‹ TruandaillesChapitre 12 sur 13 · L'OPINION DE JULOT · texte numérisé non relu

L'OPINION DE JULOT

— Mais vous m'avez affirmé qu'il était si consciencieux !

— Avec moi, oui.

— Décaciielez donc sa lettre, si vous l'avez reçue.

— C'est ce que nous allons faire. La voici f Mais auparavant, Iluguelte, dites-moi quel témoignage il vous a rendu, qui vous fait cette mine radieuse.

— Inutile! A quoi bon vous révéler ce que sa lettre va vous apprendre? Pas dans les mtMiies termes, probablement, mais ftnfin!

— C'est justement les termes dont il s'est servi avec vous, Iluguette, que je voudrais bien entendre. Ses lettres sont toujours brèves, sèches, vraies lettres d'alTaires. Tandis que, si vraiment vous l'avez satisfait, si vous avez triomphé comme vous le dites, il a dû vous exprimer cela d'une façon...

— Oh ! sublime, en vérité, sublime !

La duchesse avait des yeux extasiés.

— Voyons, fit le vicomte, vous ne voulez pas, pour ma peine, me donner un peu part ù votre joie, en me répétant...?

— I*]li bien! si, si, parrain, je le veux.

Ul TRUAND AILLES.

Vous avez été trop gentil pour moi ! Je serais une ingrate, en effet, de ne pas... Mais ce n'est guère commode à répéter, allez ! Enfin, puisque c'est vous qui m'y forcez, voici. Il m'a dit que... il m'a dit... Ah ! tant pis, ma foi ! Il m'a dit qu'il n'avait jamais trouvé une putain plus putain que moi.

— Matin ! s'écria le vicomte, Julot vous a parlé ainsi! Tous mes compliments, alors. C'est une consécration.

— Et voici mon brevet, fit-elle en décachetant la lettre.

Mais soudain, comme elle lisait, elle pâlit, chancela, puis elle éclata en sanglots, prise d'une effroyable crise de nerfs. Tout en la soignant, le vicomte lut à son tour, à la dérobée, ces lignes :

« Particulière assez bien douée. Impro- « vise. Manque de race. Talent d'amateur. « — Julot. >

— Non, très honorable monsieur, non, ne hochez pas la tète ainsi, ne haussez pas les épaules d'un air méprisant, n'ayez pas dans le regard cette indulgente pitié qu'on a pour un malheureux perdu de boisson. Considérez que je parle, beaucoup, c'est vrai, mais avec une remarquable facilité et non sans éloquence, j'ose le dire; et avouez, je vous prie, qu'un homme intoxiqué n'aurait pas la limpidité, la tenue, la logique, surtout l'élégance, qui brillent dans mon discours et, j'ose encore dire cela, dans mon humble individu lui-môme. En vérité, monsieur, ai-je donc l'apparence d'un vil ivrogne? Et

ne ressemblé-je pas bien plutôt à ce que je cuis réellement, un parfait gentleman qui discute en toute loyauté et en toute correction avec un autre gentleman non moins parfait?

Certes, oui, le speech de mon interlocuteur, dont je traduis de mon mieux l'anglais très léché, était d'un gentleman. Et môme d'un clergyman, tant il fluait, abondant, onctueux, oratoire, monotone! Quant à la tenue et surtout à l'élégance qu'il déclarait briller dans son humble individu lui-même, c'était une autre affaire. Si cette tenue et cette élégance décelaient, à son avis, un parfait gentleman, j'en devais alors conclure que la fashion londonienne consistait, pour le moment, à porter un haut-de-forme en accordéon, à n'avoir point de chemise sous une redingote boutonnée avec des ficelles, à trouer exprès son pantalon aux genoux pour exhiber des rotules crasseuses, et à se ripatonner de bottes crevées laissant librement prendre l'air à des orteils sans chaussettes.

Toutefois, l'habit ne faisant pas le moine, mon gentleman pouvait être un gentleman dans la débine, et je me plaisais à croire que>

par son humble individu lui-même, il voulait enleiulie simplement son individu moral.

A cet égard, en effet, il ne semblait pas se flatter outre mesure, et ses manières dénotaient bien réellement une politesse et une dislmction indéniables.

Cela, (Tailleurs, ne l'empêchait pas, quoiqu'il afrirmàt le contraire, et quoiqu'il parlât très posément, d'être absolument soûl.

Parbleu! je n'ignore pas jusqu'à quel degré mirifique un Anglais peut pousser l'ingurgitation du brandy; mais je sais, d'autre part, que cette ingurgitation, pour ne pas arriver à l'intoxication, a besoin de celte condition : un silence de poisson. L'Anglais n'est un grand buveur que parce qu'il est un buveur muet. Or celui-ci, depuis une heure au moins, ne débuvait pas et ne déparlait pas.

Je dois confesser qu'il ne s'empourprait pas non plus, ce qui semblerait donner gain de cause à sa prétention de n'être pas soûl. Mais il y a encore une chose que je sais, et dont il me donnait en ce moment un témoignage irréfutable : c'est que les plus terribles ivrognes, les ivrognes d'alcool, et en particulier les Anglais inféodés au brandy, ne se

soûlent pas à rouge, comme les ivrognes de vin, et s'intoxiquent à blanc. Leur nez seul rougit, ou plutôt bleuit, tant ce rouge est intense, foncé, épais. Or mon Anglais maintenant était pâle, atrocement pâle, d'une pâleur de mort, et le bout de son nez était violet jusqu'au noir. Sa face avait l'air d'une grande lune blafarde au centre de laquelle il y aurait eu une toute petite lune d'encre.

Et puis, enfin, la preuve qu'il était soûl, absolument soûl, soûl perdu, c'est qu'il avait renoncé depuis longtemps à boire devant le har, en toute respectability, et qu'il s'était affalé le long du mur, sur le banc où gisaient déjà deux hommes et trois femmes assommés par l'ivresse-morte.

Mais ivre-mort, cependant, il ne l'était pas, puisqu'il continuait à donner signe de vie, et d'une vie très active, en tétant son verre de temps à autre, aux rares moments où il s'interrompait de parler, et surtout, surtout, en parlant, parlant sans cesse, toujours avec la même facilité, la môme limpidité, la même tenue logique, la même inaltérable élégance d'élocution qu'il se flattait à juste titre de mettredans son discours.

— Ne croyez pas non plus^ disait-il en cet instant, ne croyez pas, très honorable monsieur, que je soutiens cette thèse par amour-propre national. Lapolitesse d'abord, me le défendrait, puisque vous êtes Français, à Londres, par conséquent chez moi et mon hôte, mon suave hôte. En outre, contrairement à la plupart de mes compatriotes, et je pense même être le seul dans ce cas, je n'ai pas l'insulaire orgueil d'affirmer à priori que le peuple anglais est supérieur aux autres peuples en tous les genres. Je proclame, par exemple, et loyalement, que la vieille Angleterre doit baisser pavillon en diverses choses, telles que la musique, la cuisine, l'art capillaire, la danse môme, exception faite pour la gigue. Je suis prêt à faire plus de concessions encore, toutes les concessions qu'il vous plaira, pour vous prouver jusqu'oîi va l'urbanité de ma discussion. Mais sur le point en litige, très honorable monsieur, sur ce point unique, mon amour delà vérité m'oblige à ne pas reculer d'un pouce, d'une ligne, et à maintenir haut et ferme, contre vents et marée, contre toute politesse et contre toute gratitude envers vous, oui, même contre toute grati-

152 TRlAiNDAlLLES.

tude envers vous qui depuis si longtemps m'abreuvez généreusement de délicieux brandy, à maintenir, dis-je, haut et ferme, l'étendard de cette supériorité qui est la grande et immarcessible gloire de ma chère patrie. En face de notre Seigneur Dieu en personne, très honorable monsieur, oui, en face de ce tout-parfait gentleman encore plus gentleman que moi et que vous, si c'est possible, je soutiendrais encore que le roi ùe&pîc/i-pockets, c'est le pick-pocket anglais.

Il est à noter que je ne disais pas non, que j'avais simplement, tout à l'heure, émis là-dessus un pauvre « Oh ! » dubitatif, et que^ depuis, je faisais tous mes efforts pour paraître convaincu et ne pas contrarier cet exquis pochard. Mais il faut croire qu'il ne me jugeait pas suffisamment conquis à son opinion, car il reprit :

— Ne me dites pas, très honorable monsieur, que vous vous rendez à mes arguments. Je vois que vous me le diriez par politesse, pas davantage, pour faire assaut de galanterie avec moi, ou bien par pitié à l'égard d'un pauvre homme que son âge seul, croyez-le, son âge et le poids de sa pensée, ont forcé à s'asseoir sur cet infâme

banc, pôle-mêle avec de vils ivrognes. Ne vous avouez pas vaincu, je vous prie, tant que vous ne l'êtes pas en réalité, au fin fond de votre conscience, de votre digne et impartiale conscience. Laissez-moi vous fournir encore quelques preuves, ou du moins une seule preuve, après laquelle vous devrez confesser votre défaite, non pas par amabilité, cette fois, mais en toute sincérité et toute loyauté. Avez-vous un bout de papier et un crayon?

Je fouillai dans ma poche et lui tendis ce qu'il demandait. 11 se mit à griffonner quelques lignes, s'interrompant pour me dire :

— Remarquez bien, très honorable monsieur, que je suis âgé, véritablement accablé par l'âge, puisque c'est lui qui m'inflige la honte de siéger sur ce banc réservé aux ivrognes ivres-morts. Vous, au contraire, vous êtes jeune, dans tout l'éclat de votre force et jouissant de tous vos moyens.

Il accentua particulièrement ce mot de moyens, en clignant de l'œil d'une façon familière et malicieuse, d'une façon qui jurait avec sa correction de tout à l'heure. Ce clin d'œil subit, après tant de politesse ce clin d'œil gouailleur et (ma foi! c'est le

mot !) voyou, faisait l'effet d'un terme d'argot dans un sermon.

— Remarquez aussi, continua-t- il, remarquez bien, très honorable monsieur, que mes misérables mains tremblent affreusement, au point que je puis à peine tracer ces lignes. Remarquez loyalementcombien elles tremblent, mes tristes vieilles mains, sans doute à cause de la singulière émotion dont je suis agité. Une profonde émotion, en vérité, profonde et poignante, très honorable monsieur, oui, absolument poignante. L'émotian d'un duel, pour tout dire. Et quel ■duel! Entre quel lamentable champion et quel puissant athlète ! Car, je ne me le dissimule pas, et c'est en vain que vous me le ■dissimulez, vous êtes un professionnel, «'est-ce pas ?

— Un professionnel? demandai-je, fort •étonné. Un professionnel quoi?

— Chut 1 fit-il, le doigt sur les lèvres. Mettons que je n'ai rien dit. Vous voulez entrer €n champ clos avec la visière baissée ? Libre à vous, noble chevalier, dont la fière devise et les exploits se lisent néanmoins dans votre regard, à travers les trous du masque. Libre à vous, encore une fois ! Le tournoi

n'en sera que plus difficile pour l'humble tenant que je suis, remarquez aussi cela^ 1res honorable monsieur, cl la victoire n'en sera que plus triomphale pour la cause que je représente.

Brusquement, assommé à son tour par l'alcool contre lequel il avait résisté si longtemps, le bonhomme laissa choir son menton sur sa poitrine, s'aiïaissa de plus en plus, à croire qu'il allait entrer dans le banc et se fondre avec le mur. Je me préci|)ilai vers lui pour le soutenir. 11 dormait profondément.

Je tirai mon porte-monnaie, payai nos consommations et partis. Que pouvais-je faire, sinon ce que je fis de très bon cœur, le caler dans son coin et lui glisser un shilling dans la poche de sa redingote, pour qu'à son réveil du paradis il ne se retrouvât pas dans un trop noir enfer?

Le lendemain, à mon déjeuner, comme j'ouvrais mon porte-monnaie afin de solder mon addition, je fus surpris de voir, dans la pochette du milieu, close par un petit fermoir, un papier plié que je n'y avais point mis.

Et ma surprise devint de la stupéfaction

156 TRUAxNDAlLLES.

et de l'admiration, quand, ayant déplié ce billet, j'y lus, d'une écriture tremblée, les lignes suivantes :

« Avouez, très honorable monsieur et « cher confrère (car j'ai deviné que vous « étiez ici en expédition), avouez que le roi « des pick-pocketSy c'est bien le pick-pocket « anglais ! Daignez l'avouer, très honorable c monsieur. >

C'est d'un air absolument indifférent à ce qu'il entendait, sans s'arrêter de peindre, la palette au pouce, la pipe au bec, absorbé dans son travail, que le peintre Brédisse avait écouté la longue requête du vieillard. A peine un regard de côté, furtif mais décisif, pour piger d'un coup la bille du bonhomme, et il s'était réappliqué, l'œil riant de sa jolie besogne, à poser vite sur sa toile, toc, toc, toc, les touches légères et claires qui en faisaient comme une chatoyante mosaïque de papillons.

Il était même si peu attentif au discours du malheureux, qu'à deux reprises il lui

iCO TRUANDAILLES.

avait coupé la parole pour dire à son camarade d'atelier:

— Regarde donc, Pivrat, je crois que ça chante, hein?

A quoi Pivrat avait répondu admirativement, la première fois par un énergique « mince, alors » et la seconde fois en faisant claquer sa langue contre son palais et en ajoutant, après avoir ravalé sa salive avec une aspiration de pompe sifflante :

— Si ça chante? Tu peux dire que ça gueule, mon vieux. Épatant de dissonance ! D'une harmonie qui grince ! Oh ! ce qu'elle grince bien, nom de nom ! Bouguéreau en pisserait des couteaux à palette.

Et tous deux étaient restés un moment en extase, la face illuminée, devant le tableau de Brédisse, dont les papillons multicolores leur semblaient palpiter et agoniser dans un tourbillonnant chahut d'arc-en-ciel. Puis Brédisse avait recommencé à faire envoler, du bout de sa brosse, de nouveaux papillons, qu'il posait sur la toile, par touches légères et claires, fiévreusement, nerveusement, vite, toc, toc, toc.

