MON FRÈRE LE CAPITAINE PIERRE TARDIVEAU
TUÉ A L'ENNEJri DEVANT VERDUN LE 7 JU1!.I-ET 1916
nos
De l'évanouisseiTient causé par une commotion si douloureuse et si brusque, son âme, seule, s'évada comme l'esprit échappe au cauchemar. On se félicite d'abord que le malaise soit terminé ; l'impression de sécurité vous réconforte ; et l'on se laisse alors replonger presque volontiers dans une demi-somnolence. On recommencerait l'épreuve, car on ne croit plus qu'elle corresponde à rien de réel.
Dormait-elle encore ? Etait-ce sa mémoire, était-ce son imagination qui déroulait devant ses yeux des images déjà anciennes, que la
songeiie n'avait jamais évoquées jusqu'alors et qui soudain s'offraient avec une netteté irritante. Des chuchotements, un murmure de voix clans la pièce voisine, oui, elle les constatait, et, cependant, à ces colloques insolites, elle n'accordait pas son attention ; la pression douce et obstinée d'une main invisible refoulait sa pensée vers des jours écoulés.
Un pas feutré sur le tapis, un doigt qui lui interrogea le pouls, ne la troublèrent pas plus que la mélopée coutumière de la marchande des quatre-saisons. Elle ne se dit pas: (( Comment ! je suis malade ?... on s'inquiète de moi ?... Et me voilà alitée, en plein jour, moi jeune et si étrangère à toutes les maladies !... » Mais elle se remémorait une certaine saison, de certains jours, presque lointains, des circonstances passées, une période de sa vie qui semblait être jouée sous ses yeux, comme un acte.
Un mois d'été de l'une des précédentes an'
ÏU N*E8 PLUS RIEN «j»
nées. Elle revoyait la dernière journée dans leur pavillon, aux environs de Paris, devant le jardin en pente et la trouée dans les feuillages sur les lointains coteaux vaporeux et splendides... Chacun s'apprêtait à partir en vacances et quelques-uns de ces messieurs à accomplir une période d'instruction. Quels bavardages ! Quelles discussions avec les amis convoqués à la campagne pour cette après-midi d'adieux ! Ils formaient tous un monde jeune, alerte, ami des plaisirs et de toutes les beautés, aventureux, insouciant et charmant. Le plus âgé des hommes était M. de la Villaumer, dont les cheveux grisonnaient, mais qui ne se plaisait qu'au milieu des figures gracieuses. Plusieurs étaient artistes, musiciens ou peintres. Ils aimaient le décor de la vie et la vie spirituelle, aisée, qui s'arrange en décor. L'amour régnait dans ces sociétés; il y était plus facile que passionné ; on en avait à peu près supprimé les ravages. Les ménages excellents
8 TU N ES PLUS lUEN
n'y étaient d'ailleurs pas rares. Odette Jacquelin et son mari étaient cités conuTie le couple le plus épris. Auprès d'eux, Clotilde et Georges Avvogade, qui roucoulaient comme des colombes, ne faisaient que des amoureux « pour lever de rideau », disait-on. Rose Misson, appelée la bonne Rose, Simone de Prans, Germaine Le Gault étaient toutes des femmes adorant leur mari, ne souhaitant pas d'autre bonheur et ne concevant pas autre chose que le bonheur.
Pourquoi Jean Jacquelin, se demandait-on, était-il officier de réserve ? A quoi rimait cette mascarade, tous les deux ans, d'un garçon qui n'avait de militaire ni la tradition, ni l'éducation, ni la foi.^^ Le vieux père y avait tenu, parce qu'il gardait de son temps des préjugés indéracinables. Quant à Jean, lui, il s'en moquait ; c'était un garçon parfaitement lancé pour gagner beaucoup d'argent, et offrir à Odette le luxe considéré, dans leur milieu, non comme un superflu, 1^
TU n'es plus rien g
mais comme l'indispensable. II ne concevait pas qu'un autre souci pût préoccuper sérieusement un esprit. Sans entrer dans les niille et une considérations de quelques-uns de ses amis, plus cultivés, qui raisonnaient, théorisaient, lui, il trouvait que l'uniforme de sous-lieutenant d'infanterie lui allait bien et que, lorsqu'il l'endossait, c'était une occasion pour lui de se dégourdir ; les fatigues physiques ne lui faisaient pas de mal ; il eût jugé volontiers les grandes manœuvres un exercice suranné ; il en souriait même ; il se plaisait à énumérer les bévues commises par tel ou tel chef : mais qu'est-ce donc qui l'empêchait toujours de plaisanter la chose ellemême ? D'ailleurs, être officier de réserve, ^c'était peut-être une des innombrables bizarreries de la vie de société, mais c'était ce qu'on appelle une convenance ; dans un certain monde, cela se faisait. Il laissait là-dessus dire et pérorer ; il n'opposait pas un argument; il demeurait officier de réserve, accom-
10 tu N'iiS PLUS RIEft
plissant, quand il était convoqué, sa période d'instruction.
Sa jeune femme l'avait accompagné, cette fois-là, jusqu'à Tours, pour être quelqiies heures de plus avec lui et pour avoir plus tôt ses dépêches les jours suivants. Que le ter.ips lui paraissait long, toute seuie, à l'Hôtel de l'Univers, dan^ une jolie chambre pourtant ! Elle s'amusait à piquer la curiosité, rue Nationale, avec son petit trotteur de la dernière coupe, son canotier si simple, tout à fait « Parisienne en vacances », et l'élégance à la fois originale et discrète qu'elle avait en toutes ses façons. Il était généralement convenu qu'elle était jolie. Dans la salle de restaurant, à l'hôtel, qui n'intriguait-elle pas ? Elle s'égayait à voir les voyageurs en famille inventer des prétextes pour changer de place, à leur petite table, les uns afin d'être assis en face d'elle, les autres afin que leur grand fils ne le fût pas. Et on la reluquait ! Arrivait un télégramme du sous-lieutenant :
TU N ES PLUS RIEN î I
« Sois tlenîain, chérie, à Port-de-Piles », ou bien : « Lii^iieil, tel jour pour déjeuner », ou bien ; « 2\ Loches, Hôtel de France, après la dislocation ». Et elle courait à ces rendezvous, en auto de louage ou par le train. Et elle attendait longtemps parfois dans les auberges ou au bord des loutes poussiéreuses. Des conversations de table d'hôte lui revenaient. Chacun parlait des manœuvres. On discutait sur les noms des généraux, sur les communes occupées. La présence du Président de la République était un événement dans le pays. 11 y avait des vieillards qui ne consentaient pas à s'entretenir d'autre chose que de 70 ; 'luelques-uns, moins âgés, rappelaient l'étai magnifique de l'armée reconstituée, à l'époque de la mort de Gambetta, par exemple,, ou lors de l'affaire Schnœblé, 011 l'on aviit été si près de la voir à l'œuvre. Alors, un politicien de l'endroit, — pas plus sot, après tout, que la plupart de ses contemporains, — rubicond, l'œil injoclé à la fni
la TU N ES PLUS RIEW
des repas, vous prenait tout à coup ces souvenirs, ces regrets et cette apparente émotion belliqueuse et vous les faisait sauter en les renversant comme les œufs dans la poêle. La guerre, selon lui, était un fléau des anciens âges. La France, nation de progrès, consentait encore, pour ménager les transitions nécessaires, à en exécuter le simulacre, mais c'était un jeu protocolaire, une dernière courbette au passé. La guerre était destructive ; les sociétés modernes ne s'appliquaient qu'à la produclion ; croire à la guerre, c'était s'imaginer qu'on remonte le courant de l'histoire. D'ailleurs, pour tout esprit averti, les moyens scientifiques de destruction étaient tels que la luite fratricide était rendue totalement impossible, im-pos-si-ble. Il fallait être niais pour ne pas s'apercevoir qu'en un clin d'œil tout serait réduit en poussière. Les manœuvres !... ah ! on le faisait bien rire avec les manœuvres. Les manœuvres ne ressemblaient pas plus à la guerre, telle qu'elle
TU n'es plus RiiîN r3
pourrai! vive, qu'un pistolet de bazar à un niortier allemand. La guerre, si elle éclatait jamais, ne durerait seulement pas le temps de vos concentrations de corps d'armée : le premier des deux adversaires qui serait en avance d'une demi-journée réduirait l'autre à merci. — « Eh ! dites donc, interrompait quelqu'un, il ne serait alors peut-être pas mauvais de tout faire pour obtenir cette avance ?... » — « Inutile ! Comptez votre population, considérez vos aspirations, pensez aussi aux finances !... Les finances ? pas un pays de grand armement qui puisse soutenir la guerre six semaines... ni qui puisse soute-* nir la seule préparation à la guerre encore pendant trois ans... Consultez les grandes .banques, qui mènent le monde, entendez- Ivous ? qui mènent le monde, les Empereurs, les Rois, comme les peuples, ne nous le disj simulons pas : la guerre est impossible, impos-si-ble !... Nous assistons, avec vos manœuvres, aux derniers gestes d'un âge pré-
la" TU N ES PLUS RIEN
hisloiiqiie... Tournez vos yeux vers l'avenir, et. Messieurs, toute cette horde chamarrée et tonitruante vous apparaîtra comme enfantine !... )) — « Mais l'Allemagne ? le parti militaire ?... Les Pangermanistes ?,.. » — « L'Allemagne est un peuple pacifique, industriel et commerçant, qui se sert de ses canons comme moyen de réclame... Ce que nous n'avons pas suffisamment, le savezvous ? C'est le sens des affaires..., parfaitement. Et ce sens, l'Allemand le possède... Le parti militaire ? une goutte d'eau dans le lac... Les I angermanistes ? des hommesaffiches à la solde de l'industrie nationale !... D'abord l'Empereur, comme l'affirme quiconque l'a vu de près, est un secret ami de la France... et j'ajouterai : le plus républicain de nous tous... Le socialisme, voilà son ennemi... L'armée qu'il nous faut, ce n'est pas un ramassis de soldats, c'est un groupement d'hommes décidés à maintenir la paix...
L'humanité est en marche, on ne saurait
TU N*ES PLUS RIKN l5
trop le redire, vers un avenir de liberté, d'égalité, de fraternité... Ah ! il faut tenir compte de la concurrence économique :
c'est la loi de la vie... » — « Mais, précisément !... ))
Une réminiscence, accentuée sans doulc par l'état de fièvre, apportait à la jeune femme, avec une précision d'une minutie extraordinaire, jusqu'à la moindre de ces paroles entendues à sa petite table solitaire. Il est vrai qu'elle s'était amusée à les répéter au sous-lieutenant, son mari ; elle se souvenait même à quel moment : quand il pataugeait en se savonnant dans son bain, au retour des manœuvres. Il en avait ri de tout son cœur ; car, lorsque Jean revenait des manœuvres, il était un autre homme que lorsqu'il s'y rendait. Quelques jours seulement de présence au corps, au milieu de ses camarades militaires, ou le transformaient, ou plus exactement le restituaient à son état normal, en lous ca* h faisaient triompher de
i() TU n'es plus rien
la paresse qu'il avait d'ordinaire fi donner la réplique à ses amis les beaux parleurs de Paris,
Odette n'attachait, elle, aucune importance à toutes ces idées, que ce fussent les unes ou les autres. Elevée dans l'unique religion du bonheur, elle tenait le bonheur par l'amour pour la seule fin enviable de toute destinée. A quoi bon discuter ? Pourquoi penser aux calamités ? Certains de ses amis, des plus réputés par leur intelligence, ne soutenaient-ils pas que c'était l'honneur de l'homme civilisé que de ne pas même songer h des actes de barbarie ? que l'homme se haussait en dignité en négligeant de se préparer à manier les armes ?... Elle se rappelait aussi, parmi tant d'autres, l'opinion assez Apre de M. de la Villaumer, souvent répétée : (( Nous ne sommes pas en état de faire la guerre. Nous ne savons pas à quel point nous ne sommes pas en état, ne sachant pas du tout ce que c'est que la guerre. Si on nous la
TfU N*ES PLUS RIEN
fait, comme c'est à craindre, autant vaudrait le déluge... »
Cependant ce jour-là, au sortir de la baignoire, Jean s'était tellement échauffé on parlant de l'armée, qu'il avait inspiré presque peur à sa femme. Elle l'avait enserré de ses bras, pendant qu'il s'enveloppait dans son peignoir, en lui disant :
— Tais-toi, Jean !... Oh ! songe donc, si jamais tu étais seulement défiguré par un vilain coup ! Tes beaux yeux, mon chéri !... tes belles dents !... Non, mais ce serait fou !...
Et, parce qu'il avait ri, de ses belles dents, jusqu'à fermer complètement ses beaux yeux, elle avait aussitôt pensé à autre chose.
