pièce habitable des tourelles, elle est éclairée par deux baies et comporte une cheminée et un retrait dans le mur, destiné à recevoir un lit. Près de cette dernière, un escalier dans la muraille conduit au chemin de ronde extérieur qui, en passant sous les arcs-boutants des tourelles, contourne le donjon et qui était autrefois clos et couvert de hourds saillants dont on voit encore les corbeaux d'attache. A l'est et à l'ouest, par d'autres escaliers fort étroits, on arrive au deuxième étage. Le mur en est percé de seize ouvertures qui ne sont autres que les créneaux de l'ancien couronnement sur lequel le maire François de Beaufort fit élever le toit pyramidal en 1564. L'intérieur abrite deux cloches; la plus grosse, Guillemette, fondue en 151 1, pèse 3.000 kilogrammes. Elle sert à sonner la diane et le couvre-feu, ainsi que les offices de l'église Saint-Quiriace qui n'a pas de clocher. Une sorte de guette, formant troisième étage, s'élevait autrefois en retraite sur la voûte du précédent; elle a disparu lors de l'établissement du toit. Du sommet de la tour, le regard embrasse à la ronde un panorama superbe sur tout Provins et sur les vallonnements de la campagne briarde qui lui font en été un admirable cadre de grasses cultures qu'encercle à l'horizon, du nord à l'est, la ligne de verdure touffue des forêts de Chenoise, de Montaiguillon et de Sourdun.
La ville haute, exclusivement composée de maisons de culture et de quelques villas modernes, offre une physionomie absolument tranchée avec la ville basse qui est la cité du commerce et de la bourgeoisie. Et, avec ses longues chaussées non pavées où s'ébattent tranquillement les poules, ses cours de fermes où l'on voit s'enfoncer les lourdes voitures de
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récoltes, sa solitude villageoise au temps des travaux des champs, elle apparaît bien ce qu'elle est en réalité, un gros village de la Brie. Mais ce village a des dessous peu communs et, çà et là, des reliefs du passé qui lui enlèvent toute banalité. Sous toutes ces fermes, bâties sur l'emplacement de manoirs ou de couvents disparus, se cachent aux yeux du visiteur non averti un dédale de crj'ptes voûtées en ogives, étayées de hauts piliers à chapiteaux décorés de crochets, qui les datent du XIII" siècle, c'est-à-dire de l'époque tout à la fois prospère et turbulente où Provins, commerçant et batailleur, devait en même temps assurer la rentrée de ses denrées et ménager à ses habitants un refuge contre les dangers d'un assaut victorieux. Rien de plus curieux, de plus imposant et d'un contraste plus inattendu, quand on descend dans le sous-sol d'une de ces métairies, à l'aspect extérieur cossu, mais vulgaire, que le spectacle d'une de ces nombreuses caves, vastes et élevées, allongeant dans l'ombre sa colonnade élégante et sa
perspective de fortes nervures, verdies par le salpêtre et souvent aussi noircies par la fumée des incendies. Çà et là, des portes, ou plutôt des ouvertures murées disent que de ces cryptes, des souterrains, suprême ressource dans le danger, partaient en ramifications compliquées pour aller déboucher dans un coin perdu de la campagne ou des bois. Toute l'histoire de Provins revit, en vérité, dans cette ville inférieure, peut-être plus grandiose et, à coup sûr, plus impressionnante, en dépit des amas de betteraves et de pommes de terre accumulés sous ces ogives, que les épaves d'antan qui se montrent encore à l'air libre.
11 f<al)on.
La Grange aux Dîmes.
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Au demeurant, celles-ci sont encore légion. Non loin de la Porte de Jouy, une ferme occupe l'emplacement de l'ancien Hôpital de la Madeleine, dont il reste deux belles salles avec pilier central et, dans la cour, un massif escalier de pierre du XIT siècle, qui conduit à l'étage. A quelques pas, en face, rue de Jouy, le Puits-Salé érige son bahut de quatre grosses pierres sur champ, raviné par le frottement des cordes. Tout à côté se trouve un caveau qui a survécu seul à l'Hôpital du Saint-Esprit, fondé en 1177 par Henri le Libéral, pour les pèlerins et les mendiants, et détruit en 1627 par un incendie ; caveau formé d'une salle de 35 mètres sur II, divisée en trois nefs par seize piliers carrés qui supportent sur deux rangs des voûtes ogivales hautes de 4 m. 65. Au n° 20 de cette même rue de Jouy, une pierre de cens du fief de Montoglos s'engage dans le soubassement de la maison.
