TOUS NUMÉROTÉS A LA PRESSE
AVANT-PPiOPOS
Ma préface ne sera qu'une suite de remerciements à l'adresse de tous ceux qui m'out prêté leur concours pour mener à bonne fin ce livre, fruit de longues et patientes recherches.
C'est pour moi, en même temps qu'un devoir agréable, une véritable satisfaction de témoiguer, dès la première page, ma gratitude au sujet des renseignements écrits ou des indications verbales que m'ont fournis sur:
Les A^itiques : M}»!. Glermont-Ganneau, Frœliner et Boulanger, archéologues d'une science profonde, D'' Ilanns Gross, jurisconsulte à l'Université de Czernowitz ;
Les Armes et les Armitres : M. le colonel Henry, directeur du Musée d'artillerie et MM. Charles Buttin, D' Billard, Maurice
IMaindron, qui ont écrit sur ce sujet de remarquables ouvrages ;
Les A2itograp1ies: M. Noël Gliaravay, l'expert en paléographie ;
Les Billets de banque : M. Albert Au petit, l'un des secrétaires de cette haute administration de la Banque de France ;
Les Bronzes : JNOL Paul Marmottan, écrivain distingué et collectionneur de la période napoléonienne ; Laporte, ciseleur d'une grande habileté;
La Céramique : MM. le général Avon, Otto von Falke, du Kunstgewerbe-Museum de Cologne, Edmond Ilaraucourt, directeur du musée de Cluny; Charles Mannheim, le prince des experts ;
Les Équipements militaires : MM. Perdriel et Armand Lévy, très versés en cette spécialité ;
Les Étoffes et les Tapisseries : MM. Guiffrey, directeur des Gobelins ; Cox, conservateur du musée des tissus de Lyon et Fenaille, l'auteur d'un excellent ouvrag^e sur les tapisseries ;
Les Ex-lihris : M. le docteur Bouland, président de la Société française des collectionneurs d'ex-libris;
La Glyptique '. MM. E. Babelon, de Tlnstitnt et de La Tour, l'un des conservateurs du Cabinet des médailles ;
Les Instruments de musique : MM. le comte Eug-ène de Bricqueville, Cesbron et Fernand de Léry, haut cotés dans le groupe des amateurs de lutherie ;
Les Vitraux : M. Laumonncrie, l'un de nos meilleurs peintres verriers ;
Les Livres: MM. Julien Chappée, Jules Troubat, l'érudil bibliothécaire de la Bibliothèquenationale ;
Les Médailles et les monnaies : M. L. Forrer, de Londres;
Les Meidjles : M. Fernand ^^'illiamson, ancien directeur du garde-meuble, etM. Fernand Roger, expert consultant de l'administralion des douanes ;
Les Timhres-poste : M. Arthur Maury, le conseil de tous les philatélistes ;
Les Tatjïéaux anciens : M. Paul Lafond, directeur du musée de Pau ;
La Législation : M. Edouard Copper-Royer, juriste distingué, qui a écrit un remarquable traité de droit sur les contrefaçons artistiques.
Je m'en voudrais enfin de ne pas men-
donner, dans celle nomenclature des services rendus, ceux d'un écrivain d'art qui débute dans la carrière avec une solide érudition, M. Henri Clouzot, dont je suis heureux d'être le maître et l'ami, et qui a suivi tout mon travail comme un collaborateur anonyme ; A tous enfin, même à ceux que j'ai mis plus d'une fois à contribution et qui désirent ne pas être cités, mes plus vifs et mes plus reconnaissants souvenirs.
Paul EUDEL.
30 octobre 1007.
TRUrS ET TRUQUEURS
Les progrès de la contrefaçon. — La vieille tradition et la nouvelle école. — De Vhuile aux charnières. — M. Toiille^monde, collectionneur. — Le restaurateur a engendré le truqueur. — La hausse des prix en a multiplié le nombre. — Le vrai antiquaire. — Rodolphe, allume le gaz. — La curiosité dans les meubles. — Tout ce qui esl adjugé n'est pas vendu. — La réclame par le vol. — Se dit expert qui veut. — Exporls-marcliands et marchands-experts. — La conversion du fonctionnaire. — Peinture trop noire ou trop pâle.
Depuis vingt-cinq ans qu'a paru mon livre sur le Truquage, les faussaires n'ont pas désarmé. La contrefaçon artistique n'a fait que croître et enlaidir. Elle s'étale au grand jour, provocante, insolente, elTrontée, dans la boutique du plus modeste brocanteur, commédans l'hôtel princierdugrand marchand. Tantôt elle règne dans les vitrines du banquier milliardaire, tantôt elle frappe aux portes mômes de nos musées, et ses entrées y sont si bruyantes que l'éclat en retentit aux quatre coins du monde.
Ah ! nous sommes loin du temps où, dans le fond d'un arrière-magasin, le fraudeur novice élaborait de ténébreuses mais peu dangereuses mystifications!
Où sont-ils ces roués innocents dont Champfleiiry a vn les derniers représentants, quelques années avanl In guerre ? Où est-il le galetas habité par la poussièr« meublé misérablement, où le truqueur romantique, à la lueur d'une chandelle de six, sur une table boiteuse, préparait ses tours de passe-passe? Nos modernes contrefacteurs sont des artistes, de grands artistes parfois. S'ils n'ont pas pignon sur rue, c'est que leur métier est de ceux qui exigent un anonymat prudent.
Mais \icnne une opération un peu trop audacieuse, une intrigue qui tourne mal, une victime qui crie assez fort pour que la justice ouvre l'oreille, voilà un procès retentissant qui soulève un coin du voile et nous découvre quelle puissance d'organisation, quelle hardiesse d'action, quel trésor de ruses la fraude a su mettre à son service.
En vingt-cinq ans, les progrès du mal ont été si effrayants que, loin d'espérer les enrayer, tout ce que nous pouvons faire, comme les médecins en présence de certaines maladies épidémiques, c'est d'essayer d'en déterminer les causes.
L'amateur, est-il besoin de le dire ? est le premier artisan de son malheur.
Il n'est pas nécessaire de faire appel à de lointains souvenirs pour constater quelle transformation radicale s'est opérée dans la physiologie du collectionneur. Inutile de remonter au cousin Pons, de Balzac, ou à son prototype Sauvageot, ce musicien de l'Opéra, qui laissa, malgré la modicité de ses ressources, une collection évaluée par les conservateurs du Louvre
à plus de dix millions. Rcpoiiez-vous simplement aux croquis tracés, il y a vingt ou vingt-cinq ans, par les Cousin, les Bauchart, les BonnalTé. Les couleurs du tableau ont tellement changé, les traits des personnages se sont si bien transformés, que la ressemblance n'y est plus. Vous vous croyez déjà devant des portraits historiques.
Au xxe siècle, la passion du bibelot exerce sa tyrannie sur toutes les classes de la société. L'amour des choses anciennes a cessé d'être l'apanage de quelques chercheurs éclairés. Honnêtes gens plus ou moins fortunés, ils mettaient leur gloire à découvrir euxmêmes les objets de leur choix, se formaient le goût dans les musées, étudiaient les traités spéciaux, consultaient les érudits, et finissaient presque toujours par acquérir une compétence honorable. Aujourd'hui la collection est devenue un signe extérieur de richesse, au même titre que les diamants des théàtreuses arrivées. Quiconque fait fortune dans les sucres, les pétroles ou les charjjons, éprouve le besoin de s'entourer des merveilles de l'art et de se métamorphoser en connaisseur. C'est un vernis qu'il se donne, une notoriété qui le classe aux premiers rangs des gens d'élite, grâce au tapage des Expositions rétrospectives et aux interwiews sensationnelles.
Ne lui parlez pas du bonheur d'acquérir à peu de frais un gracieux bibelot, longtemps convoité. Il vous regardera du haut de sa grandeur, avec le mépris qu'ont les privilégiés du million pour tous ceux qui ne peuvent mettre des liasses de billets bleus au service de leur caprice. En revanche, il vous montrera ses Gobelins, son Titien, son Fragonard, son bureau de Choiseul, son lit de Diane de Poitiers, son aiguière d'Oiron, son armoire de Boule ou son armure de
François I**'". Il vous écrasera d'un regard hautain eu vous promenant devant ses merveilles : « Tachez donc de m'en montrer autant ! »
Quelle proie facile que ces spéculateurs qui n'ont de suffisant que leur insuffisance ! Après la Bourse, pour se distraire, ils font leur station obligatoire chez leur marchand attitré et dépensent sans compter leurs bénéfices en achetant des objets d'art.
Sur quoi pourraient-ils baser leur choix? Ils n'ont aucune connaissance artistique. Ils s'en rapportent à leurs experts, aux affirmations des catalogues, aux conseils intéresses de certains amis, ou, parfois, n'écoutent que leur caprice, ce qui les renseigne peut-être tout autant.
Un de ces princes de la finance, que le titre d'académicien porté par feu le baron de Rotschild empêchait de dormir, recevait son pourvoyeur ordinaire le matin, dans son cabinet, en se chauffant les pieds. Sans tourner la tête ni interrompre la lecture de ses journaux, il prenait l'objet derrière son dos :
— Qu'est-ce que c'est?
— Une boîte, répondait le marchand (tabatière, étui, montre. C'était, pour l'instant, la fantaisie du collectionneur).
— Combien?
L'expert disait un chiffre.
— Je le garde, le caissier va vous payer. Ce n'était pas plus long !
De temps à autre, cependant, la négociation échouait. Le richissime amateur rendait l'objet sans mot dire. Le vendeur savait toute insistance inutile ; il
remportait sa boîte. Un jour, il lui présenta une taba"! tière magnifique en or, avec compartiments en émail bleu et sur le couvercle le portrait d'une délicieuse femme Louis XVI, par Sicardi.
— Combien ?
— Dix mille.
— Je n'en veux pas.
Sans se déranger, le financier repassa la boîte par dessus son épaule.
Très intrigué, car la pièce était irréprochable et le client peu habitué à s'arrêter devant l'élévation du prix, le marchand voulut connaître la cause de son insuccès. A l'entrevue suivante, il observa le manège. Il s'aperçut que le financier essayait d'ouvrir les boîtes. Quand il éprouvait une certaine résistance, quelque beau que fût l'objet, il ne le trouvait jamais à sa convenance. L'antiquaire se le tint pour dit.
Depuis lors, il ne manqua jamais, avant de passer le seuil de son richissime acheteur, de mettre de l'huile à toutes les charnières.
En même temps que la nature des collectionneurs changeait, leur nombre s'accroissait d'une façon pour ainsi dire illimitée. Jadis, en dehors des grands amateurs, célèbres dans l'univers entier, on comptait les gens de goût qui se livraient à la chasse du bibelot. Chaque spécialité, tableaux, livres, ivoires, estampes, porcelaines, avait son groupe de fidèles, petits cercles un peu fermés où l'on se jalousait ferme, mais où, du moins, tout le monde se connaissait. On était « entre soi ».
Aujourd'hui, c'est Monsieur Tout-le-Monde qui
collectionne. Depuis que la mode a décrété de bon Ion Tamour des vieilleries, on met toute sa maison, de la cave au grenier, au goût de Favant-dernier siècle. L'argent qu'on dépensait à renouveler son mobilier et à s'installer à la moderne, on le porte au marchand d'antiquités, en lui demandant, comme à un tapissier, d'improviser un salon Louis XVI, une salle à manger Henri II, une chambre à coucher Empire.
— Et surtout, ajoule-t-on, de l'authentique ! Donnez-nous des objets de l'époque !
Le mandat est exécuté tant bien que mal. Il n'y a plus qu'à régler la facture.
Ahl qui nous donnera la statistique, même approximative, des collectionneurs des deux sexes, seulement pour Paris, à ce début du xx® siècle ! C'est la reproduction du Tout-Paris, ce répertoire que prépare M. E. Renart. Vous ne pouvez plus entrer dans le moindre intérieur, un peu élégant, sans trouver de vieilles choses.
Tout ce monde ou tout ce demi-monde, assoiffé de chic et de chèque, affairé, bourdonnant, capiteux, ignorant, se bourre la mémoire, sans les comprendre, de termes récoltés au hasard des soirées ou des visites, achète par caprice, récolte à tort ou à travers, encombre ses pièces modern-style de bric à brac hétéroclite. Il n'a aucune émotion d'art, il est surtout fier de figurer en bonne place dans le nouvel armoriai consacré aux collectionneurs.
Le bon bouillon de culture ! Comme l'on comprend que le microbe du truquage s'y soit développé
tout à son aise! Mais, hélas! il n'y a pas que l'amateur naïf ou infatué de ses millions qui serve de cible aux mystificateurs. Les plus fins connaisseurs, les vieux collectionneurs blanchis sous le harnais, les conservateurs de musées eux-mêmes, ne sont plus à Tabri de leurs traits. Pour ceux-là, le maître fourbe se fait savant, inventeur, sculpteur, ciseleur, mécanicien. Il étudie, il analyse, il compare. Il dépense à ses fraudes plus de génie qu'il n'en faudrait pour créer une œuvre honnête et authentique. Il devient, tour à tour, Cellini, Stradivarius, Fragonard, Penicaud, Luca délia Piobbia, Clodion, Debucourt, Boule, Rembrandt, Palissy, Caffieri, Corot. Il est insaisissable. C'est Protée, c'est Janusà deux fronts. — C'est le truqueur.
Eh bien ! cette fois encore, j'ai le regret de le dire, les collectionneurs ont eu le sort qu'ils méritaient. Ce sont eux qui ont fourni des armes à la contrefaçon. C'est leur manie de la restauration à outrance, de la remise à neuf, qui a créé l'art de compléter les objets. Du complément à la fabrication de toutes pièces, il n'yavait qu'un pas. Les faussaires l'ont vite franchi. On peut dire que notre admirable école de restaurateurs est lancêtre de l'école beaucoup moins honorable mais presque aussi habile des contrefacteurs.
Voyez cet amateur ! Il naime que ce qui reluit. Chez lui tout est propre. Les émaux sont mastiqués, les ivoires refouillés, les ors ravivés, l'argenterie astiquée, les ébréchures des porcelaines bouchées. Point de pièces brisées, détériorées ou incomplètes. Il ne demande pas seulement à son restaurateur une réparation trompe-l'œi!, un travail destiné à rendre à l'objet son équilibre et son harmonie. Il lui faut un
raccommodage invisible en la vitrine, même pour les plus fins connaisseurs, une réfection complète, dans la même matière, avec les mêmes procédés que Tœuvre originale. Et voilà les André ou les Corplet qui remettent au four de la terre d'Oiron pour fabriquer, avec le vernis, les incrustations, les ornements en barbotine du maître du xvi* siècle, une anse d'aiguière ou un angle de salière.
OE'ivre admirable ! La faïence sort de leurs mains avec une virginité nouvelle. Vienne une Exposition rétrospective, elle fait, dans son intégrité retrouvée, l'admiration de milliers de visiteurs. Nul n'établit de dilTérence entre le travail du potier de Henri II et celui de ses continuateurs du xix^ siècle. Bien plus, l'objet passe à l'Hôtel Drouot, et des enchères retentissantes le classent dans les pièces célèbres. Personne n'aperçoit l'invisible soudure, personne, sauf le truqueur qui applaudit au succès de l'opération et qui en lire une morale à son usage.
— Oui peut le moins peut le plus, se dit il. Puisqu'on refait une moitié de faïence sans que les plus réputés connaisseurs y voient autre chose que du feu, pourquoi ne pas fabriquer la pièce tout entière?
Il le fait, et les recherches des restaurateurs pour retrouver les procédés des anciens ouvriers d'art en émaillerie, en orfèvrerie, en ébénisterie, en céramique, en lutherie, servent, à l'insu de leurs auteurs, à inonder le marché de faux émaux, de fausses tiares, de faux meubles, de fausses faïences, de faux instruments de musique. Seulement, le truquage y gagne en perfection. Il y a vingt-cinq ans, on pouvait reconnaître le pastiche. Aujourd'hui, c'est trop bien fait. Il faut baisser pavillon.
LNTRODUCTION 13
La hausse des prix n'a pas été étrangère à ce développement irrésistible de la contrefaçon. Bien plus, elle a été le facteur indispensable.
Au temps où les objets anciens se vendaient moins cher qu'ils n'auraient coûté à fabriquer, quel avantage un faussaire eût-il trouvé à les imiter? Qui nurait eu Tidée de truquer, quand les trumeaux de Boucher s'empilaient à terre, sur les quais, que l'on vendait pendant un an le mobilier de Versailles, que l'ameublement doré de Chambord passait aux mains des regratiers, qui en tiraient l'or en faisant brûler les bois? Qui aurait songé à faire des meubles de Boule quand pour 1 661 francs, à la vente Villers, en 1812, on pouvait avoir « deux riches meubles recouverts de marbre bleu lurquin, ouvrant à trois battants, avec des bas reliefs en bronze représentant Apollon et Marsyas sur le panneau du milieu et les Quatre Saisons sur les autres <) ? La seule maind'œuvre eût coûté dix fois cette somme, même en restant au-dessous du mérite de l'original.
Tant que l'écart entre le prix intrinsèque de l'objet et sa valeur de curiosité n'a pas augmenté, les truqueurs ne se sont livrés qu'à de timides mystifications, faciles à déjouer, car ils ne pouvaient pas encore payer la faconde ce qu'il fallait, ni employer des matières coûteuses et rares. Mais le jour où la valeur artistique a dépassé cent fois le prix de revient, comme nous le voyons aujourd'hui pour presque toutes les choses anciennes, le champ s'est ouvert tout grand devant les contrefacteurs. Ils ont pu, malgré le renchérissement constant de la main-
(l'œuvre, consacrer la somme nécessaire à fabriquer le vieux neuf avec le même soin, les mêmes procédés, les mêmes matériaux, qu'aux siècles passés. Or, comme l'habileté de main de nos ouvriers d'art n'est pas inférieure à celle de leurs devanciers, il a suffi d'y mettre le prix pour trouver des Riesener, des Gouttières et des Caffieri ou tout au moins des copistes irréprochables de ces maîtres.
Cette remarque s'applique à toutes les branches de la curiosité. C'est la hausse formidable des prix qui, non seulement invite les scapins du bibelot à la fraude, mais encore leur donne les moyens de pousser leurs impostures à la quasi-perfection.
Vers 1882, les augures de la curiosité répétaient sur tous les tons que les objets d'art avaient atteint leur maximum.
— Nous sommes à l'apogée, disaient-ils. Les prix ne peuvent monter.
Ils ont monté, ils monteront encore. h'Escalade et la Cruche cassée de Debucourt, vendues 5500 francs à la vente Descloux, en 1889, viennent de faire 23000 francs. Le Départ et F Arrivée de la Diligence, deux petits tableaux par Leprince, qui avaient été adjugés 12 200 francs à la vente Miallet en 1902, sont arrivés à 22500 francs à la vente Mulmacher. La Promenade, un dessin de Moreau le Jeune, payé 5 100 à la vente Guyot de Villeneuve, en 1900, a réalisé 15 000 francs à la même vente Mulmacher. Deux fauteuils et deux chaises en bois sculpté et doré, de l'époque Louis XVI, avec l'estampille pour le service du roi à Compiègne estimés 5000 francs il y a dix ans, sont montés à 10 150 francs. En 1906, à la vente du comte d'Yanville, on a payé 42 500 francs un buste de Louis XIV, en pâte tendre de Mennecy, qui avait
INTRODUCTION i 5
fait 700 francs à la vente de la marquise de Turgot en 1887, et 8000 francs un groupe d'enfants à califourchon sur un chien, de la môme fabrique, adjugé 440 francs à la vente du Sarlel, en 1894.
Et nous ne parlons pas des prix « du bon vieux temps », comme disent les amateurs ! Nous aurions trop beau jeu à comparer le presque demi-million donné par MM. Krammer et Wildensteinpourlei?t//t'i doux de la vente Crosnieravec les prix d'adjudication des Frago sous le premier Empire, quand le Verrou restait à 80 francs à la vente Jourdan, même sous le second Empire, quand le Portrait de M'"^- de Graffigny faisait 51 francs à la vente du comte Thibeaudeau en 1857 !
Ah ! nos bons compères peuvent jeter l'or à pleines mains pour faire fabriquer de faux objets d'art ! Quel que soit le prixqu ils y mettent, ils sont sûrs de rentrer cent fois dans leurs déboursés. C'est un placement de père de famille.
Bien entendu, tout n'est pas bénéfice dans l'opération. Il y a les risques, les « rossignols », qu'il faut reprendre à un client trop clairvoyant ou éclairé par un ami avisé. Il y a les frais de mise en scène, les voyages à faire exécuter aux objets pour les réimporter à Paris avec des étiquettes de chemin de fer rassurantes, les commissions allouées aux châtelains à court d'argent qui prennent en nourrice les nouveau-nés du truquage et leur donnent l'allure de loyaux et pieux souvenirs de famille.
Il y a surtout la part à verser aux compères, les dépenses énormes de réclame et de publicité, la poudre
aux yeux qu'il faut prodiguer en décor et en mise en scène.
Le commerce de la curiosité, inutile de le dire, s'est métamorphosé avec tout ce qui touche à la mode. Le vieil antiquaire, enfoui, comme un personnage de Rembrandt, dans sa boutique poussiéreuse, n'est plus qu'une légende à reléguer dans le môme sac que les trouvailles dElzévir à cinquante louis dans les boîtes des quais. Le grand marchand du second Empire lui-même est un type disparu, un original dont les contemporains de Cora Pearl et de Marguerite Hellaniior rap})ellcnt seuls les traits au cercle, pour éblouir les néophytes.
En voulez-vous un exemple ?
La veille d'un jour de l'an, le père Heimman voit entrer deux cHenls dans son magasin de la rue Castiglione. 11 faisait noir : le gaz, par économie, n'était pas encore allumé. Le réverbère voisin éclairait vaguement la boutique. Les visiteurs font le tour des vitrines sans que le marchand quitte sonfauteud. C'était pourtant Napoléon III, accompagné de son aide de camp, qui venait choisir un cadeau pour l'impératrice.
L'empereur finit par découvrir dans la pénombre un assez beau vase émaillé.
— Combien ce vase ?
— Huit mille francs.
— Je le prends, envoyez-le ce soir.
— A qui ?
Silence de l'impérial acheteur.
— Voulez-vous me donner votre adresse ?
— Aux Tuileries.
L'officier se penche vers Heimman et lui souffie :
— C'est l'empereur.
Heimman alors de crier à son fils, toujours du fond do son fauteuil :
— Rodolphe, allume tout de suite le gaz 1
Le type est d'un autre âge.
Le marchand du xx® siècle est un gentleman d'allures anglo-saxonnes. Il habite un hôtel ou tout au moins un somptueux appartement dans les quartiers nouveaux. Plus de magasin. Plus d'enseigne. Dans des salons décorés comme une riche habitation particulière, un petit nombre d'objets hors ligne attirent l'œil du visiteur. On se croirait chez un amateur qui consentirait à céder, à force d'insistance, quelques pièces de sa collection à des amis.
Autrefois, chez l'antiquaire en boutique, vous pouviez avoir des doutes sur certains objets. Ici, allez donc suspecter ces belles choses, exposées en pleine lumière, livrées à votre examen sans aucune réserve ! Il faut que le marchand soit bien sur de leur authenticité ou qu'il ait une fière idée du snobisme et de la naïveté des amateurs pour risquer cette mise en scène !
Bien entendu, les prix sont en rapport avec le local. Dans le modeste magasin de jadis, si vous étiez trompé, vous en étiez quitte pour quelques billets de cent francs. Ici, Ion ne compte que par billets de mille. Le progrès est incontestable.
Que voulez-vous? Il faut bien payer les frais généraux. Il en coûtecher pour mettre en valeurdes pièces douteuses ou maquillées. Les frais de salle à l'Hôtel Drouot ne se donnent pas. Vous connaissez la recelte. On vend à la salle 8 un buste d'Houdon.
