CHAPITRE VIII
S É M ÉIOLOGIE ET ANATOMIE PATHOLOGIQUE GÉNÉRALES DES T R Y P A N O SO M I AS ES. PATHOGÉNIE
§ 1. — Séméiologie générale.
Un grand nombre de Irypanosomes ne sont pas pathogènes, c'est-àdire que leur présence dans le sang ne se traduit par aucun trouble morbide; tels sont les trypanosomes des Reptiles, des Batraciens, des Poissons, des Oiseaux, du rat et des petits Mammifères, tels aussi les grands trypanosomes des Bovidés. L'existence de l'infection ne peut être reconnue dans ces cas que par l'examen histologique du sang ou par les procédés de culture.
Les trypanosomes pathogènes, parasites des Mammifères, provoquent au contraire dans l'organisme des réactions plus ou moins vives et donnent lieu à des altérations du sang et des tissus qui se traduisentpar des symptômes dont l'ensemble estsouvent caractéristique.
Parmi les symptômes qu'on rencontre le plus fréquemment dans les trypanosomiases, il faut citer : la fièvre, les dermatoses, les œdèmes, la tuméfaction de la rate et des ganglions lymphatiques, l'anémie, l'auto-agglutination des hématies, les troubles du système nerveux, l'amaigrissement.
La plupart des trypanosomes pathogènes sont inoculables à un grand nombre de Mammifères.
La durée des infections produites par un môme trypanosome varie beaucoup suivant les espèces; certaines espèces animales résistent beaucoup mieux que d'autres.
A. Fièvre. — La fièvre est un des symptômes les plus constants des trypanosomiases. Elle se produit à la fin de la période d'incubation, sous l'orme de poussées plus ou moins fortes, de durée variable, séparées par des intervalles d'apyrexie. Les poussées fébriles correspondent en général à des poussées de trypanosomes clans le sang. La
température s'élève souvent à 40° et môme à 41° chez les chevaux, les bovidés, les caprins, pendant ces poussées fébriles. Dans les accès symptomatiques de la maladie du sommeil chez l'homme, la température s'élève moins, en général, que pendant les accès palustres, le frisson initial fait souvent défaut et la période de sueurs est peu marquée.
On observe naturellement, en môme temps que l'élévation de la température, tous les autres symptômes de la fièvre : abattement, céphalalgie, accélération du pouls et de la respiration, soif vive, anorexie.
Dans l'a maladie du sommeil, l'accélération du pouls et de la respiration persiste dans l'intervalle des accès fébriles proprement dits.
Lorsque la trypanosomiase doit se terminer par guérison spontanée, ce qui arrive souvent chez les bovidés et chez les caprins, les poussées fébriles s'espacent et diminuent d'intensité, puis disparaissent complètement, alors même que les trypanosomes existent encore dans le sang, mais -en très petit nombre. L'infection peut ainsi se prolonger chez ces animaux, sous une forme latente, pendant des mois, voire même pendant des années.
Lorsque les trypanosomiases se terminent par la mort, on observe souvent, à la dernière période, de la fièvre hectique et dans les jours qui précèdent la mort, un abaissement de la température au-dessous de la normale.
B. Exanthèmes et autres altérations des téguments. — Dans la trypanosomiase humaine, il est fréquent d'observer des éruptions cutanées et en particulier de l'érythème circiné.
Les plaques cutanées sont un des symptômes les plus caractéristiques de la dourine chez le cheval. Ces plaques dont la grandeur varie de celle d'une pièce de 2 francs à celle de la paume de la main sont légèrement surélevées, parfois œdémateuses. Leur durée est variable; tantôt elles disparaissent dans les vingt-quatre heures, tantôt elles persistent de 5 à 8 jours.
Dans le surra, dans le mal de caderas, dans la souma, plusieurs observateurs ont noté, chez des équidés ou chez des bovidés, des éruptions ressemblant à de l'urticaire ou bien des éruptions puslu leuses, avec production de croûtes ou de petits abcès.
