CHAPITRE IV
PHÉNOLS.
Mode de géoératiott de ces composés. — Elude détaillée du phénol normal. Prépa» I ration. — Action du chlore, du brome, de l'acide nitrique. — Acide picrique ou | trinilrophéniqne. Action du chlore et du chlorure de chaux sur cet acide. — Chloropicrine. — Acides snlfophéniques. — Combinaisons définies de l’acide picrique avec les hydrocarbures. — Phénales de méthyle, d’éthyle. — Élhers du phénol. — Appendice aux phénols. Essence d’anis ou anéthol. — Examen rapide des homologues supérieurs du phénol. — Crésylol. — Xylénol. — Thymol. Phénols se rapportant & d’autres hydrocarbures que ceux de la série aromatique. — Phénols se rattachant à ta naphtaline ou naphtols. Phénols se rattachant au méthanthrène. Méthantbrol, etc.
Composés de la forme
Phénols.
§ 383. Comme appendice à l’histoire des alcools et avant d'a* border l’étude des produits auxquels ils donnent naissance lorsqu’ils sont soumis à des influences oxydantes, je me propose de vous entretenir d’un groupe de composés qu’on peut engendrer C. C'A. org. — II. I
PHÉNOLS.
par des méthodes analogues à celles que je vous ai fait connaître pour la formation de ces alcools et qui présentent avec eux un certain nombre do propriétés communes.
On ne connaît jusqu’à présent aucun représentant do ce groupe se rattachant aux quatre premières familles d’hydrocarbures. A partir de la cinquième, au contraire, nous voyons un grand nombre de ces binaires engendrer à la fois des composés dont les fonctions sont entièrement analogues à celles des alcools que nous avons étudiés dans le Chapitre précédent et d’autres produits de composition identique, mais doués d’une physionomie toute spéciale, dont l’étude fera l’objet de ce Chapitre.
Nous désignerons ces composés intéressants, qui remplissent la double fonction d’alcool et d’acide, sous le nom de phénols, en raison des analogies qu’ils présentent avec le phénol extrait des huiles lourdes de goudron de houille, qu’on en peut considérer comme le type. C’est pour cette raison que nous examinerons ce dernier avec quelques détails, tant pour l’intérêt qu’il présente au point de vue spéculatif que pour l’importance de ses applications. En ce qui concerne ses homologues, dont les propriétés sont exactement semblables, et qu’en raison de leur moindre abondance l’industrie n’a pas encore utilisés, nous ne nous en occuperons que d’une manière très-sommaire.
Ces composés, qu’on rencontre tout formés dans l’huile lourde de goudron de houille, se rattachent aux hydrocarbures du groupe de la benzine, dont on peut les faire dériver à l’aide d’une réaction simple que nous avons signalée §§ lOo et 115, lorsque nous avons traité de ces hydrocarbures. Celle-ci consiste à chauffer entre 25o et 3oo degrés, avec un excès de potasse caustique, les acides sulfoconjugués auxquels ces hydrocarbures donnent naissance par leur contact avec l’acide sulfurique. En elTot, on a
C3".ip«-e 2(KH0’) = S’0'2R0' -h H’O’ -h C’""IP"-“0^
L’isomérie qu’ils présentent avec les alcools aromatiques peut s’expliquer facilement : elle dépend de la position qu’occupait clans l’hydrocarbure la molécule d'hydrogène à laquelle s’est substitué l’hydroxyle. La substitution s’effectue-t-elle dans le radical alcool, on obtient un alcool aromatique; dans le cas contraire,
PHÉNOtS. 3
on obtient un phénol. C’est ainsi qu’en prenant comme cas particulier le toluène
nous aurons, en substituant HO’ à H dans le radical C’IP le composé
C ’ ( C’ IP, IIO’ ) , alcool benzylique ,
tandis qu’en opérant la même substitution dans le radical pbényle, nous aurons
C’H'HO’(C’H’), crésol.
De même qu’on connaît des alcools di et triatomiques, de môme on connaît des phénols di et triatomiques.
Nous ne nous occuperons ici que des phénols monoatomiques correspondant aux alcools monoatomiques étudiés dans le Chapitre précédent. Ces composés ne fournissent ni aldéhydes ni acides correspondants, à la manière des alcools proprement dits. Ils ne se dédoublent pas non plus, à la manière de ces derniers, en hydrocarbures et en eau, sous l’influence d’agents de déshydratation; par contre et par opposition avec les alcools ordinaires, ils peuvent échanger, par substitution régulière, une partie de leur hydrogène contre du chlore, du brome, de la vapeur nitreuse, etc.