Après des enchères acharnées, le marbre est adjugé 55 000 francs à un inconnu. Six mois après, un financier, visitant un des hôtels les plus hauts cotés de Bricabracopolis, aperçoit le chef-d'œuvre à la place d'honneur, sur une console de bois sculpté et doré Louis XV, tout ce qu'il y a de plus authentique. Le maître du logis fait négligemment, en lui désignant le buste :
— Vous ne connaîtriez pas quelqu'un qui voudrait faire une bonne opération ?
— Cela dépend, répond l'amateur.
— Il s'agit de ce marbre. L'un de mes clients que, par discrétion professionnelle, je ne puis nommer, l'a payé 55 000 francs sans les frais (excusez du peu !). Il s'est laissé depuis étriller dans les Sucreries du jMaroc Je suis chargé de lui trouver acquéreur. II perdrait volontiers 10 000 francs sur le marché.
Le collectionneur alléché offre vingt-cinq mille francs et se voit prendre au mot. Le tour est joué 1 Le buste plus ou moins d'Houdon (d'où donc que tu sors ? dirait un faiseur d'à peu près) a coûté 3000 francs au marchand qui, ne pouvant s'en débarrasser, Ta envoyé à l'Hôtel Drouot oîi tout ce qui est adjugé n'est pas vendu. Grâce au concours d'un compère, il l'a fait monter à 55 000 francs. Son prix d'achat s'est trouvé grevé des frais de vente d'environ 6 000 francs. Mais, avec ces 6 000 francs, il a fait coter son marbre, et l'a vendu 25000.
La comédie varie à l'infini. L^n des plus jolis scénarios vient d'être imaginé dans le Nouveau-Monde. Sur ce marché américain, que nos mystificateurs
européens ont trop longtemps considéré comme une mine inépuisable, et qui commence à prendre largement sa revanche, un des plus notables marchands de tableaux avait un Titien difficile à vendre. L'objet « boudait », pour parler l'argot du métier.
Que fait notre Yankee ?
Il annonce dans les journaux que, pendant la nuit, la toile a été enlevée de son cadre par un adroit voleur, et promet une récompense de cinq mille dollars à celui qui le mettra sur la piste du fdou. L'information fait le tour de la presse. Les reporters, qui veulent toujours en savoir plus long que le juge d'instruction, consacrent des colonnes entières au Titien, dont ils font une description enthousiaste, et au voleur dont ils prétendent tous avoir retrouvé la piste. Pendant un mois, on ne parle que du tableau. Tout le clan des amateurs est en émoi. Bientôt le Times et la Gazelle de Cologne reproduisent les articles des journaux américains. Le Titien volé occupe les deux hémisphères.
Un an se passe. Un beaujour, le marchand annonce que le tableau est retrouvé. Il a payé les 5000 dollars de prime à un intermédiaire qui lui a fait jurer qu'il ne poursuivrait pas le voleur. La brebis égarée est rentrée au bercail. Chacun peut l'admirer à la place d'honneur sur un chevalet encadré d'une draperie.
L'habile négociant, on le devine, n'eut que l'embarras du choix entre toutes les offres qui affluèrent dès le premier jour. Il se laissa fléchir. Le Titien alla faire la gloire d'une des plus riches galeries de San Francisco, où l'on dit qu'il a disparu, cette fois pour tout de bon, dans le récent tremblement de terre.
Fait étrange I
En même temps que le nombre des contrefacteurs augmentait, celui des experts grandissait, sans que l'on puisse dire : « Ceci a tué cela », ou tout au moins l'a enrayé, comme la simple logique le commanderait.
Qu'est-ce donc qu'un expert, sinon le connaisseur au coup d'œil infaillible, versé dans toute la technique de l'histoire des arts, le limier chargé de dépister les fraudes, le défenseur du vrai et du beau, la sentinelle postée à l'entrée de l'hôtel Drouot et disant au truquage : « Tu n'iras pas plus loin ? »
Au xx^ siècle, se dit expert qui veut. Tous les marchands sont des experts et tous les experts sont marchands. On prend le titre comme on s'intitule architecte. Cela n'engage pas davantage. Un mot sur une carte, une adresse au Bottin : vous voilà classé. On cite môme l'exemple d'un brave homme qui, ayant emménagé dans un appartement sur la porte duquel le locataire précédent avait oublié d'enlever la plaque : Expert, fut choisi par des voisins comme arbitre dans une contestation de tableaux. Il s'en tira, paraîtil, à la satisfaction des parties. Il prit goût à la profession et devint, plus tard, grâce à ce caprice du hasard, un des maîtres les plus réputés. Risum teneatis, amici.
Champfleury, dans son Hôtel des commissaii^espriseurs, disait, voilà trente-cinq ans : « Le dictionnaire qualifie d'expert l'homme qui a acquis par l'usage la connaissance de son art. Les experts de l'hôtel Drouot ne se reconnaîtraient pas dans cette définition. »
La vérité est que nous avons dans chaque spécialité des experts fort habiles, érudits, avisés, très capables de séparer Tivraie du bon grain, chacun dans sa spécialité. Celui-ci n'a pas son pareil pour les médailles, celui-là pour la céramique et les objets de vitrine ; tel se consacre aux estampes, tel autre aux livres rarse ; Tun triomphe dans les autographes, l'autre dans les armes ou la ferronnerie. Voici un maître pour qui la joaillerie ou l'orfèvrerie n'ont plus de secrets ; son confrère s'est consacré à la prisée des tapisseries et des meubles des haule.'^ époques. Dans les tableaux surtout, depuis les primitifs les plus naïfs jusqu'aux impressionnistes les plus osés, toute une école de priseurs continue dignement les traditions des Gersaint, des Mariette, des Basan, des Joullain, des Remy, des Pérignon, des Lebrun, ces inventeurs des ventes et des catalogues au xvni^ siècle.
Mais si nous avons encore de? juges érudits et impartiaux, capables de déjouer les fourberies les mieux ourdies, ces augures ne prononcent pas assez de jugements. Il semble qu'ils aient tous un bœuf sur la langue et que le mot d'ordre de la corporation soit le silence.
Non seulement vous ne les entendrez jamais dénoncer, au nom de la morale publique outragée, un faux éhonté, aperçu à lélalage d"un confrère, reconnu dans les vitrines d'un collectionneur ou découvert dans les salles d'un musée national ; mais vous les voyez encore, dans les ventes qui leur sont confiées, au fendes enchères qu'ils dirigent, fairepreuve presque toujours d'une réserve excessive.
Je sais bien que le rôle d'Alceste n'est pas facile à jouer dans le Paris du xx® siècle. Les grands éclats
d'indig-nation
Que doit donner le vice aux âmes vertueuses
ne sont plus guère de mise à noire époque de scepticisme souriant et gouailleur.
Mais il y a vraiment trop dexperts-marchands (c'est la quasi unanimité) et partant trop de MM. Josse toujours disposés à l'indulgence pour l'orfèvrerie qu'ils ont jadis fournie. Le moyen, lorsqu'un client vous charge de faire passer sa collection en vente, destimer 3 000 francs ce que vous lui avez vendu 10 000? On passe l'éponge sur la tare invisible ou si on la signale, c'est négligemment, au moment de mettre la pièce sur la table. Le catalogue est muet sur le défaut.
« N'effrayons pas les acheteurs, le commerce de la curiosité a déjà trop souffert. »
Et au nom de ce principe, le chœur des experts répètesur tous les tons : « Pourquoi s'alarmer sans raison? Y a-t-il donc tant de truquages qu'on veut bien le dire? On en voit quelques-uns parbleu ! de temps à autre. Mais ces finesses cousues de fil blanc ne peuvent tromper personne. Un bon objet parle de lui-même ».
Ah I le bon billet que voilà !
J'ai connu un érudit admirable, versé dans toutes les branches de l'art, écrivain délicat et causeur charmant, pour qui aucune des branches de la curiosité n'avait de secrets. Cet homme universel, ce Pic de la Mirandole de la collection, était conservateur d'un des plus grands musées de.., mettons de Constantinople.
Tant qu'il resta à son poste, il fut la terreur de la contrefaçon. De Stockholm à Madrid, de Vienne à New-York, la bande noire des faussaires trembla de-
vant son diagnostic. Pas de semaine où il ne clouAt un de ces aigrefins au pilori, soit à la Société des Antiquaires de Péra, soit à l'Institut de Turquie, soit dans les grandes revues d'art de l'Empire Ottoman. Un beau jour, ce fonctionnaire modèle trouva son chemin de Damas. Il devint marchand à son tour. Il passa, comme on dit, de l'autre côté du comptoir. On le vit, alors, remuant des millions, déterrer dans toutes les mosquées les antiques objets du culte qu'il connaissait mieux que personne, puisqu'il les avait fait venir maintes fois aux Expositions Universelles de Constanlinople. Il eut pour acheteurs les multimillionnaires. Il devint le confrère et l'ami des grands marchands. Jadis semant la terreur, il débitait cet axiome à qui voulait l'entendre: « tout est faux dans la curiosité ». Après sa conversion, il devint muet comme une tombe, et quand, par hasard, il desserrait les lèvres, quantum mutatus ah illo ! transformé comme le plus fier des Sicambres qui venait adorer ce qu'il avait brûlé, il répétait à ses clients, pour capter leur confiance : « chez moi tout est vrai ».
Dans les pages qui vont suivre, je me contenterai d'exposer impartialement, pour chaque branche de la collection, les mystifications et les tromperies découvertes par un vieux collectionneur. Je n'aurai soulevé cependant que le coin d'un voile. Puissent mes révélations, qui paraîtront à quelques-uns des tableaux poussés au noir, ne pas être trouvées des peintures trop pâles pour nos petits neveux de 1950.
La pièce de dix sous de M. de Rotschild. — Le masque de terre. — Un anlique du xxiV siècle. — Philippique de M. Fuilwiingler. — Faux dieux et fausses déesses. — Anubia et le professeur Berg. — Rayons Rœntgen. — Terres cuites de Tanagra. — Camille Lecujer. — La siccité des siècles. — Musée Campana. — Le vieil argent rompt et ne plie pas. — Potiers de Rheinzabern. — Fouilles de Narce. — Bijoux de Grues. — Orfèvrerie de Boscoreale. — Les ouvriers de San Aiigelo. — La terre de Virgile et de Pulcinello. — Imprudente confiance de M. Biardot. — La Roche ïàrpéienne.
Des ouvriers ouvraient une tranchée. Gela se voit lous les jours sur le sol parisien, bouleversé sans cesse par les travaux du gaz, des égouts ou du métropolilain.
Celle l'ois, c'était rue Laffitte. Les badauds, — il y en avait da temps de Rabelais, — entouraient le talus. Figés sur place, ils regardaient, sans voir, le trou au fond duquel se passait quelque chose, car il n y avait de pressés que leurs rangs. C'était pour eux comme un entr'aete dans le travail quotidien. L'horloge tournait sans perte pour ces gens, la plupart bien rétribués. Personne, du reste, ne demandait à quoi devait servir cet abîme infranchissable.
Alphonse Allais passait par là.
— Vous ne savez pas qui fait faire ces fouilles? ditil gravement. C'est le baron de Rotschild qui a perdu une pièce de dix sous!
Celte boutade d'un humoriste, maintes fois rencontré au Clial-Xoir lorsque ma demeure, rue Yictor- .Massé, voisinait avecle cabaret du gentilhomme Salis, peut servir d'épigraphe au chapitre des fouilles. Trop souvent, pour des futilités de ce genre, les archéologues se livrent à des travaux acharnés. Retournant les champs bien avant qu'on ait « fait l'août », ils fouillent, ne laissent nulle place où la pioche ne passe et ne repasse. Parfois, ils mettent la main sur le trésor caché et c'est alors, comme à Boscoreale, un amoncellement de merveilles sans prix, mais le plus souvent la terre ingrate ne leur livre que des objets sans valeur, brisés, rouilles, méconnaissables. Pas même la pièce de dix sous de M. de Pvotschild!
Certes, ce ne sont pas ces débris informes qu'un collectionneur digne de ce nom mettra dans ses vitrines, ou qu'un musée offrira à l'admiration de ses visiteurs! Il leur faut des morceaux bien conservés, des spécimens d'art antique d'un beau galbe, des documents jetant un jour inattendu sur l'histoire des civilisations disparues.
Et comme rien n'est plus rare que les monuments antiques de cet acabit, les fouilleurs clandestins se sont mis à l'œuvre ! En Grèce, en Asie Mineure, en Italie, partout où le génie antique a laissé des traces de ses merveilleuses créations, ils ont découvert des statues, des bas-reliefs en marbre, des vases étrusques, des colliers d'agate, des bracelets de bronze, des aiguilles d'ivoire, des lampes funéraires, des mosaïques, des cratères d'argent et d'or, des mé-
i'6 TRUGS ET TRUQUEURS
dailles à fleur de coin. Personne n'a jamais assisté à leurs trouvailles, mais qui oserait suspecter leur bonne foi quand ils présentent les objets auxquels adhère encore, comme témoin, une terre indélébile? On achète. On publie iirbi et orbi le nouveau joyau. On lui donne une place dhonneur. Puis, un beau jour, un savant, qui passe par là, examine l'objet, et, dans un article d'une grave revue, en démontre, preuves à l'appui, la fausseté insigne. Il n'y a plus qu'à le faire disparaître sans mot diie et à le reléguer au grenier.
Ces audacieux mystificateurs, souvent hélas ! aidés d'érudits qui les renseignent et leur évitent de fâcheux anachronismes, se sont attaqués à toutes les branches de l'art antique. Ils n'ont rien respecté, et notre galerie des Antiques n'a pas même été épargnée parleurs fourberies néo-classiques. 11 est vrai que les musées étrangers n'ont rien à nous envier sous ce rapport, au contraire.
Le marbre, surtout, se fait le complice delà fraude. Avec une facilité déplorable, des truqueurs taillent des têtes de Junon au nez décapité, dans des marbres du Pentélique que les anciens n'employaient pas. Ils ignorent que dans l'Altique les anciens tiraient de Paros les blocs où Phidias et Praxitèle sculptaient leurs chefs-d'œuvre immortels? A Athènes vous n'avez que l'embarras du choix. La liste des pièges à éviter serait trop longue. Il suffira de citer les plaques de marbre avec leurs trous d'attache aux quatre angles et l'éternelle légende :
£/n tel... fils d\tn tel... a consacré à Apollon...
Ces inscriptions votives, le plus souvent parsemées desolécismes, de barbarismes, portent des points, non au milieu, mais à la base des lettres. Quelquefois les
Li:S ANTIQUES 27
plaques sont formées de morceaux dont les caractères ne se raccordent pas !
N'a-l-on pas des procédés infaillibles pour maquiller, patiner ces pales imitations et les vieillir de quatre ou cinq cents lustres?
Et cependant les plus érudils s'y laissent prendre! Le musée des Antiques, au Louvre, exposa, plus de cinquante ans, Fœuvre d'un sculpteur italien du xvn" siècle, un bas-relief pseudo-grec, que les alliés avaient échangé contre une belle statue antique. C'était un intérieur de forges où un vieil ouvrier est tellement affairé à fourbir une armure qu'il n'aperçoit pas un petit espiègle, caché derrière une colonne, en train de lui tirer son bonnet. Ce sujet parut tellement curieux à Champlleury qu'il voulut le faire graver pour son Histoire de la Caricature antique. 11 échappa à cette bévue, mais il fallut toute la sagacité de j\I. Frœhner, alors à ses débuts d'archéologue, pour faire décrocher le pastiche.
Cette erreur de la science officielle, que la guerre de 1870, déclarée quelques mois plus tard, fit promptement oublier, a eu, de nos jours, de nombreuses rééditions. Un savant allemand, M. Furtwângler, dont l'infaillibilité n'est pas, malgré son érudite perspicacité, à l'abri de quelques défaillances, a dévoilé quelques-unes des plus récentes falsifications d'antiquités.
C'est une tête de femme plus grande que nature, datant soi-disant de la dernière époque de l'art archaïque, achetée par le musée de Berlin en 1898 et fabriauée à Rome auelaues années auparavant. Rien
n'y manquait : marbre encrassé, mutilations artificielles au cou, trous forés dans la coiffure, figure rayée de stries. La croûte, mal imitée, trop durcie et sans trace de fibres ni de radicelles, avait pour but de cacher tous ces défauts. Après le nettoyage, la fraude éclata à tous les yeux.
C'est une Pallas Athéné, une tête d'homme, et une tète de femme, copiées sur les originaux d'Egine, sans doute par le môme imposteur, et vendues à des naïfs.
C'est la Hera de Girgenti au British Muséum, à Londres, admirablement truquée à l'aide d'acides et de pointes de fer.
C'est la mystification des marbres du musée Torlonia, à Rome, oii l'action corrosive du temps est imitée à s'y méprendre.
C'est encore la tête de femme du musée Ny-Carlsberg, à Copenhague, et l'Athlète de la collection Jacobsen, dans la même ville.
Que M. Furtwângler nous permette d'ajouter personnellement à celle nomenclature le torse antique auquel on a remis une tète et des bras et qu'un musée du Nord exhibe sur un socle, avec une longue description au catalogue.
La fraude s'étend surtout aux monuments antiques qu'on vousdira provenir deCrète. Lesfouillesrécentes exécutées dans l'île du roi Minos ont fait éclore une masse de dieux et de héros aussi récents que les personnages de la Belle Hélène !
Le professeur Berg, de Christiania, voyageait en Egypte. C'était un savant très versé dans l'histoire
pharaonique. Comme Cliampollion, il savait déchiffrer à livre ouvcrlles hiéroglyphes.
Il arrive à Assoiian, près de la première calaracle, où s'arrêtent les bateaux des touristes qui rement ^nt le Nil bleu. Là, le voyage s'achève par l'excursion à l'île de Philé, célèbre par le tombeau dOsiris et par le temple de Neclanebos.
A peine vêtus, des fellahs, en turbans blancs, entourent la caravane pour lui vendre des scarabées verts et dorés recueillis dans le pays. L'un d'eux, aux larges épaules, remarque vite l'intérêt que le savant norvégien prend à regarder les ruines. II s'approche de lui et l'invite mystérieusement à le suivre, pour visiter, sur la rive, les ruines d'une nécropole inconnue.
Comment résister? Il s'agit peut-être d'une note précieuse à mentionner sur le carnet de voyage. Qui sait? peut-être une découverte à signaler, dans un rapport bien documenté, à l'Université de Christiania. Le professeur Berg se laisse tenter et suit le bédouin du désert.
Près d'une hutte construite en boue et en paille hachée, son guide s'arrête. Il lui montre, avec un geste d'admiration, un sarcophage encore à demi enseveli dans le sable.
— Chez moi! A moi! Vendre, dit-il, tandis que ses yeux blancs rient sur sa face d'ébène.
La curiosité du savant s'allume. Il veut voir de ])lus près. 11 se couche près du tombeau pour en étudier longuement e^ peintures. Il déblaie de ses mains, tremblante i démotion, le sable qui les masque et peut ainsi contempler à son aise les laboureurs, les bouviers, les moissonneurs, les batteurs de grange, les pétrisseuses et les porteuses d'outre, qui
:n Tnvrs f.t truqueurs
se déroulent en longue théorie de peintures polychromes sur le couvercle.
Cependant qu'un soleil torride chauffe l'enthousiasme du professeur, celui-ci vient de lire le nom de la morte : « Anubia ! » et l'inscription hiéroglyphique: «Pour qu'Osiris donne les provisions funèbres dont vivent les morts. »
Nul doute, c'est un monument funèbre de la XII' dynastie, dans un admirable état de conservation !
Berg fait un signe au fellah qui attend patiemment la fin de la contemplation. Assis les jambes croisées, ce dernier mord à pleines dents un oignon. Il s'approche, paraît n'avoir pas compris et offre au savant une galette de Doûra et quelques dattes séchées.
— Non, pas cela. Il faut me dégager complètement le sarcophage et ensuite soulever le couvercle.
L'Egyptien ne se le fait pas dire deux fois. Il appelle quelques camarades qui s'empressent d'accourir pour l'aider dans sa lâche.
Bientôt apparaît, dans son sépulcre, la momie rigide et cousue dans une toile, avec, à la place de la tête, un masque où brillent fixement deux grands yeux d'émail blanc à la prunelle d'un noir de jais.
Près de la momie gisent quelques objets usuels, des vases, un collier de verroterie, un chevet, un miroir, des sandales, des c Iguilles divoire, sans doute pour le « Double », ce personnage mystérieux qui devait venir habiter près de la morte, suivant les vieilles croyances qu'enseignaient les prêtres d'Isis.
Alors, le professeur sent son cœur s'épanouir. Il songe à sa ville natale, à son cher musée, au don qu'il peut lui faire, à la gloire qui en rejaillira sur son nom dans les annales scientifiques.
Il débat le prix. Il est élevé, mais n'arrête pas le
savant. Bientôt le marché est conclu, à la condition, pour éviter toute résiliation, de charger, séance tenante, le sarcopliage sur une barque légère qui descendra le Nil jusquà Alexandrie. Au port d'embarquement, la somme sera comptée avant l'expédition par les voies rapides pour la capitale de laNorvéire.
Deux mois se passèrent.
A l'arrivée, le précieux colis fut déposé dans l'une des salles du musée.
Convoquée immédiatement, la Commission des antiques se mit en devoir d'entrer en possession. Elle fit sans retard procéder au déballage et le sarcophage sorti! intact de la paille du corbillard.
Mauvais présage ! Le cercueil d'avant Jésus- Christ n'était guère vermoulu. Aussi, quelques doutes s'élevèrent chez les égyplologucs. L'un d'eux frappa de sa main les parois de sycomore. Le bois rendit le son sourd du carton-pàte. Un autre trouva que la prière à Osiris, dite le « proscynème », manquait de style. Celui-ci discuta la décoration pas assez archaïque. Celui-là frotta, flaira et trouva une odeur récente de vernis.
On souleva le couvercle de la gaine. On ouvrit la toile cousue autour de la momie. De nouveaux arguments surgirent. Le linceul ne paraissait pas jauni par les siècles. Les grands yeux mystiques du masque jouaient plutôt le verre que l'émail. Les bandelettes, semblables à de la mousseline, ne rappelaient nullement le tissu de lin dont les taricheules, après l'embaumement, enveloppaient, avec un habile tour
de mahi, les formes des cadavres. L'académie d'Anubia ne paraissait pas très pure. Son galbe semblait bien flou !
L'aréopage se partagea en deux camps. L'un tenait pour l'aullienticité. L'autre contre. C'était le plus nombreux, du resle.
— Mon cher collègue Berg, dit l'un des critiques, TEgypte est le pays des mirages. Le soleil y dore tout, même les pilules. Ne nous auriez-vous pas rapporte l'une de ces nombreuses déceptions dont parlent les revues scientifiques?
Très inquiet, appuyé contre une colonne, le professeur ne répondit pis. Il ne se sentait pas la force de discuter. Ainsi qu'un condamné, les yeux rivés sur ses juges, il attendait son sort.
Les savants se consultèrent. Comment sortir d'incertitude? Quel moyen employer pour faire éclater la vérité?
Dérouler les spirales infinies de l'étoffe? C'était, peut-être, agir comme l'enfant qui brise sa poupée pour savoir ce qu'il y a dedans. C'était courir le risque de voir la préparation balsamique tomber en poussière. L'exécution d'une résolution aussi pénible pouvait faire perdre inutilement toute valeur à la momie.
Et, cependant, laisser les choses en leur état, c'était la perpétuité dans le doute. Un musée doit être, comme la femme de César, à l'abri de tout soupçon. On ne saurait lui tolérer aucune erreur : tout ce qu'il exhibe doit présenter un enseignement. Impossible, enfin, de mettre un grand point d'interrogation devant le numéro du catalogue.
Cruelle perplexité! L'hésitation allait grandissant. Tous les esprits étaient tendus.
