BRONZES
En 1892, deux statuettes de bronze, d'une patine admirable, parurent sur le marché de Paris et mirent en émoi tous les collectionneurs. Sujet : Adam et Eve. Auteur : Riccio. Elles étaient si belles, que les connaisseurs les plus réputés ne s'élevaient pas contre cette attribution à l'un des maîtres les plus exquis de la Renaissance italienne.
Eve tenta bien vite. Le pauvre Adam fut d'un placement moins facile. Il fit le voyage de Londres et frappa aux portes du Brilish Muséum et de plusieurs collections privées. Personne ne voulut le retenir. Il revint sur les bords de laSeine, où Louis Courajod,
conservaleur-a(ijoiiil de la sculplure au Louvre, racheta 40 000 IVancs pour son musée.
Louis Courajocl, fervent de l'aii français du xni'^ eL du xiv<^ siècles, en révéla l'un des jireniiers (il vau^ diail mieux dire en prêcha) l'incomparable beaulc et la saveur primesaulière. C'est lui qui fit cnlr(,'r au Louvre le tombeau de Philippe Pot, chef-d'œuvre de l'école bourguignonne. Mais il connaissait moins bien le qualrocento italien, et son enthousiasme d'apôtre, qui l'avait si souvent bien servi, lui joua, ce jour-là, un mauvais tour.
Depuis trois jours, Adam avait pris place dans les vitrines de la Pienaissance, et son parrain était parti en tournée d'inspection, quand un article du Figaro déclara tout net que la statuette était moderne.
Jugez du tapage! Les 200 000 francs de la tiare n'avaient pas encore blasé le public. Quarante billets de mille dépensés par un conservateur du Louvre sur le maigre budget des acquisitions, c'était alors quelque chose d'insolite ! L'objet faux fit l'elTet de la pierre dans la mare aux g-renouilles. On s'indigna. On clabauda. Le nom de Courajod acquit en quelques jours une célébrité que quarante ans de travaux et de découvertes lui avaient refusée. L'infortuné savant essaya une timide défense. Hélas! il lui fallut se rendre à l'évidence. Il avait été victime d'habiles fraudeurs italiens^ dont les ateliers, établis dans la ville des doges, faisaient, depuis pas mal d'années, concurrence à ceux de Naples.
Ces imposteurs avaient copié la tête de leur Adam dans un musée et le corps dans un autre. De là l'erreur de Courajod. Heureusement les 40000 francs n'étaient pas versés. On rendit l'objet aux marchands, en les invitant d'aller se faire pendre ailleurs, mais
le dislingué conservateur ne se releva jamais de celte mésaventure, qui lui fut d'autant plus cuisante qu'il connut bientôt l'auteur de la révélation. C'était Emile Molinier, alors conservateur adjoint au Louvre, qui avait dévoilé la fraude. Il en avait suivi, disent les mauvaises langues, toutes les péripéties avecle malin plaisir de voir un confrère s'enferrer.
Les crudits sont sans pitié l
De tels accidents ne sont malheureusement pas uniques dans les fastes des musées et des collections célèbres. Ils sont légion les bronzes florentins, aux patines admirables, accueillis comme des trésors de la Renaissance et reconnus trop tard pour l'œuvre d'audacieux fondeurs du xix'' siècle ! Oui cnumérera seulement les faux Cellini répandus à travers le monde?
Sur cent cinquante pièces altribuées à l'illustre Florentin, dit un critique autorisé, une dizaine, à peine, résistent à l'examen. Les autres sont d'habiles reproductions, comme ce moulag'e du beau plat des Amazones, qu'une académie des beaux-arts italienne olîrait à l'admiration de ses visiteurs, et qui n'était qu'un surmoulage exécuté par l'artiste français Antoine Wechtc, mort en 18G8. Qu'est devenu ce bassin ? Porte-t-il toujours sa belle étiquette au nom de Benvenuto ou court-il le inonde avec son étal civil usurpé?
Les bronzes donnés au Louvre par M. Thicrs ne sont pas, on le sait, à l'abri de reproche, l'ne réduction de la statue équestre de Bartholomeo GoUeone qu'il avait, dit-on, achetée pour la mafj[ucttc de la statue
128 TRUGS ET TRUQUEURS
'iionumenlale de la place Sainl- Jean et Paul à Venise, date de 1855, le catalogue l'indique avec franchise. — On' est que la copie exécutée par l'artiste Ramus. Dans la même série, à signaler le petit capitaine à cheval qui représente, sans doute, le nnaréchal de Triivulce, chevauchant une monture toute moderne. L'histoire est piquante. M. Thiers avait payé le groupe un bon prix, sans s'apercevoir que le cheval était hors de iproportion avec le cavalier, puisqu'il avait fallu l'écartelerpour le mettre en selle. L'éminent homme d'état ■commanda un nouveau destrier au maître Frémiet, et l'ensemble entra après sa mort au musée du Louvre. Inutile de dire que, pour une fois, le moderne est meilleur que l'ancien.