On constate parmi les phénols monoatomiques des cas d’isomérie des plus curieux ; tandis qu’on ne connaît qu’un seul phénol, on connaîtau moinsdeux crésylols,et l’on peut prévoir l’existence d'isoméries plus nombreuses chez les homologues supérieurs.
De môme qu’en faisant agir de la poudre de zinc sur un mélange de benzine et d’un autre hydrocarbure dans lequel une molécule d’hydrogène a été remplacée par une molécule de chlore on peut obtenir un hydrocarbure nouveau , de môme, en remplaçant la benzine par le phénol dans l’expérience précédente, on peut obtenir un nouveau phénol, ainsi que l’a démontré M. Paterno.
Les équations suivantes rendent parfaitement compte de ces deux réactions parallèles :
C’IP C'^H’Cl = HCl ■+- = HCl -f- C”H‘{C“H’)
C’H'O’ -f- C'H’Cl = HCl C’®H'’0’ = HCl -(- C’H‘ (C'‘IH)0’.
PHÉNOL
IItorate de piiéntle ou phénol. (Éq.— 94.)
§ 38 i. A la benzine vient se rattacher un corps qu’on rencontre, comme elle, parmi les produits de la distillation du goudron de houille et qui n’en difîcre que par 2 équivalents d’oxygène en plus.
Obtenu d’abord par Runge à l’état impur et désigné par lui sous le nom A'ncidc embolique, ce produit fut étudié postérieurement, avec un très-grand soin, par Laurent, qui le désigna sous le nom â' hydrate de phényle, nom qui fut changé plus tard en celui ÿ acide phonique cX finalement de phénol. Pour l’extraire des huiles lourdes du goudron de houille, Laurent agitait la portion de cette huile qui bout entre 175 et 190 degrés avec une dissolution concentrée de potasse caustique. Le phénol s’unit, en effet, à la matière alcaline avec laquelle il forme une combinaison cristalline que l’eau dissout facilement. Si donc, après avoir agité pendant quelque temps la matière huileuse avec la potasse, on la traite par l’eau, l’huile neutre so sépare, tandis que l'huile acide reste entièrement dissoute. En siphonant la liqueur aqueuse et la décomposant par un excès d’acide chlorhydrique, il se sépare du phénol brut que l’on puriûepar des lavages à l’eau, puis par la distillation.
M. Bobeuf, à qui l’on doit des observations intéressantes, au point de vue pratique, sur le phénol, a fait connaître une méthode fort simple, qui permet d’extraire directement cette substance des huiles brutes de goudron de houille, sans avoir préalablement recours à la distillation. Celle-ci consiste à agiter ces huiles avec une lessive concentrée de soude caustique, qui dissout la totalité du phénol ainsi que quelques autres huiles acides , puis, après avoir siphoné la liqueur alcaline éclaircie, à y verser de l’eau de manière à la ramener à une densité de 10 degrés de l’aréomètre Baumé. Une grande quantité d’huile brune se sépare et vient nager à la surface. La liqueur alcaline éclaircie, ne se troublant plus après décantation par des additions d’eau successives, est alors décomposée, comme précédemment, par l’acide chlorhydriquequimetle phénol en liberté. On purifie ce dernier
PHÉNOL
par la rectification. Quant aux huiles légères qui surnagent la première dissolution des huiles brutes dans la soude caustique, on les lave, puis on les soumet à des distillations fractionnées. On obtient ainsi des produits très -limpides qu’on consomme dans les arts, soit pour les besoins de l’éclairage, soit pour détacher les étoffes.
On obtient le phénol dans un état de pureté parfaite, en soumettant à la distillation un mélange d'acide salicylique et de chaux vive avec la précaution d’employer l’acide en excès. En effet, on a
C'Ml^“ + 2Ca0 = C’0‘, aCaO-hC’H'O’.
Acide salicylique. Phénol.