Tout d'un coup, un professeur de physique s'écria : « Eurêka! » Comme Archimède sortant de son bain, il s'élança dehors. Il revint, peu après, accompagne d'un aide roulant un appareil photographique qu'il avait pris dans son laboratoire.
— La science, dit-il, peut maintenant voir ce qui se passe derrière un mur. Avec les rayons Roentgen, nous allons, sans la démailloter, faire surgir Anubia sur la plaque!
Hélas ! trois fois hélas ! II n'y avait, sous les bandelettes, aucune forme humaine. On vit lentement apparaître un hideux simulacre, la plus vulgaire des ombres, celle d'un mannequin d'osier.
0 truquage ! voilà bien de tes coups ! Tu opères maintenant jusque sous le ciel bleu de l'Egypte, dans les régions du Paradis terrestre.
Arrivons maintenant aux statuettes en terre cuite de Tanagra.
Ces petites merveilles, qui tiennent de l'idéal ou de la réalité, se vendaient sous les portiques ou sur les voies sacrées pour servir à égayer la solitude des tombeaux et répondre aux rites funéraires de Corinlhe et de la Cyrénaïque.
Camille Lecuyer leur avait voué un véritable culte. C'était le plus aimable homme du monde. Causeur fin, intelligent, spirituel et doux, bien que son strabisme lui donnât un regard un peu anguleux. Sa collection de Tanagra, résultat d'un goût éclairé et non d'une victoire conquise par l'argent, faisait autorité en la matière.
Ce n'est pas lui qui se fût écrié, comme ce millionnaire parvenu, prenant le Pirée pour un nom d'homme:
— Oh ! ce Tanagra, quel génie !
Après avoir fait admirer à l'Exposition de 1878, au Trocadéro, l'ensemble de ses terres cuites, il se décida à s'en séparer. Sa vente produisit, en 1886, environ r)0 000 francs. On se disputa ses Aphrodites, ses Hermès, ses Terpsichores, ses Silènes ventrus, ses Hercules filant aux pieds d'Omphale, nés delà fantaisie de prodigieux artistes qui n'ont pas livré leur nom à la postérité. Un admirable chef-d'œuvre, une Vénus sur un dauphin, conduite par l'Amour serrant les guides et faisant claquer son fouet, fut achetée 3 000 francs par le musée de Copenhague.
Oui a bu boira. Lecuyer se remit à collectionner. Je l'avais, dans le temps, quelque peu raillé sur la contrefaçon en général et sur celle des Tanagra en particulier. Le coup avait porté dans les œuvres vives de sa passion, et la blessure, sans s'être envenimée, saignait toujours. Aussi, quand je voulus l'interroger et raisonner avec lui pièces en mains, un sourire amer passa sur ses lèvres :
— Vous seriez le dernier à qui je montrerais ma collection.
Il se défiait de mes critiques. Il ne voulait pas que l'on examinât si, malgré son œil exercé et sa science profonde, des intrus s'étaient glissés dans ses vitrines. Je ne puis donc me prononcer, puisque je n'ai jamais vu ses Tanagra de l'avenue Kléber.
Mais j'ai été plus heureux avec mon vieil ami le docteur Sapiens. Il me donna une consultation en règle
dans le petit appartement, où il vit au milieu de ses livres et de ses documents. Celui-là n'est qu'un savant. Il ne garde pas pour lui ce qu'il sait. Il l'apprend aux autres.
— Les contrefaçons de Tanagra, fit-il avec son bon gros rire communicatif, mais elles sautent aux yeux ! Les vrais sont minces comme une feuille de papier et d'une légèreté telle que les amateurs craignent toujours de les briser entre leurs doigts. Vingt-six siècles ont donné à la pâte une siccité que les surmoulés, passés au four, ne peuvent acquérir instantanément. Il est impossible en quelques heures de chasser l'humidité de la pâte moderne.
« Quant à la composition, elle est inimitable. Je proposerais à ceux qui prétendent arriver à ce style irréprochable n'importe quelle somme, à condition de les enfermer et de les laisser travailler à leur guise, sans autre inspiration que leur prétendu génie. Personne, j'en suis bien sûr, n'accepterait ma proposition. Il faudrait être plus fort que les membres de l'Académie des Beaux-Arts I Encore ne produiraientils que des « sujets de genre », comme on dit aujourd'hui.
« Certes, tous les Tanagra authentiques ne sont pas des chefs-d'œuvre. Comme pour les marbres grecs, comme en tout, du reste, l'art a évolué avec son efflorescence, son sommet et sa décadence. Mais les moins irréprochables des modèles anciens démolissent, comme des châteaux de cartes, les meilleures imitations des faussaires. »
Mon ami Sapiens avait raison en ce qui concerne les compositions. Seulement son argumentation perd toute sa force quand il s'agit de surmoulages et surtout d'épreuves tirées dans les moules anciens que les
fouilles mellenl de temps à autre à jour et qui servent à produire à l'infini des Lédas et des cygnes, des joueuses d'osselets, des acteurs comiques et des bacchantes dansant le cake-walk, adorables figurines où palpite tout le charme de la Grèce antique !
A coup sûr, la coloration de ces pastiches du xx siècle est admirable. On a trouvé dans les tombes des coquilles avec des poudres servant aux artistes anciens pour leurs tons roses, violets, bruns, bleus et chair. Mais à quoi bon les utiliser ? Avec les couleurs actuelles, on a toute la gamme nécessaire. On patine à la cuisson. La croûte de sable que doit produire l'encrassement des siècles adhère au feu, et pour comlilélerl'illusion, on enterre l'objctsousun pied d'alocs, afin que les radicelles laissent des traces sur son épidémie.
Enfoncée l'école d'Athènes ! Gare à vous, conservateurs du Louvre !
A la vente des antiquités Warneck, on dut consacrer des chapitres spéciaux aux terres cuites douteuses, fausses ou modernes. Toutes trouvèrent des acquéreurs, mais dans les prix doux. Un Silène ivre G fr., un Pédagog-ue 29 fr., une Femme filant 12 fr., une Jeune fille maîtrisant un taureau 14 fr., une Amazone sur un cheval blessé 19 fr., un IMidas en Nymphe 25 fr.
Si l'exemple de ces amoureux de pièces truquées vous tente, voici le moyen de vous pourvoir sans attendre une vente à l'hôtel Drouot. Les Tanagra, sachez-le, nous viennent de Naples, comme le miel de l'Hymette arrive de Cette. D'habiles mouleurs s'y font une spécialité des compositions antiques. Ils coulent une pâte très fine dans d'excellents moules etlivrent leurs figurines sans patine, dans la fraîcheur
de leur fabrication. Sur demande, ils les vieilliraient aisément. Demandez le catalogue à prix marqué. On vous l'enverra.
C'est encore à Naples que se débitent, à l'usage des étrangers, dans un magasin spécial, des lécythes, des cratères, des amphores, des vases étrusques cou- ^erts de peintures homériques avec des joueurs de flûte, des Bacchus tenant le thyrse et le canthare, des Tliétis apportant des armes à Achille et autres motifs bien connus de décoration mythologique. Mais la peinture ancienne est fort difficile à imiter. Le secret du vernis n'a pas été retrouvé, et ces barbouillages grossiers ne résistent pas à un pinceau trempé d'alcali ou simplement d'alcool. Seuls, les naïfs peuvent s'y laisser prendre.
Il est plus aisé de contrefaire la peinture mate sur fond blanc, surtout lorsque les faussaires opèrent sur des vases réellement antiques qu'ils décorent de nouveaux sujets. L'objet, sali et artificiellement détérioré, devient si difficile à reconnaître que l'on peut voir au musée de Berlin deux grands lécythes ainsi truqués {n°^ 2686 et 2687 du catalogue).
Les maîtres. fourbes opèrent comme pour les faux Sèvres. Le vase est authentique, mais ils le surdécorent. Ils rétablissent des peintures effacées, ajoutent des personnages, décuplent l'intérêt du monument et arrivent à de véritables prodiges par exemple pour la coupe de Néphélé de l'ancienne collection Tyszkie^vicz , dont M. Furtwàngler a démontré la fausseté.
Notre Louvre connut jadis plus d'une mésaventure
de ce genre. Quand on fit l'acquisition du musée Campana, on ne se doutait pas des surprises qu'il ménageait. Mais, au bout de quelques années, il fallut bien se rendre à l'évidence. L'admirable collection renfermait des objets restaurés, et même fabriqués de toutes pièces.
Grand émoi dans l'aréopage des conservateurs! On fait comparaître un brave homme, nommé Pennelli, qui, après avoir longtemps soigné ses chères terres cuites chez leur premier possesseur, les avait suivies au Louvre où il était entré comme gardien. On interroge le vieux serviteur. Il se trouble. II finit par avouer qu'après avoir jalousement restauré les chefs-d'œuvre de la Grèce et de Rome, il s'était substitué aux potiers antiques et avait, lui aussi, fabriqué des vases étrusques. Il indiqua, dans les vitrines, les pièces sorties de ses mains. On les exila sous les combles, mais trop lard, hélas! Le plus beau vase de Pennelli avait été reproduit dans l'ouvrage de Lenormant et de Witte sur les poteries grecques, elVIiistoire des Romains, de Duruy, devait plus tard le donner en exemple du plus pur style antique.
Cette pseudo-céramique ancienne est maintenant dans les oubliettes. Ne la cherchez pas dans les vitrines de notre musée national. Vous ne l'y verriez plus. Mais, en revanche, je ne jurerais pas que vous ne trouveriez par ci par là, quelques pièces du vi^ siècle avant J.-C. qu'il serait plus prudent de faire redescendre à l'école napolitaine du xx* siècle de notre ère. N'existe-t-ilpas certain vase des nouvelles acquisitions, payé la somme rondelette de 10 000 francs, qui fit parler de lui plus que de raison ?
Croyez-moi. Entourez-vous de toutes les garanties possibles. En fait d'antiquités, il ne faut admettre comme vrai que ce qu'on a vu sortir de terre dans les grandes fouilles. Encore n'est-on pas certain de n'être pas la victime d'une mystification.
Nous avons eu en France les inscriptions de la chapelle de Saint-Eloi, les vases de Nérac, les briques de Neuvy-sur-Baranjon et de Vendôme. En Allemagne, un maître maçon de Rheinzabern, nommé Kauffmann, découvrit, de 1824 à 1862, cent dix-sept fours à poteries garnis de vases terminés ou en préparation, des moules, des modèles, de la terre à mofleler, et cent objets lous plus curieux les uns que les autres. Le savant Hefner, qui accourait à chaque trouvaille nouvelle, s'émerveillait de bonne foi et relevait les noms de potiers romains à consonnances barbares qui figuraient sur les marques. Les musées de Spire et de Luxembourg achetèrent à l'cnvi ces raretés. Mais Kauffmann ne sut pas s'arrêter à temps. Il multiplia tellement les pièces intéressantes qu'il inquiéta ses acheteurs. Sa supercherie fut découverte. Il ne mit, d'ailleurs, aucune mauvaise grâce à convenir de sa petite industrie et nul ne songea à l'inquiéter.
En Italie, les fouilles sont surveillées ousontcensées l'être par le gouvernement. Aussi la fraude est plus difficile. Un savant allemand, M. Helbig, visitant la villa Giulia, affectée aux antiquités trouvées en dehors de Rome, acquit la conviction que les objets exhumés dans les fouilles de Narce étaient tout ce qu'il y a de plus de suspect et le déclara à qui voulut l'entendre.
Tempête de protestations dans le monde officiel italien ! Le ministre de l'Instruction publique, ému
du scandale, dépêche une commission sur les lieux. On acquiert la conviction que les fouilles avaient été menées non par le gouvernement, mais par des marchands d'anliquilé et qu'aucun inventaire n'avait été tenu à jour. Il y avait eu des additions, des soustractions, des multiplications, voire même des divisions, toutes les règles de l'arithmétique! Tel tombeau, indiqué comme ayant fourni cinquante objets, n'en avait que dix quand on l'avait ouvert. D'où venaient les autres? Mystère et discrétion.
C'est ce défaut de surveillance des fouilles qui ôle souvent toute garantie aux affirmations des vendeurs. Un objet antique peut être d'une authenticité indiscutable sans avoir été déterré pour cela dans l'endroit même indiqué par l'inventeur. Un archéologue vendéen d'une rare érudition, Benjamin Fillon, emporté par le désir peut-être très légitime de doter sa province d'une page d'histoire sensationnelle, n'at-il pas publié, dans son bel ouvrage de Poitou et Vendée, une découverte de bijoux antiques à Grues, où jamais il n'en fut exhumé ? Mon ami regretté, l'aquafortiste 0. de Rochebrune, eut bien de la peine à pardonner à son savant collaborateur de lui avoir fait graver ce prétendu trésor vendéen, qui avait tout bonnement été rapporté des bords du Rhin par le grand marchand d'antiquités Charvet.
Tout récemment, n'a-t-on pas prétendu également que le fameux trésor de Boscoreale, au Louvre, était faux et que les plus belles pièces avaient été fabriquées à Montmartre ? Oa connaît l'histoire. "Vers 1895^ des ouvriers mirent à jour dans la villa du dé-
puté Prisco, au pied du mont \'ésuvc, tout un trésor de pièces d'argenterie, enfouies depuis dix-huit siècles, avec des bijoux en or, des bracelets, des monnaies à reffigie de Néron, de Galba, d'Olhon et autres empereurs romains. Le Louvre reculant devant le gros prix demandé par les détenteurs, le baron Edmond de Rotschild aclieta quarante et une pièces, couvertes de cendres solidifiées auxquelle-; adhéraient encore des morceaux d'étofîe. II les fit nettoyer cl restaurer par M. Alfred André et les offrit au Musée. C'était un cadeau de 300 0(X) francs.
Ce trésor est-il vrai? Ce trésor est-il faux? Transformer cette dernière s; pp sition en certitude serait vraiment téméraire. Les conservateurs du Louvre n'ont jamais douté de son authenticité, mais ils n'avaient pas douté non plus de celle de la tiare et leur conviction n'est peut-être plus une raison concluante.
On peut le dire sans crainte de se tromper, l'orfèvrerie de Boscoreale est meiveilleuse de beauté. De telles œuvres d'art ne détonneraient dans aucun musée. Quelques-unes de ces pièces seraient-elles plus récentes qu'il faudrait encore remercier M. de Ivotschild de nous les avoir conservées. Mais, à notre avis, on a eu tort de s'alarmer. Nous sommes bien en présjnce d'ai'genterie ancienne, et s'il s'est glissé, ce que je ne puis croire, quelques pièces douteuses, au milieu d'exemplaires irréprochables, ce n'est pas une raison pour rejeter l'ensemble en bloc.
Maintenant, ces patères, ces cratères, ces gobelets, cet admirable vase aux cigognes, proviennent-ils de Boscoreale ? C'est une autre affaire. Il n'y a pas qu'à 1 hôtel Drouotoù l'on fasse des ventes de « rapport», où l'on exploite la notoriété d'une provenance pour écouler des objets qui, sans celte étiquette trom-
peuse, se seraient vendus un prix moindre. L'argenterie de Boscoreale est composée d'époques et
de nationnlités si diverses, ses vases portent des noms de propriélaires si dilTcrents, qu'il a fallu supposer, pour expliquer leur réunion, des goûts de collectionneur à leur dernier possesseur. A mon avis, s'il y a eu fraude — ce qui n'est nullement démontré — c'est de ce côte qu'il faut la chercher. On a réellement découvert des vases anciens à Boscoreale, mais, en passant de Naples à Paris, le trésor a recruté sur son chemin des renforls inallendus. Il a fait boule de neige.
Il est très difficile d'imiter la patine de l'orfèvrerie antique. L'argent qui a séjourné 1500 ans dans la terre devient sec et se brise comme du verre. On ne peut malheureusement chercher à le plier, sans ôter toute valeur à l'objet. Le plus souvent, s'il était vrai, il casserait net.
Les bijoux en or sont plus aisés à copier et le succès de l'atelier d'Olbia, dont le directeur, le fameux Hochmann, trompa le musée de Berlin et le plus grand marchand de Londres, est là pour le démontrer.
A Bome, il existe un atelier où l'on fabrique les bijoux étrusques. Ce sont des ouvriers venus de San Angelo in Vado, héritiers des procédés de patience transmis d'âge en âge, qui se livrcnl à ce travail. La soudure, réduite en limaille impalpable, est exécutée avec des arséniates au lieu de borax pour fondants. Mais, malgré toute l'habileté des fabricants, ils n'arrivent pas à reproduire ce méandre de petites granulations qui courent en cordonnet sur la plupart des bijoux étrusques.
C'est, du moitTï, ce qu'avounit. à l'Académie de= Inscriptions ci des Belles Lettres, Alessandro Castel lani, le grand bijoutier romain.
Il n'en faut pas tant, cependant, pour tromper le amateurs novices et les archéologues passionnés qui voyagent en Italie avec l'idée fixe de découvrir la pie au nid. Ceux-là sont pistés dès leur premier pas sur la terre de Virgile et de Pulcinello. Partout oi!i leur fantaisie les conduit, ils trouvent à point nommé de superbes pièces. Ils rentrent au bout de quelques mois se croyant pour le moins riches du trésor de Verres, tandis qu'ils ne ramènent dans leurs pénates que des exemplaires de choix de la fabrication romaine contemporaine.
II en coûta cher au collectionneur Biardot, dont les dépouilles opimes furent vendues après décès et par autorité de justice, le 29 décembre 1904, sous la désignation, jusqu'alors inusitée, d' « orfèvrerie de style antique ».
Cet amateur imprudent était fils d'un ancien entrepreneur de travaux, qui donna à l'hôtel de Cluny les grands morceaux d'architecture du jardin. Brouillé avec son père, il part pour Naples, s'y marie, et achète, morceau par morceau, des antiquités soi-disant volées à Pompéi. Biardot se prive de tout, se saigne aux quatre membres, couche sur la paille, et emploie ses dernières ressources à devenir propriétaire de si belles choses. Très fier, il rentre à Paris. Il oITre son trésor pour deux millions au Louvre. On nomme une commission composée du duc de Luynes, de MM. de Wilte et de Longpérier, qui vont voir les
objets rue Saint-Benoît et les déclarent faux. Il y avait dans rensemble des choses pyramidales, un casque copié sur le modèle des casques bavarois avec la gouttière pour mettre la chenille, un bas-relief en argent massif représentant les trois grâces, avec la signature de Praxitèle, en italien. Les déesses portaient des feuilles de vigne! Et le reste à l'avenant.
Biardol meurt sans avoir perdu sa conviction à raulhenlicilé de son trésor, et sa veuve vend la collection une quarantaine de mille francs à un intermédiaire qui la promène à grands frais à travers l'Europe, sans arriver à la placer. Seul, le baron Lionel de R., à Londres, se laisse tenter par un candélabre qu'il achète 70000 francs, mais après expertise de Térudit expert Francks, il rend l'objet et refuse de payer l'acquisition.
Cette collection, mise sous séquestre et vendue par autorité de justice, fut dispersée par le marteau de M^ Bonnaud, assisté de l'expert Williamson. Coupes, rhytons, aiguières, lampes, trépieds, diadèmes, canthares, candélabres, statuettes, colliers, ceintures, boucliers, harnais de cheval, bracelets, fd^ules, slrigiles, trouvèrent acquéreurs. Les modèles ne manquaient pas de grûce, et puis n'étaient-ils pas déjà un peu antiques, puisqu'ils dataient de 1850? On réalisa la somme modeste de 4 268 fr., avec, comme plus forte enchère, le prix de 300 fr. pour un rhython en forme de tête de chevreuil. Les frais de salle et de catalogue furent à peine couverts.
Il y a la roche Tarpéienne dans le Capitole de bhô tel de Bouillon 1
Quelle élalt l'armure de Jeanne d'Arc ? — La croisetle de Lilini. — Ancien musée de saint Thomas d Aquin. — Anachronismes du catalogue. — Colle de mailles de Monaldeschi.
— Cénolaphe apocryphe. — L'armure des quatre points cardinaux.— Consultation sur l'armurerie. — Poignards espagnols d'Auvergne. — Epée de Cambronne, flamberge de l'amiral de Bossu, giberne de la Tour d'Auvergne. — Monographie de lépée. — Corpus delicti ! — La confusion des poinçons.
— Surdécoration et reconstitution. — Modernes batteurs de plate. — L'armure de Randcar et celle d'IIorace Walpole. — L'artiste Gauvin. — Aux disciples de sainte Barbe.
Quelle était l'armure de Jeanne d'Arc ?
Les peintres n'hésitent pas, les sculpteurs encore moins. Tous la représentent armée de pied en cap el montant hardiment uu dexlrier caparaçonné d'acier.
Qu'en savent-ils ?
On lit sous la date 1490, dans YLiventaire du cliàteau d'Aniboise «et des anciennes armures, que detout temps ont esté gardées par les Roys defTuntsjusqu'à présent » : « Harnoys de la Pucelle, garnis de garde braz, d'une paire de mytons et d'un abillement de teste où il y a ung gorgerez de maille, le bord doré, le dedans garny de satin cramoisy, doublé de mesme. »
Peut-on se fier à cette description qui date de G8 ans après le supplice de Jeanne, ou baser des certitudes
sur des estampes d'un siècle après, gravées par des artistes qui ne l'avaient jamais vue?
Quant aux historiens, ils restent d'une imprécision certaine. Ouiclierat, Vallet de Viriville, Ch. Lemire, Desnoyers, ne sont pas d'accord. Ils citent des documents qui se contredisent les uns et les autres.
Poser la question ce n'est donc pas la résoudre. Sans doute parce qu'elle ne peut pas être résolue et qu'elle s'enveloppe de troublantes hypothèses, après un examen approfondi.
Il est certain que la bergère de Domrémy quitta la robe à Vaucouleurs, fit couper ses cheveux en « sébile », revêtit des vêtements d'homme pour coucher « à la paillade » afin de défendre plus aisément sa chasteté, si elle était faite prisonnière. Cela est acquis et nous n'allons pas contre.
Les vieilles chroniques racontent que Jeanne d'Arc portait un gippon (pourpoint) qui lui tombait jusqu'aux genoux et se rattachait à des chausses en housseaux de cuir par de fortes aiguillettes. C'était presque une de ces combinaisons tout d'une pièce, adoptées récemment par les Américaines.
Quand la vierge inspirée rejoignit ie roi à Chinon, elle n'avait pas dix-neuf ans. Ses formes féminines n'atteignaient pas encore tout leur épanouissement. Pouvait-on songer à la revêtir d'un équipement de luxe? Il aurait fallu plus d'une année pour le lui préparer. Puis, il eût été si lourd qu'en tombant de cheval, elle n'aurait pas pu se relever. Il est plus probable que, pour protéger sa poitrine contre les traits des arbalétriers, le roi lui fit donner quelques pièces de l'armure d'un jeune cadet. Aussi la somme de cent livres tournois versée, d'après les comptes, à un maître armurier, sur laquelle s'appuient cer-
tains historiens, pourrait bien no s'appliquer qu'à des ajustements faits à la hàle à la taille de la Pucelle-
L'héroïne n'avait certainement pas la salade ou casque conique dont on la dotée. Elle se coiffait pour combattre d'un simple chapel de fer, sans masque ni bavière, sur lequel se brisa une pierre au siège de Jargeau. Cuirassée, elle devait lètre comme insigne du commandement, avec une courte jupe, huque bleue ou vermeille, à moins qu'elle n'ait adopté le jaseran ou cotte de mailles. Du reste, qui aurait pu s'en rendre compte à l'époque où l'usage était souvent de revêtir un habillement par dessus le harnais de guerre?
Mais, cuirasse ou jaseran admis, se garantissaitelle davantage par des brassards, des cuissards et des solerets, ces souliers de fer articulés ? Il est permis d'en douter, puisqu'elle fut blessée à la cuisse et que ses historiens parlent de manches collantes avec des crevés gris, et affirment que l'archer qui fit Jeanne prisonnière à Compiègne, le 24 mai 1430, dut la tirer à bas de son cheval par son long habit.