Et la statuette de Jeanne d'Arc à Cluny? Est-elle vraie, est-elle fausse ?
En 1867, le fameux Randcar, de Lyon, qui ne détestait pas, paraît-il, mystifier de temps à autre ses contemporains, avait offert le bronze au musée d'Orléans ipour le prix modeste de 600 francs. Le conservateur, M. Monlellier, conçut quelques doutes et s'abstint* Randcar remporta sa statuette. A sa mort, son fils la céda à Charvet, pour 3 000 francs, et l'antiquaire du [Pecq la repassa à M. Odiot pour 10 000 francs. En 1889, voilà la Pucelle à l'Hôtel Drouot, oii M. Georges Donalson, un Anglais, la paye 16 275 francs, et la libératrice de la France tombe, pour la seconde fois, aux mains de ses ennemis ! Par bonheur, le baron Alphonse de Rotschild vivait encore. Il paya une rançon royale et le petit bronze, dont le musée d'Orléans n'avait pas voulu pour 600 francs, fît son entrée ,à Cluny, Dieu sait à quel prix I
Nous nous garderons bien de contester l'aulhen-
licite de ce don princier, minutieusement passé au crible par MM. Darcel, Vallet de Viriville, et bien d'autres. — Cependant, pour quiconque a lu la savante étude de M. Desnovers, directeur du musée d'Orléans, sur Ylconographie de Jeanne d'Arc, le bronze de Cluny ne représente pas la Pucelle. Il serait le portrait d'un jeune capitaine imberbe. Qu'en dites-vous, à votre tour, monsieur Edmond Haraucourt, vous qui avez le flair si subtil?
N'achetez donc des bronzes qu'en tremblant. On surmoule admirablement les originaux, et les truqueurs ont des procédés de patine impeccables pour maquiller leurs épreuves. Les plus fins connaisseurs peuvent s'y laisser prendre, et je connais un original qui n'achète plus que des modèles contemporains, chez Barbedienne, pour ne pas être trompé sur l'époque.
La galvanoplastie elle-même s'est faite complice des faussaires. Aux Expositions de 1889 et de 1900, Ja respectable maison Christofle avait étalé d'étonnantes séries de reproductions de l'antiquité, du moyen âge et de la Renaissance. C'était à s'y méprendre. D'ingénieux industriels en ont profité pour s'approvisionner. Ils écoulent aujourd'hui, à l'étranger, des reproductions galvanoplastiques perfectionnées par un procédé nouveau, tel le mortier padouan avec griffon et la statuette d'Arion du xv^ siècle, de la collection Davillier, modèles empruntés au Louvre. Ces copies se retrouvent au Musée des Arts décoratifs. Mais comme il est facile de reconnaître un galvano d'une pièce fondue ! Cette dernière vibre
130 TRUCS ET TRCQULiL'RS
avec un son métallique, Taulre ne rend qu'un bruit sourd.
Un di' nos notables antiquaires parisiens voyageait dans le midi de la France. A la devanture d'un marchand, il aperçoit une vierge du xvi^ siècle merveilleuse. Le bronze doré semblait dune épaisseur et dune patine invraisemblal)les. Conservation parfaite. Bref, il ne manquait qu'un doigt à l'enfant Jésus el un pied à sa mère pour que le groupe fût irréprochable.
Notre antiquaire reçoit la commotion électrique.
— Je vous offre 2500 francs, dit-il au marchand.
— L'objet m'en coûte davantage, répond celui-ci. D'ailleurs, je suis en marché pour le vendre un bon prix à un musée.
On en resta là.
Quelque temps après, le marchand vient à Paris t;hez l'antiquaire.
— Voulez-vous toujours de la Vierge?
— Je crois bien !
— Je ne vous la vends plus que 500 francs.
— Allons donc !
— Je suis un honnête homme et je vous préviens ju'on m'en a olfert une autre sur photographie. La voilà. Elle a les mêmes accidents.
Moralité. Quand vous ne serez pas sûrd'un bronze, prenez une pointe et attaquez-le dans un endroit peu apparent. Si c'est de la galvanoplastie, vous découvrirez le cuivre rouge sous l'enveloppe fallacieuse de la patine.