On peut encore obtenir le phénol par l’action réciproque du chlorure de phényle et des alcalis caustiques. Le chlorure do phényle ou la benzine monochlorée, qui n’exercent aucune action sur la potasse et la soude môme à aoo et aa5 degrés, agit sur ces alcalis lorsqu’on porte la température à 3ao degrés environ. On constate , en effet , la transformation complète de oe corps en phénol, lorsqu’on le chauffe en vase clos à cette température avec une solution aqueuse très-concentrée de soude caustique.
Cette réaction, qu’on doit à MM. Dusart et Hardy, se trouve beaucoup facilitée par la substitution du bromure ou de l’iodure ' de phényle au chlorure.
§ 38S. A l’état de pureté, le phénol est solide, incolore, cristallisé en longues aiguilles. Il fond vers 35 degrés et bout entre 187 et 188 degrés; sa densité est de i,o65 à -1- 18°. Suivant M. Lowe, le phénol parfaitement pur fondrait à 4a degrés et son point d’ébullition serait un peu inférieur à 187 degrés. Le point do fusion plus bas et la température plus élevée d’ébullition du phénol purifié qu’on trouve dans le commerce tiendraient, suivant cet industriel, à la présence d’une petite quantité de crésol. Il est peu soluble dans l’eau; l’alcool, l’éther et l’acide acétique concentré le dissolvent en toute proportion.
Le phénol blanchit l’épiderme et détermine la coagulation de l’albumine. Il empêche les organismes inférieurs de se dévelop-
6 PHÉNOL
per, et préserve par suite les substances animales de la putréfaction.
On l’emploie avec succès pour le pansement des plaies, ainsi que dans le traitement d’un grand nombre de maladies de la peau. En s’unissant aux matières animales, avec lesquelles il forme des combinaisons insolubles, il en arrête la putréfaction et détruit l’odeur fétide qui résulte de leur décomposition. De là son emploi soit à l’état de dissolution dans l’eau, soit à l’état do phénol sodique dans les salles d’hôpitaux, de dissection, les morgues, etc.
Exposé au contact de l’air, il en absorbe peu à peu l’humidité et se liquéfie; tel est le résultat qu’on observe lorsqu’on l’abandonne dans des flacons mal bouchés. En agitant 4 parties de phénol avec i partie d’eau et abandonnant pendant quelque temps le mélange à la température de 4 degrés, M. Calvert a obtenu un hydrate parfaitement défini, cristallisant en prismes à six pans, fusibles à i6 degrés, dont la composition est représentée par la formule
'2{C"ido’), iro’.
Chauffé à loo degrés, cet hydrate commence à se détruire ; la décomposition est complète lorsque le thermomètre atteint 187 degrés.
Les vapeurs de phénol ne se décomposent qu’en faible proportion lorsqu’on les fait passer à travers un tube de porcelaine chauffé au rouge. On constate, dans ces circonstances, la formation d’une petite quantité de naphtaline.
Chauffé en vase clos à 280 degrés avec 10 parties d’une solution concentrée d’acide iodhydrique, le phénol donne, suivant M. Berthelet, naissance à de la benzine. En faisant intervenir une plus grande quantité de cet acide, on obtient finalement de l'hydrure d’hexyle.
La potasse et la soude en solutions aqueuses dissolvent le phénol, avec lequel elles forment des combinaisons peu stables.
L’ammoniaque dissout également le phénol sans contracter avec lui de combinaison. La dissolution abandonnée au contact de l’air abandonne rapidement toute son ammoniaque. Contrairement à l’assertion de Laurent, le phénol ne donnerait pas d’a-
PHÉNOL
niline lorsqu’on le chauffe en vase clos, môme à la température de 3oo degrés.
La vapeur du phénol perd son oxygène au contact de la poudre de zinc chauffée, et se change en benzine.
L’oxygène naissant attaque le phénol.
§ 386. En échangeant i équivalents d’hydrogène contre 2 équivalents d’oxygène, le phénol devrait se changer en quinone
C'Ml'OL
Jusqu’à présent, aucun des agents d’oxydation employés n’a permis de réaliser cette transformation. Néanmoins l’action de l’acide chromique sur le phénol fournit un produit défini qu’on peut considérer comme une combinaison de phénol et de quinone, et que pour cette raison M. Wickelhaus, à qui l’on eij doit la découverte, a désigné sous le nom de phénoqitinonc.