Sans consentir jamais à examiner d'an peu près cet ordre de questions, elle conservait une grande crédulité optimiste, non pas quant à la guerre qui ne l'intéressait aucunement, mais quant à son Jean, qui, seul, importait, et qu'elle ne croyait pas, en sa qualité d'officier (( de réserve », tenu de partici-
i8 TU is'es plus iuen
per h une campagne. Ceci était, clicz elle, idée innocente, déposée en son esprit par l'abondance de tontes ses satisfactions, et que, pour rien, elle n'eût voulu approfondir, de peur que le résultat ne fût défavorable. C'est la même paresse d'esprit, voluptueuse, qui la retenait, par exemple, de se demander le sens de ces mots entendus de la bouche de son mari : « Me voilà affecté désormais aux troupes de couverture. Nous n'irons plus en Touraine... » Eh ! bien, on n'irait plus en Touraine ; on irait ailleurs.
Et sa rêverie la reportait au début de la saison dernière, au bord de la mer. Il faisait si beau ! Jean avait eu la chance d'obtenir congé, à sa maison de commerce, dès le i5 juillet ; on était parti pour Surville ; l'affluence était déjà grande à l'Hôtel de Normandie ; le Casino était bondé ; les jeux ronflaient ; le petit Théâtre exhibait des vedettes parisiennes ; une rangée d'autos empestait la terrasse où l'on allait boire l'après-midi au
TU N ES PLUS lUKN I q
son (le l'orchestre des tziganes, en se faisant roi il- ail soleil ; d'éléofants jeunes gens arboraient des costumes kaki, à martingale, avec des chapeaux à Larges bords. Le soir, dans le hnll, on dansait le tango.
La grande agitation des villes d'eaux, composée d'une quantité d'actions nulles ou d'un fastidieux va-et-vient, de bars en bars, de casinos en casinos, de goûters en goûters, commençait.
— Ah ! ça, viendras-tu ? voyons, Jean ! Es-tu assommant avec tes lectures de dépêches ! On dirait que tu attends quelque chose... Qu'est-ce que ça te fiche cette affaire ?...
Chaque soir, en pénétrant dans le grand hall du Casino par la galerie donnant sur la mer, soit pour aller au théâtre, ou au musichall, ou simplement s'asseoir en prenant son café ou sa camomille, on voyait une agglomération de messieurs en smoking devant le cadre, à droite de la porte, qui contenait les
ao Tu NES PLUS RIEN
dépêches de Paris et la clôture de la Bourse. Odette s'entendait encore prononçant les paroles de reproches adressées à son mari qui revenait toujours de là avec une figure inaccoutumée.
— Eh ! bien, l'affaire ?... demandail-clle. Jean citait quelques-unes des dépositions
sensulionnelles. Il ajouta, un soir :
— 11 y a un ultimatum à la Serbie...
— Et après ?...
On n'en reparla plus. Mais Jean se leva deux fois pour aviser des personnes qu'il connaissait. Il discutait avec elles, un moment, dans le couloir, puis revenait auprès de sa femme.
— Oh ! ce ne sera encore rien, disait-il. Pendant quelques jours, le même manège
se renouvela. Il fallut entrer dans des explications. Alors Odette elle-même s'agita ; elle accompagnait son mari aux dépêches ; elle y courait, seule, dans le jour. Mais le nombre des lecteurs de dépêches augmentait ; il
ÏU n'es plus rien 21
fallait parfois attendre cinq minutes, et le si lence ou les quelques mots échappés du groupe l'impressionnaient : elle allait relire les mêmes dépêches sur la plage, au kiosque du Figaro. Des menaces de guerre ?... de guerre européenne ?... La guerre ?... Non, ça, par exemple, n'était pas vraisemblable... C'est une idée qui ne pénétrait qu'avec d'extrêmes difficultés sous tous les fronts. Les dépêches se succédaient, deux fois par jour, tantôt rassurantes, tantôt mauvaises ; mais lorsqu'elles contenaient un sujet d'alarme, c'en était un plus fondé que celui de la veille. Odette en vint à demander à son mari :
— Enfin, s'il y avait la guerre, par hasard, est-ce que ça t'atteindrait, toi ?
— Ne te presse pas, ma chérie, la guerre n'est pas encore déclarée...
Enfin, enfin, si elle l'était
— Eh ! bien, si elle l'était : je suis officier de réserve. .
— La réserve, qu'est-ce que c'est ? c'est pour quand il n'y a plus d'activé ?
Il l'avait embrassée eu riant. Un parent d'un des plus puissants banquiers de Paris venait de déclarer à la table voisine que « tout était arrangé ».
Mais le lendemain le bruit se répandait au Casino que les nouvelles étaient si fâcheuses qu'on ne les avait pas affichées. Jean alla aux renseignements. Le bruit se trouva confirmé. Alors, il dit à sa femme :
— Il faut prendre ses précautions. Ecoute, mon adorée : je vais partir pour Paris ce soir. Je mettrai ordre à mes affaires ; je verrai La Villaumer, qui sait tout ; Avvogade qui déjeune avec le Président du Conseil ; je saurai ce qu'on peut savoir et je tâcherai d'être de retour pour la nuit...
Elle réentendait toutes les paroles ; elle revoyait les moindres gestes ; elle imaginait La Villaumer, si clairvoyant, si sage, et Clot^kle Avvogade au milieu de ses fleurs, dans
son appartement presque trop délicieux, et fair^ant la erriniace en entendant son mari parler de choses désagréables... Elle revoyait aussi la triste nuit qu'elle avait passée seule, sans dormir, et la chauve-souris qui était entrée dans sa chambre comme un diablotin ; et les figures, le lendemain, au restaurant, au Casino, à la plage, partout ! Et les départs: l'hôtel presque vide dès le soir qu'elle attendait son mari, le soir qu'il ne revint pas !...
Il n'était pas revenu parce qu'il avait trouvé à Paris un ordre de « rejoindre immédiatement pour accomplir une période d'instruction ». Il lui avait télégraphié : « Ne bouge pas : tout ira bien ; t'écrirai. »
(( Une période d'instruction » ? si soudainement décidée ? qu'est-ce que cela signifiait ? Etait-ce la guerre ? Elle interrogea autour d'elle. Les uns étaient stupéfaits de ce qu'elle annonçait ; les autres disaient : « Une période d'instruction, rien de plus ordinaire. » « En somme, faisait un autre, on
2^ TU n'E8 plus PIEN
mobilise déjà. » Un monsieur lui dit : (( Mais non, Madame ; la mobilisation ne peut être que générale. Il peut se faire que certains officiers soient appelés individuellement, mais c'est par mesure de précaution, étant donné que la situation, évidemment, est tendue... »
— Mais pourquoi lui appelé et pas d'autres .►*.,. 11 n'est qu'officier de réserve '...
— Cela tient au lieu de son Dépôt sans doute. Connaissez-vous le lieu de son Dépôt ?
— Je sais qu'il appartenait autrefois au IX* corps, mais je crois qu'il est passé à Nancy...
— Troupes de couverture, ah ! ah !
— C'est cela, précisément. Monsieur : il a été affecté aux troupes de couverture...
— Ah ! très bien. Oh ! très bien.
Elle trouva une autre femme dans son cas ou à peu près. Mais le mari de celle-ci, appelé aussi individuellement, était capitaine de
lu iN ES PLUS RIEN 20
l'artivc. lui. et cri garnison ù Pont-à-Mousson . . .
— Celui-là, se dit Odette, il est frit.
Et la comparaison lui étant un peu avantageuse, son moral en fut remonté. Jean n'était que sous-lieutenant, il n'appartenait qu'à la réserve... Elle fut occupée par la compassion que lui inspira l'autre femme, d'un tout autre caractère qu'elle, cependant ; fortement préparée à la guerre et prête à sacrifier tout : « Je regrette, disait celle-ci, que mes garçons ne soient pas grands, cela ferait des défenseurs de plus au pays... »
Odette était aussi mal adaptée que possible à un pareil langage. Tout la surprenait. Elle ne comprenait rien.
Une dame arriva de Paris; c'était la femme d'un député : elle dit à qui voulut l'entendre :
— Je peux bien vous le confier : la mobilisation sera affichée demain.
'j'ô TU N ES PLUS RïEN
Il faisait un temps idéalement beau, bien que des orages eussent sévi, môme dans l'Ouest. Les enfants jouaient sur la plage. La mer, sous un ciel sans nuage, était d'un calme engourdissant. On voyait Le Havre étalé au soleil comme un long lévrier haletant de chaleur ; de beaux bateaux de transport, au loin ; et de petites voiles en apparence immobiles. Jamais le ciel, la mer, la terre n'avaient paru tant désirer la paix ; jamais le bonheur d'exister n'avait peut-être été plus sensible. Quels que fussent les sujets d'alarme, tout vous criait qu'il était impossible de croire au malheur.
Le lendemain, samedi i" août, Odette, troublée par les conversations entendues, mais dénuée de renseignements particuliers, allait jeter à la poste une lettre adressée à son cher Jean, à Paris, puisqu'elle ne savait otj l'atteindre. Il était environ quatre heures. Elle vit devant la mairie un rassemblement se former, et le tambour de ville arriver.
TU n'es plus rieî^ 27
entouré d'une ribambelle de gamins. Ce tambour était un grand garçon jeune, sec et blême ; il manifestait un sérieux qu'un tambour n'a pas pour annoncer qu'il a été perdu une petite chienne gris-feu à longs poils. La foule aussitôt l'entoura avec une avidité frénétique. Il exécuta son roulement ; prit dans sa poche un papier qu'il déplia et lut à haute voix, sans que son masque fût en rien modifié : « La mobilisation générale est déclarée. Le premier jour de la mobilisation est pour le dimanche 2 août. Aucun homme ne devra partir avant d'avoir consulté l'affiche qui sera apposée incessamment. » Un ban.
La foule, composée en majorité d'hommes jeunes, d'un mouvement unanime et comme réglé, leva son chapeau en criant : « Vive la France ! » Un seul garçon prononça : « Vive la guerre ! » Et le tambour blême s'éloisfna, pour recommencer son avertissement, vers un autre carrefour.
Cela avait l'air d'un fait tout simple, près-
que ordinaire, au croisement de ces quctre rues de pelite ville. Le fait accompli : piétinement, dispersion, silence. Et cet acte modeste, par centaine de milliers de fois répété à la même heure, était le plus tragique cri d'alarme de l'histoire des hommes, et qui retentissait, au même point du temps, sur tout le globe terrestre. Peu de bruit ; presque pas de paroles ; et tous ces hommes levant leur chapeau pour prononcer un mot qui tout à coup devenait sacré, venaient de faire le sacrifice de leur vie. L'imagination se perdait à imaginer en quelle multitude de points du monde, pareil don de soi venait d'être fait, car si l'homme qui « part » espère être épargné, celui qui apprend qu'il est appelé se livre un instant corps et âme.
Presque aussitôt les cloches sonnèrent le tocsin comme si la ville brûlait. Toutes les églises ; puis, sur le coteau, dans la campagne, le même signal de détresse, comme une épidémie, gagnait. C'était trop nouveau
Tu n'es l'LUS ÎIIEN 29
pour être tout à fait effrayant. Beaucoup entendaient et ne pensaient pas. Personne ne se représentait la tragédie à laquelle ces humbles petites cloches désolées vous convoquaient. Ce qui sauve les hommes est de borner toujours leurs pensées à ce qu'ils ont à faire de plus immédiat. L'idée d'une paire de chaussures, celle du lieu où est serré un livret ou celle d'aller dire adieu à tel ou tel, arrêtent le vertige que l'énormité d'un tel événement est apte à produire.
Odette fut suffc quée, d'abord, et pleura, comme une enfant nerveuse qui assiste à une alerte. Elle ne voyait pas, au travers de ses larmes, la boîte aux lettres 011 elle jetait pour son Jean une lettre qui ne signifiait déjà plus rier». ôl qui, sans doute, ne joindrait pas son destinataire. Et, tout autour d'elle, aux portes, dans les rues, à l'hôtel, sur la plage, des femmes pleuraient.
Odette monta chez elle. Elle dit à sa femme do chambre :
3o TU n'es l'I.US RIEN
— Et VOUS, Amélie ?
— Moi, le mien rejoint le deuxième jour... Je voulais demander à Madame de prendre le train de Paris ce soir — demain il n'y aura plus de place pour les civils — . Comme ça, je pourrais encore l'embrasser...
— Allez, Amélie.
Elle s'assit à la fenêtre donnant sur le parterre, sur les tennis désertés, et la mer. Elle était seule ; elle n'avait rien à faire qu'à songer et à attendre.