En venant de la porte Saint-Jean par la rue Saint-Jean, on aperçoit à gauche, dans le mur d'une maison, des piliers engagés et des formerets en tiers-point, tout ce qui reste, par malheur, de l'abbaye du Refuge, fondée par Thibaut II pour servir de lieu de retraite en cas de guerre aux Cisterciens de Preuilly. Non loin de là, un nouveau puits dont le bahut restauré se dresse au pied d'une éminence entourée de fossés marque l'emplacement de la Citadelle, construite par Henri IV après le siège de 1592.
Au bout de cette même rue Saint-Jean, on se heurte à un monument de rude apparence, fort bien conservé, l'ancien Fort ou Hôtel Cadas, plus connu sous le nom de Grange aux Dîmes, parce qu'après avoir servi de marché et probablement d'hôtellerie, il renferma plus tard les dîmes d'un couvent. On le trouve mentionné dans une charte de 1176. L'extérieur en est lourd et sévère ; la façade, percée au rez-de-chaussée d'une large porte plein cintre et de trois fenêtres grillées sous des arcs de décharge, à l'étage de six fenêtres coupées par un meneau à colonnettes, porte deux rangs de gros corbeaux chevauchés qui supportaient autrefois des auvents de bois. Trois salles superposées en forment le dedans; d'abord une cave où l'on descend dès la porte par un large escalier et que deux rangs de piliers ronds et trapus, couronnés de jolis chapiteaux à crochets feuillages, divisent en trois nefs, à fortes nervures carrées. Dans le fond, un autre escalier, appuyé sur la roche, remonte au rez-de-chaussée, A droite, une ouverture conduit à un dédale de souterrains voûtés en blocage d'une dureté inouïe et dont le lacis capricieux se perd dans le voisinage. Le rez-de-chaussée répète la disposition de la cave, avec, en plus, une large cheminée et des fenêtres à bancs latéraux. La Société d'archéologie y a
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installé un intéressant Musée lapidaire. P2nfin, l'étage, auquel on accède par un escalier extérieur qui flanque Tédifice au nord, est voûté en bois et renferme une cheminée à chaque extrémité et un conduit de latrines. Si de là on prend ensuite la rue Couverte, à l'angle de laquelle se voit une maison du xV siècle, dite Auberge du Petit-Ecu, on arrive à la place du Châtel. A son angle nord-ouest, la Maison des Petits-Plaids, où le prévôt rendait la justice, recouvre, coiffée de son long toit à pignon,
l'Iii'to de lauti'ur.
Rez-de-chaussée de la Grange aux Dîmes.
une belle cave à piliers et à voûtes d'ogives du XIIT siècle. Derrière les maisons n°' 7 et 9 se cache l'ancien Hôtel de la Buffette, ou Château de la reine Blanche, qui renferme une belle salle à voûtes semblables dont la retombée d'ogives se fait sur un pilier central et des colonnes engagées à chapiteaux représentant Adam et Eve, Moïse dans le buisson ardent, etc.
Sur la place, l'ancien Puits féodal, à bahut carré et armature de fer, profond de 35 mètres, voisine avec la Croix des Changes, sorte de pilori hexagone du xiv" siècle, surmonté d'une croix de fer et entouré d'un socle qui fait banc. Plus loin, sur le flanc nord de la place, l'ancien Hôtel de la Coquille montre sa façade encore intéressante, quoique remaniée. A côté, une maison moderne s'épaule contre un fragment d'arcade romane,
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tout ce qui reste de l'église Saint-ïhibaut, élevée au milieu du xii" siècle et démolie, comme tombant en ruines, en 1793.
En suivant la rue du Palais, on passe devant la plus ancienne maison de Provins, spécimen fort curieux de l'architecture romane, dont on ignore exactement la date de naissance, ouvert à l'étage par deux fenêtres jumelles en cintre surbaissé, séparées par une colonnette, au-dessus d'.une autre fenêtre bouchée qui éclairait le rez-de-chaussée et qu'encadre
La Place du Châtel, le Puits féodal et la croix des Changes.
un cordon d'étoiles. A côté, une large porte basse débouchait autrefois sur une cave.
Une maison du xilT siècle se trouve dans cette même rue. Elle appartenait au chapitre de Saint-Quiriace qui y rendait la justice. Un passage à trois voûtes d'arêtes y mène à une longue salle qui montre deux fenêtres géminées coupées par un meneau en losange allongé doublé à l'extérieur par trois colonnettes qui supportent le linteau droit surmonté d'un arc plein cintre. Une autre belle salle vient ensuite, dont on a tout récemment dissimulé sous un plafond de plâtre la curieuse charpente en carène. Enfin, à quelques pas de là, la grande famille des Bréban avait son hôtel, seulement marqué aujourd'hui par le Puits-Certain et par quelques contreforts noyés dans les constructions modernes.
