Mesnil et Kérandel, Ibid., déc
d'avoir eu l'idée de rechercher ce que devenaient ces trypan.', portés sur d'autres animaux, et d'avoir reconnu que leur résistance persistait pendant un nombre très grand de passages. Des variétés stables se trouvaient ainsi constituées. Nous allons voir qu'à certains égards ces variétés se comportent comme des races ou même comme des espèces secondaires. Ces résultats ont été confirmés et étendus de divers côtés ^.
Mode de formation. — Le meilleur procédé pour former des races résistantes à un médicament est de traiter l'animal infecté par des doses inférieures à la dose efficace, mais faisant encore disparaître momentanément les trypanosomes; les rechutes se précipitent et bientôt la dose utilisée n'agit plus sur les trypanosomes; on donne alors une dose plus élevée dont l'action a pour effet de renforcer la résistance et on arrive ainsi à rendre complètement inefficace, non seulement la dose thérapeutique, mais encore la dose minima mortelle. Si, au cours de la préparation d'une race, l'animal infecté succombe, on poursuivra cette préparation sur un autre animal de même espèce que l'oji infectera à partir du premier.
Le résultat est acquis au bout d'un temps variable qui dépend évidemment et du mode d'opération, et du trypan., et des médicaments en cause, mais qui dépend aussi de particularités individuelles de l'animal infecté.
Il est bon de renforcer la résistance pendant un certain temps en continuant à soumettre les trypan. de passage à l'action du médicament, avant d'effectuer ces passages. On peut ensuite garder la variété formée, par passages sur animaux de l'espèce avec laquelle on a opéré, sans nouveau contact avec le médicament. Quand on voudra essayer la résistance de cette variété, on aura soin de ne pas opérer avec les animaux qui servent à la conserver, ou bien on ne s'en servira qu'après avoir fait le passage du virus.
On a ainsi obtenu des races résistantes aux médicaments des diverses catégories chimiques, et aussi des races résistantes aux sérums thérapeutiques, sérum humain, sérum de cynocéphale.
Des races ont été constituées en traitant les animaux par des substances différentes de celles pour lesquelles la résistance est obtenue. C'est ainsi qu'Ehrlich et RohI ont obtenu la résistance à l'atoxyl en employant la pyronine et l'acridine, qui ne renferment pas trace d'As, et la résistance à l'émétique en faisant agir sur des races déjà résistantes à l'atoxyl, l'acide arsénieux. Morgen-
1. Ehrlich, Berliner klin. Woch., mars 1907, et travaux ultérieurs cités p. 189. — Browning, British med. Journ., 16 nov. 1907, et Journ. of Path. a.Bacter., t. XII, 1908, p. 166.
2. Voir en particulier Mesnil et Brimont, C. R. Soc. Biologie, t. LXIV, avril 1908. p. 637, el Ann. Inst. Pasteur, t. XXII, nov. 1908.
roth et Halberstsedter sont parvenus à la résistance à l'émétique en se servant d'arsacétine.
Il convient de signaler à cette place la curieuse action antagoniste de rhexalantalate de K sur rémétique, mise en lumière par Morgenroth et Rosenthal'. En dehors d'une action directe des deux sels l'un sur l'autre, il y a aussi action du tantale sur les trypan. qui deviennent ainsi résistants à l'émétique.
Dosage de la résistance. — La dosage de la résistance de ces races est en général impossible in uiuo, car on atteint vite la dose minima mortelle du médicament; le rapport entre cette dose et la dose thérapeutique est en effet, nous l'avons vu, presque toujours faible. Dans le cas du sérum de cynocéphale, on peut avoir une idée approchée de cette résistance. Si, en effet, on part d'un sérum qui, à la dose de 0 ce, 01, fait disparaître les trypan. de la circulation, on peut, comme l'a réalisé Leboeuf, arriver à rendre les trypan. absolument résistants à 2 ce. de sérum. Dans ce cas donc, le chiffre 200 est une limite inférieure de la résistance.
Pour les médicaments actifs in vitro sur les trypan., la résistance peut être mesurée dans le verre d'expérience. C'est le cas de l'émétique (Mesnil et Brimont ^).