Et cependant le vieillard avait continué d'une voix lente, dolente, somnolente et

LE MODÈLE. iOt

grommelante, sa lamentable requête inécoutée, pauvre oraison marmonnée sans souffle dans sa grande barbe, et comme assourdie, perdue, parmi ces broussailles de filasse où la moitié des mots s'élouflaient.

Il disait, avec d'interminables ressassements, avec les gestes en retard d'un homme assoupi qui se parle à lui-même, et aussi avec l'intonation triste d'un qui se sent parler dans le vide, il disait avoir été modèle autrefois, il y a longtemps, quand c'était le bon temps; modèle d'histoire et de sainteté; modèle apprécié des plus célèbres maîtres ; à preuve qu'il avait posé ceci et cela qui était au Luxembourg, paraît-il ; modèle pour l'ensemble avant son accident ; oui, un omnibus qui l'avait renversé un. soir qu'il était soûl (dame, ce n'est pas un crime de boire un verre, n'est-ce pas?); que, tout de même, à cause qu'il était soûl,. il n'avait pas eu d'indemnité ; alors, comme il était resté bosco et la quille droite cassée en deux endroits, bonsoir l'ensemble ; mais, pour les tôles d'expression, qu'il n'en craignait pas un ; ainsi, pour les Saint Jérôme^ à lui le pompon I

Il entremêlait cela d'une autre histoire, plus obscure : comme quoi il avait eu une fille, qui avait mal tourné, et qui néanmoins s'était bien conduite avec lui, jusqu'à lui acheter un fonds de marchand de vins ; mais qu'il y avait fait de mauvaises affaires ; et, le pire, c'est qu'il avait renoncé à poser pour s'établir; d'où, perte de sa clientèle quand il s'était remis à être modèle. Cela, d'ailleurs, après son accident ! Ce qui n'empêchait pas que, pour les Saint Jérôme, par exemple, il leur faisait le poil à tous, ah! mais oui !

Il disait aussi avoir la tradition, la vraie, celle de l'École des Beaux-Arts quand c'était le bon temps, comme on pouvait s'en assurer dans les tableaux des maîtres qui étaient maintenant au Luxembourg, paraît-il ; et qu'il avait non seulement la ligne, mais encore la couleur, pour ce qui est de l'histoire et de la sainteté; et que de cela il pouvait se vanter sans avoir l'air de tâcher moyen de vouloir en faire accroire aux gens; car il avait pour lui justement le témoignage des maîtres, dont auxquels il avait entendu répéter plus d'une fois, pendant qu'il posait*

— Quel ton, hein? La vraie nature! Du pur jus de bitume !

Et ces maîlres-Ià n'étaient pas de la gnognotte, bien sûr! Des membres de l'Institut, qu'on appelle ! Des artistes décorés et dont les tableaux sont dans les musées et les églises, et même au Luxembourg, paraît-il. Ainsi!

Il disait encore, pêle-mêle avec ses glorieux souvenirs de jadis, et du même accent monotone et traînard, sans une plainte plus aiguë pouvant accrocher l'attention par la pitié, il disait être âgé de quatre-vingt-deux ans, et avoir chez lui, dans un misérable garnodu quartier des Épinettes, deux petits enfants que la fille de sa fille lui avait laissés en mourant, et qui chifTertonnaiontavec une famille de biffins voilà huit jours, et dont l'un à présent était à court d'ouvrage et l'autre malade ; et il ajoutait que c'était pour eux surtout qu'il voulait en retrouver, lui, de l'ouvrage ; et qu'alors il avait pensé à reprendre son métier d'autrefois; et qu'il ne l'avait pas oublié, depuis quinze ans employés à faire le mendigot; parce que, quand on a eu la tradition, la vraie, celle du bon temps, ça ne se perd pas plus que le

164 THUANDAILLES.

goût du pain; et qu'au contraire, tant plus il était vieux à c't'lieure, tant mieux il avait de quoi pour ce qui est de l'iiistoire et de la sainteté, pour un Saint Jérôme, par hasard, un Saint Jérôme dans le ton, ainsi que parlaient les maîtres, un Saint Jérôme nature, pur jus de bitume.

Et il disait, toujours en embrouillant sa misère, et sa fille, et son établissement de marchand de vins, et son accident, et ses succès passés (à preuve le Luxembourg), et toujours du même accent monotone et traînard, sans une plainte plus aiguë pouvant accrocher l'attention par la pitié, toujours de la même voix lente, dolente, somnolente et grommelante, toujours en marmonnant dans sa grande barbe où la moitié des mots s'étouffaient parmi ces broussailles de filasse, il disait être en quête depuis le matin, et n'avoir rien mangé de la journée, et n'avoir rien mangé la veille non plus, et être entré dans trente, quarante, cinquante ateliers, une ribambelle d'ateliers, pendant ces deux jours, et que nulle part on n'avait voulu de lui, ni à Montmartre, ni à Montparnasse, et que, si on le renvoyait maintenant d'ici sans le faire travailler, il était à

bout de force et n'aurait qu'à crever devant la porte, tandis que ses petits crèveraient aussi là-bas, eux, les pauvres chérubins.

Mais il aurait pu en dire longtemps, et longtemps encore ! Les deux peintres n'entendaient rien et ne prenaient même plus garde à sa présence. Brédisse, plus fiévreusement que jamais, faisait neiger sur sa toile, en neige teintée de toutes les nuances du prisme, d'innombrables papillons multicolores, par touches légères et claires, posées vite, vite, toc, toc, toc. Quant à Pivrat, il ne revenait point de son extase, s'y abîmait comme un fakir, contemplait en bavant le gai tableau, pareil à un tourbillonnant chahut d'arc-en-ciel, et ne reprenait conscience, de temps en temps, que pour ravaler sa salive avec une aspiration de pompe sifflante, et pour sourire silencieusement et délicieusement à la pensée de Bouguéreau pissant des- couteaux à palette.

Brusquement, le vieillard se tut. Ce silence, après ce long ronronnement, réveilla les deux peintres, l'un de son rêve en action, l'autre de son hypnotisme. En même temps les vagues paroles entendues sans qu'ils les

eussent écoutées, ces paroles que leurs cerveaux avaient perçues et emmagasinées à leur insu, tout à coup ils en comprirent un peu le sens, par quelques lambeaux réapparus à leurs mémoires. Mais, fatalement, ce qui s'était le mieux imprimé en eux, c'est ce que le vieillard avait répété avec le plus d'insistance : la tradition du bon temps, les maîtres d'autrefois, le Luxembourg, le fameux Saint Jérôme, nature, pur jus de bitume.

Et Brédisse éclata de rire au nez du pauvre homme ; puis, lui montrant sa palette joyeuse, il s'écria :

— Mais regarde-moi donc ça, vieux pompier !*Est-ce que je peins avec du cirage, moi?

Et Pivrat, furieux d'avoir été arraché à son extase, se mit à hurler :

— Va donc, gueule à Institut, Saint Jérôme à la chique, tête d'expression, des modèles comme toi, n'en faut plus !

Et il ajouta férocement, comme s'il crachait son mépris et sa haine à Bouguéreau en personne :

— T'es plus bon qu'à poser les morts.

Le vieillard leva les bras au ciel, dans un

grand geste de désespoir. Quelques mois inarticulés essayèrent de se frayer passage à travers les broussailles de sa barbe, dont les flocons de filasse tremblotèrent comme de l'écume sous une haleine. De sse yeux mornes, sur ses joues dont le bitume pâlit et tourna au jaune de vieil ivoire, deux grosses larmes roulèrent. Puis, dans ces mornes yeux, une lueur passa , un regard qui voulait parler et exprimer ce que la parole ne pouvait plus dire. Et ce regard disait :

— Oui, oui, pour gagner encore un morceau de pain à mes petits, oui, poser les morts, je veux bien.

Et le vieux se laissa choir tout doucement, avec une si grande douceur, presque souriante, que les deux peintres ne comprirent pas à quel tragique dénouement ils assistaient. Ils s'imaginèrent que le bonhomme se moquait d'eux.

— Tiens, fit Brédisse, elle est drôle, celle-là ! Il t'en colle une bonne, le vieux pénard, Vl'à qu'il prend la pose.

— C'est, ma foi, vrai, répondit Pivrat ; et la pose classique, qui plus est ! Ah ! mais non ; pas de ça, Lisette ! C'est vieux jeu.

IGS TPiUANDAILLES.

Et, se prêtant à la farce que lui faisait, croyait-il, le modèle, il vint gaiement pousser du pied, pour la ramener en avant, la lête qui s'était renversée en arrière, et dont la bouche grande ouverte faisait gouffre dans les broussailles de la barbe.

Il s'aperçut seulement alors que, si le pauvre homme était un mort vieux jeu, il était mort tout de même.

CH'TIOTE

CH'TIOTE

Cela ne m'amusait guère, de visiter cet asile de vieillards mfirmes, obligé que j'étais d'en passer comme l'inspection officielle, à la remorque d'un administrateur verbeux et statisticien. Mais quoi ? Le petit-fils de la fondatrice nous accompagnait, ostensiblement flatté de cette minutieuse exhibition. Un homme si charmant, propriétaire d'une si belle forêt où il m'avait permis de chasser! Comment ne pas avoir l'air de m'intéresser à l'œuvre philanthropique de son aïeule? C'est donc le sourire aux lèvres que je subissais les interminables conférences de l'ad-

172 TRUAiNDAILLES.

ministrateur, en les ponctuant par-ci par-là, le plus à propos que je pouvais, d'un :

— Ah! vraiment!... Très, très curieux, en eiïet!... Je n'aurais jamais cru!...

J'ignorais absolument, d'ailleurs, à quoi je répondais de la sorte; car ma pensée somnolait, tout engourdie, au ronronnement de notre loquace cicérone. J'avais seulement conscience (et encore bien vague) que sans doute êtres et choses m'eussent paru dignes d'attention si je m'étais trouvé là seul et en flâneur.

Par exemple, dans ce cas, je n'eusse pas manqué de demander, et depuis longtemps :

— Mais enfin qui est-ce, cette Ch'tiote dont le nom revient si obstinément dans les histoires de tant de pensionnaires?

En voilà bien une douzaine, en elTet, hommes et femmes, qui nous en parlaient, de cette Ch'tiote. Tantôt, c'était pour s'en plaindre, et tantôt pour la bénir. Des mécontents, des mécontentes surtout, sans attendre qu'on les interrogeât, en apercevanl l'administrateur, se mettaient à crier:

— M'sieu, Ch'tiote m'a encore...

— Assez, assez! pas de réclamations en ce moment, interrompait l'administrateur.

CH'TIOTE. 173

dont la VOIX si mellillue devenait alors très aigre.

D'autres fois, avec sa douce flùle ronronnante, il questionnait amicalement des vieux à visage béat, leur susurrant :

— Eh bien ! mon ami, voyons, vous vous trouvez heureux à la maison, hein?

A quoi plusieurs avaient répondu par des effusions en actions de grâces, où se mêlait le nom de Ciriiote. A les entendre ainsi parler, l'administrateur prenait, lui aussi, un air d'extase; et les regards au ciel, les mains élevées en posture d'oraison jaculatoire, il disait avec un lent hochement de tète :

— Précieuse, Ch'tiote, bien précieuse Oui, évidemment, cela m'eût intéressé,

de savoir qui était celte créature. Mais pas dans les circonstances présentes, pas à travers les explications de ce bavard, que je prévoyais filandreuses. Rien qu'à l'idée des tartines qu'il faudrait avaler pour être renseigné à cet égard, le cœur me défaillait d'avance et j'aimais mieux rester à tout jamais ignorant de ce qu'était Ch'tiote.

Aussi bien, sans troubler ma somnolence, assez agréable en somme, ne pouvais-je pas l'imaginer, Ch'tiote? Certes, certes Quelque

I7i TR[IANDA1LLES.

fillette, probablement , puisque son nom en patois picard signifiait cette petite. Une gamine, donc, l'enfant d'un employé, sans doute, une espiègle dont les turbulences taquinaient beaucoup de ces vieilles gens, mais dont la jeunesse rallumait dans le cœur des autres un doux souvenir de gaieté. Je me la figurais* comme une fleur poussée en un coin de ces tristes cours, comme un rais de soleil dansant dans l'ombre sépulcrale de ces sinistres couloirs.

Je me la figurais si bien, que je n'éprouvais même pas le besoin de la connaître. Néanmoins, elle m'était chère, à cause de l'expression heureuse qu'avaient en parlant d'elle ceux qui la bénissaient. Et j'en voulais aux grincheux, particulièrement aux vieilles, qui récriminaient contre elle. Une seule chose m'agaçait, vraiment, c'est que l'administrateur fût parmi ceux qu'elle jetait en extase. De là aussi, sans raison plus nette, ma tenace répugnance à interroger cet homme sur elle.

Tout cela, au reste, se passait en moi assez confusément, sans que je prisse la peine de bien fixer ni formuler mes idées et mes sensations; car je continuais à som-

CHTIOTE. 175

noier et à rêvasser plutôt que je ne pensais cfTeclivement. Et il est fort probable que, ma visite une fois terminée, je n'en aurais conservé aucun souvenir, non pas même relatif à Ch'tiole, si je n'avais été tout à coup réveillé par la vue de Ch'tiote en personne, et bouleversé par la différence qu'il y avait entre mes imaginations et la réalité.

Nous venions de traverser une petite cour de derrière et nous entrions dans un très obscur corridor, lorsque, tout au bout de ce corridor, s'ouvrit vivement une porte, d'où jaillit une furtive apparition, aussitôt disparue par une autre porte. Dans la nappe de jour cataractant à ce brusque passage, s'était modelée en vigoureux reliefs, crûment lumineuse sur le fond noir, une forme féminine. Et, au même instant, l'administrateur s'était écrié, d'un ton furieux :

— Ch'tiote! Ch'tiote!