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En suivant la rue des Beaux-Arts, où se voit la maison de Moreau le ieune, simple souvenir historique, on atteint l'église Saint-Quiriace. Ce grand édifice, qui a remplacé, dit la tradition, un oratoire construit au m" siècle sur l'emplacement d'un temple païen, est dû à l'inépuisable charité du comte Henri. Le grand bàtisseur'^le fit élever vers 1160 pour y recevoir le crâne du juif converti Quiriace qui indiqua à sainte Hélène le lieu où avaient été enfouies les croix de la Passion et souffrit le martyre en 363. A en juger par son importance, terminée, cette église eût été immense. Malheureusement, l'œuvre s'arrêtait dès le xiir' siècle et la nef est fermée à partir de la deuxième travée par une façade nue dans laquelle se dessine une grande fenêtre ogivale à deux jours, bouchée, audessus d'un portail à linteau droit. Dans le tympan de celui-ci on a nipporté un Christ inscrit dans une amande, provenant de l'église Saint- Thibaut. Les portails des basses nefs sont également sans intérêt. Il n'en est pas de même des portails latéraux, d'ailleurs condamnés. Celui du nord, qu'encadre une archivolte en tiers-point décorée de boudins, de bâtons brisés et de feuilles d'acanthe et appuyée ^r six colonnettes, remonte à la première époque de la construction. Celui du sud, qui appartient au XIII^ siècle, montre un élégant tympan trilobé sur colonnettes à chapiteaux chargés d'animaux fantastiques. Le chœur et l'abside, soutenus par de puissants contreforts à arcs-boutants, éclairés de pleins cintres à cordons d'étoiles, ont toute la sobre grandeur des constructions
Photo de> .Monuments llistorii|ues.
La Maison romane.
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romanes. Par malheur, la tour en forme de dôme qui montait sur le transept a été ruinée par un incendie en 1662 et on a cru la remplacer, au XVIII® siècle d'abord, puis en 1836, en lui substituant une énorme coupole à lanternon, sorte de moule à pâtisserie gigantesque dont une carapace de zinc aggrave encore l'incohérente laideur.
L'intérieur rachète cette impression fâcheuse. Sauf dans une travée remaniée au XVI*' siècle, le roman et le gothique primitif y régnent dans
Photo Martin-?:ilion.
Abside de l'église Saint-Q.uiriace.
toute leur pureté et si les désastres éprouvés par la collégiale et la sottise d'un de ses doyens, Tissart de Rouvres, qui se fit, comme tant d'autres au xviir siècle, vandale par amour^de l'art, en ont fait disparaître toute trace de vitrail, ils n'ont pu, la coupole à part, attenter contre la majesté et l'unité de ce beau vaisseau dont la grande lumière qui tombe des fenêtres blanches accentue encore l'ampleur et l'élévation. En raison du peu de dimension de la nef, le chœur semble former toute l'église. Ouvert par de grandes arcades en tiers-point qui, à droite, s'appuient sur quatre piles et quatre colonnes isolées et, dans l'hémicycle, sur des colonnes rondes à chapiteaux feuillages, il est surmonté d'un triforium,
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aveuglé aujourd'hui à l'extérieur, mais ajouré à l'intérieur par de doubles baies plein cintre entre lesquelles les huit nervures de la voûte montent se rejoindre à une clef centrale. Au-dessus, de longues fenêtres encadrées d'un tore occupent chaque travée.
Photo Martin-Sabon.
Intérieur de Saint-Quiriace.
Un large déambulatoire, flanqué d'une arcature en tiers-point, entoure le chœur en formant un chevet carré et débouche au sud sur une sacristie et une salle capitulaire. Sous labside règne une petite crj'pte sans intérêt.
Le transept, d'une importance qui correspond à celle du chœur, continue la décoration en arcature et en triforium. Au croisillon nord, on a dû murer la grande rose et les fenêtres en tiers-point que, à cette hau-
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teur, le vent s'obstinait à éventrer. Au sud, deux grandes fenêtres du 'XIV'' siècle rappellent celle qui se dessine dans la façade occidentale.
Entre les croisillons, la coupole repose aux angles sur des pendentifs ornés de figures en stuc des Evangélistes qui continuent à l'intérieur
l'anachronisme de cette architecture.