^'ous comprendrez que, personnellement, devant de telles incohérences, il me soit impossible de me faire une conviction me donnant toute satisfaction.
Il est vrai que la noble viclime de Rouen déposa elle-même ainsi dans son procès :
Interrogée quelles armes elle olTry à Saint-Denis : respoml que ung blanc harnais entier à ung homme d'armes avec une espée, et les gaigna devant Paris.
Cet holocauste n'était vraisemblablement repré. sente que par une dépouille opime enlevée aux Anglais et reprise lors de leur retour offensif, quelques jours après, sur l'ordre de l'évèque de Thérouanne.
L'épée seule demeura au trésor de l'abbaye. Elle y était encore au xvn^ siècle où Félibien la vit, mais on discutait beaucoup alors son authenticité. Elle y resta néanmoins jusqu'au 12 novembre 1793, date où elle fut présentée à la Convention et bridée maladroitement à la Commission des Aits.
Problème que lalgcbre ne saurait résoudre. Qu'est devenue cette lame glorieuse ? Est-ce bien elle que, sous le nom de « Croiselle de Jeanne d'xVrc », nous vîmes figurer à la main de l'amazone Litini dans une pantomime célèbre de l'ancien Hippodrome ?
Vous ne le croyez pas, ni moi non plus.
Sous Louis-Philippe, on put supposer que l'armure de la Pucellc était revenue dans sa bonne ville de Paris, car le Musée d'Artillerie la menlioiMiait dans son catalogue officiel.
Je n'invente rien et je précise.
Place Saint-Thomas d'Aquin, à l'ancien couvent des Dominicains qui, jusqu'en 1871, abrita les collections d'armes jadis enfermées à la Bastille, on pouvait voir, sous le no 14, l'armure que la «jeune guerrière » avait déposée à Saint-Denis et que les Anglais, dans leur fuite précipitée, avaient abandonnée à Paris. Elle figure encore aujourd'hui sous le n'' G. 178.
C'est une superbe pièce de fabrication milanaise, complètement fermée pour servir au combat en champ clos. La saignée des bras est couverte de lames articulées. Les cuissards, articulés par devant jusqu'à mi-cuisse, sont par derrière faits de lames sur toute leur loncrueur. Le siège mobile recouvre le
garde reins et les cuissards. L'armeL est percé d'un grand nombre de petits trous pour la vue. C'est une armure d'homme. Une large brayelle, qui faisait lant rire M'"« d'Ahranlès, ne permet pas d'en douter. Son style la classe, comme époque de fabrication, dans la première moitié du xvi'' siècle.
Voilà l'armure de Jeanne d'Arc, suppliciée en 1431 ! Bien entendu, on a, depuis longtemps, fait disparaître léliquette. Mais jadis, pour les vieux gardiens, conservateurs jaloux de la tradition, elle resta toujours la relique de la libératrice de la France. Une consigne sévère leur défend heureusement de continuer à perpétuer la légende dans le public.
Ah ! l'on n'était pas difficile à l'époque romantique sur les attributions d'armures !
La Panoplie de Carré et le catalogue de 1831 rivalisent de conjectures plus invraisemblables les unes que les autres. Brochant par là-dessus, M"*= Caroline Xaudet grava en 1837, dans le Recueil de T. de Jolimont et J. Cagniet, les plus belles pièces du musée en leur conservant leurs illustres provenances.
On y voit, sous le nom de Jean Boucicaut, mort en 1421, une pièce de la seconde moitié du xvi« siècle , sous celui de Godefroy de Bouillon, chef de la première croisade, mort en 1100, une armure italienne décorée de repoussés dorés dans le goût de Jules Romain. On y rencontre, désignée comme « espadon du tempsde Philippe Auguste » (1180-1223), une épée suisse à deux mains, et comme « la plus noble arme des Français qui servait de sceptre au premier roi de
France », une corsèquc, dite chauve-souris, du début du XVI* siècle.
M"« Xaudet n'a pas gravé, et c'est grand dommage, larmure de Bavard, où l'on a reconnu, depuis, le chiffre et la devise des ISIédicis, ni celle de Renaud de ^lontaiiban, un des quatre fds Aymon, ni cellî de Roland, neveu de Charlemagne, magnifique travail milanais de la première moitié du xvi^ siècle, portant la devise «Amour ne peult ou rigueur veult».
Je dois ajouter, pour être sincère, que le rédacteur du catalogue de 1831 émettait certains doutes sur ces deux dernières pièces et qu'il ne les croyait pas plus anciennes que le « treizième siècle » !
Le catalogue actuel a fait table rase de toutes ces fantaisies. On peut s'y fier, c'est un trésor d'érudition.
La science des armes anciennes, en effet, a fait des progrès. Aujourd'hui, nous sommes plus prudents dans nos attributions. Mais le respect des reliques aidant, nous rendons encore un culte usurpé à bien des trophées historiques qui seraient fort en peine de faire leurs preuves d'authenticité.
Croyez-vous à l'épée que Cambronne portait à Waterloo ? Elle est à Nantes, au musée Dobrée. Toute fluette, avec une poignée de nacre, bonne tout au plus pour un académicien. Ce n'est pas avec une arme de théâtre que le général intrépide commandait sa vieille garde !
Acceptez-vous davantage l'épée de l'amiral de Bossu, que les Hollandais conservent à Enckuisen, en souvenir de leur victoire sur le chef de l'armada espagnole ? Je me figure difficilement un amiral maniant,
sur le pont de son navire, une épée de reître à deux mains.
Que dites-vous de la djebira algérienne du musée de Dinan, qui passe pour la giberne de La Tour dAuvergne, le premier grenadier de France ?
Ajoutez-vous foi aux couteaux de Jacques Clément, aux arquebuses de Charles IX, aux poignards de Ravaillac, aux casques perforés du connétable Anne de Montmorency, aux bâtons du prince de Condé, aux glaives du bourreau qui décapita Marie Stuart, (jue l'on trouve dans certaines collections particulières?— Pourquoi pas, alors, la Durandal de Roland à Ronceveaux?
En fait d'armes authentiques, le scepticisme s'impose et je vais essayer de vous en fournir un exemple.
Vous êtes certainement allé à Fontainebleau et vous avez, après ou avant la promenade en forêt, visité son admirable château, ce glorieux monument dont on peut dire sans exagération qu'il représente quatre cents ans d'histoire de France. Que de souvenirs y flottent épars ! Et l'efflorescence artistique qu'y fit naître François I^'' pour décorer ses somptueuses galeries ! Et les adieux de Napoléon I", ce génie militaire qui, pour agrandir ses états, comptait pour rien la vie de ses sujets! Et le spectre deMonaldeschi condamné à mort et tué sans pitié par des spadassins, sur les ordres de sa royale amante! Vous les connaissez les admirables peintures du Primatice, le guéridon de l'abdication du conquérant vaincu et le socle où se dressent l'épée et la cotte de
mailles du courtisan de la reine Chrisîine, sacrifié par son implacable jalousie.
Ces temps derniers, dans une récente visite au chûteau, j'ai voulu revivre ce sombre drame qui a laissé sa trace par deux larges blessures, sur la tunique de mailles impuissante à protégsr l'infortuné. La foule entourait le calvaire. Le gardien récitait par cœur les détails de la sanglante journée du IG novembre 1657. Du doigt il indiquait l'inscription:
Epêe et coite de mailles, dite secrète, que portait Je marquis de Monaldeschi.
Je frémissais, je l'avoue. Il me sembla voir se soulever les mailles sous les dernières palpitations de la malheureuse victime. L'émotion rne gagna peu à peu. Une avide curiosité m'attira vers ie trophée funéraire. 0 surprise! Une réaction se produisit dans mon esprit. Avec la rapidité de l'éclair un doute poignant m'envahit. Trop de mise en scène! Les deux trous béants de la chemise de fer étaiént-ils bien authentiques ? N'était-ce pas là encore une de ces erreurs historiques auxquelles nul ne songe à arracher ses voiles ?
« Fiat lux ! me dis-je, en sortant du château. Libre aux autres de croire à une chimère. Mais il ne me convient pas de m 'attendrir, peut-être une fois de plus, devant le piédestal de l'imposture. J'en aurai le cœur net ». Voici ce que m'a révélé mon enquête :
Le père Lebel, supérieur des Mathurins, a raconté, dans tous ses détails, le drame de Fontainebleau, Il assistait le marquis, gardé à vue dans la galerie. Et de temps à autre, il allait implorer l'implacable sou-
veraine. De sa relation, il ressort que JMonaldeschi se protégeait sous son pourpoint par une cotte de mailles, pesant neuf livres, et bordée d'un collet sur lequel vint s'amortir le coup de laiile qui devait le décapiter. Mais bien loin de se laisser déchirer en deux endroits, comme celle qu'on nous montre aujourd'hui, la chemise de fer faussa l'épée des assassins sans se laisser entamer, et il fallut un coup de poignard à la gorge pour achever la criminelle besogne.
Le corps de JMonaldeschi fut immédiatement mis en bière et enterré deux heures après à l'église d'Avon 011 l'on voit encore sa pierre tombale. Les religieux malhurins déposèrent ses armes dans leur bibliothèque et les curieux furent admis à les contempler jusqu'aux troubles de 1793. Le couvent fut démoli en 1820.
Telle est la part historique. L'amant de Christine portait une cotte de mailles, sous ses vêtements. Fendant plus de cent cinquante ans, les religieiix en montrèrent une qu'ils disaient être la sienne, mais dont il ne fut gardé aucune image.
Voyons maintenant si celle que l'on conserve dans la galerie de Diane peut avoir appartenu à Monaldeschi.
Tout d'abord, sommes-nous bien en présence de la fameuse relique possédée par le couvent des Mathurins? C'est possible, mais rien ne le prouve.
Après la Révolution, Napoléon fonda à Fontainebleau une Ecole militaire. Le trophée put y rester de 1802 à 1808, mais ce n'est qu'une hypothèse. Il faut
admeltre, cependant, qu'il fut transféré à Saint-Cyr avec le maté. ici de la première époque, bien ([uat cun registre d'entrée ne l'indique, car, en 1857, nou^ retrouvons sa trace au IMusée d'artillerie de Sainl- Thomasd'Aquin, avec une note indiquant que Saint- Cyr le lui avait versé. Plus lard, en 1861, on le remet aux Tuileries, où l'Empereur le réclame pour le faire figurer dans le musée d'armes quil organisait à Pierrefonds. C'est de là qu'il vint occuper au palais de Fontainebleau le piédestal où on l'exhibe aujourd'hui, au grand frémissement des touristes.
Les souvenirs de j\Ionaldeschi auraient-ils pris un chemin de traverse au milieu de leurs nombreuses pérégrinations, pour être substitués à d'autres moins authentiques ? Nous trouvons, en effet, un second itinéraire. Un ancien fonctionnaire du Palais de Fontainebleau affirme qu'avant 1834, les deux objets figuraient déjà au Musée d'artillerie, place de Saint- Thomas-d'Aquin. A celte date, Louis-Philippe les aurait fait remettre à Fontainebleau, qu'ils n'auraient pas quitté depuis cette époque.
Le temps me manquant pour pousser plus loin mon enquête, d'autres feront les recherches nécessaires pour établir la vérité. J'en resterai aux conjectures que me suggèrent ces deux versions contradictoires et j'étudierai la question sous une autre face.
Au premier coup d'œil, pour un amateur exercé, la cotte exhibée fait songer à celle d'un homme d'armes du moyen âge, bien plus qu'à celle d'un seigneur italien du xvii* siècle. Ses larges mailles, rompues par deux ouvertures à fourrer le poing, font mal au-
gurer des armuriers qui l'ont fabriquée. Bref, la défiance commence quand on scrute le tricot de fer et l'on arrive à celte conclusion :
La cotte de Monaideschi n'est pas du xvn" siècle. Ses larges mailles la l'ont remonter au moins au xv* siècle.
Consultez tous les musées d'artillerie : ceux dos Invalides à Paris, du Belvédère à Vienne, de la Tour de Londres, de l'Ameria real de ^Madrid et de Tzarkoïé- Selo en Russie, vous verrez ce qu'étaient les colles de 1657, orientales ou européennes. Dans certaines, le tissu était si serré qu'aucune pointe ne pouvait passer au travers. Pourquoi Monaideschi se fùt-il chargé d'une tunique à maillons aussi larges ? Elle Teût fatigué inutilement sans le mettre à l'abri des stylets, dont la lame triangulaire pouvait passer à travers, comme un doigt dans du beuire. D ailleurs, toutes les cottes duxvii^ siècle avaient un collet montant, généralement d'une maille solide, destiné à protéger l'encolure des coups de taille. Celle de Monaideschi, nous le savons, par le père Lebel, portait ce collet. La pièce qu'on nous montre à Fontainebleau n'en a pas trace.
Et ces deux trous sinistres ? Que vous en semble ? Un coup de stylet rompt une seule maille, et en écarte quatre. Rien de plus. Mais que veulent dire ces grandes déchirures ? Monaideschi mort, les assassins ne se sont pas acharnés à dépecer son jaseran, et ce n'est pas, croyons-nous, les xMathurins qui auraient eu intérêt à détériorer leur relique. Une cotte qui se déchire comme un pourpoint de velours ! C'est une injure gratuite d'attribuer auxarmuriers milanais de 1 057, chez qui l'amant de Christine avait dû se fournir, un si piètre travail 1
Quant à Icpée, c'est encore pire. A Tcpoque du diame, on portait des armes à gardes multiples ou à coquille, des rapières, comme on les appelle communément. Celle de la Galerie de Diane est d'une forme qui remonte à la première moitié du xvi^ siècle, et, particularité qui nous a été signalée par j\I. Ch. Buttin, un des érudils les plus versés dans l'étude des armes anciennes, la fusée a été refaite à une époque moderne. Or, l'arme de Monaldeschi devait être intacte. A-t-elle travaillé depuis sa mort au point d'exiger le remplacement de la fusée ? Donc, l'épée, comme la cotte, est apocryphe. Elle pourrait même n'être qu'une vulgaire arme de théâtre, car elle n'a pas, à son talon, cette portion rélrécie, émoussée sur les tranchants, que les Espagnols nommaient ricasso et qui servait à appuyer deux doigts.
Vous me direz : « Et les véritables armes de Monaldeschi, que sont-elles devenues? » Ça, je l'ignore. Mais le mot de l'énigme est peut-être à Avon. Si l'on faisait ouvrir la tombe de Monaldeschi, ce qui n'a pas étéfait, je crois, depuis le père Lebel, on verrait, je présume, comment était armé l'amant de Christine. Tout porte à croire, en effet, que les Mathurins l'ont enterré sans le dévêtir et qu'ils se sont procuré, dans la suite, pour attirer les visiteurs à leur couvent, quelque vieille armure hors d'usage, dont ils ont fait la cotte de mailles de Monaldeschi. Ce ne serait pas la première fois que des artisans de fiction auraient mis ainsi à profit la crédulité humaine.
Pendant que nous sommes aux armures, perle des collections, orgueil des musées, rêve caressé souvent
en vain par tant d'amateurs, voyons un peu ce qu'en ont fait nos modernes liâl^leurs. Hélas ! ce n'est plus d'attributions erronées qu'il est question aujourd'hui. Ces admirables pièces à l'épreuve des armes de jet et des balles d'arquebuse n'ont pu résister aux attaques réitérées des rcîtres de la contrefaçon. On fabrique aujourd'hui une panoplie complète comme le plus habile « plalner » d'Allemagne. On imite l'inimitable !
Rien n'est plus rare qu'une armure ancienne. Il n en est venu aucune jusqu'à nous du xiv^ siècle, pas une, pour ainsi dire, de la première moitié du xv^ siècle et un très petit nombre de la seconde moitié. Quant aux armures comprises entre 1490 et 1510, ce sont les rara avis de la collection. Comment voulezvous que les armuriers de la seconde moitié du xvi" siècle et du début du xvii^ siècle aient laissé assez de chefs-d'œuvre pour satisfaire à l'insatiable curiosité des collectionneurs des deux mondes ?
D'ailleurs, ne l'oublions pas, les armures, même les plus communes, coûtaient fort cher à l'époque. Leur valeur en métal était suffisante pour qu'on les rebattît continuellement à la mode du jour et suivant la taille de leurs propriétaires successifs, au hasard des héritages et des guerres.
Il n'y avait donc pas, à proprement parler, de vieilles armures, et le nombre des modèles qui auraient pu venir jusqu'à nous s'en trouve réduit d'autant.
Heureusement, les successeurs des Tard-venus du moyen âge ont mis bon ordre à cette disette. Armures de joutes en acier repoussé et ciselé, couvertes d'arabesques dorées, armures allemandes M maximiliennes », gravées à l'eau forte, armures.
milanaises pour le combat à pied, harnais blancs passés au clair de la gendarmerie de François P"", que de réparations, de substitutions, de mystères vous recelez dans vos vastes flancs, profonds et muets comme des tombeaux!
L n collectionneur de primo cavtello, dont TArmeria fait aujourd'hui l'ornement d'un musée transatlantique, vit un jour chez un marchand parisien un plastron d'armure, repoussé et doré, de toute beauté.
— Monsieur le comte, lui dit l'antiquaire, cet objet vient d'un château d'Allemagne, où l'armure complète était signalée au xvni^ siècle par tous les archéologues, mais des héritiers imbéciles se sont partagé la panoplie, et on ignore maintenant le sort des autres pièces.
Le collectionneur sans marchander paya la for(e somme pour le plastron et engagea son vendeur à faire quelques recherches pour retrouver le reste de l'armure.
Par un hasard miraculeux, on dénicha à Prague la dossière, les coudières, les grègues. Le comte enchanté envoya le chèque. De Londres, un marchand de la City écrivit qu'il avait l'armet, les épaulières et les brassards. Nouvelle surprise et nouveau chèque. A Turin, on retrouva les gantelets, les solerets et le garde-reins. L'achat se fit par télégramme.
Enfin, pièce à pièce, la superbe armure se retrouva toute montée dans la galerie de l'heureux collectionneur. Il l'avait payée, par fractions, 300000 francs, à peu près le double de ce qu'on aurait pu demandei* d'un seul couppour l'armure entière. Mais plaie d'argent n'est pas mortelle, et la vue de son trophée, à
la place d'honneur de son musée, lui fit oublier la douloureuse saignée.
Quelques jours plus tard, l'amateur convia ses amis à admirer la merveille. Ils s'extasièrent. Les compliments tombèrent dru comme grêle.
— Vraiment, dit l'un deux, faisant chorus avec le cénacle, voilà un ensemble digne de figurer au Louvre, à côté du bouclier et du casque émaillés de Charles L\.
Cependant, il y a toujours des envieux, semblables aux hiboux, qui ont horreur du soleiL Aussi quelques dénigrements aigre-doux d'un ou deux jaloux, que la trouvaille offusquait, complétèrent, comme il sied, le triomphe.
Seul se tint sur la réserve un jeune érudit, formé à l'école des Saglio, des Rewbell,jdes Bultin, des Bachereau et de M. Maurice Maindron, qui forge, cisèle, grave et a écrit un bon livre sur les Armes.
— Eh bien ! mon cher Lecurieux, fit le noble collectionneur, en lui frappant doucement sur l'épaule, vous ne me donnez pas votre avis? Comment trouvez-vous mon armure?
— Superbe, monsieur le comte, s'écria bien haut l'avisé critique.
Et plus bas :
— Quand vos amis seront partis, je vous dirai, en tète à tête, ce que j'en pense.
Intrigué et vaguement inquiet, le collectionneur laissa s'éloigner ses visiteurs. Puis, resté seul avec l'expert, il linvila à parler.
— Monsieur, commença Lecurieux, je crains fort que vous n'ayez été mystifié. Mais, avant de prononcer un arrêt définitif, nous allons, si vous le voulez bien, disséquer ensemble votre armure.
J'ai cru, tout d'abord, je vous l'avouerai, à une reproduction galvanoplastique en cuivre aciéré par le procédé de Ihéliolypie comme celle qu'a faite la maison Chrislofle pour l'armure authentique d'Henri II exposée dans la galerie d'Apollon, au Louvre, depuis 1828. Mais il n'y a pas à s'y tromper. Ce n'est même pas un de ces estampages à la matrice que l'on martèle après coup, pour faire croire à un travail ancien. On vous a fait l'honneur du grand jeu.
— A moi ? on n'aurait pas osé !
— N'importe, je me méfie. A première vue, la silhouette dénote je ne sais quoi de maladroit, de dissonant, de mal équilibré. Les assemblages sont loin d'être parfaits. La patine ne m'inspire pas confiance. La rouille non plus.
— Halte-là ! je vous arrête. Je connais assez les armes pour savoir que ce magnifique ton d'un bleu noir ne s'imite pas.
— Vous croyez ? L'encre lithographique, l'acide murialique, un séjour suffisant dans le fumier donnent pourtant d'excellents résultats. Mais je n'insiste pas. Démontons l'armure, si vous le voulez bien. Tiens ! l'armet a quelques trous.
— Ce sont des traces de balles. J'aurais pu les faire bouclier, mais j'ai préféré garder ces trous rouilles tels que le temps les a produits.
— Malheureusement, l'usure des siècles n'y est pour rien. Si nous avions affaire à une rouille naturelle, les bords des trous seraient amincis. Ils ont ici a même épaisseur que la pièce.
— Diable ! vous m'inquiétez.
— Voyons le plastron. Son épaisseur est bien faible. Mauvais signe ! Les armures anciennes étaient, en général, renforcées, surtout àlapoitrine^
exposée de préférence aux coups. De plus, si le travail était ancien, le métal présenterait des inégalités que nous ne retrouvons pas ici. La pièce est d'une régularité désespérante.
— N'est-ce pas un témoignage de l'habileté de l'artisan ? Voyez les traces du marteau !
— Ruse de faussaire. Les armures anciennes étaient faites d'une étoffe de fer et d'acier, soudée « à chaude portée », « au blanc soudant », comme on disait alors. Aussi le travail de la forge n'était jamais uniforme. La vôtre, d'une épaisseur partout égale, est en tôle d'acier qui, ne se forgeant pas, s'écrase sous les coups de marteau, suivant un certain sens que je vous apprendrai à connaître.
— Et ces ornements, ces ciselures, ces dorures ?
— A première vue, ils peuvent tromper des novices, car ils sont copiés sur d'excellents modèles, mais si le dessin paraît bon, la ciselure laisse à désirer. Elle est faite à l'acide, et vous n'y retrouvez ni le ton particulier ni l'irrégularité du burin. Quant à la dorure, regardez-la de près. Lui trouvez-vous l'épaisseur de la dorure ancienne ? Il n'y a pas à s'y tromper. *
— Vous m'effrayez.
— Ah ! voilà le comble. Votre faussaire n'était pas avancé dans la connaissance des poinçons I II a tout confondu, poinçons d'épreuve et poinçons de maître, marque du « Loup de Passau » des armuriers de Solingen et clefs couronnées des frères Nigroli de Milan. C'est de la poudre aux yeux, du bluff effronté !
— Alors, je n'ai plus qu'à envoyer mon armure à la ferraille?
— Vous auriez tort. Bien que moderne, la pièce reste fort remarquable. Vous l'avez payée trop cher,
car sa vétusté n'a pas l'âge requis pour être qualifié ' d'ancienne, mais elle représente le travail de forgi^ d'un virtuose du marteau. A l'époque, elles coulaient Ijon aussi, les belles plates! Consolez-vous en vous disant que vous n'êtes pas seul à posséder de la fausse monnaie archéologique et que votre harnais vaut bien l'armure de joute allemande du musée du Bargello de Florence, tout aussi moderne, mais moins parfaite que la vôtre.
Les armures n'ont pas seules le fâcheux privilège d'exercer la verve des faussaires. Ces messieurs de la contrefaçon, comme Guzman, ne connaissent plus d'obstacles. Dans le monde où l'on truque, on fait arme de tout, c'est le cas de le dire.
