I.V DKTTE
Elle venait d'être frappée subitement.
Une attaque de paralysie générale ! Et, liquidation faite, comme ses dettes étaient énormes, elle achèverait ses jours à la Salpètrière.
— Eh bien, non, se dit, en lisant cet écho, ie peintre François Guerland. Non, la grande Fanny ne finira pas de la sorte.
Car c'était bien elle ! Il n'en pouvait point douter.
Longtemps, très longtemps, après l'inoubliable charité qu'elle lui avait faite, l'enfant avait cherché à revoir sa bienfaitrice. Mais Paris est si mystérieux! Et lui-même avait eu tant d'aventures, avant de devenir un homme et ensuite à peu près quelqu'un ! Il ne l'avait donc retrouvée que lorsqu'elle était déjà célèbre. Mais retrouvée de loin seulement; reconnue au théâtre, dans une avant-scène, ou au passage, dans son équipage de princesse. Et pouvait-il l'aborder, alors? Pouvait-il lui rappeler le temps où elle raccrochait à cent sous? Non, bien sûr. Et c'est de loin qu'il l'avait suivie, remerciée, bénie.
Mais à présent l'heure était venue de payer sa dette. Et il la paya.
268 TRUANDAI IXES.
Quoique assez connu déjà, peintre de talent et d'avenir il n'était, point riche. Qu'importe ! Il engagea cet avenir qu'on lui promettait, il se livra pieds et poings liés à un marchand de tableaux. Et il fit transporter la pauvre femme dans une excellente maison de santé où elle pût avoir non seulement des soins, mais tout le confortable nécessaire et même du luxe.
Hélas ! la paralysie générale ne pardonne point. Si elkî lâche parfois sa proie, c'est comme le chat cruel lâche la souris, pour un moment, pour un très bref moment, et poui* la reprendre plus tard avec plus de férocité. Fanny connut cette période de rémission. Le médecin put dire un matin au jeune homme :
— Vous tenez à la faire sortir? Soit ! Mais il faudra la ramener, et sous peu. La guérison n'est qu'apparente. L'état présent durera un mois, au plus. Et encore, si la malade est tenue à l'abri de toute surexcitation, de tout excès !
— Et sans cette précaution? demanda Guerland.
— Alors, répondit le docteur, la crise finale sera plus proche, voilà tout. Mais,
LA DETTE. 2Ca
plus OU moins proche, elle n'en est pas moins fatale.
— Vous en êtes sûr?
— Absolument sûr.
François Guerland fit sortir la grande Fanny, l'installa dans un splcndide appartement, et y vécut avec elle. Elle était vieillie, bouffie, avait des cheveux blancs et déraisonnait parfois. Elle ne reconnut pas en lui le pauvre petit à qui elle avait fait l'aumône jadis. Il ne lui rappela point la chose. Il lui laissa croire qu'elle était adorée par un jeune homme riche et passionnément épris d'elle. Il était beau, ardent, caressant. Jamais maîtresse n'eut un amant pareil. Et pendant trois semaines, avant de retomber dans les horreurs de la folie, qui heureusement furent tôt terminées par la mort, elle s'enivra sous les baisers aux plus radieuses extases, et quitta ainsi la vie consciente dans une apothéose d'amour.
L'autre jour, au dessert d'un dîner d'artistes, on parlait de François Guerland, dont le dernier envoi au Salon a été si justement remarqué.
— Ah ! oui, fit quelqu'un avec une intonation et une moue de mépris, Guerland, le beau garçon !
Et un autre, accentuant le sous-entendu, ajouta carrément :
— Oui, c'est cela! Guerland le beau garçon, le trop beau garçon, celui qui se fait entretenir par des gâteuses.
Inutile de rétipoler, quand elle avait dit € je veux », celte volontaire petite Sonia, au nom et aux caprices moscovites. Si mignonne, d'ailleurs, si charmante, avec son meure retroussé de sauvagesse, ses joues en pomme, rondes, roses, enfantines encore, tandis que toutes les perversités de la femme miroitaient au fond de ses étranges prunelles, couleur d'eau par les soirs d'orage ! Oui, si charmante, cette fantasque, si Russe surtout, délicieusement et impérieusement Russe, d'autant plus Russe qu'elle était de Montmartre.