Machinalement, il avait hâté le pas, presque courant, et nous l'avions suivi. 11 ouvrit nerveusement la porte par où s'était évanouie l'apparition. Cette porte donnait sur un escalier. Il cria de nouveau dans le vide sonore. Un éclat de rire étouffé lui répondit. Je me penchai sur la rampe, et j'aperçus en

ilG TllL'ANUAILLES.

bas une femme qui regardait fixement vers nous.

C'était une vieille. On n'en pouvait douter, à son visage flétri, fripé de rides, aux mèches grises qui floconnaient hors de sa coiffe. Mais on n'y songeait pas, dès qu'on avait rencontré ses yeux, d'une jeunesse extraordinaire. Alors, en effet, on ne voyait plus qu'eux. Des yeux profonds, d'un bleu sombre, presque violet, et trouble. Des yeux d'enfant.

Soudain l'administrateur lui cria :

— Tu étais encore chez le Frisé!

La vieille ne répliqua rien, et pouffa de rire, comme tout à l'heure, à l'étouffade; puis elle se sauva en jetant à l'administrateur un regard qui signifiait, aussi net que si elle l'eût dit en toutes lettres :

— Je me fous de toi.

Oui, ce verbe d'insulte et ce tutoiement familier, je les lus à plein dans ce regard. Et en môme temps je constatai que l'expression des yeux de la vieille avait changé du tout au tout. Pendant cette brève bravade, les yeux d'enfant étaient devenus des yeux de singe, de macaque pervers et féroce.

CUTIOTE. 177

Cette fois, malgré ma répugnance à interroger notre moulin à paroles, je ne pus ra'empêcher de lui dire :

— C'est bien Ch'tiote, ça, n'est-ce pas?

— Oui , me répondit-il en rougissant, comme s'il devinait que j'avais compris l'injurieux regard de la vieille.

— Celle qui est si précieuse? ajoulai-je avec une intonation d'ironie qui le rendit tout à fait écarlate.

— Celle-là même, précisément, répliquat-il, en prenant les devants d'un pas ra[)ide pour échapper à mes questions.

Mais à présent j'étais aguiché, curieux, et j'insistai par un appel direct à la complaisance de notre hùle.

— Je voudrais bien, lui dis-je, à lui, voir ce Frisé. Qui est-ce, ce Frisé?

L'administrateur se retourna, et fit :

— Oh ! rien, rien. Ce n'est pas intéressant. Le voir! A quoi bon? Cela ne vaut pas la peine.

Et il nous entraîna dans l'escalier, par sa façon de descendre quatre à quatre. Lui, si lent, si méticuleusement explicatif, il était à présent pressé d'en finir; et la visite s'acheva dès lors en abrégé.

Le lendemain, je dus quitter le pays, sans avoir sur Ch'tiote d'autres renseignements.

Je revins quatre mois plus tard pour l'ouverture de la chasse. Je n'avais pas oublié Ch'tiote pendant ce temps; car ses yeux étaient inoubliables. Ce me fut donc un vif plaisir que d'avoir pour compagnon de route (trois heures de diligence entre la dernière station et le château de notre hôte) un homme qui ne cessa de me parler d'elle.

C'était un jeune magistrat, que j'avais déjà rencontré, et qui m'avait souvent interressé par son esprit subtil, observateur, sa casuistique singulièrement raffinée, et surtout l'étrange contraste qu'offrait sa sévérité professionnelle et la tolérance de sa philosophie. Mais jamais il ne m'avait paru aussi captivant qu'en ce jour, où il me raconta l'histoire de cette mystérieuse Ch'tiote.

Il s'en était informé, lui, et y avait appliqué ses facultés de juge d'instruction, ayant été, comme moi, excité à la curiosité par une visite à l'asile. Or voici ce qu'il avait appris et ce qu'il me communiquait.

A l'âge de dix ans, Ch'tiote avait été violée

CIITIOTE. 179

fir son père. A treize ans, elle était mise ians une maison de correction, pour vagabondage et débauche. De vingt à quarante ans, elle avait été bonne dans le pays, changeant souvent de patron, devenant presque partout servante -maîtresse, ruinant des familles, mais sans rien amasser jamais, ni se faire une position définitive. Un bourgeois s'était suicidé pour l'amour d'elle. Un honnête garçon en était devenu voleur et incendiaire et avait fini au bagne. Deux fois elle s'était mariée et deux fois elle était restée veuve. Pendant dix ans, jusqu'à la cinquantaine, elle avait été à elle seule la denrée du pays, la gamelle de volupté où venaient, les jours de fêle, s'empiffrer cinq villages.

— Elle était donc bien belle?

— Non, jamais elle ne l'a été, paraît-il. Une petite bique maigre, peu tétonnière, à la croupe plutùt sèche, voilà ce qu'elle était en son bon temps, m'a-t-on affirmé. Personne ne se souvient de l'avoir vue seulement jolie, même quand elle était jeune.

— Alors, comment expliquer?..,

— Gomment? s'écria lé magistrat. Eh bien! Et ses ^eux? Vous ne les avez donc pas recraidés?

— Si, si, VOUS avez raison, répliquai-je.' Ces yeux-là expliquent bien des choses, en effet. Son nom d'abord : Ch'liote! Oui, c'est vrai, elle a toujours l'air de l'être, Ch'tiote. Des yeux d'enfant, oui.

— Ah! s'écria de nouveau le magistrat, décidément pris d'enthousiasme, ces yeuxlà, cher monsieur, c'est ainsi qu'ont dû en avoir Cléopâtre, Diane de Poitiers, Ninon de Lenclos, toutes les reines d'amour qui ont été aimées à des âges invraisemblables. Une emme n'est jamais vieille, avec ces yeux-là. Mais elle peut vivre cent ans, Ch'tiote, elle sera toujours aimée, toujours, comme elle l'a été, comme elle l'est.

— Comme elle l'est! Bah! Par qui donc?

— Par tous les vieux de l'asile, parbleu, par tous ceux qui ont gardé une fibre qu'on peut pincer, un coin de cœur qu'on peut rallumer, un bout de désir frétillant et braisillant.

— Vous croyez?

— Si je le crois ! Mais j'en suis sûr. Aimée, Ch'tiote l'est surtout par l'administrateur.

— Allons donc?

— J'en mettrais ma tête à couper.

— Au fait, c'est bien possible. C'est môme

CU'TIOTE. 181

probable. C'est même certain. Je me rappelle, en elTct...

Et je revoyais le regard pervers, insultant, féroce et familier, le regard tutoyant, que Ch'tiote avait lance d'en bas à l'administrateur.

— Et le Frisé, qui est-ce donc? demandai-je soudain au magistrat. Vous devez le savoir aussi.

— Le Frisé? C'est un ancien boucher qui a eu les deux pieds gelés en 70 et qui est le chéri de Ch'tiote. Un inlii-me, sans doute; deux jambes de bois; mais un mâle sérieux et un gaillard encore, malgré ses cinquantetrois ans. Des reins d'iiercule; une face en gueule de satyre. L'administrateur en est assez jaloux!

Je me rappelais derechef; et tout cela me semblait véridique.

— Alors, le Frisé, elle l'aime?

— Oui, c'est son amant de cœur.

Comme nous arrivions, peu après, chez

notre hôte, nous fûmes étonnés de trouver tout le monde en révolution. Un crime venait d'être commis à l'asile; les gendarmes y étaient; notre hôte avec eux ; nous y courûmes.

182 TRUANDAH.LES.

C'est le Frisé qui avait assassiné l'adminislraleiir.

On nous raconta les détails, qui étaient épouvantables. L'ancien boucher s'était posté derrière une porte, avait empoigné l'autre, s'était roulé par terre avec lui, et l'avait mordu à la gorge, lui déchirant et lui arrachant à pleins crocs la carotide, d'où le sang avait giclé sur toute la face de l'assassin.

Je le vis, lui, le Frisé.

Sa trogne, mal essuyée, était rouge encore. Il avait le front bas, les mandibules larges, les oreilles écartées de la tète et pointues, et les narines épatées comme un mufle de fauve en rut.

Et je vis aussi, je vis surtout, Ch'tiote.

Elle souriait, et ses yeux en ce moment n'avaient pas leur simiesque et féroce expression , mais ils étaient câlins et tendres et fleuris de leur plus douce candeur enfantine.

— Vous savez, me dit tout bas mon hôte, que la pauvre femme est un peu en démence sénile. De là vient ce regard, si étrange devant un tel spectacle.

— Pensez-vous, cher ami! insinua b

arnoTE. i83

magistrat. Songez qu'elle n'a pas encore soixante ans. Moi, je crois qu'elle n'est pas du tout en démence sénile, pas du tout, du tout, et qu'elle a conscience parfaitement du crime commis.

— Pourquoi sourirait-elle, alors?

— Parce que cela lui est agréable

— Oh! non, vous êtes trop subtil, vraiment.

Le magistrat se tourna brusquement vers Ch'tiole, et, lui plongeant son regard à fond d'àme :

— N'est-ce pas, lui dit-il, que tu comprends bien ce qu'on a fait là et pourquoi on l'a fait?

Ch'tiote cessa de sourire. Ses jolis et tendres yeux d'enfant devinrent ses abominables yeux de macaque. Puis, pour toute réponse, elle troussa ses jupes d'un coup et nous montra son sexe.

Oh! oui, le magistrat avait eu raison, tout à l'heure. Cette femme, cette vieille, c'était Cléopàtre, c'était Diane, c'était Ninon.

Comme ses yeux, plus que ses yeux encore, son sexe était d'un enfant. Nous en restions tous stupéfaits.

— Cochons' cochons ! nous £ria le Frisé,

VOUS aussi, amon, vous aussi vous voulez faire avec!

Et je vis que le magistrat, en efTet, avait le visage blême, contracté, les lèvres et les mains tremblantes, comme un homme pris en flagrant délit et encore secoué par son spasme interrompu.

CHT'HEUMME-ADX-OUIENS

CnniEUMME-AUX-QUIENS

Bourgeoisement et respectueusement sa femme l'appelait, même parlant à sa personne, mOssieu Bistaud; mais par tout le pays, et dans un rayon de dix lieues en France et en Belgique, on le désignait et il était célèbre sous le sobriquet de chCheumme-aux-quiens (prononciation picarde de : cet homme aux chiens).

Célébrité de mauvais aloi, au reste, et qui faisait de chl'heumme-aux-quiens une façon de paria.

lif^ut savoir que là-bas, en Thiérache, «n n'aime pas fort les douaniers ; car tout le monde, peu ou prou, profite de la con-

Irebande, grâce à quoi beaucoup d'objets sont à bon marché, notamment le café, la poudre et le tabac. Il faut savoir aussi ue sur cette frontière boisée, ravineuse, aux pâtures closes de broussailles, aux venelles obscures, la contrebande la plus active se fait par le moyen de chiens de chasse qu'une éducation spéciale rend chiens de fraude. Il ne se passe guère de soirée où l'on n'en aperçoive quelqu'un, bardé de son chargement, se faufiler d'une allure silencieuse , pointer son museau haletant au trou d'une haie, le regard inquiet et furtif, le nez froncé humant l'air pour éventer les gabelous et leurs dogues. Ces dogues, eux, une éducation toute spéciale aussi les rend bêtes féroces, et en deux coups de gueule ils étripent sans pitié leur misérable congénère, de chasseur devenu gibier.

Or, cette éducation contre nature, nul ne savait la donner comme cht'heumme-auxquiens, dont le métier consistait précisément à dresser des mâtins pour la douane. Sale métier, métier de sans-cœur, pensait-on.

— Ch'est in bringand et in merlifiche,

ClirHEUMME-AUX-QriEXS. 189

disaient les commères, chti-là qui prend ainsin d'iionnôles quiens à nourrice, et qu'par après sont rin qu'des Judas.

Et les gamins en avaient fait cette forniulette, qu'ils glapissaient de loin aux trousses du dresseux :

Cli'est clit'lieumme-aux-quiens, clit'heumme-aux-quicns, L'maît' d'écoP pou' Ts achacliins!

Mais de loin seulement ils le tarabâtaient ainsi; et derrière lui seulement, non à sa barbe, l'injuriaient les commères; et même les hommes n'osaient guère lui témoigner leur mépris à deux pouces du nez; car il n'était pas endurant, et toujours se montrait escorté d'un de ses dogues, qui lui servait de porte-respect.

Ah ! sans ces gardes du corps, on lui en aurait fait voir de grises ! Et les fraudeurs surtout, qui lui en voulaient à mort.

D'autant que, réduit à ses propres forces, et malgré sa mine hargneuse, il ne paraissait pas bien redoutable. Gringalet et chétif, le dos rond, les jambes en manches de veste, les bras tout en longueur et maigres comme des pattes d'aragne, on l'eût sans

peine culbuté d'un revers de main et défoncé d'un coup de galoche.

Mais il y avait ces sacrés mâtins qui gênaient les plus haineux et les plus hardis. Comment risquer même une menace, devant ces grands loups-garous à l'œil sanglant et torve, à la tête carrée dont la mâchoire semblait un étau, aux énormes crocs blancs aigus comme des poignards, aux molaires monstrueuses qui broyaient en bouillie des os de bœuf? Dressés à miracle, d'ailleurs, ne prenant leurnourriture que de la main du maître, lui obéissant sur un signe, et instruits non seulement à houspiller par le ventre les chiens de fraude, mais aussi à prendre par la gorge les fraudeurs en personne.

On les laissait donc tranquilles, lui et ses bêtes. On se contentait d'en dire du mal et de les tenir en quarantaine. Jamais paysan ne mettait les pieds dans leur masure, bien que la femme Bistaud y eût ouvert un petit débit et qu'elle fût une belle femme. Il n'y venait que des douaniers, et on se vengeait de tout ce monde en prétendant que cht' heumme-aux-quiens vendait aux gabelous sa femme comme ses dogues.

CIITHELMME-AUX-OUIENS. 191

— Cli'est pour eux aussi qu'il la dresse, ainsin qu'elles quiens, répétait-on en goguenardanl.

— Vouette, si ch' n'est pas un cocu-né, d'aveuc ech' barbe et chcs qu'veux jaunes, et ches soucils en trompette qui lui font ein* paire ed' cornes.