Aimez-vous les cottes de mailles ? D'interlopes arquebusiers en font venir à la grosse du Caucase, où les montagnards continuent à les porter pour garder leurs troupeaux. Les mailles sont grosses, très larges. Vous jureriez une cotte du xv** siècle.
Cherchez-vous des petits modèles de couleuvrines ou de mortiers ? On vous en fond sur d'anciens modèles, avec une patine admirable. Jadis, à l'ancien hôtel de ville de Niort, les conservateurs du musée en exposèrent un échantillon qui sortait tout simplement de l'arrière-boutique d'un armurier du cru.
Préférez-vous les arquebuses, les arbalètes? D'habiles mystificateurs incrustent d'ivoire des vieux bois sans valeur, à votre intention. Les drapeaux, les guidons? On en découpe dans de vieilles soies. Les costumes du xvi^ siècle ? On en confectionne à Rome de toutes pièces, avec des tissus anciens, bourrés d'é-
toupe comme il sied dans les rondes bosses, et cousus avec des fils lires sur des tapisseries de lépoque.
Tout est fraudé, vous dis-je, et les poignards espagnols, malgré les mots Recuerdo (souvenir) et Toledo (Tolède), gravés sur la lame, sont tout simplement auvergnats. C'est à Thiers, le centre de la coutellerie française, qu'avait été fabriqué lepoignardde Casério, sousles coups duquel tomba l'infortuné président Carnot.
Disons-le hardiment. De toutes les armes anciennes les plus exposées aux tripatouillages, ce sont les épées. Ces belles armes, ciselées artistement, d'une polissure admirable et d'un travail recherché, que citait en exemple La Bruyère, sontdevenues un objet de trafic interlope. Que de lames, dans les collections célèbres, passent pour avoir frappé d'estoc et de taille dans des mêlées historiques, qui n'ont jamais ferraillé que dans les drames de Paul Féval ou d'Alexandre Dumas ! Que d'estocs, de glaives, de dagues de parements, sont attribués à d'illustres capitaines, qui n'ont jamais été portés que par les Lagardère, les d'Artagnanou les figurants de la Porte Saint-Martin!
Avec un fermoir d'aumônière coupé en deux, on fait une garde. Une véritable épée du xv^ siècle sert à en fabriquer douze, qui, toutes, portent la même garde en fonte surmoulée. Dans de vieilles pertuisanes, on trouve ces belles lames larges et courtes, chargées de gravure, du début du xvi* siècle, d'un si heureux effet avec leur monture de bronze doré. La Hollande a la spécialité des grandes épées à deux mains, honneur qu'elle partage avec la Suisse et
rAllemagne. L'Italie excelle à travailler les sandedei ou les cinque dea, ces larges dagues que les marchands appellent à tort langues de bœuf. Un certain San Quirico s'était fait une réputation pour ces somptueuses armes de parement, presque aussi belles et bien moins chères que celles du marquis de Manloue (1594), que le Louvre a récemment achetées 25 ou 30000 francs.
Comment s'étonner, après cela, si des collections fameuses, comme celle de Des Mazis, au Musée d'artillerie, et du duc de Dino, achetée à Tamiable 1 "250 000 fr. par le Muséum métropolilan de New- York, contiennent quelques brebis galeuses ? Comment trouver surprenant que des sélections qui devraient être irréprochables, comme les épées d'Ed. de Beaumont, au Musée de Cluny, contiennent tant de pièces anciennes d'où la sincérité de monture est absente, et qui, sur une lame d'une façon portent une poignée dune autre !
Apprenez donc à connaître Tanatomie de l'épée avant de vous mettre collectionneur. Formez-vous l'œil sur les bons modèles du musée d'artillerie, et quand on vous présentera une arme à acheter, commencez par examiner Tarchitecture. Rejetez impitoyablement tout assemblage disparate. Dans une monture authentique, tout est en harmonie. Les bou-' tons qui terminent les quillons rappellent les carac- '. tcres de forme et de décoration du pommeau. Le pommeau lui-même est proportionné à la lame. Plus l'épée est forte, plus il est massif, comme contrepoids. Il n'est pas rare, sous Henri IV et Louis XIII, d'en voir de la grosseur d'un citron. Les épées de théâtre ont toujours des pommeaux trop petits.
Regardez à la loupe les pièces rouillées et rongées.
AILMES ET ARMURES 65
Les lames d'autrefois étaient noircies ou bleuies, argentées ou dorées. On doit retrouver trace de ces couvertures.
Méfiez-vous des lames gravées, surchargées d'ornements et d'inscriptions. Les bonnes lames sont toujours simple?, peu épaisses, surtout aux tranchants, et ne doivent jamais conserver trace de la lime.
Les lames anciennes en acier pèsent, en général, deux tiers en moins que les lames modernes. Elles se déchirent par feuilles. Les nôtres se brisent à l'endroit où se trouve une paille.
Pour reconnaître une épée ou une dague, il faut la démonter, car in cauJa venenum. Un amateur possédait une arme admirable dont l'attribution à don Juan d'Autriche n'avait jamais été contestée. Un ami lui paria un jour qu'elle était moderne. On déRt la poignée et l'on trouva, pour les fixer, des pointes de Paris entre la fusée et la soie ! Vous dire la joie que le confrère éprouva en tenant entre ses doigts le corpus dclicLi !
C'.ci-t d'ailleurs sur la soie que sont imprimés les poinçons pour les épées légères. Impossible d'en connaître lamarque sans démontage. Mais ces empreintes si recherchées ne doivent pas jouer dans le diagnostic un plus grand rôle que la signature dans les tableaux anciens. De très belles épées françaises peuvent porter des poinçons de Solingen ou d'Augsbourg, sans être fausses, car nos fourbisseurs achetaient leurs lames en gros en Allemagne. De plus, des armes anciennes d'une grande valeur peuvent être revêtues de faux poinçons. Pendant tout le xvi* siècle, les fa. briques de Solingen, de Nuremberg et d'Augsbourg copiaient impudemment les marques des grands fa-
bricanls de Tolède, dont les lames étaient si estimées qu'on ne pouvait les exporter de la péninsule qu'avec lautorisation royale, très difficile à obtenir. Mais ces étonnantes épées étaient si légères et d'une telle élasticité de trempe qu'on arrivait à les sortir en fraude dans des boîtes rondes en bois où elles étaient disposées en cercle, comme des serpents enioulés.
Un tour de gobelets excessivementpratiqué, comme il Test d'ailleurs dans toutes les branches de la curiosité, c'est la surdécoralion. II consiste à refaire, à compléter, à retravailler des pièces anciennes dont l'authenticité est indiscutable et à leur donner, à l'aide de la gravure ou de la damasquinure, une valeur considérable. Rien n'est plus dangereux ni plus difficile à reconnaître.
Ce fut une belle danse des armures que celte vente delarue Villejuif, où de vulgaires harnais d'hommes d'armes s'étaient transformés, par les soins d'artistes prestigieux, en équipements de princes du sang, où de simples lames, tout unies, avaient revêtu les plus ^glorieuses inscriptions, où des armets, sortis du bric à brac, arrivaient somptueusement parés de damasiquinures d'une richesse et d'une fantaisie inouïes !
C'est le secret de Polichinelle dans la curiosité. iZerspit employait toute une équipe de restaurateurs, sous la direction Dournès père et fils, et de Gauvin, dans les dernières années. Le gendre du père Dournès conserve les traditions de cette pléiade d'habiles praticiens de la forge, de l'enclume et du marteau.
Le Musée des arts décoratifs possède de Gauvin un admirable miroir de cadre Renais jance, ciselé
et damasquiné. C'était un artiste unique aans son genre. Il avait le génie du pastichaure. Dans son atelier de la rue Lebouis, il a travaillé pendant une quinzaine d'années avec plusieurs ouvriers, pour la gloire des galeries Rotschild et Basilewsky. Il avait en permanence, dans un coin de la pièce, une grande cuve pleine dun liquide noirâtre où baignaient épées, sabres, poignards, pistolets. Il aimait à les en tirer avec une pince pour faire admirera ses visiteurs « la patine des siècles ».
Jean Baffier, qui occupe aujourd'hui l'atelier de son ami, a fixé dans ses Marges cVun carnet d'ouvrier cette curieuse physionomie. Gauvin montrait volontiers ses ouvrages. Quand il avait réussi un beau casque damasquiné, il l'emportait sous son grand paletot de velours et allait le faire estimer par les marchands de vin du quartier.
Huit jours après, il revenait avec le même objet, mais martelé, oxydé, ébréché et demandait une nouvelle prisée. Les honorables commerçants se récriaient et ne trouvaient plus aucune valeur à la pièce.
— Eh bien ! s'écriait Gauvin, c'est ce qui vous trompe. \'ous avez estimé mon casque mille francs quand il était intact. Maintenant qu'il est rouillé et abîmé, je vais le faire payer dix mille francs au baron de Rotschild.
Hélas I le pauvre Gauvin se vantait. Le ciseleur magique, qui fit peut-être pour plus d'un million de pièces anciennes, était fort mal payé par ses patrons richissimes. Zerspit surtout se montrait d'une telle parcimonie que Gauvin s'en vengea un jour par une farce de rapin. Il signa son nom en toutes lettres à l'intérieur d'un d.-s solerets d'une armure qu'il venait de compléter, c'est-à-dire de refaire en grande partie.
On n'en finirait pas si l'on voulait seulement mentionner la centième partie des armes qui ont passé par les mains de ces très habiles restaurateurs. Je n'en retiendrai que deux armures. Chacune a son histoire, que je vais essayer de vous conter telles que je les tiens d'un collectionneur de la vieille garde, l'un des derniers survivants de ce bataillon du second empire, qui comptait dans ses rangs le duc d'Aumale, marquis de Thuisy, du Sommerard fils, le comte de laBeraudière, le colonel Penguilly l'Haridon, Bazilewski, Ghabrières-Arlès, Weber, le prince de Caraman Chimay, le prince SoltykolT, le vicomte de Courval, Léonce Leroux, Odiot, Aimé Desmottes, le prince L.Czartorisky, Eugène Piot, Ad. de Rotschild, Ernest de Rozière, le comte de Pourtaiès, le comte dArmaillé, le comte de Saint-Seine, Ed. de Beaumont, le baron Charles Davillier et bien d'autres, dont plusieurs, parmi les plus regrettés, furent mes maîtres ou mes amis d'antan.
En ce temps-là, Randcar père avait acheté, au Havre, pour le prince Soltikofï, deux belles armures de joute qui se trouvent aujourd'hui au Musée d'artillerie. Dans le même lot, il avait eu quelques pièces détachées d'une armure gothique, mais le prince les avait refusées, ne voulant que des équipements complets. Randcar les avait gardées pour son compte.
Quelque temps après, Thabile antiquaire dénicha d'autres pièces de la même époque et les fit porter à son atelier de réparations, chez l'armurier des cuirassiers de la garde, près des Champs-Elysées. On les mit à la forge. On les modifia de façon à compléter
l'armure gothique, en conservant soigneusement les poinçons anciens, de telle façon que le harnais terminé portait un nombre inusité de marques de toutes provenances.
L'armure resta chez le père Randcar, à Vaugirard, couchée sur un coffre de mariage, jusqu'à son départ pour Lyon. Elle le suivit dans cette dernière ville et à sa mort, son fils Louis Randcar en hérita. Il y donna le dernier coup de « fion », en faisant ajourer les bords des pièces ajoutées, par des percements en trèfle tels qu'ils existaient déjà sur les plus anciennes' et vendit l'armure à Zerspit. A la vente du célèbre amateur-marchand, elle passa dans une collection célèbre et on peut la voir maintenant au Musée métropolitain de New- York.
La seconde histoire, aussi vraie, est peut-être plus curieuse encore.
Horace Walpole avait acquis, en 1772, à la vente du baron Crozat, une superbe armure pour le combat à pied, entièrement dorée et damasquinée. Elle fut achetée à la vente de Stamberry Hill, en 1842, par le prince Demidoff. xV la vente de ce dernier, en 18G3, sir Richard Vallace s'en rendit acquéreur à un tel prix que son père, le marquis d'Hertford, fut sur le point de le faire interdire.
Sir Richard fit emballer soigneusement son armure et la mit en dépôt dans une exposition à Londres, en la faisant assurer pour la somme fabuleuse de 20.000 livres sterling. Le feu prit au bâtiment qui .s'effondra. On ne retira de l'armure que des débris informes, aplatis, sans Iracesd'ornide damasquinure,
et la compagnie d'assurances les vendit pour quelques livres à Zerspit et à son associé à Londres. Plus tard, le marchand parisien, devenu seul propriétaire des glorieuses épav(;s, les fit restaurer. L'ouvrier redressa le plastron qui ressemblait au dos d'un crapaud, boucha avec du plomb les trous de toutes les pièces criblées comme une écumoire et polit le tout à blanc.
A la vente de la rue Villojuif, l'armure fut achetée par un Américain, et, après de nouvelles réparations, alla rejoindre sa compagne de truquage au Metropolitan Muséum. Elle ne se compose que d'une cuirasse avec sa dossière et ses tassettes, d'un armet et d'une paire de gantelets.
Que peuvent bien se conter ces deux nobles débris ?
Amis lecteurs, disciples de sainte Barbe, protégés de la sainte Hermandad, grands passionnés de tout le harnais de joute, de parade ou de combat: brigandines guerrières, bourguignottes bosselées, bassinetsluisants,cabassets repoussés, cerveliers légers, hauberts polis, heaumes étincelants, morions damasquinés, pots en tête pesants, coudières éclatantes, gorgerins polis, gravières magnifiques, gantelets articulés, merlins tailladés, masses hérissées, solerets chevaleresques, colichemardes belliqueuses, fauchards désarçonneurs, hallebardes gravées, lances en quenouille, miséricordes ajourées, rapières à coquilles, pertuisanes dorées, chanfreins ciselés, rondaches asiatiques, éperons à large molette, arquebuses à rouet, mousquets historiques, arbalètes in-
ARMFS ET ARMURES 71
crustées d'ivoire, à cric ou à tour, — j'en ai dit assez long pour vous éclairer sur la jacquerie des batteurs de plates modernes. Que la prudence vous ait en sa sainte et digne garde !
Afin de ne pas abuser du sujet, je réclame maintenant une suspension d'armes. Je réserve pour un autre chapitre les révélations qu'attendent les confrères de la Sahretache et de la Giberne.
Un peu de graphologie. — Les primitifs. — Autographes gratuits et obligatoires. — Dans Ylsojraphieel dans le fonds Bélhune. — Le manuscrit de Carmosine. — Couplets du marchand d'autographes. — Erreurs de Chambry. — L'album Vrain Lucas. — Imprimé pris pour un original. — Reproductions photographiques. — Fausses quittances du xvi- siècle. — Secrétaires de la main. — Documents et vieilles chartes. — Erudits mystifiés. — Billet doux du xm* siècle. — Mon client fail défaut!
Ëtes-vous bibliophile ? Aimez-vous ù vous entourer d'auleurs anciens dans les belles éditions du temps? Faites-vous vos délices des œuvres de vos contemporains, luxueusement imprimées sur papier de Hollande ou de Japon ? Alors, vous aimez les autographes. Vous goûtez ce plaisir singulier et délicat d'ajouter au texte imprimé une dizaine de lignes* écrites par l'auteur.
Vivante expression de la pensée, i'aulogrnplie n'est-il pas le complément du livre ? On surprend Técrivain dans sa vie privée, ses labeurs, ses amours, ses joies, ses peines. A nos regards indiscrets, il montre ses faiblesses : le moindre billet le réfléchit, quelquefois, comme un miroir où s'est fixé le caractère même de l'épistolier.
Voyez ces mots espacés, ces lettres détachées, presque sans liaisons entre elles. A l'aide de sa phy
siologie spéciale, la graphologie vous dira : « Caractère inluilif, primesautier, imaginalif. Écriture do poêle. » Ici, au contraire, toutes les lettres sont liées comme une démonstration mathématique : « Esprit déductif, raisonneur. Saluons un savant. » Sur cette page, les lignes montent si haut qu'il semblerait qu'elles vont escalader le ciel : « Ambition légitime, énergie, conliance en son talent. » Tombent-elles comme les branches d'un saule pleureur? L'écrivain a connu les mauvais jours. Il est arrivé à l'autre versant de la vie littéraire. Il est vieux, malade, découragé. Les lettres se heurtent-elles en tous sens, comme une véritable chevauchée des Valkyries,les mots restentils inachevés, les accents, les points sur les i, les signes de ponctuation tombent-ils au hasard, comme des grêlons un jour d'orage ? Tout trahit la passion, l'enthousiasme, l'esprit combatif, parfois agressif.
Chaque pièce d'une collection possède ainsi sa physionomie personnelle. Ouvrons au hasard quelquesunes de ces chemises où on les classe.
Voici la calligraphie moulée d'un philosophe, voilà les pattes de mouche d'un fureteur. Ici la belle anglaise d'un poète aristocratique, là les majuscules typographiques d'un artiste. Ce fécond romancier, prodigue incorrigible, a rempli sa page en dix ou douze lignes. Cet auteur célèbre a couvert ce billet de lignes rapprochées et sans marges, pour demander de l'argent à son éditeur. Un grand capitaine, véritable foudre de guerre, a fait sur cet ordre du jour cracher, comme de la mitraille, l'encre de sa plume fulgurante.
Sa main «ligne,
Quand il signe,
h'graligne
Le vélin.
74 TRUCS ET TRUQUliURS
Celle belle passion des aulographes date d'un siècle à peine. Elle a débulé par lalbum, ce coquet keepsake que les jolies femmes de la Reslauralion cl du gouvernement de Juillet tendaient, avec un sourire, aux célébrités qui passaient dans leurs salons. On voyait alors Arvers écrire son sonnet sur l'album de M'^'^ Xodier. Ce fut ensuite révenlailque Ton fit couvrir de signatures connues, puis le carnet de la confession, où il fallait, avec un échantillon de son écriture, divulguer ses plus secrètes préférences.
Depuis longtemps, l'amusement des salons était devenu passion d'érudit. Auger, l'académicien, le libraire Crapelet, Renouard, Monmerqué, Pixérécourt. Fauteur de VEnfant du rnijslcre et de cent autres mélodrames du boulevard du crime, se livraient à la chasse aux petits papiers. A'ers le milieu du xix^ siècle, l'autographomanie prit son essor. Paris eut ses experts, des paléographes ! Charon d'abord. Après Laverdet commença la dynastie des Charavay. A Londres, MM. Sotheby présidèrent les premières ventes d'autographes.
Dès lors, ce fut une mode, un engouement. Tout le monde voulut collectionner. Tel rechercha les chefs dÉlat, tel les musiciens, telles grands hommes de la Révolution française. Les futés se contentèrent des auteurs modernes, et, pour enrichir leurs carions sans bourse délier ni s'exposera se faire éconduirc, inventèrent des ruses d'apaches. Un Anglais n'imagina-t-il pas décrire aux grands hommes dont ilconvoilaitlasignature, en leurdemandanl de donner L'ur nom à un navire qu'il allait lancer? 0 vanité
humaine ! Le « bateau » réussit presque. Carlyle, l'illuslre historien, s'y laissa prendre avec cent autres et écrivit au prétendu armateur :
« J'espère que l'esquif qui va porter mon nom navi<^uera plus heureusement sur les mers que je ne navij^ue à travers la vie. »
Proudhon fut aussi mystifié de la sorte. Une pseudoécuyère de l'Hippodrome lui demanda des conseils pour rentrer dans le chemin de la vertu. Le philosophe tomba dans le piège et répondit par un traité de morale, plus tard publié dans un journal. Il s'aperçut alors qu'on l'avait fait poser et entra dans une violente fureur.
En l'espèce, comme disent les avocats dans leur jargon, l'histoire du manuscrit de Car»iosine d'Alfred de Musset mérite d'être contée.
Le docteur Véron avait accepté l'œuvre à l'avance ; mais, pour éviter d'interminables sursis, il avait, par prudence, indiqué, sur le contrat, avec paiement comptant, une date de livraison.
Or, le poète des Nuits ne travaillait qu'à ses heures. Procédant lentement, il suivait le principe dcBoileau, modifiait et raturait sans cesse. Son premier jet ve-: nait troublé. Il l'éclaircissait peu à peu.
Or, quelques jours avant le délai fixé, il se blessa sérieusement à l'index et se trouva dans l'impossibilité de tenir une plume. Comment faire ? Seul, il pouvait se reconnaître au milieu des nombreux béquets ajoutés à son œuvre. Puis il avait besoin d'argent.
Pour sortir d'embarras, sa gouvernante offrit de
lui servir de secrétaire. Il accepta, dicta le proverbe cl fut prêt au jour dit.
Charmé de son exactitude, Véron eut alors un élan de générosité. 11 étala devant le poète cinq billets de mille francs.
Musset n'en revenait pas !
— C'est trop, dit-il.
— Mais non, répondit le Mécène, puisque je conserve le manuscrit.
Musset n'insista plus. Cependant, en rentrant chez lui, il réfléchit qu'il n'avait pas de sa main tracé une ligne de la copie. 11 fit part de ses scrupules à M"e Colin, sa gouvernante, qui partit d'un grand éclatde rire.
— Le prévenir? A quoi bon ? Il le verra bien aux fautes d'orthographe !
Qu'est-il devenu ce manuscrit non autographe de Carmosine'l S'il passait aujourd'hui dans une vente, il trouverait certainement des amateurs.
A cet âge d'or de l'autographe, les prix n'étaient pas assez élevés pour exciter des convoitises malhonnêtes. On pouvait collectionner les yeux fermés. Ce n'étaient ni les occasions, ni les trouvailles qui manquaient ! Mais ce beau temps dura peu. Bientôt, il fallut payer les pièces rares, et la progression aidant, on en arriva insensiblement à ce point de folie qui vient de faire vendre en Angleterre un autographe de Nelson, écrit la veille de Trafalgar, la somme énorme de 90000 francs. Tout récemment, une série de lettres de Dorothy Jordan, célèbre actrice, adressées au duc de Clarence, plus tard William IV, ont trouvé preneur à 335 livres sterling. Une lettre de Rembrandt de la
collection Meyer-Colin, à Berlin, a fait 7000 marks, et plus récemment à Paris une lettre de Joséphine à Napoléon a obtenu 2G0O en vente publique. Les faussaires ont maintenant beau jeul
Lettres de souverains, billets de reine ou de grande dame, ordres du jour de chefs d'armée, dépêches de diplomates, signatures d'artistes, d'académiciens ou de dramaturges, paraphes de financiers escroquant des millions, poulets d'amour de maîtresses du Roy, tout est imité, tout est falsifié. On pourrait chanter, à la ronde, comme M. de Lescure, les couplets du Marchand d'aulograplics, sur l'air de Vive la li- UiograpJiie :
Reconnaissez l'àme ardente Du vainqueur de Marengo Dans celle page éloquente, On n'en peut pas lire un mot.
Cet ordre est de Charles neuf Malgré son air un peu neuf; Mais de ce qui fait son prix Combien vous serez surpris,
C'est que depuis une année (Ici la dale en fait foi) Une fièvre culanée Avait emporlé ce roi.
Messieurs, j'ai des autographes De tous temps, de tous pays, Signatures et paraphes, Que je vends non garantis.
A ce jeu des pcliU papiers, les plus défionls s'y laissent prendre. On peut affirmer, sans craindre de se tromper, qu'à l'heure présente, plusieurs milliers d'autographes apocryphes se sont glissés dans les cabinets des grands amateurs de l'Europe.
En 1881, quand mon ami l'érudil Etienne Charavay dispersa la célèbre collection de l'honnête Chambry, il y trouva toute une série de faux signés des plus beaux noms : Jacques Amyot, Bayard, Brantôme, Calvin, Charles VII, Jacques Cœur, la duchesse d'Etampes, François I, Henri II, La Fontaine, Louis X'VI, Luther, Marie-Antoinette, Michel-Ange, Ambroise Paré, Diane de Poitiers, Rabelais, Raphaël, Agnès Sorel.