Tout était comme stupéfié, cristallisé. Il semblait qu'il n'y eût plus personne nulle part. La fumée de trois grands transatlantiques, en rade du Havre, seul mouvement perceptible, montait tout droit dans l'air immobile. Quelques nuages de beau temps, à l'horizon, moutonnaient en rosissant. Une ou deux barques de pêclie, toutes voiles dehors, flânaient comme sur un lac. En temps ordinaire, on eiil dit : « Quel coucher
TU n'es plus rien 3i
de soleil nous allons avoir ! » Odette pensa : « Les hommes qui sont dans ces barques, à l'heure présente, ne savent pas!... »
Et aussitôt une opération involontaire se produisit dans son esprit. Elle se transportait en un temps pareil à celui qui régnait encore sur les barques, en un temps où « l'on ne savait pas )>. Il n'y avait dans le monde rien d'extraordinaire ; la vie, souriante, chantait ; l'espérance d'une vie plus belle berçait la pensée... Ce temps qui semblait être déjà lointain, il datait d'une heure. Et tout était cliangé, mais changé comme rien n'avait changé jamais. Habitait-on la même planète qu'en ce temps-là ? Qui donc se faisait la moindre idée de ce qui allait se passer à présent ? Elle essaya d'entrevoir le jour de demain. Mais elle ne se figura rien ; ... rien. La phrase de La Villaumer, seule, lui revenait : (( Nous ne sommes pas en état... Autant le déluge... »
Et avec cela, au fond, très profond d'elle-
52 TU n'es plus RIE!>J
même, elle ne croyait pas du tout ou malheur.
Elle demeura là, assise, jusqu'à l'heure du diner, à sa fenêtre. Elle reconstruisait toute sa vie passée avec Jean. Elle frissonnait à ses premières caresses. Elle n'avait jamais aimé que lui, avant son mariage ; depuis son mariage, que lui. Ce n'était plus la guerre qu'elle croyait inimaginable, mais la puissance de l'amour qu'elle éprouvait pour Jean. Et au lieu de concevoir le chaos, c'étaient les images les plus agréables, que son penchant naturel l'incitait à faire ressurgir. Elle souriait, son corps s'alanguissait ; ses doigts avaient des frémissements comme si une étreinte possible était proche ; et ses lèvres, dans le vide, dessinaient le mouvement du baiser.
Une voix d'homme provenant du balcon contigu à celui de sa chambre, prononça :
— Il est bien absurde de penser que la nature puisse se mêler de nos affaires ; mais,
par curiosité, regardez-moi ce ciel... Je n'en ai jamais vu de pareil.
Les mois s'adressaient à une personne placée à l'intérieur, qui s'approcha de la fenêtre ; et l'on entendit une exclamation de femme, plainte ou invocation désespérée, comme on n'avait pas non plus coutume d'en entendre.
Odette se leva, et, elle aussi, regarda. Elle n'était pas superstitieuse ; elle n'était pas surtout inclinée vers les interprétations lugubres. Elle avait toujours été heureuse ; sa vie s'était écoulée, pour ainsi dire, comme une longue fête continue. Etant seule dans sa chambre, elle ne dit pas un mot. Mais toute sa chair se hérissa.
Il se peut que de pareils phénomènes se produisent parfois et que nous ne leur accordions aucune attention ; cependant, ce jourlà, à trois personnes occupant des chambres d'hôtel voisines, à d'autres aussi, qui en parlèrent le soir, au dîner, le coucher du soleil
apparut tout à fait insolite et capable de donnei' raison à toutes les croyances de bonnes femmes touchant les relations de la terre avec les choses merveilleuses par leur caractère colossal, qui s'accomplissent à la voûte du ciel. Tout l'horizon, au-dessus de la mer tranquille, n'était qu'un brasier, une fournaise d'une intense ardeur, sur laquelle s'étiraient, comme des lambeaux de viandes déchiquetées, quelques longs nuages d'un rouge violacé, ïivide. Peu après, le feu trop féroce s'atténua, s'éteignit presque, comme si toute la matière combustible eut été consumée par la furie des flammes. Puis le disque du soleil laissa voir son contour ; et il était pareil à une ampoule géante emplie de sang, à im réceptacle de cristal tellement gorgé que, par quelque fissure, le liquide visqueux s'échappait, répandait, et de droite et de gauche, un marécage, un lac, une mer de sérum humain, roulant de part et d'autre, vers des fleuves aux rives contractées, qui
TU n'es PI-US RIEN 35
soulevaient un double mascaret formidable. L'ampoule sinistre éclata elle-même, tout à coup, et fut pulvérisée dans cet amas de matières en fusion ou d'eaux épaisses, pesantes et immondes ; puis de minces ruisseaux s'écoulèrent comme aux alentours des abattoirs...
Non, en vérité, aucun vertige de l'imagination, aucune vision hallucinée, aucune romantique complaisance : une image réelle, d'aspect symbolique, et qui devançait, comme une vignette, encore un peu mignarde, les pages incendiées du grand livre de l'Histoire qui venait de s'ouvrir.
Pour l'âme d'Odette cela joua le rôle d'un décor qui s'abaisse sur un acte nouveau : dès le lever du rideau, on est fixé : adieu la comédie légère, les aimables fantaisies, les ballets ! C'est le tragique qui commence.
Alors sa mémoire maladive lui faisait parcourir, d'un bond, plusieurs mois de guerre. On passe dans une atmosphère embrasée.
vS6 TU n'es plus niEN
C'est dur, mais on y est passé. L'Alsace, une bouffée ■ d'espoir fou, avant-dernière minute de la vieille France ; la Belgique : enthousiasme d'abord, horreur ensuite ; les Alliances : pronostics dits assurés sur le « résultat final » ; l'invasion : marche à l'échafaud où le condamné conserve l'espoir de l'invraisemblable ; la Marne : l'invraisemblable réalisé, à quoi l'on n'ose pas croire ; l'ennemi refoulé et accroché ; la chute d'Anvers dont tant de gens, que l'on retrouvera par la suite, affirment que « ça n'a aucune importance ». Odette recevait des nouvelles de Jean.
Comment Jean pouvait-il se trouver dans une pareille fournaise ? et comment, elle, en pouvait-elle soutenir l'idée ? Mais bien des choses crues impossibles commençaient à être reconnues faisables. Jean supportait les fatigues, et tout en lui était modifié. Elle le trouvait non pas tel qu'il était au retour des manoeuvres, mais un homme surélevé, oui, qui semblait dépasser sa taille, et quoi qu'il
fît pour paraîlre simplement ordinaire et charmant. On devinait ses souffrances et on le sentait heureux. Odette alla même jusqu'à penser : « Comme il se passe de moi !... » Elle était revenue à Paris afin d'avoir de ses nouvelles plus vite. Mais il ne semblait pas, lui. conserver aucune notion du temps. C'est que, du temps il n'était plus maître. Odette lui écrivait toujours comme à un être isolé et disposant de sa personne. Sans le faire exprès, il Itii répondait comme un homme qui n'a pas d'existence propre, comme un homme emporté par quelque chose de plus grand que lui, et qui, seul, compte. Elle ne comprenait pas encore, et elle reprochait doucement à .Tean de se négliger.
Cependant, déjà, l'anxiété perpétuelle 'd'Odette s'atténuait ; déjà elle prenait confiance : Jean était passé à travers tant de dangers ! Elle commençait à croire à une immunité possible. Combien d'hommes ont traversé les champs de batailles durant
38 tu n'es plus niEN
toute une longue vie, et sojit morts dans leur lit environnés de leur famille !
Enfin, tout à coup, un beau matin de la seconde quinzaine de septembre. Odette, de son lit, entendait sonner à une heure où rarement quelqu'un se présentait à la porte d'entrée. Amélie, la femme de chambre, ayant ouvert, revenait, haletante, vers sa maîtresse :
— Madame ! C'est Madame de Prans qui veut absolument voir Madame...
Odette criait elle-même, de son lit :
— Entre donc ! Simone, entre donc !... Simone de Prans apportait des nouvelles
de Jean. Elle en avait par le cher Pierrot, son mari, sous-lieutenant lui aussi, qui était venu en mission pour vingt-quatre heures. Les nouvelles de Jean ? mais, d'abord, elles étaient satisfaisantes. Comment !... satisfaisantes ? Enfin, on voulait dire qu'elles n'étaient pas mauvaises. Mais « pas mauvaises » ce n'est pas bon ! Mais non, il ne fallait rien exagérer... Bref, des demi-aveux, des négations.
TU n'iîs plus rien 39
(1(^^ velours en arrière, des issues laissées à l'ospérance, des précisions mensongères, des maladresses dont Odette n'était pas dupe. Et celle-ci prenait le parti de dire tout à coup : « Ma petite Simone, tu n'oses pas m' avouer le plus grand des malheurs... ».
C'est à cet instant de la demi-somnolence où tous les faits précédents s'étaient présentés à sa mémoire, qu'Odette s'éveilla tout à fait. Elle poussa alors un grand cri, et les personnes réunies dans la pièce voisine accoururent.
INIais ne voilà-t-il pas, à présent, qu'Odette se refusait à croire à l'événement affreux qu'elle avait elle-même deviné ! Elle le déclarait invraisemblable, <( par trop injuste !... »
Pourquoi Jean tué et non pas un
autre ?...
4o TU n'es plus rien
Elle se révoltait, avec une colère farouche, contre le destin ; s'écriait en se débattant dans son lit comme une folle :
— Ce n'est pas vrai ! ce n'est pas vrai !... Vous m'en voulez toutes ! vous êtes jalouses de moi à cause de Jean !... Jean, mon Jean, je t'embrasserai encore, ou bien il n'y a pas de bon Dieu !... » jusqu'à ce que, tout à coup, vociférant et hurlant, elle perdît de nouveau connaissance.
TU n'es plus i\ien 4i
Il y avait là son médecin, en uniforme de major. Si on l'avait rencontré, c'était bien miracle : il se trouvait juste, chez lui , au téléphone, au moment de l'appel d'Amélie. Comme il ne pouvait rester, il donna ses instructions à Simone de Prans, à Germaine Le Gault, à Rose Misson, ces deux dernières prévenues par Simone, habillées et accourues en toute hâte. On sonnait fréquemment. Le bruit du malheur d'Odette se répandait dans Paris. La guerre avait causé, certes, de nombreux deuils déjà, mais, parmi le groupe des familiers, le lieutenant Jacquelin se trouvait être le premier tombé.
Odette, reprenant ses sens, se trouva, devant ses amies et amis, dans la situation d'une exceptionnelle victime.
Cependant les femmes, en la couvrant de
compassion, avaient dans les yeux, dans la voix, autre chose que ce qu'inspire d'ordinaire le deuil. Comme on essaie d'émettre quelques paroles consolatrices, toutes, sans exception, parlaient de la « fierté », de <( l'honneur » qui » rejaillissaient )> sur Odette. Odette accueillait ces mots comme faisant partie d'une phraséologie de condoléances adoptée. Elle ne considérait qu'une chose : Jean n'existait plus. Son Jean, son amour, son bonheur, sa préoccupation, ses jours, ses nuits, sa rêverie d'hier, son espoir de demain ; Jean : la caresse, le baiser, la tendresse, la douceur, le parfum, la folie et la raison, le maître chéri, l'enfant aussi à bercer dans les bras ; Jean, mille fois plus que sa propre vie, ne comptait plus parmi les hommes !... Elle le revoyait tout entier, dans ses minutieux détails physiques, et elle avait simultanément la certitude qu'il n'était plus qu'un fantôme, que jamais plus ses bras de chaii: n'enserreraient sa chair à elle, que sa
TU n'es plus niEPî '43
bouche ne baiserait plus jamais sa bouche... Les larmes ne parvenaient même pas à cette inondation du visage qui produit un soulagement aux douleurs trop aiguës. La période de l'abandon au sort cruel, oii l'on a pitié de soi-même, ne s'ouvrait pas. La rébellion persistait encore. Odette maugréait, maudissait. Les paroles mielleuses des amies ne faisaient que l'exaspérer. Il montait de nouvelles amies sans cesse. Odette eut une crise de nerfs. Le Docteur était parti. Les deux plus déterminées des personnes présentes, la bonne Rose Misson et Mme de Blauve, femme très respectable, prirent sur elles de faire évacuer la chambre et condamner la porte.