L'œuvre révolutionnaire a réduit à peu de chose le mobilier religieux de Saint- Ouiriace. On ne peut plus guère signaler qu'un curieux tronc Renaissance d'une sculpture plutôt rudimentaire, de belles boiseries peintes et incrustées du xv^r siècle dans une cha- ])elle du collatéral nord, la somptueuse pierre tombale du doyen Jehan de Vizines Y 1273) qui l'avoisine et, avec quelques tableaux, une jolie grille à rinceaux de la bonne époque Louis XV, au portail principal. On conserve au trésor deux pièces précieuses pour l'histoire du costume, un bonnet de grosse laine brune et la chasuble en soie verte de saint Edme, évêque de Cantorbéry, mort en 1241 et enterré à l'abbaye de Saint-Jacques de Provins.
l'holo .Murtiii-b.ilM
Grille à Saint-Quiriace.
Du Palais des comtes de Champagne, reconstruit au xiii* siècle à l'est de la collégiale, la plus grande partie a disparu pour faire place au Collège. Un tronçon de tour près de l'entrée et quelques pans de murs rappellent seuls l'enceinte qui le rattachait aux fortifications. Une grande salle souterraine avec voûte de blocage, qui a servi de chapelle, remonte à la construction première du xr siècle ; c'est par conséquent la plus
ancienne de la ville. Le réfectoire occupe une autre grande pièce à arcature et colonnes monolithes. A l'est, on a fait une classe d'une autre chapelle privée à chevet carré, arcature sous les fenêtres plein cintre et voûtes d'ogives, qui est signalée dans une charte de 1 178. Avec un tuyau de cheminée du xiii" siècle, en partie refait, et quelques autres pans de murailles, voilà tout ce qui reste du puissant manoir des seigneurs de Provins.
Avant de descendre à la ville basse, gagnons la rue Saint- Thibaut, ainsi nommée de la maison, transformée plus tard en orphelinat, où naquit en 1130 ce pieux personnage, fils du comte Arnout. Un pan de façade troué de fenêtres placées sous des arcs de décharge rappelle seul le logis natal du saint. Au n" 26 s'encastre la pierre de cens de la paroisse Saint- Pierre. Plus loin, une autre maison historique, celle du fameux marin Nicolas Durand de Villegagnon, qui
accompagna Charles-Quint dans son expédition d'Alger et alla, en 1548, chercher en Ecosse Marie Stuart, destinée au dauphin, renferme de belles caves analogues à celles de la ville haute.
Presque au bas de la descente se voit le grand Hôtel-Dieu dont la fondation, en 1050, est attribuée à Thibaut I" le Grand. Henri le Libéral l'agrandit. Depuis, les siècles ont passé, bousculant et remaniant au point que les fondateurs, s'ils revenaient en ce monde, auraient quelque peine à reconnaître leur Maison-Dieu. Un élégant portail du xiir siècle, la
riiutu (les Alunumeots llisturiques
L'hôtel de Vauluisant.
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grande salle et des caves voûtées d'ogives, c'est tout ce qui a gardé la physionomie médiévale. On ne saurait toutefois négliger de mentionner, dans le vestibule, une cuve baptismale du xiii" siècle, d'un faire assez grossier, un retable Renaissance plutôt médiocre, qui représente la
Pliolii des Mi)imiiienls Historiques.
L'église Sainte-Croix.
Vierge-mère invoquée par une donatrice agenouillée, — la femme d'AUeaume de Chenoise, bailli de JMeaux et de Provins, — entre quatre compartiments à sujets énigmatiques, et, dans la chapelle, un Sacré- Cœur par le peintre sans bras Ducornet.
Nous voici maintenant parvenus à la ville basse. Derrière THôtel- Dieu, à l'angle de la rue des Lions et de la rue des Capucins, l'ancien Hôtel des Lions a conservé une grande salle du Xlir siècle, à quatre tra-
PROVINS 137
vées sur pilier central et piliers engagés. C'est, malheureusement, aujourd'hui une écurie. Presque en face, rue des Capucins, rhôtellerie de la Croix-d'Or, même époque, montre à l'étage deux belles fenêtres gothiques inscrites dans des ogives maîtresses et appuyées sur un larmier mouluré qui court le long de la façade.
i'Iioto Lefcvre-Ponlalis.
Portail du xvi" siècle à Sainte-Croix.
Plus complètement intacte apparaît, de l'autre côté de la rue, la coquette façade de l'hôtel de Vauluisant, pied-à-terre ou plus probablement magasin des Cisterciens de ce couvent du diocèse de Sens dont, nous l'avons vu, un prieuré baptise encore à Troyes l'hôtel élevé sur son emplacement. Au rez-de-chaussée, une grande porte en tiers-point, cantonnée d'une autre plus petite à linteau droit et imposte et d'une baie grillée, débouche dans une salle à piliers du type déjà tant de fois rencontré. A l'étage, sur une corniche, quatre élégantes fenêtres à meneaux
i.sS
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trilobés surmontés d'un trèfle et une petite, à droite ; deux autres baies carrées à deux jours sous le pignon, qui se termine au nord par une grosse gargouille, tel est ce charmant édifice qui ofi're un très agréable mélange de force et de grâce.