Chez les équidés atteints de trypanosomiase à une période avancée, on observe souvent des pétéchies sur les muqueuses, et en particulier sur les conjonctives.
Les lapins, chez lesquels les trypanosomiases ont d'ordinaire une évolution assez lente, montrent souvent des altérations de la peau et des muqueuses, prononcées surtout à la tête, dans la région anale, et au niveau des appareils génitaux externes.
La tête se tuméfie et il se produit des dépilations du museau, de
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la base des oreilles et des paupières, avec épaississement el inflammation du derme dans ces régions. Les narines qui sont le siège d'un écoulement séro-purulent s'oblitèrent, d'où une gêne très grande de la respiration. Une blépharo-eonjonctivite double donne lieu également à des écoulements séro-purulents qui, par suite de l'accolement des paupières, peuvent s'accumuler à la surface des' yeux et provoquer des kératites ulcéreuses.
Chez les lapins dourinés, ces altérations sont extrêmement marquées, non seulement à la tète, mais aussi sur d'autres parties du corps qui se couvrent d'ulcérations; on les rencontre également à des degrés variés dans les autres trypanosomiases.
Des altérations semblables peuvent se produire chez les cobayes, mais chez ces animaux elles sont beaucoup plus rares que chez les lapins, peut-être parce que l'évolution des trypanosomiases est plus rapide d'ordinaire chez le cobaye que chez le lapin.
C. Œdèmes. — 11 est très fréquent d'observer des œdèmes au cours des trypanosomiases.
Les équidés infectés de surra ou de nagana ont presque toujours des œdèmes qui occupent les organes génitaux externes et la partie déclive de la paroi abdominale. Le bourrelet œdémateux qui se forme à la partie médiane de la paroi thoraco-abdominale, et qui s'élargit de plus en plus, est remarquable. Il n'est pas rare que l'œdème envahisse aussi la partie inférieure des membres.
Dans la dourine des équidés, l'œdème occupe surtout les organes génitaux (vulve, bourses et fourreau de la verge), mais il peut s'étendre aussi à la région abdominale.
Chez les chiens trypanosomés, l'œdème de la région génitale externe (vulve, bourses et fourreau) n'est pas rare.
Chez les cobayes infectés par différents trypanosomés et notamment par Tr. Brucei et Tr. congolaise, nous avons souvent noté de l'œdème de la région génitale et de la paroi thoraco-abdominale. La paroi abdominale infiltrée de sérosité mesure parfois 1 cm. d'épaisseur. Lorsque l'œdème s'étend au cou et à la racine des membres, les cobayes ont l'aspect d'outrés disfendues.
Dans la maladie du sommeil, on note fréquemment, chez l'homme, des œdèmes précoces de la face et, à une période avancée, des œdèmes des membres inférieurs.
Des épanchemenl- de sérosité se produisent souvent dans le péritoine, dan-- le péricarde ou dans les plèvres chez les animaux trypanosomés.
I). Hypertrophie de la raie et des ganglions lymphatiques. — L'hypertrophie de la rate l'ait rarement défaut dans les trypanosomiases, mais elle existe à des degrés très variables chez les différentes espèces animales. Très forte, parfois énorme, chez le rat, la souris,
le cobaye, le chien, infectés avec différentes espèces de trypanosomes, l'hypersplénie est d'ordinaire peu marquée chez le lapin, les bovidés et les caprins.
D'une façon générale on peut dire que l'hypersplénie est d'autant plus forte que les trypanosomes sont plus nombreux dans le sang et que la durée de l'infection est plus longue. Chez les souris qui succombent rapidement à l'infection due au Tr. congolaise, par exemple, l'hypersplénie est modérée, tandis que chez celles qui résistent pendant des mois à l'infection la rate atteint des proportions énormes.
Le lapin, les bovidés et les caprins dont la rate s'hypertrophie faiblement n'ont, en général, que de rares ou très rares trypanosomes dans le sang.