Eose Misson était une petite femme douce et grasse, dont le mari, de quelque quinze ans plus âgé qu'elle et libéré de toute obligation militaire, s'était engagé dès le début de la campagne, comme chauffeur, A cause de cette circonstance, Misson était déjà un peu critiqué. Aussi Rose était, à cause de la puis-
sance de l'opinion publique, en admiration devant le sort de son amie Odette. Les malheurs privés ne sont rien vis-à-vis de la conscience spéciale que l'opinion nous fait. Rose Misson, malgré son amour réel, et dans le moment présent, eût préféré son mari mort que mal apprécié. Le sentiment de Rose visà-vis de son amie pouvait se traduire ainsi : « Oui, ma petite, ta douleur est immense, ta vie de femme est brisée. Mais tout le monde trouve que ton sort est beau. Tu vas grandir au milieu de nous toutes, nous éclipser les unes et les autres. Dès aujourd'hui la vénération générale t'est acquise ; ton nom est prononcé avec piété ; tu changes d'aspect à nos yeux ; ta présence introduit même chez nous un sens que nous ne connaissions pas : la mémoire de ton mari, son nom glorieux, c'est quelque chose d'auguste qui pénètre dans une société où celte qualité-là était totalement ignorée. »
Rose ne disait rien de cela à son amie,
li^
parce que la langue de leur monde ne s'y prêtait pas ; peut-être aussi parce que, même le pensant, elle n'avait pas envie de le lui
dire.
Pour la première fois, depuis le commencement de la guerre, Odette ne demanda pas qu'on allât lui chercher le journal du soir. La lecture du communiqué, les nouvelles ? que cela lui était indifférent ! Elle n'avait plus rien à apprendre. Son mari était mort : pour elle la guerre était finie. La guerre, c'a avait été lui, l'anxiété de son sort à lui. Lui disparu, qu'importait le reste ?
Et le néant, qui l'avait saisie à la gorge, ce matin, la toucha de nouveau, plus glacial encore. Rien ! plus rien ! Oui, la guerre était un malheur inouï ; mais la guerre vous avait captivée comme un drame d'un intérêt sans égal. Le drame pouvait se poursuivre désormais ; elle n'y assisterait plus. Elle n'y était venue que pour un acteur qui, ayant joué son rôle, disparaissait. Elle disnaraîtrait.
Odette dormait et parlait en rêve. Un délire : elle insistait pour accompagner son mari en lui disant : « Si j'avais su, je ne t'aurais pas quitté d'une semelle... » Il lui répondait sans doute en faisant allusion à une grave blessure ayant atteint le Commandant. Elle répétait : <( La jambe du Commandant ?... Oh ! qu'ils s'avisent de te toucher, toi ! Je suis là... Je suis là pour te soigner, mon amour. » Et elle se réveillait en sursaut:
— Il est mort, Rose !... Ah ! Rose, toi, tu as de la chance !...
— Mais mon mari a cinquante ans, Odette !
— Ah ! que le mien en ait donc eu soixante !
Simone de Prans et Mme de Blauve remontèrent dans l'après-midi.
— Ton mari, Odette, est tombé en héros ; Il a eu la plus belle mort...
— Il n'y a pas de belle mort...
— Si.
TU n'es plus rifn 'l\1
— Vous en parlez à votre aise !...
— Non, Odette. Tu ne te rends pas compte que tout est changé.
— Le cœur aussi ?...
— Oui, le cœur aussi. Beaucoup d'entre nous passeront pour inhumaines et cruelles; mais toutes les choses apparaissent d'un autre point de vue.
— L'amour reste l'amour.
Odette, dont l'ouïe était extrêmement tendue, surprit une conversation à voix basse oii Simone parlait de la mine admirable de son cher Pierrot. Alors, elle s'évanouit de nouveau.
Le reste de la journée ne fut qu'une lamentation, un gémissement inarticulé et continu.
Et les jours suivants ne valurent pas mieux. Le médecin craignait une méningite.
Devant les grandes catastrophes, les gens sont souvent faibles quand ils ne sont gouvernés que par les sentiments naturels.
Cependant Rose, toute naturelle, demeurait d'un dévouement complet vis-à-vis d'Odette.
— Il est plus aisé, disait Mme de Blauve, de soigner im blessé grave qu'une femme éperdue de douleur, pour qui il n'y a rien à faire, à qui il n'y a rien à dire.
Encore les deux premiers jours du chagrin d'Odette lurent-ils insignifiants par rapport à ceux qui suivirent. Elle ne se faisait entendre que pour gémir ; elle avait des sommeils délirants, des insomnies furieuses, des cauchemars pleins d'hallucinations, des crises de nerfs. Enfin vint la période des épanchements avec un débordement de pleurs.
Des amies d'Odette, les unes n'étaient pas contentes parce qu'on ne les avait pas admises à monter dès le premier jour, les autres oubliaient tout, en faveur de leur préoccupation dominante : obtenir en quelque hôpi-
tal une place d'infirmière. De celles-ci, enfin satisfaites en leur vœu, il en vint à qui l'on n'osait pas refuser l'entrée près de la malade, à cause du costume qu'elles portaient. On les crut d'abord dangereuses pour Odette parce qu'elles racontaient de lamentables scènes. Le personnel des ambulances se complaisait encore à l'emploi des termes techniques, nouveaux, et que l'on s'efforçait de retenir comme font les jeunes élèves en classe. Mais Odette murmurait : (( Tous vos malheureux, avec leur chirurgie, ils vivent, après tout !... » Et elle pensait : « Le mien est mort. » Que répondre à cela ? Odette recevait des monceaux de lettres d'une éloquence qui la submergeait sans la touclier. Elle en jugeait lous les termes exagérés, et elle n'osait pas dire qu'ils portaient à faux ; ils avaient trait à la France, à la gloire, à l'honneur ; c'est à peine s'ils faisaient allusion à son amour, à elle, qui était tout. Elle commença de se lever, d'aller et venir
5o ïu n'es plus nîîiN
clans son appartement. Ce fut pis encore. Tout endroit, tout objet lui rappelait Jean. Il s'asseyait sur cette chaise, il aimait à palper ce bibelot. Devant ses photographies, dans le salon, elle tomba encore une fois. Ici, il était en costume de tennis, si gracieux, si svelte, si beau ; là en veston d'intérieur : ce veston de velours qu'elle avait tant entouré de ses bras ! Elle parcourait les pièces, cherchant à aspirer les restes d'un parfum qu'il y aurait laissé. Elle s'affaissait sur le divan où il y avait jadis place pour lui... Et elle tressautait quand l'ombre d'Amélie formait une tache environnée de halo derrière le rideau fixe de la porte vitrée... Jadis, quand il entrait, une grande tache ainsi s'épaississait derrière la soie jaune, et, tout à coup, sa haute taille surmontait le rideau et son bon sourire apparaissait à travers la vitre... Elle attendait aussi le bruit d'une clef dans la serrure de- la porte d'entrée. Personne n'entrait plus par là au moyen d'une clef...
TU il ES PLUS niFlN i)l
Comme elle ouvrait, dans un tiroir, la l)OÎle des cii^ares qu'il aimait à fumer, cL tandis qu'elle allait se griser de l'odeur associée à ridée de l'homme, on lui remit un télégramme. Elle le déchira machinalement, toute nouvelle lui étant indifférente. II était de Mlle de Blauve, une fillette de quatorze ans qui annonçait que son père, le Commandant de Blauve, était mort au champ d'honneur. Sa mère était depuis quelques jours infirmière à Reims, sa ville natale, sous les obus. Les trois petites de Blauve restaient seules à la maison avec la gouvernante, les deux frères aînés étant à Jersey, chez les Pères.
Pour la première fois, depuis son malheur, Odette fut obligée de penser à autrui. Elle referma la boîte de cigares et songea à cet hôtel de l'avenue d'Iéna, qu'elle connaissait bien, à ces enfants gracieuses, désormais orphelines, et dont l'aînée s'acquittait avec sang-froid de ses devoirs de politesse.
« Il faut y aller », dit-elle. Elle se fit lialjil- 1er. Sa robe de deuil lui avait été apportée l'avant-veille. Elle ne l'avait seulement pas essayée. C'était aussi la première fois qu'elle s'habillait sans coquetterie. Elle prit une voiture et arriva avenue d'Iéna.
ÏU n'es plus lUlîN 53
TTI
Elle croyait trouver la consternation dans une famille écrasée par le sort ; et, durant le trajet, elle se faisait une réflexion qui l'étonnait : c'était qu'aller voir des gens désolés ne lui déplaisait pas complètement ; dans son for intérieur, elle aimait mieux rencontrer les petites de Blauve, endeuillées, malheureuses, que ses amies consolatrices, prodigues de belles et de bonnes paroles, mais non pas éprouvées personnellement. « Ce n'est pas le spectacle du bonheur qui nous console de nos peines, se dit-elle, mais bien la trouvaille d'une douleur comparable à la nôtre. »
Les petites de Blauve n'étaient pas encore en noir. L'ainée pleura un peu quand Odette l'embrassa en pleurant, elle, à chaudes larmes — car Odette pensait à son malheur, — mais les fillettes n'étaient pas du tout pros-
h^ TU n'kS puis IIIEN
trées et elles avaient même quelque chose de brillant dans le regard,
— Qu'est-ce qu'il y a donc, mes chères enfants ? demanda Odette.
Alors elles frappèrent dans leurs mains et dirent que leur frère venait de débarquer de son île, qu'il était là-haut en train de se laver, qu'il avait reçu de sa mère l'autorisation de quitter son collège et de venir s'engager.
— <( S'engager ! », dit Odette ; mais quel âge a-t-il donc, le pauvre petit ?
— 11 n'est pas loin de ses dix-sept ans, fit l'aînée : papa est mort, il faut le remplacer...
— Et qu'est-ce qu'il dit de cela, le grand frère P
— Oh ! il est enchanté. Il avait demandé à s'engager dès la mobilisation, mais papa ne voulait pas ; il disait : « Tu partiras avec la classe, quand le temps sera venu ; ça ne tardera pas... »
On vit descendre le grand frère. C'était un joli garçon, délicat, étonnamment res-
TU NES PLUS niEN 55
fieniblant au portrait de sa mère, jeune, qui trônait au-dessus du grand canapé. 11 passa comme une bombe et dit : « Je file au bureau de recrutement... » Il ne fut plus question du père, mort. Odette le savait pourtant adoré de tous les siens. A la gouvernante seulement, une vieille personne de confiance, Odette dit un mot touchant l'événe ment.
— C'est un grand honneur, fit la gouvernante.
— Et sait-on comment il est mort ?
— Un obus qui a tué en même temps dixsept hommes autour de lui.
Cela était dit devant les enfants, sans crainte. Aucune des petites ne sourcilla, tandis qu'Odette frémissait dans toute sa chair. Elle demanda des nouvelles de la maman :
— Maman écrit que les marmites, c'est une véritable pluie ; qu'elle en a le tympan crevé. C'est ce bruit qui la gêne dans son travail. « On saute, par moments, comme à
la corde n, dit-elle... Elle a aussi des Boches dans son service, vous savez P...
Et ce fut tout. Odette regarda le portrait du mort, en face de celui de l'infirmière de la Croix-Rouge, qui, sautait, en ce moment, à Reims, au bruit des marmites, et venait d'envoyer son tout jeune fds au feu, pour rejeter au moins un de Blauve dans le brasier où venait d'être consumé le père. Monsieur de Blauve ne s'était pas fait peindre en costume militaire ; il ne montrait que son visage d'honnête homme doux et bon. Ce devait être tout tranquillement, sans prononcer un seul grand mot, qu'il avait préparé toute sa famille à l'éventualité de la guerre ; et, jusqu'au dernier de ses enfants était aussi prêt à mourir qu'à aller à la promenade ou à la messe.
TU -NES PLUS lUlùN 5;
Odette sortit, décontenancée. On ne lui avait même pas parlé de son Jean, mort lui aussi héroïquement. Mais qu'avait-on dit de l'autre héros, le commandant de Blauve, pour la mort de qui elle était venue ? Les hommes disparaissaient ; ils étaient remplacés ; il restait d'eux un souvenir qu'on appelait désormais « l'honneur » et qui ne comportait pas d'attendrissement. C'était bien ce que certaines de ses amies lui avaient dit. Elles semblaient savoir cela par avance ; Odette, non. Elle songeait, en rentrant chez elle, à ce coucher de soleil sanglant sur la mer, qu'elle avait contemplé à Surville, le i" août, et durant lequel elle avait eu l'impression qu'on entrait dans un monde neuf.
Dans son antichambre, elle trouva trois lettres : l'une d'une amie de province, retar-
50 TU N ES PLUS lUEN
dataire, qui venait seulement d'apprendre la mort du lieutenant Jacquelin, et lui en faisait « compliment » et puisait le motif de consolation dans « l'honneur dont elle la voyait toute parée. )> Les autres étaient de personnes étrangères chargées de lui annoncer qu'une de ses amies habitant Versailles, une autre Bourg-la-Reine, venaient d'avoir leur mari tué.