Il était jaune de poil, en effet, ou plutôt roux, et ses sourcils buissonneux se retroussaient sur les tempes en deux pointes qu'il avait coutume de tire-bouchonner iiiacliinalement comme des moustaches. VA certes, ainsi coiiïé, baibu et sourcillé en paille-à-poux, la face blême, les yeux clignards et de regard pâle, la bouche revèche aux lèvres minces, le nez chafouin, le tout sur son triste corps de malitorne, il n'était point beau.

Quant à être un cocu complaisant, ah ! fichtre non, par exemple! Ceux qui le calomniaient de la sorte ne l'avaient pas vu chez lui. Jaloux, au contraire, il tenait sa femme à l'œil , sévèrement , comme ses quiens; et s'il l'avait dressée, c'était à lui être fidèle, comme eux.

Belle femme, ce qu'on appelle à la campagne un beau corps de femme, grande.

plantureuse, tétonnière et fessue, elle faisait certainement loucher plus d'un gabelou; mais il ne fallait "pas renifler de trop près son parfum de grosse brune. Autrement vlan! une tiretarrière !

Voilà, du moins, ce que racontaient les douaniers, quand quelqu'un les gouaillait en leur disant :

— ^''empèche ; vous d'vez gramint ramasser d'elles puces, à vous frotter la couenne contre la femme de cht'heummeaux-quiens.

Mais ils .avaient beau défendre la vertu farouche de madame Bistaud, on ne les croyait pas et on leur répondait :

— Vous cachez vu ju ; v's avez honte ed' coucher aveuc ctella qu'est la va-trop d'un pareil pisse-froid.

Et, vraisemblablement, on ne pouvait imaginer qu'une, telle femme, si bien en vande, et qui avait l'air d'avoir le croupion chaud comme elle avait le regard, et qui devait aimera être bien servie, pût se satisfaire d'un tel piètre mari, si mal en point, si laid, débile et rousseau, puant l'aigre de son poil et le remugle de son chenil charogneux.

CIlT'llEUMME-vVUXQUlENS. 103

Ce qu'on ignorait, c'est que jadis dit' heumme-aux-quicns lui avait donné, une fois pour toutes, une leçon de fidélité. Oh! à propos de peu de chose, d'un péché vraiment véniel ! Il l'avait un jour surprise à se laisser embrasser par un galant. Cela, rien de plus ! Il n'avait pas pouiïelé. Mais, le galant parti, il avait amené deux de ses dogues dans la chambre, et avait dit :

— Si teu n'veux pas qu'ils t'mingent les loyaux et qu'ils t'vident comme eine lapine, mets t'a genoux, que j'te corrige!

Terrifiée, elle avait obéi, alors cht' heumnïe-aux-quiens l'avait sanglée à coups de fouet jusqu'à ce que le bras lui tombât de fatigue. Et cela, sans qu'elle osât crier, quoique saignante sous la lanière qui déchiquetait la robe et coupait la peau; sans qu'elle osât pousser" autre chose que de sourds gémissements ràlés; car, tout en frappant, il répétait :

— Gueule point, nom des os, gueule point, ou j'te lâche les quiens au cul.

C'est depuis lors qu'elle était si fidèle à môssieu Bistaud.

La raison de sa fidélité, elle ne l'avait confiée, comme bien on pense, à personne.

Sa rancune encore moins, non pas môme à môssieuBislaud, qui la jugeait matée à tout jamais, et qui la trouvait toujours si soumise et si respectueuse. Elle la gardait pourtant au cœur, cette rancune rongeante et tenace, et depuis six ans la nourrissait de nuiets espoirs et de revanches promises. Et c'était cotte flamme d'espoirs et cette rage de revanches qui lui mettaient aux yeux tant de coquetterie pour les gabelous. Elle cherchait, parmi ses amoureux attisés, le vengeur possible.

Elle le rencontra enfin. Un superbe brigadier de douane, à carrure d'hercule, à poings de boucher, et qui avait acheté de cht'heumme-aux-quiens quatre de ses plus féroces dogues.

Une fois accoutumés à leur nouveau maître, et surtout après qu'ils avaient, en chassant avec lui, goûté la chair pantelante des chiens de fraude, ces mâtins se déta-. chaient peu à peu de l'ancien patron, leur père nourricier. Sans doute ils le reconnaissaient toujours un tantinet, et ne lui i;uraient certes pas sauté à la gorge comme sur le premier étranger venu. Mais, quand même, entre sa voix et celle du nouveaU;

CIIT lŒlMMK-Al X-QLIENS. 195

niaili-e, ils n'Iicsilaieiil point, et c'est à celui-ci (|irils obéissaient.

La chose, souvent observée par la fernme, n'avait pu jusqu'alors lui servir beaucoup. Un gabelou, en général, ne se paye qu'un dogue, et cht'heumme-aux-quiens en avait toujoui's en élevage au moins une demidouzaine, sans compter un gardien personnel qu'il se réservait, le plus terrible de tous. Donc, un duel restait impossible, entre un galant quelconque aiilé d'un seul matin, et le dresseuse défendu par sa bande.

Mais, cette fois, les chances s'équilibraient mieux. Pour le quart d'heure, justement, il n'y avait au chenil que cinq élèves, dont deux très jeunes. Bien sûr le vieux compère du patron, le formidable Bourreau, comptait pour plusieurs. Mais, somme toute, contre lui et les trois autres bons, on pouvait risquer une bataille avec les deux couples du brigadier. Il fallait profiter de l'occasion !

Et un beau soir, comme le brigadier, seul au débit auprès de la femme Bistaud, la serrait de près, elle lui dit à brùle-pourpoint :

— C'est-il d'bon cœur, au moins, môssieu Fernand, que vous voulez làter de m'piau?

190 Tl'.UANDAILLES.

Il répondit en la baisant à pleines lèvres:.

— Si c'est d'bon cœur! Mais, marne Bistaudj'y donrais mes galons en pour. Ainsi, vous voyez,

— Eh ben ! reprit-elle, agissez queusi que j'vos dirai, et, foi d'honnête femme, j's'fi vô denrée à tout faire.

Et, appuyant sur ce mot de denrée, qui là-bas signifie putain, elle lui murmura chaudement à l'oreille :

— Ein' denrée qui sait s'n affaire, allez! Car il m'a bé dressée aux saloperies, mon cochon d'homme. Y en faut, à li, l'sang de navet, pou qu'il soit ben aise. Et j'vos en ferai tout si, et toudi, et plus encore gramint, si vos y t'nez.

Le feu aux reins, Fernand promit tout ce qu'elle voulut. Fiévreusement, malignement, elle lui conta sa honte de jadis, sa jolie piau tant fouaillée, sa rancune, sa soif de revanche, et son plan pour se venger. Le brigadier acquiesça.

Le soir même il arrivait à la masure avec ses quatre dogues, armés de colliers à pointes.

— Que qu'vos v'nez faire avec cheux-là ? demanda cht'heumme-aux-quiens.

CHTIIEIMME-AUX-QLIENS. 197

— J'viens voir, répliqua le brigadier, si vos n'mavez nin volé ein m'ies vendant.

— Qu'mint clià, volé?

— Ui, volé ! Ein m'a dit comme cha qu'ils n'sauraient étriper ein quien pareil à vô Bourreau, et qu'y a des quiens de fraudeurs qui l'valenl, vô Bourreau.

— N'y en a mie.

— Enfin, si y en a, j'veux savoir qu'mint qu'elles quiens qu'vos m'avez vendus s'ein tirerot.

La femme riait d'un mauvais rire. Cht' lieumme-aux-quiens eut un soupçon, en constatant qu'à ce mauvais rire le brigadier répondait par un clin d'œil. Mais le soupçon était venu trop tard. Le dresseux n'avait pas eu le temps de courir au chenil appeler sa meute. Déjà Bourreau était croche par les quatre matins du brigadier. En même temps, la femme avait fermé la porte à clef, et cht'heumme-aux-quiens, attrapé à brasle-corps par le gabelou, gisait par terre, immobilisé. Bourreau ne pouvait lui venir en aide, occupé à se défendre contre les brigands qui l'écharpaient, malgré sa force et sa vaillance.

Cinq minutes plus tard, deux des mâtins

assaillants étaient hors de combat, les boyaux à l'air; mais Bourreau lui-môme agonisait, décousu, la gorge béante.

Alors, devant cht'heumme-aux-quiens solidement ficelé, la femme et le gabelou se mirent tout nus, et la vengeance commença, longue, raffinée, sinistre, tandis que les deux mâtins encore debout haletaient, que les trois autres râlaient dans leur sang, et que le couple des amants en rut haletait et râlait plus encore, excité par la rage du dresseux qui ne pouvait pas ne pas les regarder et qui hurlait désespérément :

— Salops ! salops ! Vos me l'payerez !

A quoi la femme ripostait par moments, d'une voix étouffée dans sa pâmoison, ce simple mot qu'elle répétait comme un répons de litanie :

— Cocu ! cocu ! cocu !

Quand elle fut lasse d'amour, elle n'était pas encore rassasiée de haine, et elle dit au brigadier :

— Fernand, allez au chenil et tuez les cinq bêtes qui restent, aveuc vô fusil. Sans ça, demain, il mTrait minger par eusses. Allez-y, min fieu !

Le brigadier obéit. On entendit dans la

CIIT'IIEUM.ME-AUX-MUIENS. 199

nuit cinq coups de feu. Ce ne fut pas long. Mais, ce peu de temps, il n'en avait pas rallii davantage à cht'heurnine-aux-quiens pour montrer ce qu'il savait faire. Pendant qu'il était garrotté, les deux mâtins du gabelou l'avaient reconnu peu à peu, étaient venus le flatter. Une fois seul avec eux et sa femme, comme celle-ci l'insultait, levée et face à face, il avait crié contre elle, de son verbe autoritaire :

— Pille, Flambard! Pille, Garou !

Et les deux brutes, se rappelant sa voix, avaient bondi sur la malheureuse toute nue l'un la prenant à la gorge, l'autre lui fouillant le ventre à pleins crocs.

Quand le brigadier rentra, elle mourait par terre, dans une mare de sang.

Cht'heumme-aux-quiens ricanait :

— Teu vois, putassier, teu vois si j'ies dresse, mes quiens!

Efl'aré, le gabelou se sauva, suivi par ses mâtins qui lui léchaient les mains en cou- - rant et les lui faisaient toutes rouges.

Le lendemain, on trouva cht'heummeaux-quiens toujours attaché, mais toujours ricanant, dans sa masure transformée en abattoir.

200 TUUANDAILLES.

Arrestation, procès-verbal, instruction de TalTaire, jugement, le brigadier condamné, cht'iieumme-aux-quiens acquitté, ce fut toute une histoire dont on parla longtemps dans le pays, et dont on parle encore.

Car chl'heumme-aux-quiensyesl revenu, et il y est plus célèbre que jamais sous son sobriquet thiérachois.

Mais sa célébrité n'est plus de mauvais aloi aujourd'hui. Autant on le méprisait €t le détestait jadis, autant on le respecte et ' l'aime dorénavant. Il est toujours en effet, cht'heumme-aux-quiens, et le bien nommé, et le dresseux qui n'a pas son pareil à dix lieues à la ronde. Seulement, à cette heure, ce n'est plus des matins qu'il élève. Il a cessé d'instruire, pour ces sales gabelous, d'honnêtes quiens à n'être rin qiides Judas. Désormais, il dresse des limiers à faire la fraude.

El il faut l'entendre dire en se renjrorfireant :

— Et j'm'y entends, allez, comme à punir les denrées par où .elles ont péché ! Car c'était gramint régalant d'voir mes élèves travailler l'piau dé m'putain, son gaviot qui m'avait menti, et son ventre qu'avait bu à • un aut'goulot que l'mien.

LE PATARIN

LE PATARIN

— Viens, m'avait dit mon ami. Tu ne regretteras pas d'avoir fait l'excursion. Sans doute la montée est rude; le dîner que nous trouverons chez le chevrier ne nous réconfortera guère; le lit de feuilles sèches qu'il nous offrira pour passer la nuit ne nous reposera pas beaucoup; tout cela est vrai; mais, en revanche, tu contempleras un des plus farouches paysages de nos belles Cévennes, ce qui est quelque chose; puis, demain, à l'aube, tu auras chance de tirer des aigles, ce qui n'est pas rien non plus; enfin, tout là-haut, là-haut, tu pourras voir de les veux et entendre de tes

oreilles le patarin, le fameux patarin, l'unique et le dernier patarin qui existe; et à lui seul, je t'en réponds, ce gaillard-là vaut le voyage.

Il n'était pas besoin, pour me décider, d'un aussi long discours. L'argument final suffisait. J'avais, en efi'et, grand désir de connaître cet étrange personnage, dont tout le monde dans le pays m'avait parlé.

On comprendra, d'un seul mot, ma curiosité : le patarin était un ermite protestant.

Il vivait dans la montagne, comme un sauvage, de baies, de glands doux, de châtaignes, et des croûtons de pain qu'il venait, une fois par mois, quêter à la porte de quelques fermes. Il avait alors coutume, en échange de l'aumône offerte, de faire un sermon qui divertissait fort les paysans; car le bonhomme avait le cerveau un peu fêlé et prêchait de la façon la plus drolatique, paraît-il. Surtout quand il avait bu un coup de trop, ce qui lui arrivait à chacune de ses descentes, vu que ses prêches l'altéraient beaucoup et qu'on s'amusait à le rafraîchir avec du vin pur.

C'était, d'ailleurs, un étranger. Il s'était

LE PATAIIIN. -205

installé là-liaut voilà dix ans, venu on ne savait d'où, n'entendait pas le patois et parlait français.

Pour toutes ces raisons, on le conçoit, objet de risée !

Moi, l'imagination aussitôt en éveil, je me figurais un mystérieux et suprême représentant des anciens hérésiarques, Camisards. Albigeois, Palarins du douzième siècle, dont il invoquait volontiers le souvenir, m'avait conté mon ami. D'où le surnom, au reste.

C'est donc l'esprit très excité que je fis l'àpre ascension.