Cette substance, qui fond à 71 degrés et qui se sépare de sa dissolution dans l’éther sous la forme d’une masse cristalline rouge, sublimable en larges aiguilles, est représentée par la formule
Les acides et les alcalis dédoublent ce corps en phénol et quinone. Inversement on reproduit ce corps en chauffant directement du phénol et de la quinone sans l’intervention d’aucun agent oxydant. L’analyse et la synthèse sont donc ici d’accord pour confirmer la constitution qui lui a été assignée.
§ 387. Le chlore et le brome attaquent énergiquement le phénol en donnant naissance à de nombreux produits de substitution que nous allons décrire très-sommairement.
Lorsqu’on fait passer pendant quelques heures un courant très-lent de chlore dans du phénol refroidi, il se sépare des cristaux qui, après purification, fondent à 4 o degrés et distillent vers 220 degrés. Ce composé, qui se dissout facilement dans l’alcool, l’éther, la benzine et les dissolutions alcalines, est le
monochlorophénol
C'MPCIO’.
L’acide azotique ordinaire agit vivement sur ce produit à l’aide
8 PHÉNOL
de la chaleur et donne un dérivé nitré C'’H’Cl(AzO')*0’.
En faisant passer un courant do chlore sec dans du phénol non refroidi, jusqu’à ce que l’augmentation de poids soit des 7 environ, on obtient un nouveau produit isomère du précédent. Traité par l’acide azotique, ce composé donne deux dérivés par substitution, distincts suivant la densité de l’acide et la durée du contact. Ces dérivés sont représentés par les formules
C‘’H‘Cl(AzO‘)0’ et C'=IECI(AzO‘)’0’.
On connaît pareillement deux dérivés bichlorés du phénol représentés par la formule
CME CP O’.
En continuant l’action du chlore sur le phénol, on obtient deux produits de substitution plus avancés, savoir : \&trichlorophénol
CME CP O’
et le pentachlorophénol
C Ml CP O’.
Ces différents dérivés chlorés s’unissent aux bases avec lesquelles ils forment des composés parfaitement définis à la manière du phénol; ils donnent pareillement naissance à des éthers.
Le brome donne avec le phénol une série de dérivés par substitution qui correspondent aux dérivés chlorés.
Leur composition est représentée par les formules
CMPBrO’ Monobromophénol,
CMP Br' O’ Dibromophénol,
C'H’Br'O’ Tribromophénol,
CMPBr‘0' Tétrabromophénol,
C'IlBr''0' Pentabromophénol.
L’iode engendre, de même que le chlore, divers produits de substitution, mais ces derniers ne s’obtiennent pas par voie directe à la manière des précédents. On connaît trois phénols mono-iodés
PHÉNOL
isomères, qu’on désigne sous les noms A' ortho-iodophéml, de para-iodophénol et de méta-iodophénol.
Chauffés avec de la potasse fondue, ces trois composés engendrent, en échangeant leur iode contre le résidu HO’, trois combinaisons oxygénées isomères, savoir : le premier, \hydro- (juinone; le deuxième, la résorcine et le troisième la pyrocatéchine.
Indépendamment de ces composés, Yeprésentés par la formule C'MHIO’,
on connaît un di-iodophénol
et un tri-iodophénol
C’H’rO’.
§ 388. L’acide nitrique donne pareillement naissance è des résultats pleins d’intérêt dans son contact avec le phénol. Lorsqu’on môle par petites portions à la fois du phénol et de l’acide nitrique concentrés fortement refroidis à l’aide d’un mélange de glace et de sel, l’action s’accomplit lentement. Si l’on introduit le mélange avec de* l’eau dans une cornue, puis qu’on distille, on recueille dans le récipient d’abord de l’eau mêlée d’acide nitrique et de phénol, puis des gouttelettes huileuses qui se solidifient promptement.
Ce produit, dissous dans l’alcool ou l’éther, s’en sépare par évaporation sous la forme de longs prismes de couleur jaune pâle, dont l’odeur est suave, la saveur sucrée et aromatique. Cette substance, dont la composition est exprimée par la formule
C”IP(AzO‘)0’,
constitue donc le phénol mononitré.
Si, lorsque l’eau n’entraîne plus à la distillation de gouttelettes huileuses, on examine le résidu, on y trouve une matière huileuse qui se solidifie par le refroidissement en une masse cristalline. Ce produit dissous dans l’éther, après purification, se sépare de ce dissolvant par l’évaporation , tantôt sous la forme d’aiguilles incolores déliées et brillantes, tantôt sous la forme
lO PHÉNOL.
de cristaux volumineux, d’un aspect gras et de couleur jaune rougeâtre.