Odette s'abima sur le divan, sa tête aussi contuse que si elle l'avait heurtée contre les murailles : des tués, des tués, il y en avait donc partout ? Et elle éprouvait une sombre rancœur contre tous ces sorts funestes qui venaient avec acharnement troubler sa douleur, sa personnelle douleur.
Elle revoyait ces trois hommes dont la perte venait de lui être apprise aujourd'hui même, en une seule demi-journée : le commandant de Blauve, un homme magnifique, un homme sans tache, « un type de Piutarque » ainsi qu'on l'appelait en ajoutant inva-
TU n'es plus KIEN Hi)
riabîement que « dos caractères comme cela, on n'en faisait plus », puis Jacques Graveur, celui tic Versailles, un bon camarade de Jean, un crui, lui, <( ne s'en faisait pas » et ne passait pas pour très sérieux : il avait, paraissait-il, sauvé toute sa compagnie par son sang-froid et en se sacrifiant lui-même ; Louis Silvain, celui de Bourg-la-Reine, avait rapporté sur ses épaules son capitaine blessé, sur deux cents mètres de terrain mitraillé, jusqu'à trois mètres de sa tranchée, où une balle lui avait fracassé les reins ; mais l'officier était sauvé... Il était, dans la vie, un gros garçon, coulissier de son métier, qui jouait aux courses et buvait des coktails dans les bars... Des figures si diverses, unies tout à coup dans une môme action à laquelle les uns étaient préparés de tout temps, les autres pas du tout... L'étrange, i" incompréhensible chose !
Elle dut écrire des lettres de condoléance ; elle qui en avait tant reçu. Elle écrivait aux
Go TU n'es plus kii:n
autres en pensant surtout à son Jean ; elle éprouvait un enivrement à parler de douleur ; elle s'étendait trop ; il serait apparent pour les femmes auxquelles elle s'adressait qu'elle ne pensait qu'à elle-même... Mais chacune d'elles en eût fait autant, et lui pardonnerait.
. Pendant toute une. journée le souvenir de Jean se débarrassa de la hantise des trois autres morts. Elle consulta une carte du Touring-Club dont elle se servait autrefois avec son mari dans leurs randonnées en automobile. L'endroit oii Jean était tombé ne se trouvait pas éloigné d'une rosde qu'ils avaient parcourue souvent. « J'ai peut-être vu un jour l'endroit même où son corps repose aujourd'hui... » Et des rêveries désespérées et sans fin ! Comment n'avait-elle pas prévu la possibilité de l'évéïiemenl, de la guerre, tout au moins ? On en avait pourtant parlé devant elle, lors des alertes d'Agadir, de Casablanca, même de Tanger, alors qu'elle était jeune
TU NES PLL'S RIEN 6l
fille. Il y avait donc des choses possibles, qui arriveraient peut-être demain, dont on lui parlait aujourd'hui et auxquelles son esprit était hermétiquement fermé ? La guerre, la guerre ! elle connaissait des vieux qui en parlaient, oui, parce qu'ils l'avaient vue. Et ils étaient assommants. Les jeunes n'y croyaient pas. Elle essayait de s'excuser ; puis elle se jugeait coupable. Pourquoi aussi fuyait-on d'ordinaire les gens qui s'entretiennent des choses dites sérieuses ? Et pourquoi est-on porté à estimer intelligent celui qui se moque de tout ?... Puis, tout à coup elle pensait au <( linge de Monsieur », à la « garde-robe de Monsieur », à tous ces objets qui avaient été à lui et qui ne serviraient plus jamais, jamais,.. Yivrait-elle en les laissant à leur place ? ou les supprimerait-elle ? ou er emplirait-elle une armoire, un reliquaire ?
Comme elle en était là de ses réflexions, Amélie entra, en pleurs :
— Le fils de la concierge. Madame !...
63 TU is'es plus rien
— Eh ! bien, quoi ?
— Lui aussi, Madame...
Et des détails : le malheureux garçon avait été enseveli vivant dans un bouleversement de terrain ; on n'avait pu le retirer que trop tard.
Et voilà Amélie à parler de son mari, comme si ce fût lui qui eût été enseveli.
Quand on demeurait quelques jours sans apprendre de morts, toutes les femmes se rassérénaient et espéraient. Quand un homme de leur connaissance avait été tué, toutes voyaient leur mari, leur père, leur cousin, leur fils dans le môme état ; tous les hommes étaient pleures d'avance à propos d'un seul d'entre eux qui succombait. Si l'on disait à ces femmes : « Mais il en tombe des milliers, des milliers par jour », elles écarquillaient les yeux, incomplètement terrorisées, car elles n'étaient pas faites encore à la nouvelle réalité. L'idée que la guerre n'allait pas être finie en quelques semaines, celui
tu n'e^ i'll's rien 63
qui la soutenait passait pour mauvais patriote ou plaiî^anl suspect.
Le lendemain, nouvelle catastrophe :
Pierre de Prans, autrement dit l^ierrot, celui qui avait apporté la nouvelle de la mort de Jean, était évacué sur le Val-de-Grâce dans un état très alarmant. Encore, sans son ordonnance, un brave garçon, blessé lui aussi, était-il perdu. Pierrot avait la poitrine trouée, lui poumon découvert, un bras cassé. Sous un bombardement violent, son ordonnance, atteint lui-même d'un éclat d'obus dans la hanche, l'avait pansé en arrachant les bandages des morts qui les entouraient et en bourrant son énorme plaie, puis tous les deux étaient restés, six heures, la tôte dans un caniveau puant, sous la solide bordure de pierre d'un troiioir, le corps caché sous des branchages. A la nuit, parce qu'ils agitaient les pieds en entendant parler français, des brancardiers les avaient tirés de là, et les deux hommes vivaient. Mais les circons-
(i4 TU N ES PLUS RIEN
tances de la blessure produisaient un pire effet que la mort, d'autant plus que quelqu'un eût la légèreté de dire à Odette : « Mieux valait recevoir une balle, proprement, au moment oij l'on ne s'y attend pas, que de subir un si long et si cruel supplice. »
— Je vous trouve bonne, dit Odette.
Mieux vaut être vivant que mort.
Malgré la tristesse des réunions oii l'on pleurait toujours quelque nouveau deuil et un deuil survenu dans de toujours plus affreuses circonstances, Odette voulait que ces malheurs ne fussent rien au prix de son malheur. Et elle les détestait, non connue des pertes odieuses à subir, non comme faisant partie d'une épreuve nationale sans précédent, mais comme des accidents intrus venus s'interposer entre elle et sa propre douleur. Elle voulait être seule avec sa douleur : elle était résolue à désormais ignorer le reste.
Une idée la posséda pendant plusieurs -joiu's : voir l'endroit où Jean avait été ei. -
tu n'es plus bien 65
seveli. Oh ! si elle avait pu voir aussi celui où il avait reçu la mort !... Elle mit en branle trois ou quatre personnes influentes, de ses connaissances, fut suspendue au téléphone. Ce qu'elle demandait était de toute impossibilité. On lui laissa entendre du ministère, qu'il lui serait plus aisé d'aller à Berlin, en passant par la Suisse et en se procurant des papiers, que de parvenir jusqu'à la tombe de son mari, si proche. Alors il lui sembla qu'on lui avait pris son mari plus encore que par la mort, par une manière inédite et dont la cruauté raffinée n'était inventée que pour elle.
66 TU ^'E5 l'LUS RIEN
Ni
Son vieil ami, La Villaiimer, lui était venu faire une insignifîanle visite de condoléances. Il était le seul homme de leur ancien groupe d'intimes qui restât, à cause de son âge. Il se présenta de nouveau chez elle :
— Je ne viens pas essayer de vous consoler, mon amie. Si je m'égarais jusqu'à faire cette sottise, mettez-moi à la porte. A mon avis, il n'y a pas pour vous de consolation : vous êtes une femme malheureuse. Il ne faut pas demander beaucoup à la vie, voyez-vous. Vous avez connu le bonheur. Pour la plupart, il reste toujours ignoré. Les ignorantes de ce que vous avez connu, laissez-les se griser de mots ou d'attitudes. Vous, pleurez ce que vous avez perdu, pleurez : ce que vous avez perdu vaut toutes les larmes.
— Merci, mon ami, vous ne vous croyez pas obligé de faire de moi une héroïne, vous! Vous savez, vous, que je ne suis pas une ûme héroïque, mais une simple femme amoureuse...
— Vous êtes la plus pure des femmes que j'ai connues, en ce sens que vous êtes la plus naturelle. Vous êtes née dans le Paradis terrestre et vous y avez vécu jusqu'ici. Ce n'est pas l'Ange qui vous en a mise à la porte avec une épée de feu, pour un méfait quelconque ; c'est un ouragan qui s'est élevé et a dévasté le jardin...
— Mais je n'en suis pas moins à la porte !
— Je le constate. Rien ne sert d'essayer de le nier, et il est même très vairt de vous dire que si les autres s'aperçoivent moins qu'elles sont à la porte, c'est qu'elles n'ont pas, comme vous, séjourné à l'intérieur.
— Mais elles me disent que tout es' changé ?
■ — Elles ont raison, et vous le voyez bien
puisque vous êtes hors de l'Eden et que vous ne l'aviez jamais quitté. Seulement les unes acceptent le changement avec rapidité parce qu'elles y étaient préparées, les autres parce qu'elles y sont moins sensibles que vous.
— Alors, s'il y a un tel changement, cela veut dire que je cesserai de pleurer mon mari ?
— Non, mais qu'un jour viendra oii vous pleurerez davantage... Souvenez- vous de ce que je vous dis : vous pleurerez davantage ! C'est comme cela que vous participerez au changement, vous...
— Davantage ! s'écriait Odette, est-ce possible ? Je ne vous comprends pas.
— J'entends par « davantage » une autre manière de pleurer, qui vous sera sans doute plus supportable. N'en disons pas plus aujourd'hui, mais souvenez-vous de ce que je vous ai dit.
Elle demeura susceptible, au point de ne pouvoir tolérer pI un visage ni une nou-
ÏU :. : LS BIEN 69
velle. Elle condamna sa porte. Elle interdit à sa femme de chambre de lui parler de la guerre, de lui acheter même les journaux ; elle ne voulait plus rien apprendre.
Puis, Paris lui devint odieux parce qu'elle ne pouvait pas s'y tenir suffisamment à l'abri. Puisqu'il lui était interdit d'aller s'étendre comme un chien fidèle, sur la tombe de Jean, elle résolut d'aller pleurer Jean dans la solitude, de se retirer en un endroit oii elle pût ne penser qu'à Jean, vivre avec la seule mémoire de Jean, s'étourdir de sa propre douleur, mais être au moins tout entière à cette douleur qu'aucune puissance n'avait le droit de lui arracher.
Elle pensa retourner à Surville, oii Jean l'avait quittée, 011 elle avait vécu les dernières semaines avec lui pendant ces jours chéris de la fin d'un monde. Se retrouver là, dans les circonstances présentes, serait atroce : tant mieux ! Il n'y avait qu'un genre de supplice redouté par elle ; c'était celui qui
consistait à lui interdire l'union intime et miique avec la mémoire de Jean. Souffrir, souffrir jusqu'au martyre, mais du martyre que lui causait la perte de Jean, c'était ce qu'elle pouvait rechercher de meilleur.
Odette partit pour Surville.
TU N ES PLUS RlEiN
On était à la fin d'octobre. La guerre, toujours violente et meurtrière sur toute la ligne de combat que l'on appelait la bataille de l'Aisne, remontait plus terrible vers le Nord, et reprenait, comme à ses débuts, en Belgique. L'angoisse générale, quasi interrompue par le refoulement de la Marne, sévissait aussi vive qu'aux premiers jours. Surville ne pouvait qu'être désert en cette saison, et triste, au bord de la mer. L'Hôtel de Normandie clos, d'autres trop peu confortables, pour s'isoler et ne pas entendre parler du matin au soir de la guerre, le mieux était de louer une petite villa. On conseilla à la jeune femme un pavillon, séparé de la rue par un cordon de peupliers au feuillage jauni, orné d'un étroit parterre gazonné oii deux pergoles devaient, l'été, porter des buis-
sons de roses. Pour le moment, ce logement était d'une terne mélancolie qu'accentuait alentour le silence de la ville morte. Odette trouva cela convenable. A peine arrivée, elle fît un pèlerinage sous les fenêtres, aux volets rabattus, de l'appartement qu'elle avait occupé avec Jean, Un vent charriant des nuages lourds soufflait de la campagne vers la mer ; l'ancien Casino, si gai jadis, était obturé par des planches : une affiche de courses se trouvait encore apposée à l'entrée. Odette parcourut l'allée qui franchit la dune, entre les tennis désertés, pour aller jusqu'à la plage, s'abreuver d'une amertume sans mélange.