A vrai dire, même sans l'espoir de connaître le palarin, il y avait de quoi ne pas sentir la fatigue, seulement à s'einplii- les regards des merveilleux tableaux incessamment déroulés par la montagne. Rien au monde ne sui'passe en tragique beauté ces fauves Cévennes, aux rocs raides entaillés dû hautes brèches, aux brusques arêtes, gigantesques ossements qui semblent avoir été fracassés à coups de hache par des dieux ivres de colère, carcasses décharnées depuis toujours par les mains pillardes des vents, par les langues lécheuses et baveuses des

torrents en cascades, mais carcasses depuis toujours caressées par un amoureux soleil qui, sur leur lividité spectrale, fait courir le vivant fi'isson de sa pourpre et les ors fondus de ses baisers.

Et pour être smcère, en arrivant chez le clievrier, je ne songeais plus du tout au patarin. J'étais soûl d'admiration grandiose. En même temps, rendu de fatigue, crevant de faim et de soif. Me repaître de n'importe quoi, boire ^e l'eau comme une bête harassée, voilà tout ce que je demandais, et m'étendre ensuite sur le dos pour cuver ma pitance quelconque, ma fatigue et mon admiration.

Mais, si je ne tenais plus, pour le moment, à voir le patarin, le patarin, lui, qui nous avait aperçus du haut de sa retraite, tenait sans doute beaucoup à faire notre connaissance. Car, à peine étions-nous attablés (par terre, d'ailleurs) devant les châtaignes et le fromage du chevrier, que nous entendîme de grands cris dans la montagne; or, un quart d'heure après, les cris s'étant peu à peu rapprochés, le patarin en personne dévala de l'escarpement le plus voisin, tout essoufflé, toujours criant, et avec des gestes

LE PATARIN. 207

éperdus et cocasses de moulin à vent qui se détraque.

— Holà! holà! fit-il en venant se camper à deux pas de nous, voilà des étrangers. Çà, que je vous évangélise! Je suis le patarin, le patarin qui évangélise.

C'était un long et sec vieillard, d'une soixantaine d'années, chauve, le front très haut, des cheveux blancs en couronne hérissée lui formant comme un nimbe de rayons, la barbe hirsute, large, et cependant fluviale, un nez crochu, des yeux de hibou, ronds, jaunes et vagues.

U était vêtu d'une sorte de robe en vieille toile à sac, serrée fortement à la taille par une très grosse corde, et sous laquelle on devinait que son maigre corps osseux était tout nu.

— Çà, çà, répétait-il, que je vous évangélise ! Je suis le patarin, le patarin qui évangélise.

Et, comme le troupeau de notre hôte rentrait en ce moment à Tétable, les chèvres à la queue-leu-leu et gravement suivies par le bouc :

— Ceci, reprit le patarin, soit le texte oiTert par la divine Providence! Parlons

chèvres et parlons bouc surtout. C'est du bouc émissaire, mes frères en Dieu, que je vais vous entretenir.

Et, sans plus attendre, l'haleine encore haletante de sa course, il entama un prêche.

Mais, je dois l'avouer, si l'exorde m'avait paru original, le sermon fut extrêmement ennuyeux. Un sermon véritable, aux filandreuses périodes ! Les gestes seuls, et l'allure étrange du bonhomme, demeuraient comiques.

Que cela, et le parler en français oratoire, fût un divertissement pour les patoisants d'en bas, sans doute! Pour moi, éreinté comme je l'étais, non certes. Fichtre ! J'avais une désillusion, et je ne pus m'empôcher de dire à mon ami :

— Quel rasoir!

— Attends, fit mon ami. Il n'est pas encore en train. Mais je vais lui verser le Saint-Esprit.

Et, débouchant sa gourde, il la lui tendit. C'était du fort Montpellier, une eau-de-vie de sapeur. Le patarin en ingurgita d'un trait une longue et formidable rasade. Puis, tout d'un coup, m'interpellant avec un éclat de rire :

LE PATAIIIN. 209

— Toi, me cria-t-il, loi, tu es papiste, liein? Ah ! Ali ! papiste ! Kli î bien, écoute un peu son histoire, à ton pape.

Il s'assit tout près de moi, et se mit à me chanter, d'une voix très douce, à en paraître enfantine, sur un rythme sautillant :

Le pape est dans son fauteuil, Qui rit, qui rit, qui, Qui rit, qui rit, qui.

Qui rit, qui rit, qui, Qui rit couiuie un fou, Qui rit comme un fou.

Tout en filant ce couplet, il mimait la gaieté du pape, se tordait d'hilarité et finit par se rouler par terre.

Après quoi, se relevant et devenu soudain très grave, il reprit, d'une voix très basse maintenant :

Les canlinaiix lui demnndent :

Pore, qu'a, qu'a, qu'a.

Père, qu'a, qu'a, qu'a, Père, qu'a, qu'a, qu'a.

Père, qu'avez-vous?

Père, qu'avez-vous?

— Si vous voulez tous, ajoula-t-il, savoir ce qu'avait votre pape, donnez encore un peu à boire au pauvre prédicant, au patarin qui a soif.

Il avala une nouvelle et copieuse gorgée. Puis, reprenant son timbre de petite flûte et en chevrotant comme un très vieil homme :

Je ris d'une de mes filles Qui faisait pipi, Qui faisait pipi, Qui faisait i>i|>i, Qui faisait pitié, Qui faisait pitié.

Elle était toute couverle De ea, ca, ca, ca.

De ca, ca, ca, ca, De ca, ca, ca, ca, De calamités, De calaiiiilés.

Cette fois, je l'avoue, je riais follement, et de la chanson et du chanteur, et pardessus tout de ce qu'il y avait d'extraordiiiairement bouffon dans cette scène en un pareil endroit.

— Tu ris! tu ris! s'écria tout à coup le patarin. Mais il n'y a pas de quoi rire. 11 y a de quoi pleurer plutôt, papiste du démon, dont le pape bafoue ainsi sa fille tombée par sa faute dans la désolation de l'abomination! Attends, d'ailleurs, attends, et tu ne vas plus longtemps rire. Encore un peu à boire au pauvre prédicant qui a soif, et

LE PATAllIN. 211

revenons à notre texte qui est, mes frères en Dieu, le bouc émissaire.

Et, vidant la gourde, près d'un demi-litre d'eau-de-vie dans le corps, il recommença son prêche.

Cil! par exemple, plus ennuyeux du tout, à présent! Car il s'embarbouillait dans ses phrases, et aussi dans ses mouvements et gestes d'éloquence, titubait, chavirait, tombait par terre et là continuait à pérorer, se redressait comme mû par un ressort, semblable à un diable qui jaillit d'une boîte, roulait des yeux ainsi qu'un chat foirant dans la braise, et finalement nous montrait sa ceinture dénouée et sa robe ouverte, toute sa nudité lamentable et grotesque, sa poitrine avec le dessus de malle en soies raides et grises, son ventre ridé où le nombril grimaçait comme un vieil anus effondré, et son sexe rétri et flétri en lavette bringueballante.

Le chevrier l'apostropha en patois, puis ajouta en français, avec un rude accent montagnard :

— Vougre dé saligaud! Patarin de nom de foutre! Prédicant du diable! Tu es soûl comme la vourrique à Rovespierre, et tu

212 TIIUANUAILLES.

nous fais voir ton cul. Mais c'est toi, cochon, c'est toi lé voue émissaire.

— Oui, oui, tu as raison, c'est moi, clama le patarin. Oui, tous les vices sont en moi, mais parce que j'ai pris les vôtres. Oui, oui, et l'ivrognerie, et la luxure ! Mais je vais m'en débarrasser, de vos vices, je vais en charger le bouc, le vrai bouc, pour qu'il devienne le triste bouc émissaire et pour qu'il les emporte au désert.

Ce disant, il se rua dans l'étable, en ramena le bouc qu'il poussait devant lui, et hurla sur un ton de prophète :

— Ya au désert, bouc, va, et emporte les péchés d'Israël ! Tiens, voici la salive menteuse d'Israël !

.Et il crachait sur le bouc.

— Voici l'ivrognerie d'Israël!

Et, se fourrant les doigts dans la bouche, il hoquetait et vomissait à grands flots sur l'animal.

— Voici la vermine d'Israël !

Et il se dépouillait complètement de sa robe et la jetait sur la bête effarée, qui jusque-là s'était débattue et qui maintenant restait immobile, la tête et les yeux couverts par le vêtement.

LE PATAHKN. 213

— Et voici enfin, rugit triomphalement le palarin, voici la sale et immonde luxure d'Israël !

Il avait empoigné le bouc par les poils de l'échiné et se courbait déjà vers lui {transversa tuentibus hircis, dit Virgile), quand le chevrier se précipita au secours du chef vénérable de son troupeau, bouscula le vieillard, l'envoya rouler par terre et lui cria, indigné :

— Fous moi lé camp, eh! vougre de pouàr! Tu n'as pas dé la honte, devant ces messieurs? File, patarin, file, eh! Ou sans ça, je vais t'en foutre, moi, eh!

Subitement dessoûlé, le bonhomme ne demanda pas son reste, ramassa en hâte sa robe, et, sans même prendre le temps do la mettre, se sauva en gambadant tout nu par les rochers, tandis que le chevrier le poursuivait en gueulant et en lui jetant des pierres.

Mon ami et moi, nous ne pouvions plus nous tenir de rire. Nous en pleurions.

Et nous faillîmes en mourir, quand le chevrier, revenant à nous, et toujours indigné, et nous expli(iuant son indignation, conclut de l'air le plus grave :

— Non, VOUS comprenez, c'est trop fort, aussi. A-t-on idée d'un vougre pareil? Avé le voue, eh! Avé le voue! A-t-on jamais vu ça? Ah! sacré cochon! Avé des chèvres, je ne dis pas, ça se fait, c'est chrétien. Mais avé le voue, nom de Dieu! avé le voue, foutre, c'est pas comme il faut, eh !

FOUILLARDS

POLILLARDS

C'est juste au bout le plus avancé de la plage, au petit promontoire oi^i lajetée prend racine, au rendez-vous de tous les vents, de toutes les averses et de tous les embruns, qu'est situé le poste des haleurs.

La baraque, murailles et toiture, est en vieilles planches tant bien que mal passées au coaltar. Des tampons d'étoupe, des chiffes en filin détordu, bouchent à peu près les fentes. En litière le long des parois s'entasse du goémon desséché. Au centre de la pièce et à même le sable du sol, un pot de fonte, le cul percé sur deux briques de champ, sert de poêle quand il y a du charbon. Poêle

218 TRIANDAILLES.

sans tuyau, qui enfume la pièce sans fenêtre, aérée seulement par une porte basse.

Là dedans gîtent les pouillards, dix-huit hommes et une femme.

Quelques-uns, paraît-il, repris de justice en surveillance. Les autres, q^ui sait quoi? Stropiats, mendigots, échappés d'hospice, presque tous des vieillards ; mais tous, même les éclopés, encore assez valides pour le halage. Car la chambre de commerce les tolère là et leur donne asile dans ce chenil à condition que, pour prix du logement, ils soient prêts à haler de jour et de nuit.

L,di besogne rapporte à chacun, par bateau halé, deux sous le jour et quatre la nuit. Encore n'est-elle pas assurée, à cause de la concurrence faite par les petites gens du port, matelots à la retraite, femmes de pêcheurs, travailleurs sans autre ouvrage, tous plus solides que les crève-la-faim de \\ baraque.

Et pourtant ils vivaient, les dix-huit pouillards et la pouillarde. Heureux? Bien sûr non. Désespérés? Non plus. Car au maigre salaire s'ajoutaient quelques aumônes, et aux aumônes quelques larcins, de poisson, de houille, de values choses sans valeur

POllLLAUnS 2I'J

pour les larronnés , précieuses pour les •pauvres larrons si gueux.

Les dix-huit entretenaient la femme.

Aucune jalousie entre eux! D'un commun accord, on se la repassait. Les besoins n'étaient pas trop fréquents. Elle y suffisait sans peine. Elle n'avait point de favori ■marqué.

C'était une grosse trouille, de quarante ans environ, molle et mafllue, et dont le père la Bretagne, un des dix-huit, disait volontiers:

— Elle nous fait honneur.

Ce père la Bretagne, s'il y avait eu un favori parmi les dix-huit, eût certainement réuni le plus de titres à un tel privilège. Bien qu'il fût un des moins en point, étant quasi paralysé des jambes, il se montrait adroit et débrouillard comme pas un. Avec son arrière-train en retard, il s'arrangeait toujours pour être des premiers à prendre sa place, et la bonne, dans les chaînes de halage. Nul ne savait aussi bien que lui, pendant la saison, apitoyer les étrangers et leur faire mettre la main à la poche. Il était, en outre, passé maître à la foire d'empoigne. Et donc, parmi ces ventres creux et ces sans-le-soUy il avait plus souvent qu'à son

220 TRUANDAIM.ES.

tour aubaines de victuailles et provision de billon. Mais il n'en abusait pas pour accaparer la maîtresse à tous :

— Moi, disait-il, je suis juste. Chacun sa cuillerée, pas plus, quand on mange à la gamelle.

Ses rabiots de houille, il en faisait bon fou pour la bande dans le pot de fonte, sur quoi il cuisinait ses flibustées de pitance sans que personne eût à s'en plaindre :

— Car, observai l-il, je leur donne gratis à se chaulTerel, pour pas plus cher, la fumée de mon fricot.

Quant à ses gros sous, il les buvait avec la trouille, la laissant ensuite loyalement à celui des dix-huit qui devait l'avoir.

— Et, faisait-il, tu vois si je suis juste et mieux que juste. Je te la cède, comme c'est ton droit ; mais je te la cède tout allumée.

Aussi, dans la baraque, aimait-on fort le père la Bretagne, au point qu'il en tirait gloire, répétant avec orgueil :

— Dommage qu'on soit en République!

Ces bougres-là ne feraient ni une ni deux pour me nommer roi.