Ce produit, dont la composition est identique à celle du précédent, en diHère par un certain nombre de propriétés; ainsi, tandis que le précédent fond à 45 degrés, celui-ci n’entre en fusion qu’à I lo degrés. Leur forme cristalline est en outre entièrement différente.
Enfin, tandis que ce dernier, que nous désignerons, pour représenter cette isomérie, sous le nom â'isonUmphénol, se transforme sous des influences réductrices en un dérivé amidé que l’oxydation convertit en liydroquinone, rien de semblable ne se produit avec le premier.
Une action plus prolongée de l’acide nitrique sur le phénol donne naissance à l’élimination d’une seconde molécule d’hydrogène qui se trouve remplacée par une molécule de vapeur nitreuse. En se plaçant dans des conditions particulières, qu’il serait trop long de développer, on peut se procurer deux cUni~ trophémls isomériques, représentés par la formule
C’H'(AzO')>0’,
qui tous doux forment avec les bases des combinaisons parfaitement définies.
En remplaçant dans le phénol une troisième molécule d’hydrogène par do la vapeur hypoazbtique, on obtient un dernier produit
C'MP(AzO')’0’,
connu depuis longtemps sous les noms à'acide picrique, d’acide carbazotique, ù'amcr de JVelter. Obtenu pour la première fois par Haussmann, à la fin du dernier siècle, par l’action de l’acide azotique sur l’indigo, cet acide fut préparé postérieurement par Welter en faisant agir l’acide azotique concentré sur la soie. La nature de ce produit, longtemps méconnue, fut soupçonnée par M. Chevreul qui, dans un travail important sur cet acide et quelques-uns de ses sels, admit, pour expliquer les propriétés explosives de ces composés, l’existence d’un oxacide de l’azote dans leur molécule. 11 suffit pour s’en convaincre de lire les lignes suivantes extraites de son travail :
PHÉNOL
« Les faits qui suivent et ceux que je me propose d’étudier feront voir qu’il est plus naturel de regarder Vamcr comme une combinaison d’acide azotique que comme une substance immédiatement formée d’oxygène, d’hydrogène, de carbone et d’azote à la manière de l’albumine. »
Cette hypothèse, qu’il confirma par l’observation d’un dégagement de vapeurs nitreuses, lorsqu’on fait détoner l’acide libre dans des boules de verre, permettait en effet d’expliquer les propriétés explosives de l’acide picrique et des picrates,- ces produits renfermant tout à la fois des corps très-combustibles, hydrogène et carbone, ainsi qu’un corps très-comburant, l’oxygène, lesquels, par leur union mutuelle, donnent naissance à des composés gazeux ou volatils que la chaleur produite par la réaction dilate brusquement.
Le modo de production de cette substance au moyen de l’action réciproque de l’acide azotique et du phénol, observé par Laurent, est venu jeter le jour lo plus vif sur sa constitution. L’acide picrique n’est donc que du trinilrophénol. Sa formation s’explique au moyen de l’équation
C”H'0^-h jo' = 3H’0’ ■4-C'MP(Az0‘)'0^
Phénol. Acide picrique on trinitrophénol.
En raison de l’importance de ce produit et dos applications dont il est susceptible, nous l’étudierons d’une manière plus détaillée que les dérivés nitrés qui le précèdent.
Contrairement à ce qu’on observe à l’égard des produits précédents, on ne connaît jusqu’ici qu’un seul phénol trinitriqne.
§ 389. L’acide picrique se présente généralement sous la forme de lamelles rectangulaires, d’un jaune clair, douées de beaucoup d’éclat. Il se sépare de ses dissolutions par une évaporation trèslente, en prismes orthorhombiques à six pans très-volumineux. Il possède une saveur très-amère : c’est de cette propriété qu’il tire son nom. Il fond à et présente alors l’aspect d’une
huile jaune qui se prend en une masse cristalline par le refroidissement. Lorsqu’on le chauffe en quantités très-faibles, avec
PHÉNOL
de grandes précaulions, on peut en opérer la sublimation ; chauffé brusquement, il détone en donnant naissance à des gaz nombreux et laissant du charbon pour résidu.