Et donc, parmi les sept amants qui composaient sa ménagerie ordinaire, aucun n'avait poufîeté quand leur dompteuse avait déclaré l'autre jour :
— Vous savez, mon château féodal de Pluduno-Kerlouët, près Saint-Jacut-de-la- Mer, mon château que j'ai acheté voici deux ans et où jamais je n'ai mis les pieds. Eh bien! après-demain, premier mai, nous y pendons la crémaillère.
Les sept n'avaient point demandé de plus ample explication, avaient raté le Vernissage, bravement accompagné la petite Sonia, et maintenant étaient prêts à s'attabler sous sa présidence dans la salle à manger du vieux castel situé à dix heures de Paris. On était arrivé ce matin; on allait dîner soupatoirement; on repartirait au jour; tel était l'ordre de Sonia; et personne n'avait objecté quoi que ce fût.
Seuls, deux des soupirants, les derniers en date, encore mal habitués aux frasques de la folle, avaient éprouvé quelque surprise, vite corrigée par des effusions d'enthousiasme.
— Quelle idée originale, exquise! Il n'y a qu'elle pour avoir de ces idées-là! Positive-
ment, il n'y a qu'elle. Épatante! Oh! ces Russes!
Les anciens, eux, dressés depuis longtemps à ne plus s'étonner de rien, avaient trouvé la chose toute naturelle.
11 était six heures et demie du soir. Ces messieurs procédaient à leur toilette; car il va de soi que le frac était de rigueur. Sonia, elle, s'était décidée à rester en robe de chambre. Ou bien, si elle s'habillait, ce serait plus tard. Pour le moment, elle ne ne voulait pas bouger de cette grande balancine où elle souriait en regardant le soleil se coucher là-bas sur la mer. Ce spectacle l'amusait prodigieusement. On eût dit une grosse boule de billard, la rouge, qui rebondissait sur le tapis vert. Était-ce drôle ! Et quelle chance, d'être toute seule pour contempler ça! Ils n'y auraient rien compris, eux, les sept! Ces hommes, ça n'a point d'âme, n'est-ce pas?
C'était drôle d'abord, oui, ce soleil couchant. Puis, à la longue, c'était d'une tristesse! Sonia en avait à présent comme le cœur gros. Mais elle était douce, pourtant, cette tristesse. Plus que jamais Sonia se félicitait d'être toute seule à savourer cette
langueur où il lui semblait s'évanouir comme à la pâmoison d'une lente jouissance.
Et voilà qu'en harmonie parfaite avec cette mélancolique et suave sensation d'enaller, une voix s'éleva, du chemin creux que surplombait la terrasse, une voix chevrotante et pourtant pure et fraîche, qui chantait ces gaies paroles sur un rythme traînard de cantilène :
Passant par Paris, Vidant ma bouteille, Un de mes amis M'a dit à l'oreille:
Et lion, bon, bon, Le bon vin m'endort Et l'amour m'y réveille encor.
La voix s'était éloignée avec le chanteur qui marchait sur le chemin. Sonia eut peur de ne plus entendre la suite. Ce fut un désespoir. D'un saut elle quitta la balancine, courut à la balustrade de la terrasse, et se pencha en criant de son verbe autoritaire :
— Encore, encore ! Je le veux. La chanson ! Toute la chanson !
A cette injonction, le chanteur tourna la tête, puis revint sur ses pas, sans hâte d'ailleurs, et comme s'il agissait plutôt par
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curiosité que par obéissance. La main auilessus des sourcils, il considérait attentivement Sonia, qui eut ainsi elle-même tout loisir de rexaininer.
C'était un vieillard de soixante-cinq ans environ. Ses loques, sa besace à l'épaule, dénotaient un mendiant. Pourtant Sonia remarcjua tout de suite qu'il y avait une certaine coquetterie dans cette misère. La barbe et les cheveux du bonhomme n'étaient point hirsutes, ainsi que les ont ses pareils, évidemment, celui-ci se taillait le poil de temps à autre. Au reste, il avait le visage lin et même distingué, ']u§esL Sonia. Mais de cela elle ne s'occupa guère, ayant depuis longtemps observé que les vieilles gens du bord de mer ont presque tous l'air de gentilshommes.
Quand il fut au pied de la terrasse, le mendiant fit halte, et se mit à hocher la tète en murmurant :
— Jolie, la petite, jolie 1
Et dans ses yeux pâles, comme usés, un paillon s'alluma soudain. Mais il n'obéissait toujours pas à l'ordre de Sonia, qui s'était reprise à répéter, presque rageusement cette fois, ses petits poings cognés en tam-
bourinade violente sur la pierre de la balustrade :
— La chanson, toute la chanson!