A quoi la trouille répondit un jour :

— Le roi, mon vieux, le v'ià I

POUILLARDS. 221

En môme temps, elle présentait un nouveau compagnon, non moins haillonneux et calamiteux que les dix-huit, mais tout jeune à côté de ces birbes. C'était un grand maigre, touchant à la quarantaine, sans un poil blanc dans ses longs cheveux. Il n'était vêtu que d'un pantalon et d'une chemise passée par-dessus en guise de blouse. Et la trouille dit:

— Allons, ho! l'père la Bretagne, toi qu'as deux tricots sous ta pelure, donne-luien un, et plus vite que ça.

— De quel droit? demanda le pouillard.

— Du droit qu'je l'veux, répondit la femme. D'puis assez longtemps j'couche avec vous tous, tas d'vieux! Faut m'en payer un jeune, et c'est c'iui-là. Et vous rfrusquinercz, et vous l'nourrirez, ou je vous lâche. A prendre ou à laisser. Est-ce compris?

Les dix-huit se regardèrent en ouvrant des gueules. Le bon père la Bretagne se gratta la barbe, puis prononça :

— Ce qu'elle demande est juste. N'y a qu'à: s'incliner. Seulement, un instant! Toi, le conscrit, l'engages-tu à nous laisser notre tour de femme? Tout est là.

— Je vous laisserai ce que vous voudrez, répliqua l'intrus. Ce n'est pas moi qui vous i^mbêterai.

Et il ajouta très doucement :

— Pourvu quej'briffe!

On s'expliqua. On s'entendit. Le pauvre diable ne venait certes pas en conquérant, en avale-tout-cru. C'était un malheureux paillasse, sorti de prison, oii il avait lire trois berges pour attentat à la pudeur. A part cela, le meilleur zig du monde, affirmait-il.

— Et de quoi me régaler, ajouta la trouille. Car, pour les six sous que je lui ai donnés, j' vous réponds qu' j'en ai eu mon compte.

Le ménage à dix-neuf devint donc le ménage à vingt. Tout marcha bien, les premiers temps. Humble, le paillasse tâchait de ne pas être trop à charge aux pouillards. Vêtu, nourri, fourni de tabac, sur la masse, il ne se montrait pas trop exigeant. Au besoin même, il eût halé comme les autres. La trouille ne voulut pas.

— Te fatigue pas, mon p'tit homme, disaitelle. Garde-toi tout entier pour moi.

Et il se laissait faire.

Trop, pensèrent bientôt les dix-huit. La trouille, en effet, à le câliner, négligeait les

PJUILLARDS. 223

autres. Elle leur donnait encore leur tour, sans doute; mais de mauvaise grâce et sommairement.

— Bon, si nous étions de jeunes coqs, disait le père la Bretagne. Seulement, quoi! A notre âge, ça ne nous suffit pas, de faire toc toc et puis bonsoir.

Les dix-huit, qui n'avaient jamais été jaloux les uns des autres, devinrent jaloux du préféré. D'aucuns lui cherchèrent noise. 11 se rebiffa. Le meilleur zig du monde, sans doute; toutefois il ne fallait pas le prendre pour une moule, non plus! Qu'on le traitât de grand mac, feignant comme un prêtre, il en riait; mais qu'on s'amusât à lui fourrer, ainsi qu'on le fit, des paquets de cheveux dans son trè/îe, des poignées de ronces dans son pieu de goémon et des cervelas d'étron dans sa soupe, ah ! zut, alors!

— Pas d'ça, la coterie, ou j'vous passe à tabac.

On récidiva quand même. Il cogna. Sans chercher à savoir les coupables; sur les premiers venus; au petit bonheur! A coups de chausson (sa spécialité), il mit des nez en marmelade.

Ayant ainsi pris conscience de sa force,

et aguiché par la trouille, fatalement, il tourna vite à la tyrannie. Les dix-huit se se sentirent esclaves. L'ancien paradis de la baraque, à la si douce concorde, à la si bonne égalité, se changeait en enfer. Cela ne pouvait pas durer.

— Ah ! grognait le père la Bretagne, si j'avais vingt ans de moins, comme je m'attellerais à sa piau ! J'ai mon coup de tête en Breton. Oui, mais voilà! c'est mes sacrées gambes qui ne vont plus.

Et il proposait bravement au paillasse un duel où celui-ci se laisserait ficeler les pieds, et où tous deux, assis par terre, se mangeraient le nez à armes égales.

— Un duel comme ça, disait-il, à la bonne heure, ça serait juste.

— Tiens, ça qu'est juste, Auguste ! ripostait l'autre en lui envoyant la pointe de sa semelle dans les côtes.

Et la trouille s'esclaffait et en s'esclaffant s'écriait :

— Vieux farceur de père la Bretagne, vaî Pourquoi que tu lui proposes pas, à mon p'iit homme, un duel au pistolet sur Bibiche, à condition de ficeler son outil pour qu'il soit pareil au tien? Ça aussi, ça serait juste.

POUILLAHDS. 2-25

Le père la Bretagne geignait dans son coin, crachait rouge. Tout le monde se taisait. Lui, le plus crâne, ainsi inouclié, que pouvaient faire les autres? On n'avait qu'à se soumettre. La trouille avait eu raison le jour où elle avait amené l'intrus en disant :

— Le roi, le v'Ià!

Seulement, elle aurait dû se rappeler qu'elle seule, en somme, tenait ses sujets, et, selon la juste expression du père la Bretagne, par le bon bout. Avec elle pour fiche de consolation, ils auraient supporté n'importe quoi, sans doute. Elle commit la maladresse de leur couper les vivres, la fameuse gamelle! Elle voulut tout réserver pour son chéri. Cela porta au comble l'exaspération des dix-huit.

Et, une nuit, comme le paillasse et elle dormaient, repus d'amour parmi ces amoureux à jeun, les dix-huit se ruèrent sur eux. On empaqueta dans un prélart les jambes et les bras du despote, et, devant la femme solidement garottée...

— Oui, me racontait le père la Bretagne en personne, oui, monsieur, nous nous sommes vengés ainsi. C'était juste, n'est-ce pas? On a bien guillotiné le roi en 93. Alors,

^26 TRUANDAI LLES.

nous aussi, bon sang, nous avons guillotiné le nôtre.

Et il concluait en ricanant :

— Oh! par exemple, faut être juste, comme c'est pas sa tête qui le faisait roi lui, c'est pas la tête non plus, dame, que .e lui ons coupée.

hai:;e

Le perluis n'est pas large (ah ! foutre non, bonne Vierge !) entre la maudite roche Flaupière et le sacré banc des Erdoux. Et quand par malechance il vente du nordet (chose rare heureusement en ces parages), il faut prendre joliment court sa bordée, juste à ranger la Flaupière, pour arriver tout dret d'un coup dans le mitan du goulet et mettre alors le cap sur la passe de l'Angrade et le moulin des Herbaudes. Faute d'un rien, par ces temps-là, on risque d'aller à bâbord s'éventrerdans la herse des Erdoux, ou à tribord s'écraser entre les deux pinces de la Flaupière.

Aussi, quoiqu'il eût fait cette manœuvre des fois et des fois, et qu'il l'eût quasi dans la main assez pour la faire même en dormant, aussi ouvrait-il l'œil, et le bon, depuis un grand quart d'heure déjà, le vieux père Gélin, surnommé \e, Petit-Doux, patron du chalutier VAugustine.

Mais ce n'était pas tant l'entrée du pertuis qu'il considérait de la sorte ; et dire qu'il ouvrait l'œil, ëHelDon, c'est une façon de dire ; car ses bougresses de prunelles grises, dures et perçantes, avaient plutôt en ce moment le mauvais œil, et fusillaient à distance un follier qui naviguait au plus près de la Flaupière, cherchant le point pour s'engager dans le goulet.

Le Petit-Doux, en effet (ainsi sobriqueté par ironie), avait reconnu en ce. follier le bateau de son mortel ennemi, Pierre Larzennec, dit le Breton.

Ah! ce Breton, comme il lui en voulait, de quelle profonde haine, et comme, à le, voir là-bas près du péril, il murmurait en lui-même rageusemen :

— Souffle, souffle, nordet ! Casse-lui la;, goule contre la Fla«j)ière, bon nordet ! Qu'il J y coule à pic, dans le trou aux homards, et :

li\IN!-:. 231

(jd'il y suit clii(|utj par eux jusqu'au cœur, ce foiban qu\ m'a fait tort!

Kl il remâchait, avec une bile anière, tout ce (jui lui rendait odieux et abominable ce Breton de niallieur.

Un gueux, un va-nu-paltcs, un rat de quai, un étranger au pays, qui était venu s'échouer ici comme une épave, au sortir de l'hospice, après quelque sale maladie sans doute, et qui, malgré ça, le voleur, avait pris à la traîne de ses chansons et de ses mines câlines la propre fille unique de maître Gélin, patron de VAugudineelle plus riche chalutier du port !

Et, de cet amour, impossible de la démarrer, la gaupe, affolée de son sans-le-sou ! Il l'avait ensorcelée, bien sûr! Elle n'avait voulu entendre à rien, ni aux menaces, ni aux prières, ni aux remords de laisser à l'abandon la maison de son père, resté veuvier pourtant par affection pour elle ! Et contre le gré du vieux, et à sa barbe, la loi en main (l'injuste loi qui soutenait l'enfant ingrat et l'arrachait à l'autorité domestique !) elle avait épousé l'étranger, le rat de quai, le va-nu-pattes, le gueux! Elle avait arveclui préféré la noire misère, la guenille,

232 TRUANDAII,LES.

la marmaille bientôt pullulante, tout ce que lui avait prédit son père, tout ce qui était arrivé fatalement, et qu'elle avait supporté sans se plaindre.

Sans se plaindre, elle, oui ; mais non sans que le Pclit-Doux le lui reprochât et lui en fît injure chaque fois qu'il la rencontrait, halant sur le quai pour gagner quatre pauvres sous, ou portant la hottée des mareyeurs, ou péchant la grenade dans les flâches de la côte. Car alors, il ne manquait jamais de l'insulter, surtout les jours où il' avait la soute pleine, pour avoir trop bu du dur.

— Mauvaise gouine, lui criait-il, te v'ià encore à me déshonorer! Il vous laisse donc crever de faim, toi et tes petits, celui que t'as voulu pour homme ? Toi, la fille à maître Gélin, faire des métiers pareils, si c'est pas à dégueuler de honte ! Et tout ça, pour te planter dans la piau le bout-dehors d'un propre à rien! Oui, d'un propre à rien, sinon à te semer des enfants qu'il ne peut pas nourrir. Putain, salope, paillasse à mendiant!

Et toute une débondonnée d'ordures, dont il l'accablait d'autant plus que la malheu-

reuse ne répondait jamais. Car elle respectait son père, mali^M-é tout, et voulait que le Breton aussi le respectât, et eût craint en ripostant d'exciter son mari à riposter de môme, ce qui eut amené bataille entre les deux hommes. Mais, dans le silence du couple-, le vieux ne voyait que basse couardise, et redoublait d'invectives, et souvent poursuivait son gendre en le traitant de lâche.

Si bien qu'une fois le Breton, à bout de patience, s'était retourné et avait à son tour déchargé son cœur, disant tout ce qu'il y avait à dire contre ce vieux requin sans entrailles, qui n'avait qu'une fille et qui ne lui donnait tant seulement pas un chanteau de pain, ni à ses petits-enfants non plus, et qui aimait mieux tout dépenser à se soûler comme un cochon, tandis qu'elle et eux n'avaient quelquefois rien dans le ventre, et qu'un père et un grand-père de ce gabarit-là c'était pire qu'un ennemi.

Et l'autre répliquant de plus belle, des paroles on en était venu aux gourmades. Solide était le vieux, quoique vieux ; mais rétu était le Breton, et traître à la bataille, avec ses crocs-en-jambe et ses coups de ca-

boche dans la poitrine. Et, finalement, le Pelit-Douûo était resté sur le carreau, les quatre fers en l'air, une côte défoncée, vomissant rouge.

11 y avait cinq ans de ça ; mais le vieux l'avait toujours sur l'âme, comme un poids dont il étouffait. Déshériter sa fille, c'était une vengeance, certes, et il avait pris ses mesures pour. Toutefois, cela ne lui suffisait point. Et c'est de son vivant, et en jouissant à son loisir, qu'il espérait toujours rendre au damné Breton, et avec usure, la monnaie de sa pièce.

— Souffle, souffle, bon nordet, continuait-il à grommeler. Souffle plus dru et bien de guingois. Le vaurien a déjà manqué le point deux fois, m'est avis. Il revire au large pour reprendre du lof. Souffle, afin que la troisième fois soit la bonne pour les homards de la Flaupière, qui n'auront jamais eu à se régaler de pareille charogne.

Le chalutier, en cet instant, arrivait à portée de la voix par le travers du foUier, où le Breton et son matelot larguaient toute leur toile et pesaient sur la barre et nageaient aussi de l'aviron pour se parer au droit du pertuis.

HAl.NE. 2:15

Le Pelil-Dinix mit ses deux mains en entonnoir autour de sa bouche 'et liurla dans le vent :

— Tire au fond, Breton !

En même temps, au lieu de donner de la bande à tribord, pour prendre le vent do son avant-dernière bordée, il piquait sur le foUier tout droit, comme pour l'accoster. Ses quatre hommes d'équipage en poussèrent un cri, le croyant devenu fou. Mais presque aussitôt il commanda:

— Attrape à virer !

Et d'un coup de barre, plus brutal qu'à son habitude, il remit le bateau dans le bon chemin.

Toutefois, du retard qu'il avait fait subir à la manœuvre, le follier avait eu le temps de se juger en péril d'abordage, et ainsi avait suspendu un instant son effort vers le pertuis, juste à la minute où les deux hommes avaient besoin de toute leur décision. Le terrible hurlement du vieux les avait aussi obligés à quitter du regard l'entrée visée. Le Dreto)i en avait même ressenti une commotion soudaine et incoercible dans ses deux poings crispés sur la barre; d'où une poussée à faux.

Et maintenant, voici que le follier s'engouffrait dans le courant du goulet, sa voile claquant, les avirons à vau-l'eau, l'arrière paralysé. Ah ! il allait la ranger, la Flaupière, la ranger au plus près, au trop près, à s'y aplatir comme une tripée de goémons fouettée par le flot.