On compare des doses de médicament qui immobiliseni dans le même laps de temps, d'une part les trypan. ordinaires et d'auti'e part les trypan résistants. Il est bon d'opérer avec des parasites prélevés au moins 24 heures avant la mort de l'animal infecté; quand ils sont extrêmement nombreux dans le sang, ils deviennent, comme on le sait, beaucoup plus fragiles. Il est encore indiqué d'opérer avec des solutions agissant en un temps aussi court que possible. Les trypan. ont en effet des résistances individuelles assez variables; donc, moins la solution employée est concentrée et par conséquent plus la durée d'action est longue, plus les causes d'erreur sont possibles. Le mieux serait dopércr avec des solutions immobilisant instantanément les trypan., mais on est arrêté par la trop grande résistance de la nouvelle race aux solutions les plus concentrées dont on peut se servir.
En tenant compte de ces remarques, les résultats obtenus acquièrent une grande constance, qui prouve la valeur de la méthode.
Avec la race initiale {Tr. Evansi), on a les résultats suivants.
lg"«sangàtrypan. 4- lg"''émétiqueàl p. 1000 Immobilisation immédiate.
1 Id. +1 Id. -H 1 g- eau cit . . . '. Imm. en 20 à 40 min.
1 Id. -t-1 Id. -)- 2 g. eau cit . . . . Imm. en 1 h. à 1 h. 1/4.
1 Id. . -Hl Id. -i-5, Sou 12 g. eau cit. Imm. en 1 h. 1/2 à 1 h. 3/4.
Les trypanosomes conservés en eau citratée restent très mobiles tout le temps que dure l'expérience.
1. Morgenroth et Rosenthal, Zeitschr. f. Hyg., t. LXVIII, 1911, p. 506.
2. Mesnil et Brimont, G. B. Soc. Biologie, t. LXIV, mai 1908, p. 820, et Ann. Insl. Pasteur, Le.
214 TRYPANOSOMES ET ÏRYPANOSOMIASES
Avec la race résistante à l'émétique, Mesiiil et Brimont ont surtout employé une solution isotonique titrée à 5 grammes d'émétique pour 1000 d'eau salée citratée • (l'addition d'émétique à 1 p. 1000 est sans action) :
1 g. sang à tr vpan. -f- 1 g. éniétique à 5 p. 1 000. Immob. en 1 heure en moy.
1 Id. -t- 5 Id. . Immob. en 45 min. en moy.
1 Id. -I- 10 Id. . Immob. en 25 min. en moy.
1 Id. -f- 15 Id. Immob. en 15 min. on moy.
1 Id. -t- 20 Id. . Immob. en 15 min. on moy.
1 Id. + 30 Id. . Immob. immédiatement.
Avec une race de résistance renforcée, même en ajoutant 40 gouttes de la solution, on n'obtient pas l'immobilisation immédiate des trypanosomes.
On peut se servir aussi d'une solution d'émétique de K dans l'eau distillée à 5 ou 6 p. 100; elle est à peu près isotonique au sang. On mélange goutte à goutte le sang à trypan. et la solution en question, on obtient l'immobilisation en 5 à 8 minutes, suivant la variété. Il faut encore employer 8 à 10 gouttes d'émétique pour arriver à l'immobilisation immédiate.
Si l'on compare les titres et les quantités des solutions qui donnent l'immobilisation immédiate, on arrive à un chiffre de 300 que nous pouvons regarder comme la mesure de la résistance. Les comparaisons d'actions immobilisantes au bout de temps égaux (25 minutes par exemple) donnent des chiffres moins élevés. Mais on peut dire que la résistance de la race est au moins égale à 150.
En possession de cette méthode, il est possible de suivre les variations d'une race, d'assister à sa genèse et, par suite, de chercher à enrayer son développement ^.
PourTatoxyl, inactif /n vîtr^o, la méthode ne peut être utilisée. Brimont, en collaboration de Levaditi et Yamanouchi ^, a néanmoins vu qu'en se servant du trypanotoxyl (voir p. 204), on arrivait à des constatations analogues à celles faites pour Témétique. Le trypanotoxyl, actif in vitro sur les trypan,- normaux, n'agit plus sur les trypan. résistants.
La résistance ne se manifeste pas toujours in vitro par la propriété du trypan. de ne plus être immobilisé par le médicament et Ehrlich* a cité ce fait paradoxal d'une race résistante in vivo aux arsenicaux et qui paraît plus sensible in vitro à l'un d'eux que la race normale. Mais il a reconnu que la résistance se manifestait en ce que le médicament, à une certaine dose, n'agissait pas sur le pouvoir infectant du trypan. résistant, alors qu'il annihilait celui du trypan. normal,
1. Émétique : 0,50; — NaCl : 0,42; — Citrate de Na : 1 ; — Eau : 100.