Les bronzes modernes ne sont pas plus à l'abri des fourberies que les anciens.
Vous savez quels prix élevés alleignent les œuvres de Bavye'^ Bonaparte à cheval fait facilement 3500 francs, le Cerf qui lève une jambe, 1 500; V Eléphant monté ■par un Indien, 2 500, la Lion et le tigre marchant, 3 '200, le Taureau cabré, 1 700; Thésée combattant le Minotaure, 2 000 francs.
Or il y a bronzes et bronzes, comme il y a fagots et fagots. Ceux qui remontent à Barye lui-môme et sortent pour ainsi dire de ses mains, fig-urent sur le catalogue qu'il dressa avec soin. Ils valent quatre ou cinq fois ceux qui se vendent encore chez les éditeurs.
C'est vm jeu pour nos habiles maquilleurs de patiner des exemplaires modernes et de les faire passer pour des premières épreuves, bien heureux quand ils ne vous vendent pas des surmoulés clandestins et sans valeur, portant cependant Barye ou A.L. Barye, comme les marquait le « Michel- Ange de la ménagerie », ainsi que l'appelle Théophile Gautier.
PLATRES
Enfonçons-nous davantage dans les bas-fonds de la contrefaçon et parlons un peu du plaire bronzé.
Il se débite ouvertement, dans les rues de Paris, ce bronze du pauvre! parles soins de petits Italiens, qui vousonVent, selon le goût du jour, les plus célèbres productions de nos maîtres contemporains. Successivement, on a vu, sur les parapels des ponts ou contre les grilles de clôture des squares, des étalages
OÙ figurent le Chanteur Florentin, de Dubois, l'Arlequin, de Saint-Marceau, la Diane, de Falguière, le Mozart enfant, de Barrias. Pour quelques pièces de |nickel, on peut s'offrir des modèles que plusieurs billets bleus ne suffiraient pas toujours à payer en bronze chez Thiébault, Susse ou Barbedienne. Ce ' n'est pas la peine de se priver ! Qui n'a pas son pe- !tit plâtre ?
Hélas I trop de monde en a. Les naïfs, les badauds, les faux amateurs, se sont laissé prendre à ces truquages grossiers. Ils ont acheté, comme épreuves originales, de grossiers surmoulagcs oii le mouvement général de l'œuvre est seul conservé, mais où tous les détails sont empâtés, déformés, écrasés.
Le tour est facile à jouer. Ces industriels transalpins se mettent à trois ou quatre pour acheter un bronze. Puis ils le moulent et obtiennent autant de creux en gutta-percha qu'il leur en faut pour leur petit commerce. Ceci fait, ils revendent le bronze qui leur a servi de modèle, sans trop y perdre, et ils se partagent les moules, prêts à tirer des centaines d'épreuves en plâtre plus ou moins bonnes qu'ils recouvrent de poudre de cuivre délayée à la mixture.
Allez donc les poursuivre I Ils sont insolvables, et quand un sculpteur arrive à les traquer, le tribunal lui octroie cinq francs de dommages et intérêts. |Pas même de quoi payer l'huissier ! Le maître Falguière, excédé de rencontrer sa Diane à tous les carrefours, résolut cependant, un jour, de passer outre et de se livrer à une battue en règle de pifferari. 11 promit une prime de 50 francs à toute personne qui le mettrait sur la piste d'un fraudeur. Cela ne fut pas long ! En huit jours, on lui dénonça dix mouleurs clandestins qu'il eut la satisfaction de faire con-
damner aux cinq francs d'amende traditionnels. Il paya sans marchander les dix primes promises. Seulement, au cours des débals, il apprit que les Macaronis s'entendaient entre eux pour se dénoncer. Ils payaient cinq francs d'amende, mais ils se parlageaient 50 francs de prime. Falguière arrêta le pclit commerce.
L'imitation, depuis quelques années, s'est perfec, lionnée. Le truquage a monté en grade. On peut avoir, maintenant, dans plusieurs magasins de Paris, patines avec des vernis de gomme laque, les reproductions du Louvre et d'autres musées. Imitation de bois : les tètes des sept péchés capitaux; imitation de terre cuite : le Tanagrabien connu tenant une amphore et rattachant sa chlamyde ; imitation de bronze : Phryné devant l'aréopage et le vase exquis d'Houdon ; imitation de pierre : une des gai-gouilles de Notre-Dame ; imilalion d'ivoire : la réduction de la Vénus de Milo.