Il semblait ne pas l'entendre, et demeurait là, bouche bée, avec un vague sourire. Comme il avait la tête un peu inclinée sur l'épaule gauche, un mince filet de salive lui coulait de la commissure des lèvres dans la barbe. Ses regards de plus en plus flambaient.
— Que je suis bête! pensa tout à coup Sonia. Il attend mon aumône.
Elle fouilla dans sa poche, qu'elle avait toujours garnie de pièces d'or en guise de sous. Elle en tira un louis, qu'elle jeta au vieux. Mais il n'y prit pas garde, continua béatement à la contempler, et ne se réveilla de son extase qu'en recevant en pleine face une poignée de gravier qu'elle lui lança.
— Chantez donc! criait-elle. Je le veux. Puisque je le veux. Puisque je vous paye.
Alors, toujours souriant, il ramassa le louis et le rejeta sur la terrasse. Il dit ensuite fièrement, et pourtant d'un ton très doux :
— Je ne demande pas la charité, ma petite. Mais, si ça t'amuse, je chanterai toute
la chanson, toute, autant de fois que tu voudras.
Et, de sa voix chevrotante, plus chevrotante encore que tout à l'heure, comme s'il était ému, il recommença la chanson.
Sonia était restée abasourdie, et, sans savoir pourquoi, touchée jusqu'aux larmes, ravie d'être tutoyée ainsi par le bonhomme, honteuse un peu de l'avoir traité en mendiant; et maintenant tout son être se fondait au lent bercement de la cantilène, qui racontait une vieille histoire d'amour :
J'ai eu de son cœur La fleur la première; J'ai couché trois ans La nuit avec elle.
Et bon, bon, bon, Le bon vin m'endort Et l'amour m'y réveille encor.
Quand il eut achevé, il se remit à la contempler en souriant; et, comme elle pleurait, il lui dit :
— Tu as peut-être un beau cheval ou un petit toutou que tu aimes, et qui est malade? Mène-moi près de lui. Je te le guérirai. Je sais très bien. Et ce sera gratis, pour toi, parce que tu es jolie.
Elle ne put s'empêcher de rire.
— Il ne faut pas rire, reprit-il. Tu ris de quoi? De ce que je suis pauvre? Mais je ne suis pas pauvre. J'ai eu du travail hier, et aujourd'hui encore. J'ai le sac. Tiens, regarde.
Il tira de sa ceinture une bourse de cuir où sonnait du billon. Il fit dégringoler les pièces dans le creux de sa main, et cria joyeusement :
— Tu vois bien, petite. J'ai le sac. Quarante-sept sous. Quarante-sept!
— Alors, dit Sonia, le tutoyant à son tour, tu ne veux pas de mon louis?
— Bien sûr, répondit-il. Je n'en ai pas besoin. Et puis, je te le répète, je n'accepte pas la charité. Tu ne me connais donc pas?
— Non.
— Eh bien! demande dans le pays. Tout le monde te dira que le marquis ne vit pas d'aumône.
Le marquis! A ce nom, elle se rappela soudain qu'on lui avait raconté, en effet, voici deux ans, la légende du bonhomme. C'est à l'époque où elle avait acheté le château. Parmi les curiosités du terroir, le vendeur avait précisément cité le marquis. Un demi-fou, paraît-il, tout au moins un
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original, presque en enfance, vivant de raccrocs à des besognes mystérieuses de maciuigiion et de vétérinaire. Les paysans le faisaient travailler un peu, par crainte des sorts qu'il pouvait jeter à qui le rebutait. On le respectait aussi à cause de son opulence passée et de son titre. Il avait été riche, très riche, et on le disait marquis positivement. Il s'était, disait-on, ruiné à Paris, autrefois, ruiné la bourse et la raison, pour les femmes!
En ce moment, la cloche du château sonnait le premier coup pour le dîner. Une idée passa par la folle tète de Sonia. Elle courut à la petite porte qui donnait de la terrasse sur le chemin creux, rejoigni4, le bonhomme, et, lui tirant une révérence cérémonieuse, elle dit :
— Monsieur le marquis veut-il me faire le plaisir et l'honneur d'accepter à dîner avec moi?
Le vieux cessa de sourire, devint grave, se posa la majn sur le front comme pour y rappeler de très anciens souvenirs. Puis, avec une inclinaison de tout le buste, à la mode de jadis :
— Volontiers, chère, répondit-il.
su.
Et, laissant choir sa besace, il offrit le bras à Sonia.