Le Petit-Doux ricanait silencieusement, les yeux illuminés.

Flac! Bouf! Ça y était. Dans un paquet de mer monstrueux, le follier s'était plaqué sur la muraille, puis avait été happé entre les deux pinces de la Flaupière , au plus étroit, dans le haut, où il pendait à présent, le mât cassé, le ventre crevé, la quille vers le ciel, vidé des deux hommes.

Le chalutier avait pris le vent et filait sa sûre route, s'engouffrant à son tour dans le pertuis, mais dirigé juste où il fallait. L'arrêter dans son élan, pour porter secours aux deux malheureux en perdition, on ne pouvait y songer. C'eût été le vouer, lui aussi, aux pinces de la Flaupière. Personne de l'équipage ne le proposa , môme des yeux. D'ailleurs, les folliers devaient être en morceaux, certainement, après ce choc à toute volée, après cette chute à pic dans

les remous convulsifs du formidable trou aux homards.

Pourtant, non ! Là, parmi l'écume bouillonnante, au fond soudainement découvert par un retrait du flot, voici qu'apparaît une tête , les cheveux collés sur la face , le regard hagard, la bouche grande ouverte pour prendre une bouffée d'air et appeler à l'aide. El c'est le Breton, vivant encore! Et les hommes du chalutier, muets d'épouvante, ont entendu le noyé, presque un spectre déjà, crier d'une voix lamentable :

— Assassin !

Puis le flot est revenu, l'a submergé, et VAiigustine a suivi son chemin, toujours guidée d'une main ferme par le Petit-Doux, qui n'a pas cessé de ricaner silencieusement, même quand le vent lui a souffleté l'oreille du terrible cri , même quand la vague oiî l'autre avait sombré est venue lancer au visage du vieux criminel son jet d'écume visqueuse pareille à un suprême crachat.

Le lendemain, à la côte, on trouva un cadavre : c'était le matelot du Breton. Mais le Breton lui-même , ni ce jour-là ni un

autre, ni au bout des vingt et un jours traditionnels, on ne revit son pauvre corps. Il devait, selon le voeu féroce du Petit-Doux, être resté dans le trou aux homards, qui s'en étaient régalés jusqu'au dernier lambeau.

Et le Petit-Doux ne se gênait pas pour le dire et en être joyeux, môme devant sa fille, la triste veuve, surtout devant elle.

Il avait voulu la recueillir et avec elle ses sept orphelins; mais elle avait eu horreur de revenir sous le toit du scélérat par qui son homme était mort, et qu'elle ne pouvait plus considérer comme son père, jusqu'à oser lui répondre un jour :

— Je ne suis pas votre enfant, bien sûr, et ma mère a dû m'avoir avec un autre homme que vous.

Et la haine de ces deux êtres devint farouche.

— Ton Breton, disait parfois le vieux, je voudrais pêcher le homard qui lui a sucé le cœur. J'en mangerais, de c't homard-là, comme du pain bénit.

Advint qu'une nuit, en chalutant par un temps calme aux environs de la Flaupière, V Augustine amena sur le pont un homard

monstrueux, et le Pelil-Doux s'imagina que son féroce désir était exaucé.

— Oui, oui, s'écria-t-il, c'est celui-là qui a dû lui sucer le cœur, au Breton. Ah ! je ne te vendrai point, toi, mon gros, quoique tu vailles bien une pistole. Ta chair m'est trop goûtée. Même à des cents et des mille la livre, je te garde pour moi. Breton de malheur, charogne de Breton, je t'enterrerai dans mon ventre.

Et le lendemain, à sa fille, il redit la chose, s'exaltant en sa folie, se délectant à ressasser :

— Dans mon ventre, entends-tu, gouine, dans mon ventre ! Il sera dans mon ventre, ton homme, ton gueux d'homme, ton salop d'homme, dans mon ventre où j'en ferai de la merde.

Elle blêmit de maie rage et répliqua : — Vous n'oseriez pas. 11 vous le rongerait,

le ventre, si c'est lui ! Il vous le rongerait

comme vous le méritez.

— C'est lui, c'est lui, que je te dis, clamait le vieux. Je suis sûr que c'est lui. Regarde comme il veut m'agripper, le forban !

Et elle répétait, s'affolant, elle aussi :

— Il VOUS rongera le ventre, vieil assassin. Il vous le rongera, j'en réponds. Il est plus fort que vous, hein? Vous l'savez ben. Osez donc le manger, alors. Osez donc! Vous n'oseriez pas !

— Je n'oserais pas ! gueula le Petit-Doux. Tiens, putain, tiens, tu vas voir. Tout cru, que je le mangerai , tout cru, comme je l'aurais mangé de son vivant, tout cru, pour mieux le sentir sous mes dents, et pour qu'il sente si je n'ose pas.

Et, à coups de hachette, il tronçonna le homard, puis mordit à pleine bouche dans la chair pantelante et coriace, qu'il déchiquetait, avalait par grands lambeaux sans la mastiquer.

La femme, à voix basse et rauque maintenant, comme si elle récitait des litanies de sorcière, marmottait en le regardant jusqu'au fond des yeux avec un regard envoùteur :

— Manges-y le ventre, mon homme, manges-y le ventre, à ton assassin, mangesy le ventre.

Et soudain le Petit-Doux, obéissant malgré lui à l'impérieuse suggestion, se sentit comme des crocs plantés au creux de l'es-

lomac, et pâlit criiorrour, puis s'empourpra (J'élouiïeuieiil, la factj viulotle, et ciia dans un affreux hoquet :

— A boire! A boire !

— Mangcs-y le ventre, mon homme, ronronnait toujours la veuve, implacablement, manges-y le ventre, à Ion assassin, mangesy le ventre.

Le Petit-Doux empoigna par le col un litre d'eau-de-vie, et vite, vite, à larges goulées, se jeta du liquide à flots dans la gorge.

iMais plus il versait, plus il avait soif, et plus le trou se creusait, là-bas, dans son estomac dévoré, dans ses boyaux comme mâchés et remâchés.

D'une lampée nouvelle , il ingurgita le litre jusqu'à la moitié, puis d'une autre jusqu'aux trois quarts, et enfin d'un dernier trait il le vida, pour tâcher de le noyer et de le brûler tout à la fois, le hideux et victorieux ennemi dont il se sentait la proie vivante.

Et tout d'un coup, comme une masse, le Petit-Doux se laissa choir, ahogué par la viande dense et lourde, assommé sous le coup de poing de l'alcool.

242 TIIUANDAILLES.

Et, tandis qu'il gigotait encore aux suprêmes sursauts de la congestion , tandis qu'il râlait agonisant, la veuve du Breton continuait à psalmodier ainsi que des litanies de sorcière envoûteuse, d'une voix monotone, machinale et somnambulique :

— Manges-y le ventre, mon homme, manges-y le ventre, à ton assassin, mangesy le ventre, mon homme, manges-y le ventre I

Le Xormana Guillaume et le Provençal Bartlioumiou, anciens marsouins de la flotte, aujourd'hui matelots au grand cabotage, étaient deux lascars portant bien la toile.

Quand même, voilà qu'ils commençaient à rouler bord sur bord un peu, comme s'ils avaient le vent debout; et les rues de Dieppe leur paraissaient devenir de plus en plus étroites. Tous les trois pas, on s'y cognait aux murs!

Il est vrai qu'alors on se trouvait souvent à la porte d'un débitant, où. l'on pouvait s'accoiser, le temps de se suiver la garga-

216 THIANDAILLES.

rousse avec un nouveau boujaron de fil-enquatre.

Et cela durait ainsi depuis ce matin, qu'ils avaient débarqué.

Ils venaient de faire leur vingt-troisième station, et repartaient à la dérive dans la Grand'Rue , quand Barlhoumiou s'arrùla soudain, et soupira tristement, avec des sanglots dans la gorge :

— Guiomme, Guiommc (ainsi prononçaitil, d'une seule émission de voix et en accentuant Vo très bref), Guiomme, tu te fous d'un ami. T'es pas un vrai-z-ami.

— Barlhoumiou, riposta l'autre avec ferveur, je suis ton ami, je te le jure, un vrai-t-ami. Ce n'est pas moi qui se fout de loi. C'est le sort de nom de l'outre de nom de Dieu de tonnerre de Dieu qui se fout de nous deux!

— Guiomme, reprit le Provençal tout à fait lugubre, nous ne la trouverons puis pas, la tripière.

Et, en signe de découragement, il s'assit au bord du trottoir. Le Normand prit place auprès de son ami, et le serra tendrement dans ses bras en disant d'une voix lente et grave :

— Nous la trouverons, Barthoumiou, quand nous devrions faire tous les débits de la ville.

— Et si elle est morte ? gémit le Provençal.

— Elle ne Test pas, répondit Guillaume. Des aucuns m'en ont encore parlé il y a six mois. Toujours pi'ospère !

— Et pourquoi ne leur as-tu pas demandé sa vue, Ciuiomme?

— Parce que j'étais sijr de me la rappeler.

— Tu vois bien comme lu te rappelles, pourtant.

— Que veux-tu, Barthoumiou? V'ià dans les douze ans que j'y suis venu. Et rien qu'une fois!. Et le soir! Et ce soir-là, j'avais une petée à ne pas compter mes mains sur mes doigts.

— Alors, mon couillou, comment le souviens-tu si tant du fameux goût qu'avaient ses tripes?

— Ah ! Barthoumiou, c'étaient des tripes, entends-tu, comme jamais, au grand jamais, y a eu des tripes.

— Guiomme, tu te fous encore de moi. Tu veux m'en mettre, avé tes tripes.

2i8 TUUA.NDAILMÎS.

— Je ne veux pas t'en mettre, Barthoumiou. Des reines de tripes, que je te dis, des tripes en fleurs de tripes. Enfin, quoi?... Nos tripes !

Bartiioumiou changea sa chique déjoue, fit gicler de sa lippe une longue fusée noire, et prononça d'un ton sentencieux:

— Vos tripes, ça n'eziste pas.

— Et, interrogea ironiquementGuillaume, qu'est-ce qui existe pour lors?

Barlhoumiou se leva et dit, avec une pitié dédaigneuse :

— Ce qui eziste, mon povre ami?

Ici, il prit un temps, considéra de haut Guillaume toujours assis par terre; puis il ajouta triomphalement, lançant les premiers mots de sa phrase comme une acre bouffée d'haleine à l'ail, et s'étalant sur le grasseyement du dernier comme dans un bain d'huile:

— Il eziste les pieds-et-paquets de Marseille.

Guillaume haussa les épaules, à son tour se leva, et répondit simplement:

— Cherchons ma tripière.

Et ils recommencèrent à tirer des bordées de débit en débit.

THIPES. 2 49

Ce n'élail pas lu prime fols que se dressait entre eux celte question capitale de savoir à qui doit appartenir la prééminence, des tripes à la mode de Caen ou des pieds-elpaquels à la marseillaise. De tout temps, du jour où ils s'étaient connus au service de riùtat, à chaque occasion oij ils s'étaient rencontrés au cabotage, ils avaient débattu ce procès, sans pouvoir jamais tomber d'accord.

A vrai dire, c'est en ce point que se résumait pour eux l'éternelle dispute entre Nord et Midi. Pour tout le reste, ils s'entendaient, grâce aux concessions de Guillaume, qui aimait Barlhoumiou de tout son conir, et volontiers lui faisait sacrifice d'opinion, jusqu'à confesser humblement la supériorité du vin de Langlade sur le cidre, du roquefort sur le livarot, de l'huile sur le beurre, et même du poisson de la Méditerranée su? le poisson de l'Océan.

Où ils se comprenaient surtout et se congratulaient mutuellement de leurs pays, c'est à propos des femmes. Là, sans lâche complaisance chez Guillaume et de bon cœur chez Darlhoumiou, ils ne tarissaient point d'éloges, le Normand touchant les Proven-

250 TUUANDAILLES.

cales et le Provençal touchant les Normandes.

— Tu conçois, disait Guillaume, à moi, ce qui me plaît, c'est votre petite fourmi de làbas, toute en nerfs.

— Et à moi, disait Barthoumiou, c^est votre belle grasse vache, toute en viande

— Ah! s'écriait le premier, sentir ces gringalettes se raidir dans vos bras, comme des cordes tendues, ça qu'est bon !

— Vaï, vaï, faisait l'autre, prendre à poignes-mains des tétasses, que ça vous filtre entre les doigts, voilà de fine gourmandise !

Et combien, en cela, sincères tous deux, le Normand de haute taille, à large encolure, au poil roux, et le Provençal menu, maigriot, avec sa face en nœuds d'acajou et son allure sautillante de grillon brun !

Oh ! sur ce chapitre, à la bonne heure ! Ils s'entendaient en frères.

Mais une fois les tripes en jeu, bonsoir la concorde ! Nord et Midi se réveillaient, hargneux, irréconciliables. Guillaume, si tolérant, se hérissait, ne cédait plus, n'admettait même pas la possibilité d'une contradiction.

Tnil'ES. 25i

' — Tout ce que lu voudras, disail-il, soit! Le Midi vaut mieux en tout, c'est convenu. En tout, oui; mais excepté en tripes.

El il concluait en général par :

— Enfin, tu verras, un jour, quand nous pourrons en manger ensemble, à Dieppe, chez une tripirie que je connais.

Mais, dt'j)uis dix ans, jamais ce jour n'avait pu se trouver. Ils avaient servi au môme bord, comme malhurins, puis s'étaient rencontrés au cabotage un peu partout, dans les ports les plus divers, mais jamais ils n'étaient venus tous deux ensemble à Dieppe.

El voilà qu'aujourd'hui, par un hasard miraculeux, Guillaume était en passe de convaincre Barthoumiou ! Et, va te faire fiche ! Impossible de mettre le cap sur la boutique de la tripière !

— Mais, insinuait Barthoumiou, mangeons des tripes dans le premier débit venu. Pourquoi pas, Guiomme?

— Du tout, objectait Guillaume. Je veux te faire manger les plus meilleures des meilleures. Sans compter qu'elles te paraîtront encore meilleures, à cause de la tripière.