Sa solubilité dans l’eau croît, d’une manière assez notable, avec l’élévation de la température. La dissolution, dont la couleur est d’un jaune plus intense que celle des cristaux, colore fortement en jaune soit la peau, soit les divers tissus animaux. De nombreux lavages à l’eau n’enlèvent pas la couleur : aussi l’acide picrique constitue-t-il une matière tinctoriale précieuse.
L’alcool et l’éther dissolvent facilement l’acide picrique. L’acide azotique le dissout également en assez forte propurtion.
Le chlore, le chlorure de chaux, ainsi qu’un mélange d’acide chlorhydrique et de chlorate de potasse, le transforment en chloranile et chloropicrine ; le brome et le bromure de chaux donnent naissance à des dérivés bromés analogues. Les agents réducteurs fournissent, par leur contact avec l’acide picrique, des résultats qui varient avec leur nature. C’est ainsi que le sulfhydrate d’ammoniaque et le mélange de chaux et des sels de protoxyde de fer donnent naissance à Vacide picramifjuc ou amidophêtiiquc dinitré, composé qui no diiïéro de l’acide picrique qu’en ce que i des 3 équivalents de vapeur nitreuse qu’il renferme est remplacé par i équivalent d’amidogène. Le sulfhydrate d’ammoniaque est-il en excès, i équivalents de vapeur nitreuse sont remplacés par i équivalents d’amidogèno, et l’on obtient Wwùlc nmidnphénique mnnonitré. Fait-on intervenir un mélange d’étain et d’acide chlorhydrique , on obtient un dernier composé dans lequel les 3 équivalents de vapeur nitreuse sont remplacés par 3 équivalents d’amidogène. C’est la picromine ou trinmidophénol. Enfin emploie -t-on le cyanure de potassium comme agent de réduction, on obtient le sel de potassium d’un acide désigné sous le nom (S acide isopurpurique, en raison de la belle couleur rouge pourprée que présentent ses combinaisons. La dissolution de ce sel abandonnée à l’évaporation se recouvre d’une couche cristalline de couleur mordorée, tandis qu’il se dépose de petits cristaux d’un l>cau rouge qui par réflexion présentent une couleur verte.
On ne saurait isoler l’acide isopurpurique, ce dernier se dé-
PHÉNOL. 1 3
truisanl dès qu’on fait agir un acide minéral soit sur la dissolution, soit sur les cristaux.
Les isopurpurates détonent par le choc avec une extrême violence.
Leur belle couleur et la grande résistance qu’ils présentent à l’action de la lumière permet de les employer avec avantage pour la teinture.
L’acide picrique forme non-seulement avec les bases des combinaisons bien définies et cristallisables dont quelques unes ont des applications intéressantes, mais que le cadre de cet ouvrage ne nous permet pas d’examiner ici , mais il forme également des éthers qui cristallisent parfaitement bien. 11 s'unit, en outre, à plusieurs carbures d’hydrogène, propriété curieuse découverte par Fritsche, et qui permet, dans certaines circonstances, d’en opérer la séparation.
Le procédé qui parait le mieux convenir pour réaliser ces combinaisons consiste à mélanger la solution de l’hydrocarbure dans l’alcool faite à chaud avec la solution alcoolique de l’acide picrique saturée à froid.
On pourrait également dissoudre à l’ébullition l’hydrocarbure dans la dissolution alcoolique saturée de l’acide picrique; la combinaison formée se sépare alors par le refroidissement de la liqueur, quelquefois au bout de quelques heures seulement.
Le chlore, le brome et l’iode donnent, avec les phénols mono et dinitriques, des dérivés par substitution.
§ 390 . L’acide sulfurique concentré dissout le phénol à froid et donne naissance à deux acides sulfoconjugués isomères.
On en obtient un troisième, suivant M. Bardy, lorsqu’on met les matières en présence à la température de 170 degrés et qu’on les y maintient pendant quelque temps. .
Le composé qui se forme dans ces circonstances parait avoir une constitution semblable à celle de l’acide éthylsulfurique : c’est du moins ce qui découle de la facilité relative avec laquelle il se prête aux réactions, propriété qu’on ne retrouve pas chez ses isomères. En effet, sous l’influence d’une température de 180 à 200 degrés, il donne avec l’alcool du phénate d’éthyle, avec le cyanure de potassium du cyanure de phényle ( benzo- II. a
l4 PHÉNOL.
nitrile), avec l’acétate de soude sec l’acétate de phényle, etc.