En revenant sur ses pas par la rue du Val et la rue Sainte-Croix, on arrive à l'église de ce nom qui a succédé au Xll" siècle à une ancienne chapelle de Saint-Laurent-des-Ponts et qui dut son changement de voca-
l'iioto ilei Monuments Ujsloriquet.
Sainte-Croix. Bas côté nord.
ble à un fragment de la vraie croix rapporté de la croisade par Thibaut IV. Agrandie et remaniée au xiii* et au XVI" siècle, elle a gagné à ces diverses phases de son existence son aspect disparate qui s'annonce dès l'entrée par la diversité de ses portails. La porte centrale, refaite par la Renaissance, montre une voussure nue sur colonnettes, au-dessous d'une grande fenêtre plein cintre, et elle n'oifrirait aucun intérêt sans la belle menuiserie de ses vantaux. Au bas côté sud, il n'y a qu'une baie brutale, ouverte pendant la Révolution pour le passage des chargements de salpêtre fabriqué dans l'église. Un bas relief très mutilé est fixé sur l'un de ses piédroits. Quant à la porte du bas côté nord, elle réédite le type, fréquent au commencement du xvi" siècle et particulièrement à
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ïroyes, de l'archivolte à redents trèfles appu^^ée sur des pilastres en aiguilles et sur un fond de meneaux appliqués. Ce bas côté fut effectivement doublé à cette époque de chapelles à pignons et à fenêtres flamboyantes. Le mur extérieur de la nef méridionale date de la construction primitive, mais les voûtes appartiennent au xiir siècle. Sur le transept, une grosse tour se termine par une flèche moderne. C'est la partie la plus ancienne de l'église ; on le reconnaît intérieurement aux voûtes du carré du transept qui retombent sur des consoles à têtes d'un dessin et
Fonts baptismaux de Sainte-Croix.
d'un modelé très rudimentaires. La nef, un peu plus jeune, a des arcades basses à grosses piles qu'écourte encore le relèvement du dallage nécessité par les inondations qui l'envahirent à plusieurs reprises, et des voûtes modernes.
Les deux nefs du nord montrent deux piliers en hélice très fouillés, avec chapiteaux à chimères et feuillages. D'une des voûtes descend une belle clef entourée d'anges qui portent les instruments de la Passion. Dans la chapelle des fonts, fermée d'une jolie grille de 17 14, la cuve baptismale est un don fait à Tancienne église Saint-Pierre, vers 1230, par Marguerite, mère de Pierre de Sergines, abbé de Saint-Jacques, dont elle porte les armes. Une longue procession de personnages représentant la cérémonie d'un baptême déroule autour de ses flancs son original cortège. Malheureusement, toutes les têtes sont brisées. A côté, un monumental
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lutrin en fer forgé érige ses entrelacs compliqués et fleuris comme une orfèvrerie.
Le chœur, reconstruit au XVI" siècle, est clos de grilles Louis XV et entouré d'un double déambulatoire de dix colonnes que vient encore prolonger une profonde chapelle absidale. Quelques vitraux, les seuls que l'église ait conservés, et par surcroît fort mutilés et mal rapiécés, ornent trois fenêtres. Une assez bonne grisaille de 1560 représentant Saint
l'iidlu 01. Lil.-neau.
L'église Saint- Ayoul.
Joseph dans son atelier et V Annonciation ; une autre qui retrace quelques épisodes de la Vie de saint Denis et V Arrestation de Jésus au Jardin des Oliviers^ et, dans la chapelle de la Vierge, une Vierge mère, un Saint Pierre et une Adoration des Mages, font regretter la perte des autres que ne compensent pas suffisamment quelques honnêtes tableaux, une Descente de croix, d'après Jouvenet, un Episode de la vie de saint Bruno, de l'école de Lesueur, etc. Joignons-y un curieux bénitier en forme de colonne, œuvre plus barbare qu'élégante du XVI* siècle, qui montre les instruments de la Passion, un dauphin, une croix, une fleur de lis et un vase de fleurs séparés en zones par des bandes de cannelures diagonales, et nous aurons dressé tout le bilan du mobilier.
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En 996, un miracle qui se produisit aux portes de Provins, près de la chapelle Saint-Médard, fit découvrir le corps de saint Ayoul, réformateur de Lérins et du Mont-Arluc, martyrisé au Vil^ siècle et que les religieux de Saint-Fleury, fuyant devant les Normands, avaient enterré à cet
Plioto Martin-Sabon.