2o2 TRUANDAI LLES.

— Oui, tu m'as dit déjà. Une grasse, hé? Comme j'en aime?

— Plus encore, Barthoumiou.

— Tu es un gros brave, Guiomme.

Et ils entrèrent dans leur vingt-septième débit.

— Nom de nom, c'est elle, cria Guillaume. Klle a encore engraissé.

— Boudiou ! s'exclama Barthoumiou soudain en extase. Boudiou ! Que morceau ! Eh ben ! en voilà, de femme !

C'était la fameuse tripière, en effet. Elle devait peser dans les trois cent cinquante livres. Une bonne demi-douzaine de mentons en panne blanche faisaient coussinets à sa face énorme et rose. Sa vaste poitrine s'avançait presque horizontale, soulevée en deux vagues étalées par un corset qui servait comme d'éventaire ''à ces flottantes mollesses d'édredon.

Barthoumiou contemplait , bouche bée.

Sa chique lui en tomba de la joue. Quand il revint à lui, ce fut pour demander à la tripière, en désignant du geste la masse, respectueusement :

— Ce n'est pas du qu'est trop dur, au moinss, hé?

Après quoi il ajouta, avec un sourire et en approchant ses mains dont les doigts frétillaient :

— Parce que moi, vé, je les aime qu'on y enfonnce.

— Et en attendant, fit tranquillement la commère, qu'est-ce qu'il te faut, moko?

— Des tripes, cria Guillaume. Et des tripes ce qu'il y a de plus tripes, hein? Les mêmes qu'y a douze ans.

Puis il empoigna Barlhoumiou, retombé en extase, et l'emmena dans la cuisine.

— Viens voir, disait-il, comment ça se prépare, nos tripes. Ah ! ce n'est pas ainsi qu'on les mijote, va, vos nom de Dieu do pieds-et-paquels. Hegarde-moi ça , cette marmite, crois-tu ! Et des jours et des nuits, et encore des jours, que ça cuil. Et ce qu'on vous les lave, avant ! Viens voir ça aussi. Je me rappelle l'endroit. Je me rappelle tout, maintenant. Viens ! c'est dans une espèce de cave, là, à gauche. Ah ! ce qu'on vous les lave, et rince, et rinceras-tu ! Regarde dansée grand baquet. C'est-il blanc! c'est-il propre ! Tu ne me feras pas croire qu'on les lessive tant que ça, vos sacrés pieds-etpaquets de sacré nom de Dieu de Marseille.

254 TRUANDAILI.KS.

Non, mais regarde, quoiqu'il ne fasse pas clair, regarde!

Guillaume pouvait bien insulter les piedset-paquets, et Marseille, et tout le Midi ! Barthoumiou n'entendait plus rien. Il ne regardait pas non plus. Ravi, béat, les yeux mi-clos, en une vision de pochard tout halluciné par son idée fixe, il continuait à contempler en esprit la poitrine de la tripière.

Cependant Guillaume venait de surexciter son ivresse, à lui aussi, en s'exallant d'enthousiasme pour les tripes; et c'est avec un attendrissement d'homme soûl qu'il s'agenouilla en murmurant :

— Comme elles sont belles, Parthoumiou ! Ce sont nos tripes d'ici, nos belles tripes. Dis-moi qu'elles sont belles, dis-le-moi, Barthoumiou.

Il attira violemment vers lui le Provençal, qui, de la secousse, perdit l'équilibre, et piqua une tête en avant, juste à même le baquet.

Et soudain , quand Barthoumiou sentit dans ses doigts, contre son visage, sous ses pectoraux, la ballottante marée de caoutchouc, Barthoumiou ferma tout à fait los

Tnil'ES. 255

yeux et se mit à geindre doucement, prenant la tripée pour la tripière :

— Si elles sont belles, mon Guiomme !

Ah! je le crois qu'elles y sont ! Té, vé, que je les aime ! C'est de tétasses, ça, de belle et bonne, pécaïre. Té, en voilà z'une, de tétasse, qu'elle me fait le tour du cou, comme un cache-nez.

Et il soulevait les tripes par brassées amoureuses, furieusement, et y fourrait ses poings jusqu'au coude, et s'en débarbouillait le visage, et faisait sangloter de joie le bon Guillaume en lui répétant:

— Guiomme , Guiomme , tu es un gros brave. Merci ! Ah ! tu m'en donnes, de la satisfassion. Mais aussi tu peux dire que je Taime, vaï, ta payse.

— Voui, voui, répondait Guillaume sans chercher à comprendre, mais pleurant de plus en plus.

— Tu pleures? s'écria tout à coup le Provençal. Pourquoi que tu pleures, mou Guiomme?

Il avait en même temps lâché les tripes qui retombèrent en flicflaquant.

Il ajouta, la voix tremblante :

— C'est pas ta sœur, au moinss?

— Non, non, répliqua Guillaume.

— Pourquoi que tu pleures, donc?

— Parce que je suis content que tu l'aimes, quoique pas ma sœur.

— C'est vrai, mon Guiomme?

— Voui, voui, répéta le Normand.

Alors Barthoumiou reprit les tripes

comme à bras-le-corps, se coucha dedans, et s'écria :

— Eh bien ! puisque c'est, pas ta sœur, mon Guiomme, adicu-vat ! Je lui s-y fais un enfant.

LA DETTE

LA DETTE

— PstI pst ! Joli brun, monte donc ! Je suis bien mignonne, tu verras. Monte donc ! Tu pourras toujours te chauffer; j'ai une bonne grille.

Mais rien n'amorçait le passant, rien, ni cette appellation de joli brun, doucement susurrée à des birbes chauves et ventrus, ni la lubrique promesse que soulignaient une œillade et un sourire déjà caressants, ni même l'évocation de la bonne grille au rouge brasier de coke, si alléchante par cette âpre bise de décembre.

Et la grande Fanny continuait lamentablement, sous cette bise glacée, à battre

son quart inutile, et la nuit s'avançait, et les passants se faisaient de plus en plus rares. Encore une heure comme ça et la rue serait absolument déserte ! A moins d'une chance, d'un pochard attardé, il faudrait rentrer bredouille.

C'était pourtant une belle créature, que la grande Fanny! Avec sa tête de bacchante et son corps de déesse, dans la splendeur épanouie de ses vingt-trois ans, elle méritait autre chose que ce trottoir misérable, où elle ne trouvait seulement pas les cent sous dont elle avait besoin pour manger demain.

Mais voilà! Dans cet infernal Paris, grouillante cohue de concurrences qui s'entre-dévorent, la renommée ne vientaux filles, comme aux artistes la gloire, qu'en leur arrière-saison. Elles ressemblent par là aux pierres précieuses, dont les plus célèbres sont celles qui ont été le plus souvent montées.

Et c'est pourquoi battait obscurément son quart inutile, sous l'âpre brise de décembre, sans un sou dans sa poche, malgré sa tête de bacchante et son corps de déesse et la splendeur épanouie de ses vingt-trois ans, cette grande Fanny qui devait être plus tard

LA DETTE. 2G1

une des plus brillantes et des plus riches étoiles de la galanterie parisienne.

Cependant l'heure suprême s'était écoulée. Plus un seul passant! La rue était décidément vide, morne et morte. On n'y entendait plus que les sifflements entrecoupés des rafales. On n'y voyait plus vivre que les flammes des réverbères, tremblotantes, effarées, pareilles à des papillons agonisants. Allons, il n'y avait qu'à rentrer, et rentrer bredouille !

Soudain, au prochain carrefour, là-bas, sur la chaussée, la grande Fanny aperçut une forme humaine. Cela faisait halte, semblait hésiter, chercher son chemin. C'était enveloppé dans un vêtement qui pendait presque jusqu'à terre. C'était tout menu, tout gringalet, quelqu'un de très petit, à coup sûr.

— Peut-être un bosco, pensa la fille. Ils aiment les grandes femmes, ceux-là !

Et vivement elle se dirigea vers l'individu, en faisant déjà, par habitude, et comme s'il pouvait l'entendre de si loin :

— Pst ! pst ! joli brun !

Quelle veine! L'individu ne se sauvait pas, mais venait à la rencontre de Fanny, quoique

JG2 TRUANDAILLES.

d'une allure timide. Elle courut à lui, en répétant son appel câlin pour le rassurer. Elle courut d'autant plus qu'elle le voyait maintenant tituber avec des zigzags d'homme soûl, et qu'elle se disait :

— Une fois que c'est sur le cul, ces bougres-là, il n'y a plus moyen de les relever. Ça veut dormir oij ça se trouve. Pourvu que j'arrive avant qu'il tombe.

Elle arriva, en effet, juste à temps pour le recevoir dans ses bras. Mais à peine l'eutelle fait, qu'elle faillit le lâcher, de stupéfaction! Ce n'était ni un ivrogne, ni un bosco. C'était, dans une redingote et sous un feutre d'homme, un enfant de douze à treize ans, etqui pleurait, et qui gémissait d'une voix faible :

— Pardon, madame, pardon! J'ai faim.

Si vous saviez comme j'ai faim ! Et froid aussi, madame. Pardon ! Oh ! oui, bien froid.

— Pauv'gosse ! fit-elle, en le soulevant contre sa poitrine et en l'embrassant.

Et elle l'emporta, le cœur tout gros, mais en même temps tout joyeux; et, tandis qu'il continuait à sangloter, elle lui répétait machinalement:

— Crains rien, va, mon petit homme. Je

LA DETTE. 2C3

suis bien mignonne, tu verras! Et puis, tu pourras toujours te chauiïer ; j'ai une bonne grill(.\

Elle était éteinte, la bonne grille. Mais, tout de niùme, la chambre était tiède. Aussi, l'enfant murmura-t-il, en y entrant :

— Ah ! comme on est bien, ici ! Il fait fudemcnt meilleur que dans la rue, allez! Et voilà si.\ jours que j'y suis, dans la rue.

II se remit à pleurer et ajouta :

— Pardon, madame, pardon! Et depuis deux jours je n'ai rien mangé.

La grande Fanny ouvrit son armoire à glace. Sur la tablette du milieu, il y avait toute sa lingerie. Sur celle du haut, parmi des foufTes, il y avait une vieille boîte de biscuits Albert, un restant de cogneji au fond d'un litre, et quelques morceaux de sucre chipés dans les cafés. Avec le tout et l'eau de sa carafe, elle fit une espèce de soupe qu'il avala délicieusement.

II voulut ensuite raconter son histoire. Il commença tout en bâillant.

Son grand-père (la seule famille qu'il eût jamais connue), peintre décorateur à Soissons, était mort la quinzaine passée. De son vivant, il lui disait toujours :

264 TRUANUAILLES.

— Quand je n'y serai plus, petiot, tu trouveras dans mes papiers une lettre pour mon frère, qui est commerçant à Paris. Tu iras la lui porter. Il te prendra sûrement avec lui. D'ailleurs, de toutes façons, il faut que tu ailles à Paris. Tu as des dispositions pour la peinture. Là seulement tu deviendras un artiste.

Le vieux mort, l'enfant était donc parti, vêtu de la défroque du grand-père, et avec trente francs en poche, tout l'héritage du bonhomme qui avait trépassé à Thôpital.

Mais à Paris, à l'adresse mentionnée sur la lettre, personne ! Le frère du défunt n'y habitait plus depuis six mois, et l'on ignorait même ce qu'il était devenu. L'enfant restait seul. Son voyage payé, il avait vécu quelques jours tant bien que mal. Puis ses derniers francs avaient filé. Et enfin, depuis bientôt une semaine, il vagabondait, n'ayant plus de quoi se payer un lit, achetant du pain sou à sou, jusqu'au moment où, voici quarante-huit heures, il s'était trouvé sans rien, absolument rien.

Tout cela raconté dans un demi-sommeil, parmi des hoquets de sanglots revenus et des bâillements d'hébétude, si bien que la

LA DETTE. 265

fille, malgré sa curiosité, n'osait lui faire aucune question, mais au contraire avait hâte qu'il eût terminé, et le déshabillait en l'écoutant, et ne l'interrompait que pour l'embrasser et lui dire :

— Bien, bien, mon pau' p'tit! Tu finiras demain. Tu n'en peux plus. Couche-toi et dors.

Et comme il achevait, elle le porta dans le lit, où il s'endormit aussitôt profondément. Après quoi elle se déshabilla vite, se coucha contre lui pour qu'il eût bien chaud, et s'endormit à son tour, en pleurant de douces larmes sans savoir pourquoi.

Le lendemain, ils déjeunèrent et dînèrent ensemble chez un mastroquet, avec de l'argent qu'elle emprunta. Le soir venu, elle dit à l'enfant :

" — Attends-moi ici. Je reviendrai te prendre à la fermeture.

Elle revint plus tôt, vers les dix heures. Elle avait douze francs qu'elle lui donna et qu'elle avait gagnés. Elle fit, en riant :

— Je sens que j' vais en ramasser encore. J'ai la veine, ce soir. Tu m'as porté bonheur. Ne t'impatiente pas. Prends une bavaroise en attendant.

266 TRUANDAI LLES.

Et, à l'embrasser en s'en allant , elle éprouvait, la brave fille, une grande joie maternelle.

Une heure plus tard, elle était emballée par les fliques, pour délit de relape dans un endroit prohibé. En route, le gibier pour Samt-Lago !

Et l'enfant, mis à la porte par le mastroquet au moment de la fermeture, puis cliassé le lendemain de la maison meublée où on lui dit que la grande Fanny était à Voiisto, reprit son misérable vagabondage par les rues, avec les douze francs pour tout viatique.

A quinze ans de là, les journaux annoncèrent un matin qu'on venait d'enfermer comme folle la fameuse Fanny Clairet, Vho' rizontale de grande marque dont les fantaisies avaient révolutionné le high-Ufe, la reine des capiteuses pour qui trois hommes s'étaient tués et tant d'autres s'étaient ruinés, l'incomparable statue vivante qui avait fait courir tout Paris au théâtre où elle incarnait Vénus dans son transparent maillot fait d'air tramé et de rien tissu.

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