Nous verrons plus loin (Anatomie pathologique) les proportions énormes que peut atteindre la rate dans les trypanosomiases de certaines espèces animales.
Dans la trypanosomiase humaine, la rate est généralement augmentée de volume, mais il est souvent difficile de faire la part du paludisme et celle de la trypanosomiase, les deux maladies étant endémiques dans les mêmes localités et coexistant fréquemment chez les mêmes sujets.
L'hypertrophie des ganglions lymphatiques est très commune, on peut dire de règle.
Dans la maladie du sommeil, la polyadénite est un des symptômes les plus caractéristiques de l'infection à la première période. Les ganglions cervicaux sont ceux qui s'hypertrophient le plus souvent. Nous verrons plus loin qu'un des moyens les meilleurs que Ton ait de constater la présence des trypanosomes consiste à ponctionner les ganglions hypertrophiés et à rechercher les parasites dans la lymphe.
Dans les trypanosomiases animales, on observe fréquemment aussi- l'hypertrophie des ganglions lymphatiques et en particulier celle des ganglions inguinaux et axillaires. La ponction des ganglions peut rendre des services pour le diagnostic de certaines trypanosomiases animales, comme pour celui de la trypanosomiase humaine '.
E. Altérations du sang. Auto-agglutination des hématies. — Dans toutes les trypanosomiases, on observe à la dernière période une anémie plus ou moins prononcée, souvent assez forte pour être apparente à l'examen du sang à l'œil nu. Le sang est pâle comme s'il avait été mélangé à du sérum.
L'anémie est d'ailleurs beaucoup moins rapide et profonde que dans les infections produites par des hématozoaires endoglobnlaires
I. K.-E. MÔNTGOMERY cl A. Ivingiiohn, Ann. of trop. msd. a. parasit., 12 niai IDUi).
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(paludisme, piroplasmoses) qui s'attaquent directement aux hématies et qui en détruisent une énorme quantité.
Tous les observateurs qui ont fait des numérations de globules chez des animaux infectes avec différents trypanosomes. ont constaté la grande baisse du nombre des hématies qui se produit à une période avancée de ces infections1. En môme temps que les hématies diminuent de nombre, elles subissent les altérations que Ton rencontre dans toutes les anémies, on observe des hématies polychromatiqués et à granulations basophiles.
Au début de l'infection, il y a une augmenLation du nombre des polynucléaires; au cours de l'infection, le chiffre global des leucocytes s'abaisse, mais la proportion des petits mononucléaires ou lymphocytes est fortement accrue; à la période terminale, le nombre des polynucléaires s'accroît, de nouveau.
On observe fréquemment, dans les préparations du sang frais de l'homme ou des animaux atteints de trypanosomiase, l'auto-agglu filiation des hématies. Au lieu de se disposer à plat ou en forme de piles de monnaie, comme il arrive pour le sang normal, les hématies forment des amas irréguliers, séparés par des espaces clairs occupés par le sérum; on peut constater à l'œil nu l'auto-agglulination des hématies en regardant la préparation de sang par transparence.
Dès 1898, Kanthack, Durham et Blandford ont signalé l'auloaggluli na lion des hémat ies chez les animaux infeclés de nagana -. Depuis lors, différents observateurs ont constaté que ce phénomène (Hait très commun dans les trypanosomiases, en particulier chez l'homme dans la maladie du sommeil :!.
L'auto-agglutination des hématies se produit beaucoup plus fréquemment chez certaines espèces animales que chez d'autres; c'est ainsi que chez le chien, chez le chat, chez le cheval, chez le macaque, elle constitue un signe constant des trypanosomiases; chez le rat, chez la souris, chez le cobaye, chez les caprins, elle fait au contraire le plus souvent défaut'. Dans la trypanosomiase humaine, l'autoagglutination s'observe dans la plupart des cas, elle disparaît chez les sujets qui guérissent.