Portail de Saint- Ay oui.
endroit. On bâtit là une église qui fut confiée à des séculiers. Mais, en 1048, le comte Thibaut I" fit venir de Montier-la-Celle, près de ïroyes, trente bénédictins, sous la conduite de Robert, fondateur de Cîteaux, et leur construisit un couvent qui fut incendié en 1160, mais que le comte Henri releva et dota d'immenses privilèges. Ce fut l'origine de la ville basse, qui ne tarda pas à s'élever alentour.
Saint-Ayoul, Téglise de ce monastère, offre aux yeux du visiteur
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cet étrange paradoxe, unique sans doute en son genre, d'un sanctuaire en partie désaffecté, en partie consacré au culte. Coupée en deux au seuil du transept, par une cloison, dès le temps des moines, son chœur servait au moyen âge aux offices de l'abbaye, tandis que la nef formait la paroisse du quartier. Les religieux dispersés à la Révolution, la séparation subsista, même après la réouverture des églises, et l'ancien chœur des Cisterciens fut transformé en magasin à fourrages. Et ce n'est pas l'un des moindres étonnements auxquels se heurte le touriste qui vient de visiter Saint-Ayoul que de voir, en faisant le tour extérieur de l'église, les cavaliers de la garnison lancer des bottes de paille et de foin sur leurs voitures par des ouvertures ménagées dans les anciennes fenêtres de Tabside. En ce temps de restaurations judicieuses, on n'est pas médiocrement surpris qu'une autorité sans appel ne soit pas encore intervenue pour faire cesser cet état de choses qui tôt ou tard amènera une irrémédiable catastrophe. Quand on songe qu'il suffirait d'une étincelle pour anéantir un des plus anciens et des plus intéressants monuments de la France, on demeure confondu d'une semblable indifférence.
Ce n'est pas que Saint-Ayoul, pas plus que Sainte-Croix, soit un édifice d'une homogénéité parfaite. Il s'en faut grandement. Le plan de cette église offre, au contraire, la plus étrange complication. Si les portails datent de la construction, si le transept et sa tour carrée, avec ses baies décorées de billettes, présentent le plus beau spécimen de roman qui soit à Provins, si la nef, du xiiT siècle, porte un triforium où le plein cintre persiste dans des arcatures accouplées quatre par quatre et retombant sur un faisceau de trois colonnettes, le bas côté nord, comme à Sainte-Croix, a été doublé d'une nef et d'un mur extérieur vers 1550, et la clôture occidentale de ce bas côté, surmontée d'une galerie Renaissance qui se termine à l'angle nord-ouest par un lanternon, achève de donner une physionomie fort bizarre à la façade. De plus, l'église est flanquée au sud d'une salle capitulaire du xiir siècle, à longues fenêtres coupées par un meneau et à voûtes d'ogives sur deux colonnes, qui, pour continuer l'anomalie du grenier à fourrages, sert de boulangerie à la garnison. D'autre part, le chœur, à pans coupés, du xvi® siècle, auquel s'adosse une grande chapelle du XI Y" siècle, aune charpente en carène renversée et l'on a dissimulé sous une voûte en plâtre l'ancienne voûte en bois de la nef que la Renaissance avait décorée de peintures.
Le portail de Saint-Ayoul n'est plus, hélas, qu'une ruine, ruine éloquente, il est vrai, mais on a besoin d'évoquer les portails contemporains qu'il rappelle, comme ceux de Chartres, d'Etampes, du Mans et celui
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tout voisin de Saint-Loup de Naud, pour se le représenter dans sa richesse première. Moins profond et moins vaste que ceux-ci, il; comporte, mais aussi avec une semblable magnificence, la noble décoration classique du roman de transition. Or, il semble que tout, le temps et les hommes, se soit acharné à ne plus en laisser que juste ce qu'il faut pour partager
l'iiotu Mailin-âaboii.
Intérieur de Saint-Ayoul.
l'impression du visiteur entre l'admiration et le regret. Les huit statues plaquées sur les jambages, longues figures idéalement émaciées et réduites au minimum de corps dans la gaine aux mille plis de leurs robes, sont méconnaissables. Le visage a sauté sous les coups de marteau des sansculottes et c'est tout au plus si un tronçon de clef identifie un saint Pierre. Pour les autres, on est réduit aux conjectures. On croit voir cependant dans deux hommes et deux femmes sans nimbe les fondateurs, Thibaut I" et x\lix, sa femme, Henri le Libéral et Marie de France. Égale-
ment décapitées sont les figurines des voussures qui représentent, selon l'ordonnance traditionnelle, le Jugement dernier — une singulière méprise du sculpteur a interverti le paradis et l'enfer — des élus, des anges adorateurs et les vieillards de l'Apocalypse. Pour comble de désastre, le tympan, dont le trumeau a disparu, a été largement échancré à
sa base pour faire place à une fenêtre et ne laisse plus voir que l'image complètement fruste du Christ entre les symboles également martelés des Évangélistes.