2. Les tracés de disparition in vivo, préconisés par Morgenroth et Rosenthal (voir p. 206) peuvent donner aussi d'utiles indications.
3. Levaditi, Brimont et Yamanouchi, C. R. Soc. Biol., t. LXV, juill. 1908.
4. Voir Arch. f. Sch. u. trop. Hyg., t. XIII, suppl. 6, 1909, p. 321.
THÉRAPEUTIQUE GÉNÉRALE 2lo
ce qui revient à dire que le médicament empêchait la multiplication des trypan.
Ehrlich donne ces faits comme prouvant la pluralité de ce qu'il appelle chimiocepteurs des trypan. Il explique la résistance par une avidité diminuée des récepteurs pour le médicament et il cherche à le prouver en montrant qu'un trypan., résistant à la fois aux arsenicaux et aux composés orthoquinoïdiques, ne se colore plus par l'un de ceux-ci, qui teint en violet les trypan. normaux.
Au point de vue morphologique, les races résistantes ne diffèrent pas des races normales dont elles dérivent. Nous devons néanmoins rappeler, comme exception à la règle, le cas des races acentrosomiques (voir p. 37), obtenues en employant à la façon des médicaments des corps tels que l'oxazine et l'acridine. Ces corps ont d'ailleurs une certaine activité thérapeutique. Quoi qu'il en soit, parleur mode de préparation comme par leurs propriétés, les races acentrosomiques méritent d'être rapprochées de celles que nous étudions à cette place.
Stabilité des races résistantes. — Une race, une fois constituée, peut se conserver pendant un très grand nombre de générations. On a une idée relative de ce nombre par celui des animaux de passage sur lesquels on conserve le trypan. S'il s'agit de souris, qui présentent une infection aiguë, on peut dire qu'il y a un minimum de 5 générations par souris^; mais certainement ce chiffre est inférieur à la réalité et on peut, pour s'en rapprocher, le doubler. Une race qui se conserve intacte à travers 200 à 300 souris (ce ne sont pas les chiffres les plus élevés) a donc subi 2000 à 3 000 divisions binaires. Mais, d'autres fois, après 10, 20, 100 passages, la race revient au type originel.
Dès sa première publication, Ehrlich a posé la question de savoir si, dans la nature, de pareilles races ne seraient pas convoyées par les tsétsés; on conçoit toute l'importance pratique de la question, surtout en ce qui concerne la maladie du sommeil. Mesnil et Brimont ont posé la même question en se plaçant au point de vue de la signification biologique des phénomènes observés. Chez les animaux de passage, les générations de trypanosomes qui se succèdent sont asexuées; il est donc intéressant de savoir ce que devient la propriété de résistance à travers l'invertébré, chez lequel des phénomènes sexuels, ou au moins des changements plus importants que chez les vertébrés, ont été décrits.
Une réponse à la question était difficile à fournir, les recherches
1. En admettant que tous les trypan. injectés avec le 20'' de cra^ de sang qui, en général, sert à faire un passage, évoluent pour donner des trypan. aussi nombreux dans les 2 cm3 de sang d'une souris, on a un rapport de 40 qui est voisin de la puissance 5'' de 2 ^^Mesnil et Urimont).
de laboratoire nécessaires n'étant guère possibles qu'en Europe où manquent les tsétsés. Gonder' a pu récemment donner une solution pour le cas du Tr. Leioisi chez le pou du rat, Hsematopinus spiniilosus, en profitant de ce que le trypan. est sensible à un médicament, — un seul, comme nous l'avons vu, — l'arsénophénylglycine. Une race de Lewisi résistante à ce médicament a été constituée à l'Institut d'Ehrlich et est gardée sur rat depuis 2 ans. Gonder a fait passer cette race sur le pou et a pu, après une incubation de 20 à 30 jours chez cet insecte, réinfecter le rat : le trypan. n'était plus résistant à l'arsénophénylglycine. En cherchant à serrer les faits de plus près, il a vu que c'était vers le lOMS" jour de son évolution chez le pou que le Tr. Lewisi perdait sa résistance; c'est à ce moment que s'accomplirait un phénomène sexuel, déjà décrit par Prowazek : union de deux trypan. pour donner un ookinète non flagellé, d'où dériveraient de nombreuses formes crithidiennes. Il faut faire remarquer que les processus décrits par Prowazek, et que Gonder dit confirmer, ont été contestés et ne paraissent pas établis définitivement.