Quand elle présenta ce nouveau convive, les sept, même les mieux dressés, eurent un haut-le-corps.
— Je vois ce qui vous trouble, fit-elle. C'est son costume. En effet! Il manque un peu de chic. Mais, un moment! ça peut s'arranger.
Elle appela sa femme de chambre et lui parla tout bas. Après quoi :
— Marquis, dit-elle, votre bain est prêt dans votre cabinet de toilette. Si vous voulez suivre Sabine, elle va vous y conduire. Nous vous attendrons le temps qu'il faudra pour nous mettre à table, ces messieurs et moi.
Puis, quand il fut sorti :
— Et maintenant, Ernest, dit-elle au plus jeune de la bande, montez vous déshabiller. Je vous autorise, mon ami, à dîner en redingote. Vous donnerez votre frac et tout le reste à Sabine. Ce sera pour le marquis.
Ernest était enchanté d'avoir dans la pièce un rôle à part. Les six autres battirent des mains.
— Il n'y a qu'elle pour avoir de ces idéeslà! Épatant! Épatant!
Une demi-heure plus tard , on était à table, le marquis en frac à la gauche de Sonia.
A vrai dire, pour les sept, ce fut une grande déception. Ils avaient compté s'amuser du bonhomme, et le spirituel Ernest, notamment, se préparait à lui monter des scies. Mais, à la première tentative de ce genre, Sonia l'avait foudroyé d'un regard que tout le monde avait compris ; et le dîner avait commencé, en grande étiquette pour les sept, tout intime et joyeux entre Sonia et le vieillard!
Ils faisaient un nez, les sept! Mais un nez en dedans, si l'on peut dire. Car montrer qu'on n'était pas très content, il n'y fallait pas songer!
Ce nez intérieur s'allongea bien plus encore quand, tout à coup, Sonia dit au bonhomme :
— Ils sont embêtants, hein, ces messieurs ? Si nous les lâchions !
Le marquis se leva, lui offrit le bras de nouveau.
— Où allons-nous? demanda-t-il.
Pour toute réponse, Sonia se mit à chanter ce couplet de la chanson, qu'elle avait retenu :
J'ai couché Irois ans
La nuit avec clic,
Dans de beaux draps blancs
Garnis de dentelle.
Et bon, bon, bon, Le bon vin m'endort El l'amour m'y réveille encor.
Et les sept, tous stupéfaits, cette fois, et ne dissimulant plus leur mécontentement, virent le couple disparaître dans l'escalier qui menait à la chambre de Sonia.
— Ilum! osa dire Ernest, elle est peutêtre un peu raide, celle-là.
— Sans doute, fit le plus ancien de la ménagerie. Un peu corsée, oui; mais d'un v'ian ! Il n'y a qu'elle, vous savez, pour trouver ça !
Le lendemain matin, à six heures, la cloche du château réveilla tout le monde, sonnant le départ convenu pour Paris. Lessept se demandèrent s'ils devaient aller, selon leur habitude, saluer Sonia dans soi> lit à son petit lever. Ernest surtout hésitait. Il fallut que Sabine vînt leur dire qu'on les exigeait absolument. -•
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Ils furent étonnés de trouver Sonia toute seule dans son lit.
— = Eh bien ! interrogea bravement Ernest, et le marquis?
— Il est parti de bonne heure, répondit Sonia.
— Un drôle de marquis, tout de même! " s'écria dédaigneusement Ernest, de plus en plus audacieux.
— Pourquoi donc? dit Sonia en s'élirant. Dame ! Il a ses habitudes, il faut croire, c' t' homme!
— Vous savez, madame, interrompit Sabine, qu'il est revenu une demi-heure après être sorti.
— Ah ! fit Sonia, levée et rôdant par la chambre. Il est revenu? Et qu'est-ce qu'il voulait?
— Il ne l'a pas dit, madame. Il est remonté vous voir, simplement. Il était rhabillé avec ses loques.
Tout à coup Sonia poussa un grand cri . en battant des mains. Les sept accoururent l'entourer.
— Là, là, s'exclamait-elle, là, sur la cheminée, regardez donc! Est-ce charmant!
Mais re2;ardez donc!
VA, les yeux à la fois souriants et mélancoliques, dans un attendrissement qu'ils ne comprirent pas, elle leur montrait un petit bouquet de fleurs des champs à côté d'une pile de sous.
Machinalement elle compta les sous, et soudain se prit à pleurer.
Il y en avait quarante-sept.