Au-dessus de ce portail, se dresse en retraite un grand pignon à trois baies sans style, et, de part et d'autre", les portes des bas côtés sont cantonnées de colonnettes en fuite à chapiteaux décorés de chimères. A l'intérieur, les vitraux, enlevés par M. Lenoir, ont émigré à Paris depuis un siècle et le mobilier offre la même disparate qu'à Sainte-Croix. Le plus flagrant anachronisme consiste dans le grand retable corinthien en bois et à colonnes torses du maître-autel, exécuté au XVii' siècle pour les Cordeliers par le sculpteur amiénois Pierre Blasset, en même temps que les excellentes boiseries du collatéral sud, qui représentent des scènes de l'Ancien Testament. Ce retable encadre un tableau du peintre lyonnais Jacques Stella, Jésus au milieu des Docteurs. Une chapelle au nord, près de la sacristie, transformée en calvaire, renferme une Pietà entre la Madeleine et Saint Jean ^ statues datées de 1510 et d'un pathétique assez naturel malgré leurs poses déjà contournées. Au sud, une Sainte Marguerite qui, en 1793, servit de déesse Raison, n'est pas dénuée d'intérêt, mais il y a plus d'art, élégant et maniéré, il est vrai, dans les deux Anges musiciens de la chapelle des fonts et dans la délicieuse Vierge en ivoire de la chapelle méridionale. Par sa pose un peu précieuse, sa coiffure à longues nattes et, d'ailleurs, par un certain air de famille très frappant, cette Vierge à la moue légèrement boudeuse, au sourire quelque peu énigmatique, rappelle incontestablement un autre chef-d'œuvre de la même époque, — première moitié du xvi* siècle, — VImmaculéej de Saint-André, près Troyes.
l'iiolo Martin-Sabon.
Saint-Ayoul. Vierge Renaissance (xvi" siècle).
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A quelques pas au nord, Saint-Ayoul a son clocher dans la haute tour de l'ancienne collégiale de Notre-Dame du Val. Fondée en iigô, démolie en 1358 par peur des Anglais, reconstruite en 1542- 1544, sur l'emplacement de l'ancienne Porte Bailly, qui subsiste en partie dans l'arcade
Photo Eus. Maréchal.
La Tour de Notre-Dame du Val.
Ogivale sous laquelle passe la rue, cette église disparut pour la dernière fois en 1792, ne laissant pour témoins de son existence que cette tour de 42 mètres et deux échauguettes de l'enceinte du cloître dissimulées aujourd'hui dans les maisons environnantes.
Une légende gracieuse raconte qu'en 1244, Thibaut IV, rêvant à une fenêtre du Palais, vit sur la colline du nord sainte Catherine traçant de son épée le plan d'une vaste maison et qu'a3'ant compris qu'elle lui com-
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mandait d'établir là un monastère, il obéit sans tarder. De fait, c'est à ce prince qu'est due la fondation, cette année même, du couvent des Cordelières, pour lequel sainte Claire envoya six de ses filles et qui devint rapidement prospère. Incendié et dévasté à plusieurs reprises et toujours rebâti, le monastère se trouvait, au xviil^ siècle, assez désert pour que Louis XV jugeât à propos de le désaffecter et d'y installer un Hôpital-Général.
De nos jours, ce n'est plus qu'une vaste maison, qui serait sans grand intérêt sans sa merveilleuse situation au sommet de jardins étages en
L'Hôpital-Général.
Photo Eui;. Marcclial.
terrasses, devant l'admirable panorama de la ville et de ses verdoyants boulevards. Mais les deux galeries qui restent du cloître suffisent à garder à l'ensemble son caractère d'antiquité. On reconnaît le xv° siècle dans les élégantes arcades de l'ouest, portées sur des piles de colonnettes à chapiteaux. A l'est, la galerie, qui date du xvi", se compose de 35 colonnettes alternativement grosses ou minces sur lesquelles la sablière de la voûte de bois porte directement. L'orangerie, ancienne salle capitulaire, a de belles voûtes sur colonnes isolées, et la chapelle, reconstruite en 1580, renferme trois retables en bois et un très remarquable monument de pierre du Xlll° siècle, où l'on conserve le cœur de Thibaut V (f 1270), autrefois dans l'église des Jacobins.