Là elle avait planté sa tente et vécu avec Jean, une quinzaine de journées ensoleillées, dans un plein abandon à un bien-être qui s'élevait de la terre ou tombait du ciel magnifique. Alors, des enfants jouaient, des fox turbulents aboyaient pour se faire jeter un galet dans la mer. On ne quittait son repos que
pour aller prendre un bain, nager côte à côte, autre délice.
La plage était aujourd'hui abandonnée, et semblait s'étendre, uniforme et grise, jusqu'aux confins du monde. Odette s'assit à l'abri du vent, contre la falaise que forme la dune, et jeta le nom chéri de Jean, que l'air rageur emporta, comme un flocon d'écume, vers le Havre lointain où l'on discernait une quantité de grands transports en rade. Dès son arrivée, le cocher de sa voiture lui avait signalé ces bateaux : ils portaient les troupes britanniques ; une moyenne de cinquante à cinquante-cinq bâtiments arrivaient ainsi tous les jours. La guerre !... Ici aussi, ici encore, à peine au sortir du train, elle lui était rappelée.
Néanmoins des heures passèrent, sans que, du moins, personne ne lui parlât. Le bruit monotone de la mer la berçait, et cette mer, malgré la présence, des transports de troupes, là-bas, avait l'air d'une grande chose
7^ TU n'e8 plus rien
étrangère à la tuerie humaine. Odette laissa ses yeux se reposer sur cette plaine sans limites, mouvante et désolée. Mais cette tristesse s'alliait à la sienne ; et, en même temps, quelque chose d'énorme, de majestueux et de surhumain allait rejoindre au fond d'elle la conscience encore rudimentairc de l'avènement des temps nouveaux. Elle fût demeurée là des heures si le soir n'eût accentué jusqu'à le rendre intolérable le désespoir traduit par ce paysage, et si la pluie ne se fût mise à tomber en averses drues.
Odette reprit une des allées conduisant à la ville.
A peine retournée de ce côté, et malgré le vent et le grain cinglant qui la bousculaient, elle fut surprise de voir plusieurs immeubles illuminés là où elle croyait ne trouver que les ténèbres d'une ville endormie. C'était le Casino, cela, qu'elle avait vu tout à l'heure entouré d'une clôture de planches ! et c'était k Grand-Hôtel qu'elle voyait tout cligno-
tant de lumières !... Elle contourna ce dernier pour rentrer à son pavillon, et, à mesure qu'elle s'en approchait, elle discernait une fourmilière humaine, elle percevait une étrange rumeur dans ce trop vaste monument qu'elle avait cru funèbre. Des hommes à la tête bandée, au bras en écharpe, des hommes se mouvant à l'aide de béquilles, et les coiffes blanches et les croix rouges des infirmières : c'était un hôpital. Le vent lui en apportait les relents, l'odeur de teinture d'iode, de gargote et d'indéfinissable fadeur. Elle approchait ; elle passa au bas des fenêtres : ce n'était pas un spectacle si désolant qu'elle l'eût cru ; les infirmières, quelquesunes jeunes, avaient le sourire ; si certains blessés étaient étendus, inertes, d'autres assis sur leur lit, devisaient, s'interpellaient; un grand et naïf éclat de rire la stupéfia, en même temps qu'elle voyait, tout contre la vitre, en plein sous la lumière électrique, la pauvre face cireuse d'une espèce de Lazare
se levant du tombeau. Elle sentait l'autre grande construction, en face, également bondée : elle y vit, à la porte, un planton en uniforme, une croix rouge, et l'inscription sur toile blanche : « Hôpital complémentaire... » Elle avait cru fuir ici la guerre : tout la lui apportait... Le pavillon qu'elle avait choisi, avec sa pelouse verte, ses peupliers, ses pergoles, était situé non loin de ces ambulances. Dans le jour, elle ne verrait que des hommes revenus de la guerre !
Elle rentra chez elle un peu déçue. Ce n'était pas cela qu'elle avait espéré trouver ici. Deux télégrammes l'attendaient ; elle ouvrit avec nonchalance, aucune nouvelle ne pouvant sérieusement l'affecter : tous les deux annonçaient la mort de jeunes hommes qu'elle connaissait intimement, d'anciens amis de son mari, le premier, aviateur, écrasé sous son appareil, l'autre, tué sur les bords de l'Yser.
Dès le lendemain, plusieurs lettres lui ap-
portaient des détails sur cette double perte. L'un de ces jeunes gens, qu'elle se souvenait d'avoir vu chez elle, il n'y avait pas trois mois, avait livré un combat aérien à deux mille mètres d'altitude contre un appareil ennemi ; désespérant de l'avoir à coups de mitrailleuse, il avait foncé sur lui, brisé son hélice, mais il avait vu aussi se briser son adversaire en tombant à terre avec lui. C'était un des premiers exploits de ce genre ; l'effet sur l'imagination était grand. L'autre victime du jour, officier de carrière, malgré une épaule fracassée, un bras pendant, qu'il s'était fait lier au corps avec des roseaux, avait continué de commander sa compagnie pen' dant une heure, jusqu'à ce qu'un obus le dispersât en miettes.
Odette frémit. L'héroïsme la touchait comme tout le monde ; mais ces beaux actes, ainsi que ces morts multipliées, couvraient le cas de son mari, l'écrasaient ; la mort du lieutenant Jacquelin s'atténuait dans les mé-
7Ô tu N*ES PLUS RIEN
moires ; d'autres morts faisaient plus de bruit que la sienne ; la guerre devenue de plus en plus difficile semblait réléguer ses débuts en un temps éloigné et quelque peu inférieur à la tragédie nouvelle. Le lieutenant Jacquelin avait été tué aux premiers jours de la guerre, de la guerre à l'ancienne mode encore ! La misère des tranchées sous les pluies d'automne, c'était une autre guerre, et celle-ci seulement paraissait la vraie. La ruée de l'ennemi sur l'Yser, dont on était mieux informé que de l'invasion antérieure à la Marne, ramassait et accaparait l'attention des esprits. Odette sentait cela, et, bien qu'elle ne voulût mêler aucune idée de gloire à son deuil, l'idée de gloire et l'idée de la lutte gigantesque pénétraient son esprit, malgré elle, par cette diminution que subissait le prestige de son héros, à elle. Jamais elle n'avait songé à tirer fierté de ce qu'il avait fait ; elle était absorbée par une seule pensée : que son Jean, son amour, était
mort. Or, froissée clans son amour-propre elle se surprenait à se dire : « 11 est mort noblement ; il a eu une mort belle, lui aussi ! » Seulement le chœur universel semblait répondre : « Depuis lui, d'autres ont fait mieux !... »
Elle écrivit à ses amies, nouvellement veuves, des compliments en termes hyperboliques, et affecta de ne pas parler du tout de son malheur personnel. Mouvement d'humeur puéril, car les veuves ne trouvèrent pas hyperboliques les compliments et ne remarquèrent pas la discrétion qu'observait Odette sur son cas.
Elle décida de ne pas sortir, afin de ne rien voir, de ne rien entendre, de n'apprendre rien. Pour un peu, elle eût envoyé à la poste demander qu'on ne lui fît pas parvenir sa correspondance ; mais elle espérait toujours qu'une lettre du ministère lui permettrait d'aller sur la tombe de Jean. Elle s'enferma avec le souvenir de son mort, jalousement».
8o TU NES PLUS RIEN
Tout l'irritait, tout lui était odieux ; tout conspirait à élever entre elle et le souvenir chéri une barrière de cadavres sanglants, un écran où figuraient à la fois des hideurs inventées par une imagination satanique et des sentences d'une magnificence morale inconnue d'elle et dont l'éclat nouveau l'aveuglait.
Trépignant, déchirant le mouchoir qu'elle avait à la main pour étancher ses larmes, elle se déclara à elle-même qu'elle ne voulait plus vivre que de Jean et pour Jean. Elle baisa les photographies qu'elle avait apportées de lui. Elle s'étendit sur une chaise longue en s'enivrant du souvenir torturant de lui. Un jour, des jours, une semaine, davantage peut-être, elle allait pouvoir ne vivre que de la pensée de lui. Elle n'ouvrirait ni les lettres ni les dépêches reçues ; tant pis si elle était en retard pour les condoléances, pour les félicitations !
L'idée de gloire militaire, introduite en elle, ne lui suggérait-elle pas, à présent, l'c,"-
TU n'es plus rien 8i
poir de faire élever un monument à son mari ?
Elle caressait cette idée quand sa femme de chambre entra en coup de vent :
- — Madame ! des blessés !... des blessés!... Il y en a ! il y en a !... Dans des autos, sur des camions... Paraît qu'il y en a le double pour Sousville, et le train en a emporté autant sur Houlgate et Cabourg !...
Et Amélie ouvrait les fenêtres. Le convoi des blessés passait devant la maison. Odette n'osa pas se refuser à regarder le convoi.
Des autos ronflaient, les unes couvertes, les autres exhibant en plein jour des hommes entassés, inertes, bandés, couverts de terre, une chair agglutinée où toute vie individuelle, sinon toute vie, semblait suspendue, une charretée d'hommes : aucun homme ; une masse de boue sanguinolente où la souffrance qu'elle recouvrait devait être une souffrance commune. Puis venaient un camion, deux camions, trois camions.
8a TU n'es plus riem
C'étaient de grands haquets sur lesquels étaient placés transversalement des brancards ; et sur ces brancards étaient étendus ce qu'on appelle les blessés couchés : ceux dont les jambes sont brisées, déjà amputés ou meurtris de façon trop grave, ceux à qui des projectiles reçus dans le corps donnent la fièvre, ceux qui ont le crâne entr'ouvert, sous un pansement de fortune. C'étaient des fusiliers marins, des fantassins, des Noirs, de longs et beaux Marocains à peau brune. Par l'excès de leur malchance, ceux-ci étaient distincts les uns des autres, étalés, droits et rigides, comme des cadavres placés avec ordre, à distance égale, sur les dalles d'une Morgue. Les camions allant au pas, et charroyant les pires blessures, à chaque ralentissement, à chaque halte, à chaque reprise de marche, on distinguait de sourdes plaintes : parfois un cri de Marocain, aigu comme une voix d'enfant ou de femme, vous coupait la respiration, et les gens du pays, pressés sur
les trottoirs, geignaient comme si on les eût torturés eux-mêmes.
Amélie, qui avait commencé par bavarder sans répit, à présent était étouffée par les sanglots, et, les coudes à la barre d'appui, silencieusement, devant cette procession, elle pleurait. Odette s'était cachée à une autre fenêtre pour faire comme sa servante, incapable de s'arracher au spectacle ni de contenir l'émotion de son cœur.
Puis, ayant refermé les fenêtres, les deux femmes se retrouvèrent face à face et les yeux trempés. Amélie dit :
— Il vaut mieux être mort que vivant...
Jamais elles n'avaient eu une émotion analogue, à Paris, où l'on se croit plus près de la guerre à cause du nombre des kilomètres qui vous séparent du front ou bien parce qu'on entend des gens dits informés qui annoncent du matin au soir des nouvelles contradictoires. Là, dans ce coin paisible et écarté, elles venaient de toucher les débris mêmes de
8/| tu N*E8 PLUS RIEN
1 hécatombe. Les yeux seuls nous renseignent ; auprès de leur témoignage, la parole est peu.
Amélie ne tint pas en place ; elle courut derrière le convoi, jusqu'à l'hôpital. Elle n'avait, de sa vie, rien vu de plus passionnant.
Elle dit, à son retour, qu'elle avait eu peine à reconnaître l'entrée du Grand-Hôtel où elle avait été, quelques mois auparavant, porter dés mots, de la part de Monsieur ou de Madame, à M. X..., ou à M. Y..., qui étaient morts à présent, comme Monsieur.
Elle tenait des renseignements nombreux.
Les blessés du matin venaient du Nord, d'une bataille épouvantable qui durait depuis des semaines. « Il y en a qui causent. Madame, il y en a qui ne disent rien ; ils ont des yeux qui font pitié, comme les pauvres chiens malades qui vous jettent un coup d'œil honteux et préfèrent avoir l'air de dormir,.. » « On voyait de loin, disait-elle aussi,
le chirurgien, à ce qu'il paraît, habillé de blanc, avec un bonnet comme un cuisinier, et les bras nus, qui les recevait à la porte, et les triait, et les envoyait en haut, en bas, à gauche, à droite, tiraillé par les infirmières qui se les disputaient... »
Mais Odette n'avait pas vu cette entrée : cela ne l'intéressait pas. Elle poursuivait une idée à elle :
— 11 y en avait u\i, dans le convoi, ditelle, un couché, qui é^ait si pâle, le pauvre garçon ! il n'ira pas loin...