Gonder a constaté, par contre, que les trypan., gardés en culture, et reportés ensuite sur rat, y manifestent encore leur résistance à l'arsénophénylglycine.
Quoi qu'il en soit, qu'il y ait ou non phénomènes sexuels hétérogamiques, le fait est acquis que, par son passage à travers le pou, la race a perdu sa résistance. S'il en est ainsi pour tous les trypan. quand ils passent par leur hôte invertébré, on doit conclure que la crainte émise par Ehrlich ne se réalisera pas et que, dès qu'un trypan. se trouve amené à compléter son cycle évolutif, il revient à son état physiologique primordial. On peut donc dire que la modification nest pas héréditaire, au sens étroit du mot.
Spécificité des races. — 1° Par rapport aux médicaments. — Dans son premier travail, Ehrlich a montré que les races présentaient une spécificité assez étroite. Ainsi, une race résistante à la parafuchsine (groupe du triphénylméthane) n'est résistante ni aux arsenicaux ni aux couleurs de benzidine, et vice versa.
Dans l'intérieur d'un même groupe chimique, tel que les couleurs de benzidine, une race résistante à l'une des substances est résistante aux autres. Ehrlich en a donné un exemple particulièrement net : une race résistante au trypanrot a perdu aussi sa sensibilité à l'afridol violet; or, si l'on veut bien se reporter aux formules de constitution de ces deux couleurs, on verra que ces deux substances diffèrent notablement et par la base et par lés chaînes latérales.
Le groupe des arsenicaux est particulièrement intéressant à con-
1. Gonder, Centralbl. f. Bakter., I, Origin., t. LXI, 1911, p. 102.
sidérer. Ehrlich a d'abord vu que les races résistantes à l'atoxyl le sont aussi à larsacétine ; mais les deux corps diffèrent peu. En revanche Tasodyl (qui n'est autre chose que l'arsacétine avec un f^roupe GH' substitué dans le radical aniline) a une certaine action, et les arsenicaux inorganiques, acide arsénieux et trisulfure, paraissent aussi actifs sur les races résistantes à l'atoxyl que sur les races normales (Mesnil et Brimont). Ces expérimentateurs ont vu aussi que la sensibilité à l'émétique de leurs races résistantes à l'atoxyl n'est guère moindre que celle des races normales.
On pouvait interpréter ces faits dans le sens d'une spécificité particulièrement étroite des races en questio«. Pour Ehrlich, dans le groupe arsenic-antimoine, la résistance procède par étapes. La pre^ mière étape est la résistance à l'atoxyl; elle ne comporte pas de résistance à l'arsénophénylglycine ', à l'acide arsénieux, à l'émétique. La seconde étape est la résistance à l'arsénophénylglycine; la troisième, celle à l'émétique. Chose curieuse, et sur laquelle nous avons déjà appelé l'attention, cette résistance à l'émétique peut s'acquérir en traitant une race résistante à l'atoxyl ou à l'arsénophénylglycine, par l'acide arsénieux (Ehrlich). Morgenroth et Halberstàdter ont même obtenu une résistance, à la vérité très fugace, à l'émétique, en cherchant, à partir d'une race normale, à obtenir une résistance à l'arsacétine. En revanche, aucune résistance à l'acide arsénieux ne se manifeste. A ce point de vue, l'acide arsénieux présente donc une supériorité sur tous les^rsenicaux.
Ces constatations expliquent que l'on n'arrive pas à constituer d'emblée une race résistante à l'émétique -, quil faille partir d'une race résistante à l'atoxyl.
Nous avons vu que les races résistantes à l'un des sérums, homme ou cynocéphale, ne le sont que partiellement à l'autre. On doit en conclure, à la lumière des faits précédents, à une différence assez marquée dans la constitution chimique des substances qui agissent dans chacun de ces deux sérums.
2° Par rapport à V animal hôte. — Une race une fois constituée chez une espèce animale, on la conserve généralement par passages sur animaux de la même espèce, La plupart des races sont ainsi conservées sur souris.
Si l'on éprouve de temps à autre ces races, on constate qu'en général elles manifestent la même résistance au médicament qu'au début ; l'infection présente une évolution normale. Mais, parfois (cas de races résistantes à l'atoxyl), après injection du médicament, le
1. D'après Ica conception des chimioceptcurs d'Ehrlich, ce composé aurait, en plus de l'arsénocepteur, un acéticocepteur correspondant au radical CIP. GOOII; l'avidité pour ce groupe n'est pas diminuée dans les races résistantes à l'atoxyl.