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Sur une base hexagonale s'élèvent six panneaux montrant chacun, sous une arcature trilobée, encadrée de colonnettes, une statuette de moine tenant un livre. Le couvercle, en métal doré, forme six autres compartiments gravés de blasons que supportent de petites figures, toutes différentes, un évèque, une femme, un cerf, un joueur de viole, des animaux fantastiques, etc. A la pointe de la pyramide, un globe de cristal contient une représentation en pierre rosée du cœur de Thibaut.
Hioto Lefèvre -Pontali».
L'Hôpital-Général. Galerie ouest du cloître.
De l'Hôpital-Général, si Ton regagne la ville par le chemin le plus direct, on passe près d'un établissement d'eaux minérales ferrugineuses découvertes en 1648, par Michel Prévost, médecin de Donnemarie, et dont les Provinois ne sont pas médiocrement fiers, et l'on traverse le petit mais gracieux parc de la Villa Garnier. Sous ses ombrages s'abrite le Monument aux victimes delà guerre de 1870, figuré par le Génie de r Immortalité soutenant un soldat mourant, œuvre non sans mérite du sculpteur Longepied. La villa, donnée à Provins par le philanthrope dont elle porte le nom, renferme le Musée et la Bibliothèque. Celle-ci, dépouillée, par l'incendie de THôtel de Ville en 182 1, de la riche collection de l'abbé
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d'Aligre, est presque exclusivement moderne. Il convient cependant de mentionner, parmi les documents de valeur, une charte du comte Henri datée de 11 76 et gardée dans un riche étui de cuir gaufré, de beaux missels des xiv" et xv" siècles, plusieurs manuscrits précieux pour l'histoire locale, ainsi que la bibliothèque particulière de l'académicien Pierre Lebrun, l'auteur de Marie Stuart^ qui passa à Provins les dernières années de sa vie. Quant au Musée, encore peu important, il peut reven-
Pluto Lefi'vre-l'onl.ilis
L'Hôpital-Général. Galerie est du cloître.
diquer comme numéros intéressants un Saint Bruno, de Lesueur, un Portrait LViine Montmorency, par Santerre, un Abel de Pujol, des dessins de David, des bustes de Chapu, Barre, Adam-Salomon, Massoulle, des statuettes de Léon Fourquet et Longepied et des miniatures de Saint. Les temps modernes n'ont apporté à Provins que des édifices où le côté utilitaire prédomine. L'Hôtel de Ville, le Théâtre, sont des constructions quelconques dans lesquelles l'art n'a que peu à réclamer, mais qui, pas plus que les villas modernes des quartiers neufs, n'altèrent en rien la physionomie générale de la ville, restée très « vieille France » avec ses rues sinueuses, baptisées de noms pittoresques comme elles et
baignées par le cours capricieux et tranquille de cette douce Voulzie qu'a immortalisée le poète Hégésippe Moreau, enfant adoptif de Provins. Simple chef-lieu d'arrondissement de Seine-et-Marne, bien tombée de son ancienne importance comme population et Comme activité, Provins est aujourd'hui une calme et silencieuse cité provinciale qui évoque l'âme de ces petites sous-préfectures où Balzac a placé quelques-unes de ses intrigues domestiques dans un décor qui est à lui seul tout un drame. Traversée par la grande route de Paris à Bàle, mais sottement méprisée par les grandes lignes de chemins de fer, elle a certainement gagné à ce dédain de n'être point devenue une cité « américaine » qui aurait jeté bas tous ses vestiges du passé pour se hérisser de cheminées d'usines, ou l'un de ces carrefours bruyants, machinés à Tusage des touristes, où aboutissent les snobismes ennuyés des deux mondes.
Résignée à son isolement, elle se console de la perte de ses grandeurs en cultivant sa belle rose pourpre — véritable cadeau de poète que lui a fait Thibaut IV — dans les jardins dont se bordent les venelles en pente qui ménagent aux regards des perspectives si joliment imprévues sur la campagne. Et, coquetterie de vieille dame qui connaît la noblesse imposante de ses rides, elle prend sa revanche d'un trop long oubli en accueillant avec une hospitalière simplicité le voyageur, de jour en jour plus fréquent, qui passe et en le renvoyant émerveillé et tout songeur à la révélation de ce que peuvent receler de poésie intense et d'évocation à la fois grandiose et mélancolique quelques arpents de rues tranquilles, à l'ombre de cinq kilomètres de murailles romantiques et de quelques clochers séculaires.