Elle s'était juré de ne pas sortir, dé rester toute la journée, toute la semaine, avec sa douleur. Aussitôt après le déjeuner, elle mit son chapeau et s'en alla rôder autour de l'hôpital.
Une haie vive séparait de la rue la grande cour où l'on voyait encore un massif circulaire garni de fleurs d'été flétries ; en face, au-dessus d'une autre haie, des vignes-vierges rougissaient sur des pergoles, dans un parterre charmant. Tout portait les restes
d'un temps de parure et de vie heureuse, et l'on sentait que ces ornements étaient désormais surannés, dérisoires.
Par Amélie, Odette savait déjà l'affectation de chaque partie de l'énorme hôpital qu'on entendait bruire intérieurement. Elle savait qu'à l'entresol, au premier tournant, étaient les typhiques soignés par une sœur qui, depuis douze ans, où qu'on l'envoyât, n'avait pas fait autre chose que de soigner les typhiques et aller dire une petite prière à l'église la plus proche. Elle savait oii se trouvait l'escalier conduisant aux sous-sols par oia entraient les provisions de bouche et par oii aussi l'on sortait les morts. Elle savait qu'au coin du bâtiment, sur la mer, se trouvait la salle d'opération, visible du dehors... Et, en effet, passant là, elle aperçut un groupe d'hommes et de femmes vêtues de blanc, les manches relevées, tous penchés sur quelque chose ou quelqu'un. Alors, elle s'enfuit du côté de la mer, lâchement, et eut honte. En
ïu n'es plus rien 87
réalité, cette agglomération d'êtres souffrants la repoussait et l'attirait également. Cela produisait un sentiment complexe, contradictoire et nouveau.
De loin, elle regarda encore le bâtiment et ses alentours. A voir ce pays, ces villas, ces hôtels, le souvenir de l'été passé l'emplissait à l'étouffer, et en même temps elle éprouvait une dispersion brutale de ses souvenirs de l'été passé. En attendant, elle restait comme hypnotisée par la grande maison de douleur. Au rez-de-chaussée, par les baies vitrées, elle discernait un va-et-vient constant de coiffes blanches. Et elle songeait aux soins que devaient nécessiter les cent cinquante nouveaux arrivés du matin. N'était-elle pas prise maintenant d'une timidité à s'approcher de ce lieu auguste ? Elle se jugeait une profane là-devant, elle, oisive, gantée, une ombrelle à la main, ayant pour unique souci son seul deuil personnel ?
Une puissance inconnue la tenait immo-
bile, l'empêchant d'avancer vers la mer où elle s'en allait au-devant de souvenirs cruels et trop aimés, et lui interdisait de revenir vers le lieu de la douleur commune qu'elle n'avait pas embrassée. Dans l'instant oii elle demeurait hésitante, debout, au milieu de la dune aplanie, elle fut toute traversée d'un frisson de nature insolite, qui lui fit peur.
A se rapprocher de l'endroit, elle se donna comme prétexte le désir de revoir le pauvre garçon si pâle aperçu couché sur son brancard. L'avait-on ranimé P Sincèrement, elle eût aimé à le savoir. Mais comment s'y prendre ? Aussitôt revenue sur la route environnant les baies vitrées, elle n'osa plus faire, du dehors, l'étrangère curieuse : des hommes couchés, d'autres debout la dévisageaient, nouvelle venue, jeune et peut-être même jolie sous son voile de crêpe.
Elle rentra à la maison, beaucoup plus troublée que si elle eût vu du monde, et laissa Amélie lui parler de tout ce qu'elle avait
TU n'bs plus rien 89
appris concernant non seulement l'hôpital, mais les hôpitaux de la région. Elle n'en retint que le nom d'une dame qu'elle avait rencontrée en août, à l'Hôtel de Normandie et qui, paraissait-il, soignait les blessés dans l'hôpital voisin : Madame de Calouas.
Puis, elle se cloîtra de nouveau, méfiante à l'égard du singulier attrait exercé sur elle par la cité douloureuse. Elle s'adressait à la photographie de son Jean, et lui disait : « Je ne veux être qu'à toi, ne penser qu'à toi... » Elle relisait les livres qu'ils avaient lus ensemble. Ou plutôt elle se plaisait à se répéter qu'elle avait lu ces ouvrages avec Jean. Ou bien elle se promenait dans son petit jardin, faisant quarante fois le tour de l'allée bordée de haies, jonchée par les lamelles d'or que les peupliers répandaient comme une pluie. Elle s'arrêtait quelquefois devant la porte à claire-voie sur la route, et s'y amusait à compter le nombre de minutes que l'on pouvait demeurer là sans apercevoir un passant.
Un jour, elle crut reconnaître Mme de Calouas qui filait à bicyclette, légère, et d'un vol uni, comme une libellule. Et elle eut le désir de la retrouver, non pour elle-même qui ne lui avait laissé qu'un souvenir quelconque, mais dans l'espoir de lui parler ou de l'entendre parler de Jean.
Elle la guetta, vainement. Elle s'autorisa même à sortir, dans l'espoir de rencontrer Mme de Galouas.
— Mais, Madame, disait Amélie, c'est bien facile : on sait à quelle heure ces dames arrivent à l'hôpital ou en sortent : Madame n'a qu'à aller faire les cent pas devant la grande cour...
Ce ne fut que le dimanche suivant, à la messe d'onze heures, qu'Odette retrouva Mme de Calouas et lui parla.
— Comment ! dit Mme de Calouas, vous ici ! mais à quel hôpital êtes-vous ?
Odette crut que l'infirmière se trompait, e1 qu'elle voulait dire : « Où habitez-vous ? »
— Je suis au pavillon Elisabeth.
— N'est-ce pas le nouveau poste auxiliaire ouvert pour les contagieux ?
— C'est une toute petite villa, dit simplement Odette ; elle me suffît à moi seule.
— Et, que faites-A'Ous là, grand Dieu ?
— J'y suis venue, dit Odette, pour pleurer en paix mon mari...
Mme de Calouas eut une physionomie de circonstance, mais n'ajouta rien. Odette dit :
— Il a été tué à la fm de septembre, à la tête de sa compagnie, en débouchant du village...
— Oui, j'avais appris, dit Mme de Calouas ; j'aurais dû vous adresser une carte ; mais au temps où nous vivons !..
— Vous-même, vous portez le deuil ?...
dit Odette.
— Oh !... moi, j'ai perdu mon mari, mes deux frères, un oncle colonel, des cousins...
Et elle fît de la main un geste qui signifiait : (( On ne compte plus ! » Elle ajouta, avant de quitter Odette :
93 tu NES PLUS RIEN
— Venez me voir à l'hôpilal, de 8 heures a midi et demi et de 2 à 4. De 4 à 6 j'ai un autre service à la Croix-Rouge, là tout près : je vous ferai voir des choses. Venez.
Odette hésita longtemps. Elle s'enferma de ouveau avec son souvenir adoré. Elle en voulait à Mme de Calouas de n'avoir pas eu un mot pour l'homme exquis qu'était Jean et qu'elle avait vu à l'hôtel. Si elle sortait, c'était précisément aux heures où elle savait Mme de Calouas à ses hôpitaux. Quand le vent de mer était trop violent, elle parcourait les rues mornes d'une ville d'été inhabitée, d'une ville de plaisir où le mot « plaisir » est devenu étrange et malséant. Ces rues se coupaient à angle droit ; elles étaient presque toutes bordées de haies par dessus lesquelles on apercevait un jardin, la cage métallique d'un tennis, une villa Normande, et personne. Souvent, en toute sa promenade, elle no rencontrait qu'un seul être, un homme gros, presque impotent, chargé de balayer
les feuilles mortes, besogne dérisoire, car le vent défaisait à mesure son ouvrage, tandis que les arbres ébranlés épandaient derrière lui une autre couche de petits cadavres roulants et dorés.
Ou bien, marchant hardiment, Odette arpentait la longue terrasse, et, une fois aguerrie contre le vent, allait jusqu'à la mer.
A certaines heures, la plage était parcourue par les hommes en traitement. On les reconnaissait à leurs bras en écharpe, à leurs béquilles, à leur tête bandagée, très peu à leur costume militaire dont ils ne conservaient que des parcelles dépareillées. Ils étaient vêtus de vieux vestons, de gilets de tricot, de pantalons extraits de toutes les armoires de Normandie. Les uns claudiquaient, les autres, affaiblis, laissaient peser leur pas sur le sable ; ceux qui avaient des jambes luttaient entre eux, couraient, jouaient comme des enfants. Le bord de la mer leur plaisait ; ils y ramassaient des co-
9 'l tu N ES PLUS niEN
quillagcs et se régalaient de la chair baveuse des palourdes. Quelques-uns dirigeaient vers la jeune femme un regard trop expressif et disaient un mot cru qui, à une autre époque, l'eût fait sourire. Leur groupe éparpillé était loqueteux et surprenant, de mémoire d'homme nul œil n'ayant jamais contemplé spectacle pareil. Il excitait la compassion ; et presque chaque homme, en particulier, trouvait, sans le chercher, le mérite viril de paraître de bonne humeur .
Odette en les croisant se sentait émue et elle était aussi un peu jalouse : il n'avait pas été lavé, pansé, bandé, ni même habillé d'oripeaux, lui ; il n'avait pas promené ses chairs déchiquetées au bord de la mer ; il avait été tué net. Elle se disait : » L'un de ces soldats l'a peut-être connu, l'a peut-être vu tomber ; il pourrait m'apprendre des détails, me dire ses derniers jours, sa dernière heure, sa dernière minute... » Et elle faiblissait à la possibilité de les interroger, d'apprendre...
La mer démontée, le ciel tumiillueux, le vent, les côtes grisâtres, les transports à l'horizon, toujours, cette plage immense et vide, ces misérables restes de la guerre, et elle-même, veuve inconsolée, implorant de la tempête qu'elle la soulevât et la détruisît dans ses tourbillons !... Le ressouvenir constant du passé, l'image de ces mêmes lieux, supports naturels de tous les agréments de la vie !... La mémoire de cette eau qui avait baigné le corps de Jean, et du soleil d'août, et de la foule remuante, élégante et gaie que les chandails multicolores émaillaient comme une profusion de tulipes ; le mouvement des autos, le son des orchestres !... A ces contrastes, son cœur se contractait plus quà Paris. La solitude, l'hiver approchant et le coudoiement des souffrances provoquaient en elle des troubles imprévus. L'air agité, noir, peurlé des seuls corbeaux croassants, laissait aux ^ lèvres une saveur âpre, et, malgré tout, soulevait on ne savait quoi de grand.
QÔ TU n'E8 plus rien
Il fallut la menace de rencontrer, le dimanche suivant, à la messe, Mme de Calouas, avant qu'Odette eût été lui faire la visite promise, pour qu'elle se décidât à franchir la porte de l'hôpital.
Elle y alla le samedi, entre deux et quatre heures. Un planton, avec des galons de caporal, l'arrêta comme si elle eût eu son sac à main garni de pastilles incendiaires, puis s'adoucit en entendant le nom de Mme de Çalouas, et il fit conduire Madame à la chambre 7/1. Odette resta longtemps devant la porte de la chambre 7A ; enfin elle en vit sortir un médecin portant une boîte d'instruments, puis Mme de Calouas qui lui dit :
— Ce n'est pas de chance, chère Madame, et je vous prie de m'excuser : un de mes malades nous a retenus* Mais je suis è vous*
Je vais seulement changer de blouse pour vous faire visiter les salles.
Mme de Calouas fut rapidement vêtue et introduisit Odette dans une chambre voisine où une toute jeime infirmière et deux infirmiers militaires maintenaient à grand'peine un tétanique à l'état de crise. La tête du malade, avec la mâchoire contractée, la nuque pétrifiée, rappelait certaines « attractions » horribles des musées de cire, et son corps soulevé, arcbouté sur la tête et les talons, formait une arche de ciment, rigide et dure, comme celle d'un pont. Odette blêmissait. Mme de Calouas lui dit :
— Vous manquez d'entraînement. Voyez cette petite qui le soigne : elle n'a pas vingt ans ; c'est une jeune fille...
Puis on passa dans une autre pièce d'où s'exhalait une odeur pestilentielle :
— La gangrène gazeuse, dit Mme de Calouas. Ce n'est pas un parfum pour le mouchoir ! non. Mais on se fait à tout. Avec des
98 TU n'e8 plus rien
soins assidus, une aseptie irréprochable, nous avons sauvé un certain nombre de blessés affligés de cette complication. Nous avons la chance, ici, de posséder un chirurgien qui n'est pas pressé de couper...
Dans le long corridor, les infirmières, la plupart jeunes, glissaient ou couraient. Puis, on vit M. le Curé, revêtu d'une aube, qui entrait précipitamment dans une des chambres. Dans le vent de sa marche, Mme de Calouas se lais.^a porter. Odette la suivait.