Les premiers maquillages d'écriture remontent loin. A la fin du xvni^ siècle, le fameux G. H. Ireland contrefaisait déjà la signature de Shakespeare! Comme à Fontenoy, MM. les Anglais tiraient les premiers. L'imitation, il faut l'avouer, était grossière. Mais le chauvinisme national n'y regarda pas de trop près. Ireland produisit un sonnet que les plus grands écrivains d'alors baisèrent à genoux, comme une relique incontestable du « Cygne d'Avon ». Il réussit môme à faire jouer, à Drury Lane, le 2 avril 1796, une pièce inédite de Shakespeare, « "Voltigern », entièrement de sa fabrication.
La France mit plus longtemps à entrer dans la voie de la mystification. Mais elle se rattrapa avec
AUTOLiRAlMll::S KT MANUSCRITS 79
les faux que le Iriste Libri proJigua, pour les dénaturer, sur les litres et les gardes des mauuscrils voles. Quelques aunces après, ralTaire Vraiu Lucas, avec ses "27 000 pièces fabriquées, attira ratteulion de tout le monde savant sur les falsifications parisiennes.
Cette cause célèbre, digne des Tribunaux comiques de Jules INIoinaux, est trop connue pour y revenir. Il en est longuement question dans mon livra du Truquage. Que ceux qui veulent être mieux renseignés s'y reportent et lisent la brochure d'Élienne Charavay. Je tiens, cependant, h signaler aux curieux une particularité généralement ignorée. A titre do tératologie, la Bibliothèque nationale a recueilli le dessus du panier de celte bouffonnerie monumentale. j\IM. Bordier et Mabillc, les experts d'alors, obtinrent de l'autorité judiciaire l'abandon d'un certain nombre de pièces, au profit do notre grand établissementhislorique. Vous n'avez qu'à demander le n° 709 des Nouvelles acquisitions françaises, au Cabinet des manuscrits, et l'on vous apportera un album relié où vous pourrez parcourir, tout à votre aise, les lettres de Vercingétorix, de Cléopâlre, de Dagobert, de Marie Magdeleine, de Christophe Colomb, de Jules César, d'Enée, devenu contemporain de Didon(!), et autres rariora que l'on n'a pas toujours occasion de rencontrer sur les quais. Il n'y manque, en vérité, qu'un autographe de Peau d'Ane ouïe bon billet qu'avait La Châtre.
Disons-le bien vite, c'est de la stupeur qu'on éprouve en parcourant cet étonnant album. Je ne parle pas de la rédaction des lettres, — on la connaît, — ni du papier découpé dans de grandes feuilles dont les morceaux s'emboîtaient exactement. Non, ce qui est prodigieux, c'est le graphisme. Vrain
Lucas ne s'est jamais préoccupé d'imilei iCS originaux. Il s'était fait un certain nombre d'écritures qu'il employait à tour de rôle. De grandes lettres capitales, imitant grossièrement l'onciale, lui servaient pour toutes les époques reculées de l'histoire. Puis, il avait une grosse ronde maladroite qui avait la prétcnlion d'imiter l'œuvre des scribes du moyen âge, une italienne du xvi^ siècle, une grande écriture cursive du xvn« siècle et une plus fine pour le xvni^ siècle. Avec cet arsenal réduit, il suffisait à toutes les commandes.
D'un peu loin, l'album a l'air d'un recueil de lettres historiques, groupées par un Peiresc ou un Dupuy. L'encre a une teinte suffisamment jaunie. Il faut même avouer que, dans l'œuvre de Vrain Lucas, c'est le côté le mieux réussi.
Aux manuscrits de la Bibliothèque nationale, le fonds Béthune est sacro-saint. Saluez, érudits, cette collection commencée par Philippe de Béthune, frère de Sully, et continuée par son fils ! Figurer dans ces beaux volumes en maroquin rouge armorié, c'est, pour un document, un brevet d'authenticité.
Aussi, vers 1830, quand les auteurs deVlsograpliie, ce recueil de tant d'écritures illustres, voulurent reproduire des pièces indiscutables, ils puisèrent largement à celte source incomparable. Ils en tirèrent entre autres le fac-similé dune lettre d'Anne de Bretagne, que Leroux de Lincy, un peu plus tard, reproduisit dans sa Vie de la bonne duchesse.
Personne n'aurait jamais songé à soupçonner le noble billet, si un savant breton, l'abbé Durville,
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cnargé de rédiger le catalogue d'autographes du musée Dobrée, n'eût conçu des doutes sur une autre lettre d'Anne de Bretagne, qui figurait parmi les perles de cette collection nantaise.
Feu Thomas Dobrée, il faut le dire, n'avait pas toujours eu la main heureuse. L'abbé Durville constata qu'il avait payé fort cher tout un bouquet de fausses lettres d'Anne de Beaujeu, d'Anne de Pisseleu, de la duchesse d'Etampes, âe Charles V, de Charles Quint, de Diane de Poitiers, de François P"", d'Elisabeth d'Angleterre, de Gabrielle d'Estrées, de Louis Xll, de Marguerite de Valois, de Maximilien d'Autriche, deJacques d'Albon Saint-André, d'Agnès Sorel et de Talbot.
Mais la lettre d'Anne de Bretagne était-elle d'aussi mauvais aloi?
Pour s'en assurer, l'avisé Nantais prit le train et s'en fut consulter, à la Nationale, la lettre du fonds Béthune. Jugez de sa surprise quand il s'aperçut que le modèle reproduit par Vlsograpliie avait dû venir au monde plusieurs siècles après la mort de la bonne duchesse!
Il eut vite fait de se procurer le fac-similé d'un billet olographe à l'abri de tout soupçon, conservé au British Muséum, fonds Egerlon. Il disséqua, il examina à la loupe les deux écritures, passa au crible, une à une, toutes les lettres, les ronds des o, les points des i, les crochets des;, les angles des >*, les boucles des h et l'ouverture dos a. Mais il ne s'en tint pas là. Il compara les nombreuses signatures d'Anne de Bretagne conservées aux Archives nationales et dans les Archives départementales de la Loire-Inférieure. Bientôt, il ne put garder de doutes ! La lettre du fonds Béthune avec sou écriture trem-
blée et ses lettres espacées, était fausse, archi-fausse !
Bien plus, comme j'ai pu le constater de visu, elle a été rajoutée dans le volume après coup, car, emprunté à un feuillet de garde, le papier sur lequel elle est collée n'a pas la tranche dorée comme les autres feuilles, et on voit qu'il a été remonté sur onglet. Mais cette adjonction est cependant fort ancienne, puisque la page s'est trouvée foliotée avec tout le volume au début du xviiie siècle.
Quel intérêt, à une époque où les autographes n'avaientguèrede valeur, un faussaire a-t-ilpu trouver àcette substitution? J'avoue que je ne puis arriver à le découvrir. Mais vous serez peut-être plus heureux que moi, et je vous engage à chercher dans le manuscrit français n" 2 929 la page 10 où s'étale la lettre d'Anne de Bretagne « à son bon frère, cousin et allyé le Roy très chrcstien ».
Rassurons notre amour-propre national. La France n'a pas le monopole de cette coupable industrie. On y est même mieux protégé qu'ailleurs grâce aux précieuses collections de fac-similés que les Charavay publient sans se lasser, pour l'édification des amateurs. Tous les pays où la collection d'autographes est en honneur ont leurs annales de la fraude et de la contrefaçon. Tour à tour, on a vu surgir des fausses lettres de Walter Scott, à Edimbourg, de lord Byron, à Londres, de Schiller, àWeimar, et les mystifications de Spring ont ému tous les amateurs d'autographes en Amérique, le paradis des faussaires. Les autographophiles d'outre-mer veulent, à toute force, des pièces introuvables. On leur en fait. La
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naïveté des Michel Chasles fait naître les Vrain Lucas.
Que de lettres de Marie Antoinette, de Louis XVI, deJjillels de Maral, d'épîtres de M"!® de Pompadoiir ont passé l'Atlantique, dont l'encre était à peine sèche et le dernier point sur les i placé au moment de l'expédition !
Sans garantir, toutefois, la véracité de l'information, ajoutons qu'un Yankee s'aperccvant qu'on l'a mis dedans, se contente d'en rire et ajoute souvent que la beauté du tour vaut bien le prix qu'on lui a fait payer.
La circulation de tant d'écritures posthumes est bien faite pour décourager les apprentis collectionneurs. Beaucoup, j'en connais, n'aimant pas à être trompés, ont abandonné la chasse aux autographes et renoncé à leur plaisir favori, après quelques expériences malheureuses. Ils ont eu tort. Il n'y a pas besoin de posséder une science profonde pour se défendre contre les forbans de la plume. Avec un peu d'attention et pas mal d'écoles, on peut arriver à découvrir la plupart de leurs fraudes. Je vais essayer de dévoiler les plus dangereuses et de donner d'utiles conseils aux néophytes.
Règle générale, méfîez-vous des petits feuillets. Si tous les bouts de papiers qui portent de l'écriture ne sont pas des faux, presque tous les faux sont écrits sur des bouts de papier. Le faussaire enlève ainsi à l'expertise ses meilleurs moyens d'investigation, tirés de l'âge du papier, de son filigrane, de son apparence générale, des moyens de transmission, marques postales, cachets à la cire, pliage spécial à l'époque de
]a lettre. Les fabricants d'écritures apocryphes n'en sont plus au temps où Vrain Lucas se servait de pRpier prosaïquement timbré d'Angoulême et oîi Ireiandécrivait une lettre de Shakespeare sur une feuille marquée G. R. (grand raisin.)
Un petit carré de papier, détaché d'un livre, évite le filigrane révélateur et permet de choisir, à coup sûr, la date du papier. Un adroit Italien, qui fabriquait, il y a quelques années, des fausses lettres du xv® siècle, saints, papes, cardinaux, membres des familles Sforza, Médicis, d'Esté, humanistes et savants de marque, ne procédait jamais autrement. Bien plus, pour éviter les erreurs qu'il eût pu commettre dans le pliage du document et dans la façon dont la lettre missive se cachetait, il les remontait sur du papier blanc et épais du xvui*' siècle, comme si elles avaient déjà figuré dans une ancienne collection.
De toutes les imitations, la moins dangereuse est le calque. Les bords des lettres y sont toujours plus ou moins irréguliers, le scribe le plus habile ne pouvant empêcher sa main de trembler dans une aussi longue et minutieuse opération (jue l'imitation, trait par Irait, d'une signature ou d'un billet. Une bonne loupe, d'un fort pouvoir grossissant, ou, s'il le faut, un agrandissement photographique, et vous reconnaîtrez, à ne pas pouvoir hésiter, la coupable copie.
Si le copiste s'est contenté d'imiter l'écriture, sans la calquer, et que la ressemblance avec un spécimen authentique soit assez grande pour laisser planer un doute, reportez-vous à l'encre. Les contre-
facteurs n'ont pas encore inventé de substance qui ait l'apparence parfaite de l'encre ancienne et passée. Les plus habiles se servent de couleur à l'eau, sépia ou autre. D'autres oftt recours à l'encre préparée selon les antiques formules, avec la noix de galle et du sulfate de fer. Ils lui donnent l'apparence de l'âge en versant sur le faux une solution faible d'acide muriatique ou oxalique. Mais passez la langue sur la lettre ainsi maquillée, vous trouverez le goût de la substance chimique.
Ces procédés coupables ne reproduisent d'ailleurs jamais la teinte de l'écriture altérée par les siècles. C'est du noir passé au rouge brun ou au gris sale, c'est du jaune à peine visible, c'est tout ce qu'on voudra, mais comparez avec un document authentique : vous ne vous y tromperez jamais.
Un certain jour, un de mes amis m'apporta triomphalement une vieille gravure duxvi'^ siècle, poussiéreuse, jaunie, tachée d'eau, déchirée, une vraie loque. Je n'en aurais pas donné deux sous.
— Voyez, me dit-il, cette relique inestimable ! Je l'ai rapportée de mon voyage à Rome.
J'eus un sourire approbateur, et pour ne pas le fâcher, je laissai échapper complaisamment quelques onomatopées approbatrices et non compromettantes que mon ami trouva tièdes.
----r:^ Comment, dit-il, c'est tout ce que vous avez à dire de ma trouvaille?
— Dame ! fis je, cette Nativité me semble intéressante, mais son tirage n'estpcut-ètre pas exccllentet quant à son état de conservation...
— Il s'agit bien de cela ! Regardez dans la marge... en bas... à droite.... Vous y voilà... Ce nom à moitié efTacé... que lisez-vous?
— Tiens ? je n'avais pas remarqué. En effet, on dirait... Mais c'est la signature de Léonard de Vinci I
— Enfin ! Vous y êtes ! Voilà le trésor, la merveille inestimable que j'ai découverte dans un carton où personne n'avait fouillé depuis deux ans.
— Diantre ! mon cher, ceci mérite examen.
Je pris la feuille et je l'examinai au grand jour. Cette première inspection ne lui fut pas favorable. Cette vision, rapide comme l'éclair que l'on nomme l'intuition, me montra la signature sous un aspect douteux. Elle élnit d'un jaune pâle, presque effacée, au beau milieu dune tache d'eau. Les traits des lettres paraissaient réguliers, seulement les majuscules laissaient apercevoir des hésitations suspectes dans le tracé.
Tout à coup, dans la lumière forte du soleil, la vérité m'apparut. Je découvris le point faible, la preuve évidente du truquage. Les déliés des lettres étaient beaucoup plus effacés que les pleins. Si l'effacement des traits avait été l'effet du temps, tout eût été au même point de décoloration. Cette différence de teinte entre les pleins et les déliés indiquait une intervention chimique. La signature avait été lavée à l'acide afin de la vieillir.
Pour plus de sûreté, je retournai la feuille et je regardai en transparence. La signature à peine visible au recto se détachait au verso en caractères d'un noir admirable. La superficie seule avait été attaquée par l'acide.
La démonstration était faite. Mon ami remporta sa gra\ure qui pouvait avoir appartenu à l'auteur de
la Joconde, mais qui avait certainement été signée par un Vrain Lucas du xx^ siècle.
Un friand d'autographes ne peut pas tout savoir, mais il y a des remarques qui peuvent le guider s'il s'en souvient à propos.
Ainsi, il est utile d'apprendre, pour les pièces anciennes, que l'on utilise les vieux parchemins des tabellions en les faisant, au préalable, bouillir dans l'eau. Il faut aussi se rappeler que le papier buvard, les enveloppes et les plumes d'acier sont d'invention tout à fait moderne. Nos pères séchaient leur écriture avec du sable. Ils pliaient leurs lettres et les fermaient à l'aide d'un cachet à la cire, qui décolorait le papier en dessous. Cela n'arrive pas, bien entendu, avec un faux cachet rapporté.
Au printemps de 1894, on fit grand bruit, en Allemagne, de la découverte d'un autographe de Luther. C'était la transcription, avec force ratures et variantes, du choral célèbre : « C'est un rempart que notre Dieu ! ». Du coup, se trouvait terminé l'insoluble débat philolog-ique sur l'origine de ce choral. Le monde savant exulta. Ecriture, encre, papier, tout semblait authentique. Seul, le docteur Max Hermann eut des doutes et trouva dans l'écriture des particularités suspectes II s'en ouvrit à un expert chimiste des tribunaux qui examina l'encre. 0 surprise ! elle était communicative. Le faussaire avait oublié qu'au xvi^ siècle, l'encre à la noix de galle ne copiait pas !
L'auteur de cette mystification et d'une centaine d'autres lettres, également attribuées à Luther, fut
poursuivi. Les tribunaux l'acquittôrent pour aliénalion mentale, dit M. Fedor von Lobeltilz, qui rapporte cette véridique histoire.
Les fac-similés de documents et d'autographes se faisaient, il y a cinquante ans, par la lithographie. Des industriels peu scrupuleux détachaient, des 7soyrapldes où ils figuraient, les feuillets portant l'écriture de Vollnire, de Racine ou de La Fontaine, et à l'aide de quelques maquillages appropriés, les écoulaient à des débutants.
Ces supercheries étaient incapables de tromper un véritable amateur. Outre le papier, qui décelait indubitablement la fraude, ces trompe-l'œil, exécutés par calque, présentaient les indécisions et les tremblements de contours inhérents à ce genre de copies.
Les procédés modernes de reproduction par la photographie et ses dérivés sont autrement dangereux. Un cliché sur zinc, appelé « gilotage », du nom de son inventeur, vous donne un fac-similé parfait. Tiré sur papier du temps, avec une encre appropriée, il est presque impossible à découvrir à première vue. Surtout, l'épreuve de l'acide sur l'écriture et parfois de légères traces de foulage à l'impression peuvent guider l'expert.
Le gilotage, le croirait-on? a failli me jouer un vilain tour et me faire passer pour un fraudeur.
Avant d'écrire ce livre, j'avais fait préparer une circulaire qui devait être lancée urhi et orbi à tous les collectionneurs, notoires. Mais, afin d'éviter le sort réservé à ces papiers légèrement affranchis que l'on jette au panier sans les ouvrir, mon manifesta
artistique était imprimé à l'aide d'un cliché pris directement sur mon écriture. Tirée sur papier à lettre, ma petite proclamation paraissait, au premier examen, sortie directement de mon écritoire.
Lorsque m'arriva ma commande de mille exemplaires, l'imitation me parut tellement parfaite que, pour m'évitcr des ennuis, je crus prudent de soumettre mon ingénieuse et honnête supercherie au directeur des postes de mon quartier. Son œil exercé reconnut vite une impression multipliée et non un manuscrit unique. Il me rassura et me dit qu'à moins d'une bévue d'employé inexpérimenté, je ne devais redouter aucune difficulté de la part de sa vigilante administration. Je jetai dans la corbeille dusage le paquet de circulaires pliées comme lettres, sous enveloppes non cachetées, avec les adresses écrites à la main. Puis j'attendis le résultat.
11 m arriva quelques réponses aimables d'amateurs éclairés, disposés à m'aider dans la tâche ingrate et difficile que je poursuis depuis si longtemps avec persévérance. Mais il advint aussi ce que je n'avais pas prévu et ce que je ne pouvais prévoir: un bon procès-verbal dressé par le receveur de la Villedieu, m'annonçant qu'il avait relevé contre moi une contravention et que j'avais de ce chef à payer une somme de cinquante francs, réduction de la forte amende méritée pour la fraude commise vis-à-vis du règlement.
11 me fallut r^^tourner au buronu qui m'avait donné If'S premières indications et demander de nouveaux renseiguemeuls. Le hasard voulu l qu'un inspecteur, des postes se trouvât là et entendît mes explications- 11 lue démontra avec aulorilé que mon affranchissement était réellement insuffisant. « Je n'avais qu'à
m'exéculer, dil-il, et à m'eslimer heureux d'en être quitte à si bon marché. »
Ne me lonanl pas pour battu, je rédigeai un petit mémoire et j'assimilai mon cas aux instructions données par les postes pour les circulaires sous pli non cacheté, dont la taxe est de cinq centimes.
Le Dictionnaire de V Académie ûïl, en etTct, qu'une circulaire est faite pour circuler de main en main, qu'elle est toujours adressée à un seul destinataire et n'a rien delà communication personnelle caractérisant la lettre. Mon appel aux collectionneurs, tiré à un très grand nombre d'exemplaires, devait être assimilé à une lettre de faire part, à une convocation pour un dîner d'association, à une invitation à souscrire des actions. Bref, je déclarai ma surprise d'une contravention dressée pour un envoi imprimé typographiquemcnt sur cliché et contenu dans une enveloppe ouverte.
Chose bizarre et nouvelle ! Le directeur des postes et télégraphes de la Seine, ayant examiné la question, reconnut que le procès-verbal devait être annulé et ne recevoir, de ce chef, aucune suite.
J'avais joué quelque temps le rôle du coupable par persuasion.
Il est possible d'aller plus loin. Les modernes falsificateurs de textes sont arrivés, dans une certaine mesure, à faire disparaître les deux indices fâcheux qui permettent de reconnaître leurs mystifications. En reportant sur pierre une épreuve du cliché zincographique, ils obtiennent un tirage lithographique absolument dépourvu de foulage. Quant à l'incon-
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vénient de l'encre d'imprimerie, voici ce qu'ils ont découvert. Ils photographient le document à repro duire et en tirent sur papier sali une épreuve tièpâle. Ils couvrent ensuite les traits avec de l'encre ordinaire, parfaitement attaquable à l'acide oxalique.
Caveat cmptor ! Que l'acheteur prenne garde ! L'Angleterre a été inondée de pseudo-autographes de Charles Dickens fabriqués par ce procédé. On photographiait faiblement un original authentique et on couvrait les lettres avec la sombre encre violette dont Dickens aimait à se servir.
Malgré tant d'avantages, les procédés photographiques sont cependant peu employés. Cela tient évidemment à ce que les pièces chères, les seules sur lesquelles il y aurait plaisir et profit à tromper, sont connues, cataloguées, reproduites en fac-similé, dans une foule douvrages. Si l'on présentait à un amateur une lettre de Rabelais reproduite chimiquement, il saurait immédiatement dans quel dépôt public ou dans quelle collection elle aurait été photographiée. Il enverrait son concierge chercher les agents.
Cependant, je ne puis croire, malgré les affirmations d'experts assurément très compétents, que MM. les faussaires se refusent toujours cette satisfaction. Il me semble qu'une lettre de Marie-Thérèse d'Autriche, reproduite sur un original de Vienne, aurait bien des chances pour tromper un amateur de Montpellier.
Qu'en pensez-vous ?
En tout cas, le gilotage s'emploie sans dangerpour les simples billets de contemporains dont les formules sont presque toujours les mêmes. La pièce est de peu de valeur, mais les petits autographes font les
gros billets de banque. On se rattrape sur la quantité.
Pendant la période boulangiste, on vendait couramment des cartes de visite du « brav'général » avec deux mots de félicitations et sa signature. Plus récemment, l'Allemagne a été inondée de fausses cartes de remerciements de Bismark. Notre vieil ennemi, pour ses quatre-vingts ans, avait reçu de nombreuses lettres de félicitations. Il répondit à quelques-unes et les amateurs se disputèrent immédiatement à prix d'or les remerciements du chancelier de fer. L'engouement devint irrésistible. Tout le monde en voulait. Mais, un mois après, réveil cruel! On s'aperçut qu'il y avait en circulation plus de réponses que de lettres envoyées! Il fallut bien convenir que d'ingénieux fdous avaient augmenté le stock circulant, en faisant appel à la zincographie. Aujourd'hui, en Allemagne, quand on catalogue une lettre de Bismark, on ajoute cette mention : « N'est pas une reproduction ».
Voici, maintenant, le dernier cri de l'autographiana. Il nous vient d'Italie, comme la divine harmonie. C'est d'un art si ingénieux, que tout amateur de bonne foi, quand il le connaîtra, conviendra qu'il aurait pu s'y laisser prendre.
On sait l'intérêt qui s'attache de nos jours aux documents artistiques. Une lettre de Jean Goujon vaut dix lettres de rois. Aussi, comme la rareté des autographes des maîtres du ciseau ou du pinceau s'accentue, certains chercheurs, toujours en quête de
nouvelles victimes, se sont ingéniés, au delà des monts, à en fabriquer quelques-uns .
Pour cela, ils se procurèrent, Dieu sait comment ! — peut-être à la façon dont Libri se procurait des enluminures de livres d'heures, — des feuillets de comptes authentiques du xV et du xvi^ siècle. Ils eurent grand soin de choisir des pages mentionnant des églises ou des monuments auxquels travaillèrent des artistes célèbres, Léonard de Vinci, Michel Ange cl Raphaël, par exemple. Puis, profitant d'un modèle de quittance déjà publié, qu'ils n'eurent qu'à copier en changeant la date, ils ajoutèrent au bas du compte l'émargement signé du grand homme.