1. A. Nissle, Arch.f. Hyg., 1905, t. LUI, p. 181. — W.-L. Yakimoff, Arch. des Se. biol., 1008, l. XIII, n" 3. — .M. Levi della Vida el ('.. Verdo/.zi, Ann. d'Igiene sperim., 1900. — Léger, Ann. de l'inst. Pasteur, 25 janvier 1909. — A. Massagua, Soe. med. chir. di Modena, 12 février 191)9. — A. Lanfranchi, La Clinica veterinaria, 1910, Sez. scienlif. bimestr., n°" 4, *i, 0. — Rapport de la mission française de la maladie du sommeil. — 1I.-I3. Nf.wham. Journ. of the London School of tro/i. med., décembre 191 1.
2. Procccd. R. Soc, novembre 1898, el Hygien. Rundschau, la décembre 1898.
:s. C. Christy, Brit. med. Journ., 2(1 novembre 1904. — H.-W. Thomas ri A. Breinl, J.-E. Dutton et J.-L. Todd, Livcrpool Sch. of trop, med., oct. 1905, Mém. XVI. — J.-L. Todd, Soc. de palh. exotique, 13 juillet 1910. — W. Yorke, Proceed. of the R. Soe., 11)10, It, t. 83, p. 238.
i. A. Laveran, Soc. de palh. exotique, 13 juillet 1905.
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Les températures basses exercent une influence favorisante bien marquée sur l'auto-agglutinalion des hématies (W. Yorke).
On peut avec le sérum d'un animal trypanosomé obtenir l'agglutination des hématies d'un animal de même espèce sain; pour obtenir ces réactions, W. Yorke se sert de globules rouges lavés, mis en suspension à 8 p. 100 dans une solution saline normale, et de sérum obtenu par coagulation du sang de l'individu qui a fourni les globules rouges ou d'autres individus.
II est rare de trouver une agglutinai ion bien marquée des hématies dans d'autres infections que les trypanosomiases. Nattan Larrier a signalé cependant l'existence de ce phénomène dans la spirillose expérimentale (spirille d'Obermeier) chez les rats blancs et, à un faible degré, dans la piroplasrnose canine '.
F. Symptômes nerveux et oculaires. — Les troubles du système nerveux sont très variés et très importants à la seconde période de l'évolution de la maladie du sommeil, ils prédominent tantôt du côté de la moelle, tantôt du côté de l'encéphale ; la somnolence et la léthargie qui se produisent à la dernière phase ont valu son nom à la maladie.
Dans les trypanosomiases animales, on note fréquemment aussi des symptômes nerveux et en particulier de la parésie ou de la paralysie du train postérieur.
Chez les chevaux atteints de mal de caderas, la paralysie du train postérieur est caractéristique, d'où le nom de mal de caderas ou de la croupe.
Les chevaux atteints de dourine traînent les pieds de derrière et, à la dernière période, il se produit une paralysie complète avec anesthésie du train postérieur.
Dans le nagana, dans le surra et dans d'autres trypanosomiases, on observe souvent à la dernière période, chez différentes espèces animales, de l'affaiblissement du train postérieur.
Les troubles de la vision ne sont pas rares. Chez les chiens, chez les chevaux et chez les chèvres trypanosomés, les cornées s'opacifient, assez fréquemment et une cécité complète peut en résulter. La kératite interstitielle, qui persiste d'ordinaire jusqu'à la mort chez le chien, est susceptible de régression chez le cheval et chez la chèvre. La kératite s'accompagne parfois d'iritis2.
Dans la maladie du sommeil, il n'esl pas rare d'observer des névrites optiques qui s'aggravent sous l'influence de la médication atoxylique; nous aurons l'occasion de revenir sur celte question.
('.. Amaigrissement. — L'amaigrissemenl est un symptôme presque constant des 1 ivpanosomiases arrivées à une période avancée de
1. L. Natta N-L animer, Soc. de path. exotique, 13 juillet l'JIO.