§ 391. Le perchlorure et le perbromurede phosphore chauffés avec le phénol engendrent des phosphates de phényle et des composés qui n’en diffèrent qu’en ce que 110 ’ s’y trouve remplacé par 1 équivalent de chlore ou de brome. Ces composés, qui correspondent aux chlorure et bromure d’éthyle dans la série phénique, et que nous désignerons sous les noms de chlorure et de bromure de phényle, peuvent également s’obtenir, suivant MM. Dusart et Bardy, en faisant réagir les acides chlorhydrique ou broinhydrique en tubes scellés vers la température de aoo degrés, üu mélange d’acide chlorhydrique, de phénol et d’alcools méthylique, éthylique, propylique ou amylique, donne à la chaleur du bain-marie des phénates de méthyle, d’éthyle, etc.
§ 392. Le benzoate d’ammoniaque sec, distillé sur de l’acide phosphoriquo anhydre , fournit un produit volatil doué d’une odeur aromatique, auquel on a donné le nom do benzonitrile, et qui n’est autre que le cyanure de phényle, correspondant à l’éther cyanhydrique normal ou propionitrile.
Ce composé, qui prend naissance dans un grand nombre de réactions, qu’il serait trop long d’énumérer ici, se présente sous la forme d’un liquide limpide, incolore et réfringent. Sa densité est do 1,023 à zéro. Il bouta 190 ®, 5 sans altération. U brûle avec une flamme fuligineuse.
Peu soluble dans l’eau, il se dissout en toutes proportions dans l’alcool et dans l’éther. La potasse aqueuse ne l’attaque pas à froid; à l’ébullition, elle le transforme en benzoate avec dégagement d’ammoniaque. Les acides étendus lui font subir une transformation semblable.
En s'assimilant les éléments de l’eau, il se change en benzamide; l’acide sulfhydrique le transforme en benzamide sulfurée.
L’acide sulfurique fumant le transforme, à l’aide d’une douce chaleur, d’après MM. Hofmann et Bucklon, en acides sulfobenzoïque et disulfobenzoïque. Enfin le cyanure de phényle s’unit, à la manière do l’éther cyanhydrique, aux acides bromhydrique et iodhydrique, avec lesquels il forme des combinaisons semblables à celles que fournissent les cyanures des radicaux alcooliques.
La composition du cyanure de phényle est représentée par la
PBËNOL.
C'^H'Az = C’AzC’IP.
En distillant un mélange d’aniline et de chloroforme, en présence de la potasse caustique, on obtient la carbylamine benzoïque isomère du composé précédent. Ce produit, qui possède une odeur repoussante, se dédouble au contact des acides, à la manière de la carbylamine éthylique, en acide formique et aniline. Son point d’ébullition, 167 degrés, est notablement inférieur à celui du benzonitrile, de même qu’on l’observe à l’égard de la carbylamine éthylique et du cyanure d’éthyle. 11 s’unit à divers cyanures et particulièrement au cyanure d’argent. Ce composé forme de très-beaux cristaux.
§ 393 . Les iodures des radicaux alcooliques, chauffés en tubes scellés à la température de 100 degrés avec des dissolutions alcooliques de phénol potassé, engendrent, ainsi que je l’ai fait voir, la série des phénols méthylique , éthylique, prnpyliqur, butylique, nniylique, hexyliqtie, etc. , composés qui correspondent aux éthers neutres formés par les différents oxacides et dérivant du phénol potassé par la substitution du radical éthyle, mélhyle, propyle, amyle, etc., au potassium. Or on conçoit la possibilité d’ob tenir d’autres dérivés méthylés, éthylés, isomères des précédents, en remplaçant dans le radical phényle lui-même I équivalent d’hydrogène par i équivalent du radical alcoolique.
Tel est le cas du méthyl et de Yéthylphénol à l’égard des phénates de méthyle et d’éthyle. La production de ces isomères est facile à réaliser, en chauffant pendant quelques heures, à la température de 260 à 280 degrés, avec de la potasse caustique, les méthyl, éthyl, propylsulfites de potasse. Ces isoméries peuvent s’exprimer par les formules
pISIIS J
Phénate d'éthyle | O’,
ÊAjlpM
Les chlorures organiques, tels que ceux d’acétyle, de butyryle, de valéryle, de benzoïle, de cumyle, etc., réagissent sur le phé-