Le tour était joué ! Il n'y avait plus qu'à dresser et présenter le nouveau plat si bien préparé. Ces habiles cuisiniers se gardèrent bien d'offrir leur relique historique toute seule à un amateur, une fraude isolée étant toujours plus aisée à découvrir. Ils la glissèrent dans un lot indivisible, où les faux se mêlaient aux pièces authentiques. C'est le système employé par les marchands d'huîtres qui font filer avec la marchandise, arrivée de Alarennes la veille, des mollusques de huit jours et avariés.
Ai-je tout dil?
Pas encore. Il me reste à parler de faux autographes qui sont cependant des originaux et n'en trompent pas moins les amateurs. Achetez-vous, par exemple, une signature d'un de nos anciens rois? Il vous est à peu près impossible de savoir si vous mettez en portefeuille l'écriture du monarque ou seulement celle de son secrétaire à la main. En 1897,
dans les débats de l'affaire Dreyfus, les Cliaravay se déclarèrent incapables de l'econnaîlre l'œuvre de ces imitateurs exlraordinairement habiles.
« Avoir la plume, disait Saint-Simon, dans ses Mémoires, c'est être faussaire public et faire par charge ce qui coûterait la vie à un autre. Cet exercice consiste à imiter si exactement l'écriture du roi, qu'elle ne puisse se distinguer de celle que la plume contrefait et d'écrire en celte sorte toutes les lettres que le roi doit ou veut écrire de sa main, et toutefois n'en veut prendre la peine. »
Autre danger, tout aussi difficile à éviter quand on n'a pas sous la main un point de comparaison. Se garder de prendre un personnage, dont la signature n'a pa? de valeur, pour son homonyme d'une rareté insigne. Certains marchands sont passés maîtres à ce petit tour de gobelets. Ils vous font passer le père pour le fils, le frère pour le frère, et souvent même intervertissent des personnages qui n'ont pas le moindre lien de parenté.
N'est-ce pas à Georges Mo:ival, l'érudit archiviste de la Comédie française, qu'on avait voulu écouler ainsi une prétendue signature de Molière ? On le fit venir dans un hùlel des grands boulevards. Le marchand, un Viennois, était pressé de partir. 11 voulait vendre et recevoir l'argent séance tenante. Il montre triomphalement au prince des Moliéristes une procuration sur vélin signée « Poquelin » ! Rien n'y manquait. La pièce était pure de tout truquage, la signature irréprochable. N'importe qui s'y serait laissé prendre et aurait tiré son portefeuille de sa poche. Mais Georges Monval, qui connaît aussi bien la signature du grand comique que celle des membres de sa famille, n'eut pas de peine à découvrir qu'il
s'agissait du père de Molière, du tapissier du roi. Le Viennois remporta son autographe.
Du reste que d'autographes suspects de MoUère ont couru de par le monde ! Une signature contrefaite mise au Las d'un document authentique où il était question du grand comique passa jadis dans une vente célèbre.
... Si vous trouvez demain Deux lignes seulemrn écriles de sa main, Vous seriez honoré par quiconque sait lire,
a dit François Coppée dans un sonnet célèbre.
Deux lignes, c'est cependant bien peu ! 11 y en a trois écrites sur une bande de parchemin collée au dos d'un tableau représentant une Sainte Famille où Molière certifie que ce tableau lui a été donné « par Sébastien Bourdon, peintre du roi et directeur de l'Académie de peintuie >>.
Or, cette inscription contient deux erreurs: la première, relevée par M. Eudore Soulié, c'est que Sébastien Bourdon était recteur et non directeur de l'Académie ; la seconde, signalée par M. Jules Loiseleur : Ve de la signature porte un accent grave, Molière n'en mettait pas. Ce n'est qu'en 1740 qu'on vit apparaître, dans le Diclionnaire de l'Académie, un accent sur les terminaisons en ière, encore étaitil aigu dans le début; il n'était grave que pour celles en ère.
Et combien d'autres autographes de Molière controversés :
« Le Devis delà construction d'un théâtre à bastir au pallais aux Thuilleries » approuvé par deux lignes signées: J. B. P. Molière;
L'exemplaire d'Ajidromède, de Corneille, imprimé à Rouen en 1651, que possédait M. de Soleinne, et qui contient, en face du titre, la liste des personnages, les noms des interprètes, tracés par Molière. Un expert a déclaré, cependant, qu'il croyait l'écriture authentique « sans en être sûr» (sic).
J'en passe etdes meilleurs; souvenez-vous qu'il est très difficile de reconnaître une écriture dont on ne connaît aucun autre spécimen que des signatures Puis, si on vous présente une signature de l'auteur du Misanthrope, sachez qu'il signa successivement : Jean- Baptiste Poquelin, J. B. Poquelin, J.B. Poquelin Molière et quelquefois de Molière. Il prit le de sur son contrat de mariage. Chapelle, son ami, le lui donnait toujours. Ce qui vous troublera le plus, enfin, c'est d'apprendre qu'au milieu du xvii^ siècle, il existait nombre de Molière dans le Bas-Languedoc.
Nous n'avons encore parlé que des curieux d'épîtres ou de pièces littéraires. Cependant, les collectionneurs do documents et de vieilles chartes, quoique plus effacés et moins connus, méritent aussi qu'on s'intéresse à leurs recherches.
Ne sont-ils pas, d'ailleurs, les ancêtres des amateurs d'autographes, ces Peiresc, ces Godcfroy, ces frères Dupuy, ces Gaignières, ces Clairambault, dont les inestimables cabinets enrichissent aujourd'hui la Bibliothèque nationale ?
L'histoire des faux documents est pour ainsi dire
impossible à écrire. Comme à Walerloo, il fauJiail s'écrier : « Ils sont trop ! ». Les Bénédictins leur ont consacré deux cents pages de leur Traité de diplomatique et depuis le xvui* siècle, les truqueurs de parchemins et de titres n'ont fait que se multiplier.
Truqueurs, les abbés qui callig-raphiaient au nom de Clovis, de Charlemagne ou du roi Dagobert, des privilèges pompeux pour leur abbaye ! Truqueurs, les seigneurs qui se faisaient rédiger des titres de famille pour se rattacher à la famille d'Hugues Capet ou de Louis le Débonnaire ! Truqueurs, les prélats qui forgeaient des chartes de fondation leur attribuant le gouvernement d'un monastère i
Le règne de Louis XIV connut d'étonnants faussaires, comme ce prieur des Carmes de Moulins, le père André, qui fabriqua des chartes du ix® et du x^ siècles, pour relier les Bourbons à la dynastie carlovingienne, surtout Jean-Pierre de Bar, qui, afin de faire remonter la maison de Bouillon aux comtes d'Auvergne, composait des pièces avec une si étonnante habileté, qu'il trompa Mabillon lui-même.
Malheureusement, pour le succès de ce truquage généalogique, de Barfut mis à la Bastille à l'occasion d'autres tours de son métier. En perquisitionnant dans ses papiers, on trouva des brouillons, des spécimens d'écritures de diverses époques, des documents authentiques grattés ou lavés, des essais d'encre, des morceaux de parchemin ancien, bref tout l'outillage d'un faussaire, que vous pouvez aller voir aux Archives nationales. Tout y est encore conserve.
Plus désintéressés et souvent poussés par la seule
98 TRUCS ET TRL'QUEURS
vanité d'allirer raltenlion tics ériulils sur leurs découvertes, certains savants ont forgé des pirces anciennes. Ils se sont contentés généralement de montrer les copies. Impossible, et pour cause, de leur faire produire les originaux.
Un des plus amusants exemples de ces mystifications scientifiques naquit en 1811 de la collaboration d'un préfet impérial et d'un procureur de l'ancien régime. Six chartes, cinq en patois du pays et une en latin, surgirent à point nommé pour corser le discours d'inauguration de l'hôtel préfectoral de Mont-de- Marsan. La supercherie dura plus d'un demi-siècle, jusqu'au jour oîi un érudit, plus avisé, découvrit que les mystificateurs avaient placé sous le nom d'un vicomte de Marsan du xu'' siècle, « prince législateur el philosophe », des règles de politique religieuse empruntées au Concordat de Napoléon I*"".
D'autres supercheries ont eu la vie plus dure, telle la fameuse lettre adressée à César par Publius Lenlulus, gouverneur de Judée, conservée dans la bibliothèque dos Lazaristes, à Rome, et dont on peut traduire ainsi le début :
« J'ai appris, ô César, que tu désirais des renseignements SU!- cet homme vertueux qui s'appelle Jésus-Christ, et que le peuple considère comme un prophète et ses disciples comme le fils de Dieu, créateur du ciel et de la terre. En fait, César, on entend tous les jours raconter de lui des choses merveilleuses. Pour parler bref, il ressuscite les morts et guérit les malades... Si tu veux le connaître, comme tu me l'as écrit une fois, fais-le-moi savoir et je te l'enverrai... »
Tout simplement !
Mais lord Howard ne vient-il pas d'acquérir, à la vente du cabinet de M. Denon, à Londres, pour 2890 francs, une lame d'acier sur laquelle est gravée
la copie de la senlcnce condamnant Jésus au supplice ?
En 1893, on vendit au trésor musulman, pour la somme de cinq mille livres turques, deux lettres arabes attribuées à Mahomet et que les Ulémas, par ' fanatisme ou par cupidité, avaient déclarées authentiques, bien qu'elles fussent écrites sur papier de lin qui date du x« siècle, et que le grand prophète ait vécu trois siècles plus tôt, à l'époque où l'on ne se servait encore que de parchemin.
ci,
A l'automne de 1905, une singulière découverte arrivade Montmartre. Des ouvriers avaient trouvé, en démolissant un pilier de la vieille église de Saint-Pierre, un lambeau de parchemin jauni, sur lequel on lisait quelques lignes d'une écriture fine et très nette. La pièce n'était pas signée, comme on aurait pu le croire, de Saïtapharnès, mais d'un contemporain de saint Louis, Jean de Gisors, amoureux platonique de '< damesele Aelis de Lisle ». Le précieux et mystérieux parchemin était une attestation de vertu écrite par le jeune homme pour sa dame sur le rempart, au moment, sans doute, oîi il allait se battre. |
« Johan de Gisors mande saluez damesele Aelis de l'Isle, ' com a la fenme el monde que plus aime qui ne li apartiengne, ' elsisaciez de vérité que il vos aimme en tel manière comme honment sa suer, et si poez avoir en lui altretel fiance conme en un de vos frères u en deus, por lamor de sire Felipe et por la voslre, et si saciez de vérité que il ne vodreit plus vers vos ne mefere ne mesdire que vers sa mère.
« Et saciez de vérité que ces letres furent escrites del Belvaiz et cil qui les esciist ne vosconul unques neniei. Dcu vos en jur. Dcx vos saut. »
De la bulle, le pelit parchemin roula jusqu'à la Commission du Vieux- Paris, et les charlistes les plus autorisés furent invités à donner leur avis. M. Auguste Longnon, membre de Tlnstitut, fut chargé du rapport, et formula cette prudente conclusion :
« Si certaines formes de lettres ou quelques exp"eseions paraissent tout d'abord éveiller des doutes, on ne peut, néanmoins, relever, en la lettre de Jean de Gisors, rien qui soit de nature à la faire considérer comme un document supposé. »
Nous y consentons volontiers — mais sous toutes réserves.
Croyez-vous également à la missive indéchiffrable qui figura, dit-on, au procès de ]\Iarie-Antoinelte et qu'elle traça à Taide de piqûres d'épingles, pour être remise à un personnage anonyme, désigné sous le nom du Chevalier de Saint-Louis? En tamisant une p udre impalpable à travers les trous du papier, un savant aurait pu lire récemment ces mots : Je vous en prie. C'est déjà beaucoup comme indication précise. Attendons la découverte du reste du texte.
Pas plus vrai, n'est-ce pas, ce billet mystérieux ces adieux sur papier jauni et trempé de ses larmes, que la reine infortunée adressait à la princesse de Lamballe. M. V., conservateur du musée de Blois, montrait, avec respect, cette relique aux fidèles de la royauté. Quand il avait savouré leur émotion, il partait d'un grand éclat de rire et s'avouait l'auteur patient de cet émouvant document.
AUTOGRAPHES ET MA.NLS jr.lTS 101
Un mot amusant pour finir ce chapitre un peu aride sur l'aulographomanie.
Un de ces habiles calligraplics qui fabriquent, à l'usage des parvenus en mal de noblesse, des attestations signées de d'Hozier lui-même, était poursuivi en police correctionnelle pour ses imprudences d'écritures.
Au début de l'audience, son avocat se lève :
— Mon client fait défaut, dit-il.
— 11 ne fait même que cela, répond le président.
Les plus précieuses des vigaeUes. — Graveurs ingénieux, mais criminels. — Giraud de Gatebourse. — Confeclion des billets. — L'hôtel de la Vrillièrc. — Le papier. — Auto-da-fé de plusieurs milliards. — Contrôle des émissions. — Modèles anciens et types modernes. — Napoléon III, émetteur de faux billets. — Insouciance du public. — Billets de Sainte- Farce. — Quelques faussaires célèbres. — La multiplication des coupures. — Qui casse les verres... les paye en billets faux. — Comment reconnaître la fraude. — Rayez avec cinq francs. — Le truc de Calino.
Ta qnoque, cliarmanle vignette que dessina Paul Baudry dans le goût si pur des maîtres de la I\enaissance, tu subis la profanation du truquage ! Que de fois on a maquillé ta robe rose et bleue, tes signatures intègres et tes gravures doucement transparentes, sans tenir compte des avertissements menaçants des deux gros yeux de tes médaillons ! Plus que les rares estampes du xvni*^ siècle, tu tentes le burin d'ingénieux, mais criminels graveurs, dignes d'être médaillés peut-être et dont l'Etat n'a pu récompenser le talent qu'en les envoyant aux galères.
Ne mérites-tu pas, ô billet de Banque si désirable et si désiré, de figurer dans la galerie des contrefaçons artistiques? Nul objet d'art ne t'égale, puisqu'en échange de ton papier illustré, on peut devenir possesseur des plus excellentes merveilles de tous les siècles.
D'ailleurs les faussaires ne sont-ils pas des arlislcs en leur genre? Ne faut-il pas presque du génie pour déjouer les précautions minuliouses dont la Banque de France, défiante et avisée, entoure la fabrication de les précieuses figurines? On croit ré ver quand on détaille les ressorts prodigieux mis en œuvre par certains contrefacteurs. Les exploits de ces maîtres escrocs revêlent une couleur presque légendaire, comme les recherches des alchimistes du moyen âge pour trouver la pierre philosophale.
Ecoutez plutôt ce récit du plus rude assaut qu'eut jamais à soutenir la caisse de la rue de la Vrilliére.
Vers 1853, de faux billets de 100 francs arrivaient dans le portefeuille de la Banque avec une régularité désespérante. Eu vain les meilleurs limiers s'étaientils mis en campagne pour découvrir les mystérieux fraudeurs. En pure perte les caissiers avaient inventé des moyens de contrôle spéciaux et dirigé des enquêtes sur les personnages suspects qui se présentaient aux guichets. Rien n'aboutissait. L'arrivage des billets de contrebande continuait de plus belle, et la caisse, pour ne pas jeter le discrédit sur sa monnaie fiduciaire, payait sans mot dire ces lettres de change tirées par Tescroquerie sur la fortune publique.
Les billets n'étaient pas irréprochables, mais la main qui les avait mis au monde était suffisamment exercée pour tromper tout autre qu'un employé de banque. On ne reconnaissait la fraude qu'à des défauts imperceptibles, tel, par exemple, un point noir près de la tête du Mercure dars le cartouche contenant l'article 139 du Code pénal. C'était la trace
d'une cheville trop longue oubliée dans la planche de la vignette.
Pendant huit ans les recherches demeurèrent infructueuses. Enfin en 1861, après des péripéties et des fausses démarches sans nombre, les soupçons se précisèrent et Ton acquit la certitude que le coupable était un sieur Giraud de Gatebourse, nom prédestiné s'il en fut. Il avait maison à Paris et château en Sainlonge, tout près d'Aulnay, entretenait onze domestiques, dix chevaux, une meute de chasse, recevait beaucoup, fréquentait la magistrature, se faisait adorer de la maréchaussée et semait l'argent avec la même aisance qu'il se le procurait.
C'était tout simplement un ancien graveur aussi hardi qu'habile. Il avait eu l'adresse, sous prétexte d'apporter des perfectionnements à la fabrication des billets, de se faire admettre dans les ateliers de la Banque. Les procédés de la gravure et de l'impression n'avaient plus de secrets pour lui.
On arrêta, le 23 août 1861, ce successeur de Cartouche et de Mandrin. Il passa aux assises le 15 avril 1862. Tout son ustensile de faux monnayeur, découvert en Saintonge, figurait parmi les pièces à conviction. Les débats révélèrent qu'il avait mis en circulalion 1603 billets de 100 francs et 144 de 200, remboursés par la Banque pour la somme de 189100 francs. Mais le véritable chiffre des faux était sans doute plus considérable encore.
Giraud fut condamné aux Iravaux forces à perpétuité. Transporté à Cayenne selon la loi du 30 mai 1854, il y trouva une fin effroyable. Essayant de s'enfuir pour gagner en canot le territoire hollandais, il tomba à l'eau et resta enlisé dans les vases. Son compagnon, un certain Pcncel, qui devait
BILLETS DE BANQUE lûS
monter plus tard sur réchafaud, réussit à s'évader. Mais Giraud, moins alerte, ne put se dégager de son linceul de boue. Il fut dévoré vivant par les crabes.
L'imagination populaire n'accepta pas ce dénoûment tragique. Elle ne voulut pas adme!tre que laudacieux aventurier se fût laisse vaincre aussi misérablement. Une légende se forma, comme plus tard pour Troppmann. Le bruit courut dans les faubourgs qu'on avait substitué à Giraud de Gatebourse le cadavre d'un forçat mort dans la nuit, et qu'on l'avait secrètement embarqué sur un navire à destination du Havre.
Des gens se disant bien informés chuchotaient que la Banque de France le tenait prisonnier dans ses caves, aussi secrètement que le Masque de Fer, et l'employait à découvrir les fraudes.
Avant de parler des billets faux, il n'est pas inutile de dire quelques mots de la fabrication des vrais. La confection du papier monnaie est entourée de telles précautions que le public s'en fait les plus fausses idées, quand il n'en ignore pas absolument tous les procédés.
Il manie ces précieuses vignettes, sans plus songer à se demander par quelles transformations elles ont passé avant d'arriver dans son portefeuille, qu'à chercher comment on fabrique les timbres-poste, les pièces de cinq francs, le gaz d'éclairage, les tickets de métro et des milliers d'objets indispensables à la vie d un Parisien du xx" siècle.
Essayons donc d'écrire l'histoire d'un billet de
Banque, et transportons-nous, ruedela Vrillière, dars Tancien hôtel du comte de Toulouse, occupé par notre grand établissement de crédit national depuis
Quelle princicre demeure, cet hôtel construit en 1735 par Mansard pour le secrétaire d'Etat Phélipeaux de la Vrillière! Acheté en 1713 parle comte de Toulouse, il fut embelli de véritables trésors de peinture et de sculpture sous la direction de Robert de Cotte, premier architecte du roi. Plus tard la Résolution y installa l'imprimerie du Bulletin des lois de la République, origine de l'Imprimerie nationale, et pendant treize ans ce fut alors, à l'intérieur, une véritable dévastation.
En 1808, lorsque Napoléon I" autorisa les Domaines à céder le monument à la Banque de France, moyennant la somme de deux millions, tous les emblèmes rappelant l'ancien régime étaient effacés. Seule la grande galerie, dite Galerie dorée, avait échappé au vandalisme révolutionnaire, probablement parce qu'on en avait fait un magasin à papier. Mais, disparus et dispersés dans les musées nationaux,les tableaux de maître! Enchâssés jadis dans ses lambris, ils avaient été remplacés par du papier de tenture à cocarde et bonnet phrygien.
Dans cette galerie, la Banque de France, quand elle quitta, en 1811, les jardins de l'hôtel Massiac, place des Victoires, tint sa première assemblée d'actionnaires. Elle sert encore aujourd'hui au même usage. Cependant de 1870 à 1875 son état de délabrement obligea de la reconstruire de fond en comble. On releva minutieusement les plans d'ensemble, on copia les fresques du plafond, on détacha les groupes et les ornements de la corniche, on enleva les boiseries
BILLETS DE BAXQL'E 107
sculptées, et tout fut remis en place dans une reslilution fidèle. Même les grands tableaux de X. Poussin, de Véronèse, du Guerchin et du Guide, qui ornaient les murs avant la Révolution, reparurent dans leurs lambris ; comme les originaux ne pouvaient sortir du Louvre ou des musées de Lyon, de Nancy, de Lille, de Caen, on se contenta des copies. Vous croyez entrer dans une salle de fêtes du temps de Louis XIV. Vous êtes dans une construction du xix*^ siècle où tout est moderne ou à peu près.
Au rez-de-chaussée de ce monument si bien truque, à l'endroit occupé jadis par l'orangerie du marquis de la Vrillière, est installée l'imprimerie qui donne le jour au papier monnaie le plus authentique du monde. C'est là que nous allons assistera la nais-, sance de ces billets payables à vue, objet de tant de convoitises et de labeurs.
La Banque fabrique elle-même son papier, à Biercy, dans l'Aisne. Autrefois elle s'adressait à la manufacture du Marais, près de Coulommiers, qui opérait les manipulations dans un local exclusivement réservé à ce service, sous la direction d'un délégué du Tgouverneur.
•''" Maintenant l'usine de Biercy ne fabrique plus que pour la Banque de France, les banques coloniales et les banques étrangères.
Le papier à la forme est fait à la main et feuille par. feuille. Le filigrane, très artistique avec ses trois tons, s'obtient avec des moules gaufrés qui donnent des différences d'épaisseurs .lu-qu'cn 188-J on s'est servi de pur chilTon. Aujourd'hui on se contente de ramie,
108 TRUCS ET TRUQUKURS
ce qui n'empêche pas ce papier d'offrir une résistance toute particulière et un son métallique spécial presque impossible à imiter.
Inutile de dire que toutes les feuilles sont triées une à une. Toutes celles qui présentent la moindre imperfection sont impitoyablement rejetées et mises au pilon. 40 0 0 seulement de la fabrication trouve grâce aux yeux des contrôleurs. Le papier reconnu bon, divisé en rames de 500 feuilles, vient prendre place, après un nouvel examen, dans une caisse spéciale de la rue de la A'rillière en altendant llieure où il recevra les signes de sa valeur fiduciaire.
En dépit de tant de soins, le papier monnaie n'a pas la vie dure. Il résiste deux ans, trois ans au plus. Puis de la coquette vignette, sortie fraîche et pimj^ante des guichets de la Banque, il ne reste plus qu'une loque usée, salie, fatiguée, criblée de trous d'épingle, raccommodée en tous sens par des bandes de papier végétal. Il en est de tellement modifiées, parlesinfortunes inconnues qu'elles ont subies, qu'il faut l'œil exercé du chef de la comptabilité pour les identifier. On montre aux archives de la Banque des débris arrachés au feu, d'autres à demi digérés, retrouvés dans l'estomac d'une chèvre, d'autres méconnaissables, oubliés dans la poche d'une veste de toile mise à bouillir à la lessive. Seuls les Oïdipes de rh(Mel du comte de Toulouse peuvent déchiffrer le mot de telles énigmes.
Mais qu'on se rassure. Comme le phénix, ce précieux papier renaît de ses cendres. Jadis, quand on avait conserve trois ansles billets hors de service, on
BILLETS DE BANQUE i09
les brûlait dans la cour devant l'hôtel du gouverneur. On enfouissait dans une immense caisse de fer, manœuvrée au-dessus d'un brasero comme un moulin à torréfier le café, des fortunes à payer des empires par 100000 francs, pour les billets de 100 francs, par 500000 francs pour ceux de 500 francs, par millions pour ceux de 1000 francs. Les habitants de la rue de Radzivill ou de la rue de la Vrillière étaient avertis, par cette « spumata », d'un holocauste au dieu des richesses.
Aujourd'hui des cylindres lessiveurs remplis de soude caustique se chargent de l'exécution. En deux jours, trois jours au plus, le papier est réduit en une pâle vile et sans valeur. Sic transit gloria mundi.
Lorsque la quantité de billets hors d'usage fait sentir la nécessité d'en émettre de nouveaux, le gouverneur avise le conseil général et demande l'autorisalion d'en créer. Le conseil indique le nombre d'alphabets (c'est le mot technique), la date qui leur sera assignée et les diverses coupures. Mille billets sont numérotés de 1 à 1 000 et forment une série. Chaque série est désignée par une lettre de A. à Z, moins le J. Le W forme la 25^ lettre. L'ensemble de '25 séries constitue un alphabet, soit 25 000 billets. Les alphabets se numérotent entre eux, suivant leur rang de tMbrication. Le numéro de l'alphabet se place à côté do la lettre de la série. Le numéro du contrôle, mis au centre du billet, indique le rang individuel de chaque billet dans la fabrication et permet de reconstituer les indices, s'ils ont di-^priru par l'arrachement des bords du billet. De celte façon, le nouveau
billet aura son état civil spécial, sans double emploi possible.
Limprimerie est sévèrement gardée. Xul, s'il n'appartient au service, n'a le droit d'y pénétrer. Les ouvriers, choisis avec soin, sont tous des hommes de confiance.
Les encres et les feuilles non distribuées, les matrices des planches se renferment dans une caisse dont le chef de l'imprimerie a seul la clef. ', Le billet de Banque n'est ni une lithographie, ni une gravure en taille douce. C'est une vignette sur bois. On dessine le billet à frès grande échelle, on le réduit par la photographie aux dimensions régle- ■mentaires, et on le livre au graveur. Quand la planche ■est reconnue parfaite, on en fait des clichés en galvanoplastie, et on s'en sert pour le tirage. C'est une presse typographique, système Marinoni, Alauzct et .Lambert, à deux couleurs, qui fonctionne aujourd'hui dans les ateliers de l'ancien hôtel du Bulletin des lois.
En 1800, les premières émissions, uniquement composées de coupures de 1 000 et de 500 francs, furent imprimées en noir. Seuls, quatre mille billets de 5 000 francs, papier peu maniable et que le public n'adopta pas plus que les rares coupures de 200 francs, reçurent une belle teinte carmin. Ce premier type avait été dessiné et gravé par Andrieux.
Depuis, les modèles se succédèrent. Le billet de 1 000, refait en 1817 par Normand et gravé par Andrieux, subit une modification de détail en 1829 sous la direction des mêmes artistes. En 1842, Barre père grava une nouvelle planche sur acier qui lui demanda trois ans d'efforts.
Le billet de 500, qui avait à lorigine été tiré sur la
planche servant aux bons de la caisse des comptescourants, fut dessiné spécialement en 1817 par Normand et gravé par Galle aîné. Plus tard Barre fourni', un nouveau modèie, dont la réduction fut utiliséhienîôt après, pour le biiletnoir de 100 francs autorisé par la Réi)ublique de 1848.
Sous l'Empire, les progrès de la photographie obligèrent de renoncer à l'impression en noir. Un jour, un des censeurs de la Banque mit sous les yeux de l'impéralrice Eugénie un billet faux de 100 francs reproduit par les procédés nouveaux.
— Je vais jouer un bon tour à Louis, dit-elle en voyant la perfection de Fimitalion.
Et elle met le pseudo billet dans un tiroir de la lablc impériale.
Dans la journée un quémandeur se présente. Napoléon III, qui se montrait volontiers accueillant pour ses anciens compagnons d'infortune, ouvre le meuble, y prend le premier billet qui lui tombe sous la main et le donne au pauvre diable. Celui ci se confond en remerciements, et, tout joyeux, court chez un changeur monnayer ce papier qui lui représente un nombre incalculable de douces félicités.
Au premier coup d'œil, la vignette est reconnue fausse. On conduit le porteur au plus prochain poste de police et le commissaire lui demande d'où lui vient ce billet.
— C'est l'empereur qui me l'a donné.
On le crut fou. Mais voyant qu'il persistait dans son affirmation, on alla aux informations et il fallut bien se rendre à l'évidence. C'était bien l'empereur
qui était coupable de celle émission de fausse mon-
naie.
L'aiïaire n'en resta pas là. Napoléon III, qu'il fallut bien mettre au courant de Tincident, prit fort mal la chose. Le gouverneur de la Banque de France fut avisé et le Conseil résolut d'adopter pour l'impression une couleur réfrac taire à la photographie. ' Le 3 août 1863, les premiers billets bleus furent mis en circulation : ils étaient imprimés recto et verso pour offrir encore plus de dilTicullé à la reproduction.
Chazal avait gravé la coupure de 100 francs, en utilisant l'ancien modèle de Barre ; Cabasson avait dessiné la vignette de 500 francs gravée par Pannemaker. Le même artiste avait composé et gravé le billet de 100 francs ainsi que la nouvelle coupure démocratique de 50 francs. Seul, le recto du billet de 100 francs était l'oeuvre d'un autre dessinateur nommé Brisset.
Si surannés qu'ils nous paraissent aujourd'hui avec leurs attributs mythologiques et leurs ornements de mauvais goût, ces modèles traversèrent tout lEmpire et les premières années de la troisième République. Ce n'est qu'en 1882 que l'on commanda à Baudry son billet de 100 francs, véritable œuvre d'art, digne du grand pays dont il personnifie le crédit et la fortune.
J. Robert fut chargé de la gravure et l'on demanda le fdigrane à Chaplain, l'éminent graveur en mé ■ dailles.
Deux ans plus tard, Dupuis et Duval dessinèrent le
billcl de 50 francs, gravé comme celui de 100 francs par J. Robert.
En 1889, on eut l'idée, pour les fortes valeurs, de compliquer encore le procédé par un tirage en deux couleurs. Le billet de 1000 francs, payé 24 000 francs à Paul Baudry, et celui de 500 francs, composé par Dupuis, reçurent la superposition d'une vignclle rose, gravée, comme la planche principale, par J. Robert. Le résultat parut assez satisfaisant pour être étendu aussitôt aux coupures de 100 francs et de 50 francs.
Ajoutez à cette momenclature les billets de 20 francs et même de 5 francs, émis en 1870 pendant la guerre, et vous aurez le catalogue complet de l'œuvre gra\ é sorti des ateliers de la rue de la Yrillière.
Tant de modifications dans les types des vignettes n'ont pas été apportées, on le conçoit, sans motifs sérieux. Il y a toujours avantage à laisser à la monnaie fiduciaire l'aspect et la forme auxquels le public est accoutumé.
Mais il est encore plus utile d'accumuler les précautions et les obstacles pour déjouer les contrefaçons, car vous savez que la forteresse de la Banque a subi de nombreux sièges depuis plus d'un siècle qu'elle existe !
Le premier auxiliaire des faussaires, disons-le bien vile, c'est rindifférence du public, qui accepte sans examen tous les billets de Banque, alors qu'il vérifie, avec soin, la monnaie qu'on lui rend pour s'assurer qu'elle ne contient pas de pièces fausses ou d.Mnonclisces.
il4 TRUCS ET TRUQUEURS
Cette insouciance est telle qu'il existe dans les irchives du palais des Mille et une nuits un billet fait au crayon bleu, accepté par un naïf et présenté à l'un des guichets de notre principal établissement (inancier.
De temps à autre, il arrive aussi des billets de 100 francs, faits à la plume par des malheureux qui ont dépensé vingt fois plus de temps et de talent qu'il ne leur en aurait fallu pour gagner honnêtement la même somme.
Mais ces essais ridicules n'inquiètent pas la Banque. Ils ajoutent seulement un spécimen curieux à la colleclion des billets faux, qu'un des chefs de l'établissement conserve dans un grand album oblong, affecté à cet usage depuis l'institution de rétablissement.
On comprend, en voyant l'imperfection des imitations rangées dans ce livre d'or des faussaires, comment les contrefacteurs finissent tous par se faire prendre.
Dans ces pages où s'étalent les pièces à conviction depuis 1803 jusqu'à nos jours, règne une naïveté déconcertante. Tantôt, c'est un faussaire étranger qui met un s à mille francs. Tantôt c'est une reproduction photographique où Ion n'a pas su éviter des manques. Les teintes du bleu sont invraisemblables, le dessin informe, les compositions grotesques.
Et cependant on s'y est laissé prendre comme k\ ces reproductions inventées par la réclame, comme à ces billets de mille francs de la Banque de Sainte- Farce, lancés par la librairie anti-cléricale, visés par Ernest Renan, encaisseur des analhèmes, et contrôlés par Léo Taxil. Après tout l'honnête caissier dun banquier de Bloisn'accepla-til pas sans défiance
une coupure froissée de cent francs émise par Panamine Rozière et portant la griffe de cet inventeur des pastilles d'oignon pour pot-au-feu?
Les contrefacteurs qui cherchent à faire de l'or avec de fausses vignettes ne sont cependant pas tous aussi primesautiers. Il a fallu à la Banque une attention sans cesse en éveil et un service de recherches tout spécial pour arriver à déjouer les manœuvres tentées contre sa caisse. On a vu que Giraud de v'îatebourse resta huit ans impuni. Une autre affaire, lion moins mystérieuse, avait auparavant fait passer des nuits blanches aux censeurs.
C'est Maxime du Camp qui nous la raconte, dans un article de la Revue des Deux Mo)ides de 1869, très documenté et fort curieux.
« En 1832, un paquet de douze faux billets de 1 000 francs fut présenté au bureau du change. Ils furent reconnus, une instruction fut commencée, et à la suite d'une enquête secrète activement menée, on acquit une conviction si étrange qu'il fut difficile de pousser les choses à l'extrême. Les billets étaient faits hors de France par un maréchal duc attaché à la maison d'un souverain expulsé de son pays : un ancien directeur de la fabrication d'un des hôtels du royaume le secondait dans cette œuvre peu légitime. Le principal agent pour l'émission des billets à Paris était un marquis, maréchal de camp, et le détenteur n'était autre qu'un prince descendant direct d'une lamille qui avait régné jadis sur une partie de l'est de l'Europe. Tout ce roman invraisemblable eut un demi-dénouement en septembre 1832, devantlapolice correctionnelle, où l'un des inculpés passa sous le nom de Colette. »
La modification des billets en 1862 mit quelque temps le public à l'abri des escrocs. Mais, pendant la guerre franco-allemande, le territoire fut inondé de fausses coupures de 20 francs : elles venaient d'Espagne où depuis longtemps les truqueurs ne connaissent plus les Pyrénées. Ces petites valeurs, d'un écoulement facile, tentèrent môme nos nationaux. En 1874, un dessinateur parisien assez connu, Valentin dit Lemol, entraîné par son amour pour une fille de brasserie, écoula à Montmartre de faux billets de 20 francs. Il se servait d'une plaque en zinc gravée et d'une presse à copier. Le jury lui accorda les circonstances atténuantes, et le président Grévy le gracia de ses dix ans de réclusion. J'ignore si c'est ce même Lemot qui fit plus tard tant de caricatures contre le beau-père de Wilson.
En 1888, un assaut autrement dangereux fut dirigé sur la Banque. Le 15 mai, la caisse principale reconnut quinze billets faux de 500 francs. Le lendemain douze autres furent encore présentés au guichet. Les jours suivants, l'écoulement continuant, le Conseil décida de suspendre l'émission des coupures de ce type et prévint le public par la voie de la presse. La panique fut des plus vives. On demanda le remboursement en masse des billets de 500 francs. Les journaux menèrent une si violente campagne, que le cours des actions en Bourse en fut influencé.
Sur ces entrefaites, un réfractaire français réfugié à Bruxelles, nommé Albert Potier Duplessy, se présenta à la Légation et offrit de découvrir les auteurs de la contrefaçon, à condition d'obtenir l'autorisation
de rentrer en France. Le lendemain, il revint à la charge, mais pour se rétracter. C'était pourtant lui, le coupable. Grâce aux révélations de ses complices à Londres et à d'imprudentes confidences à des codétenus, Duplessy fut condamné, le 4 mars 1880, à 5 ans de prison. La Banque avait remboursé 140 billets de 500 francs, fabriqués par cet adroit faussaire.
On n'en finirait pas, sil fallait détailler toutes les tentatives coupables qui se dénouèrent devant les tribunaux, au cours de ces dernières années. Mais aucune n'égale en ingéniosité celle de Léonidas Coïdas. Ce Grec subtil imagina, il y a deux ans, de découper et de recoller des billets de 100 francs authentiques pour en augmenter le nombre.
L'affaire est encore présente à toutes les mémoires. Les journaux lui consacrèrent à l'envi des articles en première page, et pendant huit jours Paris ne parla que des billets truqués.
Le procédé était pourtant bien simple. Léonidas prenait vingt coupures, aussi neuves que possible. Puis, avecun rasoir il coupaitla petitemargeblanclic au bord droit d'un billet, et la mettait à part. Le billet ainsi diminué était toujours bon. Ensuite, à un second billet, il enlevait encore la bordure blanche, mais cette fois en mordant un peu sur le bleu, puis recollait à ce second billet la bande blanche du premier.
Quant à la lanière enlevée au deuxième billet, elle lui servait à compléter le troisième une fois diminué dune tranche un peu plus large que les précédentes
oL ainsi de siiile, jusqu'à ce qu'il arrivât au bord gauclie du dernier ijiliet.
— Et alors ?
— Alors, le subtil personnage avait vingt et un billets auxquels il manquait à tous un morceau. Convenablement recollés et adroitement présentés ils pouvaient impunément être lancés dans la circulation, car ils étaient aulhenlïques.
Le tribunal pensa sans doute que l'invention de Léonidas Choïdas ne manquait pas d'ingéniosité, mais jugeant qu'après tout il s'était donné beaucoup de mal pour peu de chose, il lui accorda des circonstances atténuantes et ne lui octroya qu'un an de prison.
Et pour placer leurs émissions, quelle fertilité d'imagination déployée par les faussaires! On pourrait faire un z'oman d'aventures avec les exploits ingénieux que racontent les faits divers. Je n'en citerai qu'une anecdote, mais elle est amusante.
Un portefaix, chargé de colis pesants sur un crochet, s'arrête devant la boutique d'un changeur. Il paraît émerveillé des sébiles remplies d'or et des billets étrangers étalés en éventail. Tout d'un coup, passe l)rusquement derrière lui un individu très affairé, qui le bouscule violemment. Sous ce choc, le portefaix tourne sur lui-même, perd l'équilibre et laisse choir son lourd fardeau dans la glace de la devanture. Elle vole en éclats. Grand émoi dans la boutique.
— Surveillez l'étalage! Gare aux voleurs! crie le
palronqui sort en halo, se précipile sur le maladroit (lui gît par terre, le relève, le prend au collet et lui crie :
— Vous allez payer le dégât.
L'autre proleste. Il est même un peu blessé. Il se défend, dit qu'il a été bousculé, qu'il y a cas de force majeure et qu'il ne payera rien.
Lafoule accourt. Comme toujours, le débat s'aigrit. \ Un sergent de ville intervient et conduit au poste le ! briseur de vitres et le changeur qui ne veut pas làcher sa proie. On s'explique devant le commissaire de police. Le patron réclame cent francs pour le dommage.
L'homme continue à résister et ne veut pas donner son nom. « Il n'a pas d'argent, dit-il ». Instinctivement, il porte la main sur sa poche, comme pour dépendre son porte-monnaie.
— Fouillez cet homme, ordonne le représentant de l'autorité.
On le fouille. On trouve dans son porte-monnaie un billet de mille francs et quelques sous.
- C'est l'argent que j'allais placer à la Caisse d'épargne, implore le malheureux.
-- Payez-vous, dit sans pitié le commissaire, en tendant le billet au plaignant.
Celui-ci sort de son portefeuille neufbillets de cent francs et se retire enchanté d'avoir touché son indemnité. On relâche le portefaix qui s'en va en ' pleurant.
Arrivé chez lui, le patron donne à son caissier le billet. Ce dernier le tient dans ses mains, le met aujour, puis ses regards vont à son chef, debout devant
— M;iis il est faux ! s'écrie-t-il. " ' "^^ .
Le changeur avait été refait par Témissaire d'un subtil contrefacteur!
Il ne suffit pas d'une habileté même peu ordinaire pour tromper les experts de la Banque. Un faussaire (lui voudrait arriver à un résultat satisfaisant devrait connaître et même exceller dans quatre ou cinq mélicrs dilïéi-enls. C'est demander l'impossible. La bande Fricderich à Zurich, découverte récemment, s'en est vite aperçue. Elle n'était pas de force el une partie du million préparé lui est restée pour compte. Cependant le public n'est pas armé conlre la fraude, comme on l'est rue de la Vrillièrc. Les insignes larrons qui cherchent h glisser leur papier-monnaie de contrebande, ont bien soin de le présenter plié, sali, déchiré, recollé, non avec du papier pelure, mais avec des bandes opaques qui dissimulent, dans certaines parties, les défauts de fabrication.
Quand on vous offrira un billet usé et fatigué, regardez-le de très près, et faites porter votre examen sur quatre points que je vais vous indiquer.
Étudiez d'abord le papier. Celui de la Banque est blanc, très mince, sonore au froissement. Il présente en ou'tie un caractère tout spécial : il est absolument piivé de défauts de fabrication, épaisseurs de pâtes, clairs ou trous, matières étrangères. La sélection est si rigoureuse que pas une feuille présentant la moindre imperfection ne sort de l'usine de Biercy. Le papier des billets faux est généralement plus épais, plus lourd, et surtout plus luisant.
Regardez ensuite votre billet par transparence. Le fdigrane, lettre ou tigure, doit présenter une netteté.
parfaite, un fondu 1res caractéristique. On doit voir trois teintes, une formée par le fond du papier, une autre plus claire, une troisième plus foncée. Dans les imitations, le filigrane, lorsqu'il y en a un, est toujours grossièrement contrefait. Tantôt, on a usé, à travers un patron, les parties claires au verso, en se servant de pierre ponce ou de grattoir; tantôt on a employé une impression à l'encre biaEche, ou une sorte de gouache ; tantôt on a mis en usage un relief enduit d'huile pour rendre, par la pression, le papier transparent. — Aucun de ces trucs ne donne des résultats satisfaisants.
Continuez votre dissection par la gravure. Le billet authentique ne doit présenter aucun défaut, aucune brisure dans les traits ni dans les tailles qui forment les ombres. Même avec un procédé photographique, il est impossible d'arriver à la même netteté ou à la même élégance.
^ Reportez-vous surtout au médaillon reproduisant l'article 138 du Code pénal, qui, depuis le 28 avril 1832, a remplacé la peine de mort par celle des travaux forcés à perpétuité. Sur un billet mauvais, les lettres ne sont jamais nettes ni bien alignées. Elles donnent souvent l'apparence de taches.
Reste l'impression typographique faite sur des galvanos, d'après les bois conservés dans des conditions hygrométriques spéciales. Elle doit être'd'une régularité parfaite, tous les billets offrant quelques défauts étant rigoureusement rejetés. L'encre présente toujours la même teinte, ni plus claire ni plus foncée. Il y a identité parfaite entre toutes les vignettes sorties des ateliers de la Banque. Au contraire, sur les billets faux, l'encre est tantôt plus luisante ; tantôt plus effacée. La vignette bleue est
lf;2 TRUCS ET TRUQUKURS
presque toujours une esquisse pâlie, à peine ombrée; le grisé rose disparaît presque complètement, quand il n'est pas d'une teinte brique qui tranche grossièrement sur l'ensemble du billet.
Il y a aussi les « indices », lettres ou chilTres qui sont appliqués en double et diagonalement opposés cnlre eux, pour se retrouver toujours au complet sur une moitié du billet. Il y a également, au centre, un numéro, dit de contrôle, permettant de reconstituer les indices, s'ils ont disparu, par l'arrachement des bords du billet. Mais le mécanisme très simple de ce matriculage n'est inconnu de personne, encore moins des faussaires. Il y a lieu seulement d'en tenir compte dans le cas où deux billets de même valeur se présenteraient avec les mômes indices. On en devrait conclure que l'un des deux au moins est faux.
Ne comptez pas davantage sur une petite expérience de chimie amusante que certains donnent comme un critérium infaillible. On vous dira :
« Faites un trait avec une pièce de cinq francs sur un billet de Banque, en choisissant de préférence la marge et les médaillons. La pièce trace une raie noire, comme si vous vous étiez servi d'un crayon. Vous avez ainsi la preuve que la vignette sort des presses de la Banque. Sur un faux billet rien n'aurait apparu. »
Eh bien ! ce petit tour, très récréatif en société, ne prouvé absolument rien, les faussaires ayant soin d'imprégner leur papier d'un ingrédient chimique produisant les mêmes effets avec la tranche d'argent.
Que reste-t-il donc comme moven infaillible de
découvrir la fraude? Hélas ! il n'en existe pas. Aucun procédé mécanique, spécial, précis, ne permet de reconnaître une coupure authentique d'une contrefaçon.
Pour les billets de Banque comme pour les gravures, les dessins, les tableaux, les objets d'art en général, l'œil seul peut servir de guide. Il faut l'exercer sans cesse, et pour les portefeuilles modestes qui n'ont qu'à de longs intervalles la visite d'un des petits chefs-d'œuvre de Paul Baudry, je ne vois aucun moyen sûr de préservation à leur indiquer.
Quant aux privilégiés qui manient par liasses les coupures de 100 ou même de 1000 francs, je vais leur enseigner le procédé préconisé par la Banque elle-même et basé sur la régularité à peu près absolue des vignettes.
Choisissez dans les billets, du côté où vous les comptez, une figure, un ornement, un ensemble de lettres, et ne regardez que ce détail au fur et à mesure que les feuilles vous passent sous les doigts. Au bout de très peu de temps, la moindre défectuosité, frappera machinalement votre regard. Vous n'aurezqu'à sortir le billet de la liasse à lui faire subir un sérieux conseil de révision, porté sur les quatre points indiqués plus haut : papier, filigrane, gravure, impression.
— Et si l'authenticité de la vignette ne résiste pas à l'examen ? me répondrcz-vous, faut-il porter mon papier apocryphe à la Banque? Va-ton me rembourser?
Lecteur! la question est brûlante. Permettez-moi de ne pas y répondre directement. Si un faussaire a imité votre signature sur une traite et qu'un por-
leur de bonne foi vienne vous présenter la valeur, la paieriez-vous?
— Non certainement. Mais il s'agit d'un établissement tellement puissant qu'il peut ne pas se retrancher derrière son droit.
— Aussi, très souvent, la caisse inderanise-t-elleles possesseurs de bonne foi, mais en aucun cas, sachezle bien, elle n'est tenue au remboursement. Dura lex, sed lex.
Calino, qui vient de lire ces dernières lignes sur les moyens imparfaits dont on dispose pour reconnaître les billets faux, s'approche de moi et me tient ce langage :
— Je ne vois pas ce qui vous embarrasse. Il n'y a qu'à décider la Banque à faire entrer dans la substance du papier un ingrédient chimique, mystérieux et indestructible. Quand on doutera d'un billet, il n'y aura qu'à le brûler et à faire analyser les cendres!
Un intrus au Louvre. — Une erreur de Louis Courajod. — Les Cellini de contrebande. — Deux bronzes de ^L Thiers. — La Jeanne d'Arc de Clunj\ — Méfaits de la galvanoplastie. — Les bronzes de Barye. — Surmoulages en plâtre. — Une cKasse aux pifferari. — Les sphinx de Visseaux. — Recette pour patiner. — Les Clodion de la rue de Bondy. — Médaillons de Nini. — Les exemplaires de C. Balon. — L'adorable M"* de \p Reynerie. — Sculptures en pierre de Volvic. — Transformation des tètes de Niobé. — La lectrice de Maiie- Antoinette. — A Versailles. — Les invalides à la tète refaite.