Une chambre d'hôtel confortable, tapissée de papiers aux couleurs lumineuses, deux femmes tout en blanc, et, sur un lit propre et blanc, un ^rand jeune homme dévêtu, presque aussi blanc que le lit, mais de la bouche de qui un fleuve de sang s'épanchait. Il avait reçu un éclat d'obus dans le sinus, il était opéré du matin ; une hémorragie s'était déclarée. Une source rouge et du blanc ; impression sans analogue ; sentiment d'épouvante»
— Il faudrait tamponner, dit Mme de Caloiias.
— Le docteur arrive, répondit une des infirmières.
Deux d'entre elles étaient penchées sur le corps blanc ; l'une faisait une injection de sérum au ventre, l'autre une piqûre d'ipéca à la cuisse. Et le prêtre se tenait, lui, aux pieds cadavériques, et donnait l'onction des saintes huiles. Le major arriva et mit les tampons oii il convenait.
Mme de Galouas regardait cela comme un de ces cas normaux que l'on rencontre sur son chemin dans la visite d'une ambulance. Odette faisait effort pour demeurer debout. Elle demanda à prendre l'air. Mme de Galouas sourit :
— C'est la guerre ! Et nous ne sommes qu'un hôpital de l'arrière. Il ne pleut pas des marmites ici... Nous allons visiter les salles du bas, si vous voulez bien ?
Ces salles, vastas, se trouvaient un peu dé^
garnies, à celle heiue, car un assez grand nombre d'hommes élaicnl à la promenade.
— Ils se refont vite, si vous saviez ! On voit la chair bourgeonner...
— Et ils retournent au feu ? demanda Odette.
— Il le faut bien !
Certains malades, réunis à quatre, faisaient une manille sur un lit. D'autres, étendus, lisaient ; plusieurs dormaient ; quelques-uns recevaient des visites. Un photographe opérait dans un coin.
Tant de lits ! tant de lits ! et des chairs en lambeaux ; une hanche trouée ; et des membres sciés ; des crânes trépanés ; et le tétanos, la gangrène, le typhus, et ce rouge torrent par où une âme d'homme s'échappait, parmi tant de blancheur !...
Odette se croyait mourante en quittant l'hôpital. Elle y avait eu à tout instant une question sur les lèvres : « Est-ce que je trouverais ici quelqu'un ayant pu connaître mon
TU N ES PLUS KIEN lOI
mari ? » Qu'est-ce qui l'avait empêchée de la formuler ? Elle n'eût pas su le dire ; mais elle n'avait pas même prononcé le nom de son mari. Un poids lui avait écrasé les épaules durant toute sa visite ; elle se sentait accablée par quelque énormité nouvelle. Le pis fut qu'une fois revenue chez elle, elle se sentit confuse de pleurer son malheur.
Le fait aussi que toutes ces chairs d'hommes avaient été dévastées pour une même cause, que, si ces malheureux gémissaient, pas un n'osait incriminer la cause ; et cet autre fait qu'une partie de l'humanité, debout, était penchée pour la secourir sur une autre partie de l'humanité pantelante, l'obligeaient à ramasser toutes ses pensées désordonnées et à s'écrier, au comble du désarroi ; « Il y a quelque chose de changé !,.. »
Le soir, à 6 heures, au lieu d'aller errer dans les rues d'une trop lourde tristesse, elle alla, comme l'en avait priée Mme de Calouas, à un (( salut » à la chapelle de l'Orphelinat où
ioa TU N ES PLUS RIEN
était installée la Croix-Rouge. C'était une cliapelle de couvent, réservée aux religieuses, le public n'étant admis que derrière une sorte de jubé en bois sculpté au travers duquel apparaissaient les sœurs bien rangées, les orphelines, l'autel, les lumières. Elle se trouva là environnée de blessés valides, c'està-dire pouvant tant bien que mal se mouvoir d'un endroit à un autre. Ils avaient des têtes enveloppées de bandages, des bras en écharpe, des jambes raidies ou déformées, des béquilles. Les chants émurent Odette plus qu'elle ne l'eût pu croire ; et, tout à coup, les sanglots l'étranglèrent et elle pleura. Les hommes se retournaient vers cette jeune femme en deuil qu'ils n'avaient pas pu ne point remarquer, et qui s'épongeait continuellement les yeux. Elle pleurait par un besoin naturel de pleurer. Elle pleurait Jean, mais elle pleurait la grande pitié de tous ces corps lacérés ; et, pour la première foi*, elle se représentait que ces hommes ou ces restes
tu n'es plus niEN io3
d'hommes venaient de lieux où la mort et les supplices étaient la chose la plus ordinaire.
Mme de Calouas l'enlendit et la vit. Elle savait d'Odette elle-môme qu'elle était venue ici pour « pleurer » son mari. Elle lui dit, à la sortie :
— Ah ! vous l'aimiez donc bien ?...
Et ce fut à ce mot qu'Odette comprit qu'elle venait de pleurer quelque deuil immesuré et dont la qualité la laissait en une espèce d'hébétude.
I04 TU xN ES PLUS RIEri
Ceci ne dura pas, et aussitôt cliez elle, elle fît amende honorable à Jean. Elle chassa toute autre idée que celle de Jean, elle maudit l'universel complot contre son cher souvenir. Que pouvait-elle contre les infortunes des autres, si grandes et innombrables qu'elles fussent ? Ces femmes, aussi, qui semblaient nier leurs propres deuils, ne lui inspiraient-elles pas un certain effroi ?
Elle passa des heures d'insomnie à rouler de telles idées, à vouloir à tout prix se reprendre, en faisant abstraction du monde extérieur bouleversé. Et elle s'endormit en se jurant de n'appartenir jamais qu'à la mémoire de Jean.
Cependant, le lendemain, dimanche, à
TU N ES PLUS lUKN Io5
l'issue de la messe, elle n'eut de cesse qu'elle n'eût rejoint Mme de Calouas. Et elle lui dit:
— Est-ce que je pourrais vous être utile, à l'hôpital ?
Mme de Calouas lui répondit ':
— Je vous attendais. Je n'ai rien fait pour vous amener avant l'heure ; mais je suis heureuse de votre désir. Je commence par vous loger sous mon aile ; pour vous initier, vous m'aiderez ; cela vous va-t-il ?
— Certainement... Je ne sais rien faire...
— Quand entrez-vous ?
— Quand vous voudrez.
— Allons ! je vous laisse votre dimanche... Ou plutôt, venez avec moi, que je vous fasse agréer immédiatement par le médecinchef et vous essaie une coiffe, une blouse provisoires. Et ce sera pour demain matin.
Odette vit le médecin-chef. Elle essaya le costume d'infirmière que son amie lui prêtait en attendant qu'elle s'en procurât un ; et, le lendemain matin, à 8 heures, elle entra à
io6 TU n'es plus Ï\1EN
l'hôpital, après avoir signé un engagement, un peu comme elle fût entrée en religion.
A cette heure-là, des femmes salariées épongeaient le sol avec des torchons mouillés, et l'on entendait dans les salles le bruit des seaux qu'on transportait, et posait en laissant retomber l'anse métallique sur leur flanc. Une humidité s'élevait du sol. L'air marin, par les vasistas ouverts, balayait l'odeur de chambrée. Les hommes valides allaient aux lavabos. Certains aidaient à se laver, sur les couchettes, leurs camarades incapables des bras.
Odette se dirigea vers Mme de Calouas et passa d'abord devant les vingt lits à elle attribués, dont une douzaine étaient occupés par des blessés sérieux qui regardaient la nouvelle venue avec une fixité gênante.
Mme de Calouas conduisit Odette à la salle de pansement, et pour cela lui fît traverser toute la salle au milieu de soixante hommes échangeant au réveil des propos de soldats
TU N SS PLUS BIEN tO*?
qui la brusquaient ou l'amusaient, la laissaient surtout étonnée que toutes ces dames n'y prissent seulement pas garde.
Mme de Calouas, en donnant des instructions à son élève, se mit en devoir de flamber des bocks, de dérouler et déchirer des pièces de coton, de vérifier les piles de compresses, les canules, les drains. Cette salle exhalait une odeur de substances antiseptiques, balsamique et fade.
Puis l'on revint à la grande salle, et Mme de Calouas désigna par son nom et quelques indications sur son infirmité, chaque malade ; elle pria Odette de laver tel et tel, de faire le lit d'un malheureux qui, d'un seul bras, n'y pouvait réussir.
— Attention à ce que vous leur dites, lui souffla-t-elle à l'oreille. Songez que, de vos premiers mots dépendra votre situation parmi eux.
Odette remarqua que les malades la regardaient sans la quitter un seul instant des yeux.
io8 TU n'es plus rien
Elle fut assez heureuse, et par ses premiers mots prononcés et par la douceur avec laquelle elle débarbouilla les deux ou trois impotents. Alors elle vit les figures se modifier. Ces yeux pleins d'angoisse, et qui font trembler les doigts d'une nouvelle venue, s'apprivoisèrent. Elle avait la main adroite : sa figure était très avenante. Il y eut un pauvre homme qu'elle dut nettoyer d'un bout à l'autre, comme un enfant nouveau-né, besogne pénible pour une débutante. Quand elle l'eut remis en état et bordé dans ses draps propres, et alors qu'elle allait passer à un autre, le malheureux lui dit :
— Madame, attendez !
— Et elle le vit se retourner dans son lit avec peine, soulever son drap, allonger un bras douloureux et maladroit qui voulait à toute force atteindre, au dos du lit, la musette suspendue. Elle approcha ellemême le sac de toile à portée du blessé, et celui-ci, hésitant, fourgonnant, tâtonnar^t,
parmi tout un fourbi où il y avait un couteau, des lettres, des restes de pain, parvint à extraire deux photographies : c'étaient celles de sa femme et de ses deux tout jeunes enfants. 11 voulait récompenser la nouvelle infirmière de ses soins ; il faisait ce qu'il pouvait de mieux : il lui présentait sa petite famille.
Odette, émue, adressa un compliment sur sa femme et ses deux enfants au pauvre garçon qui fut désormais pour elle un ami.
Mais Mme de Calouas A-enait annoncer l'arrivée des brancardiers pour conduire » la cuisse )) au pansement. Odette suivit « la cuisse ». On chargea la nouvelle infirmière de couper le pansement. Elle transpirait. Elle crut pouvoir accuser les ciseaux d'être défectueux, ce qui provoqua le rire de tous les initiés autour d'elle, sauf du patient qui la regardait avec une appréhension dont elle se sentait paralysée.
— Il faut apprendre à couper un panse-
ment, dit Mme de Calouas ; vous vous y ferez, c'est un coup de main...
Enfin l'acier parvint à mordre les compresses humides. Quand celles-ci s'écartèrent, la blessure apparut. C'était une fracture ouverte de la jambe d'oii s'exhalait l'odeur spéciale et nauséabonde du pus osseux. La large plaie béa, comme une fleur de cauchemar aux pétales épais, mous et visqueux, enduits d'une couche crémeuse, d'un vieux rose sali. On nettoya. Le malade serrait les dents et, de temps en temps, un cri s'échappait de sa petite figure maigre et brune. Quand on le regardait, il avait le courage de sourire en disant : « Ça va très bien... »
Odette était plus malade que le blessé. Elle demanda encore, comme la veille, à prendre l'air ; et, à la porte d'entrée, tandis qu'elle trébuchait, toute verte, allant s'évanouir, le planton qui connaissait ces phénomènes, aidé d'un homme valide, la coucha tout de son long sur la dalle de marbre. Ce ne fut que
l'affaire d'un instant. Elle rentra dans la salle, et, à l'imitation du blessé, dit : <( Ça va très bien. » L'affairement ininterrompu lui fit oublier même l'incident. Une femme bienveillante l'entraîna dans une embrasure et lui offrit une goutte d'elixir. On emportait îl ce moment à la salle d'opération un homme qui crânait en adressant à ses camarades le classique au revoir qui peut si bien être un adieu: « Je vais faire ma partie de billard !... »
— Tâche de gagner, mon vieux ! lui répondait-on de toutes paris.
Et Odette assista, sans broncher, à « sa » premicre opération.
Elle rentra chez elle à midi et demi, rompue, mais allégée et contente d'elle. Amélie lui dit :
— };Iadame est pâle ; Madame est de la cou- Iciir de l'abat-jour quand on voit la lampe allumée à l'intérieur...
Après son déjeuner, elle dormit lourdement une demi-heure ; puis elle retourna k
l'hôpital. L'après-midi y était plus calme, au moins jusqu'à la contre-visite du major, avant le repas des hommes à six heures. Elle Ot plus ample connaissance avec ses malades ; elle les entendit parler de la guerre. Elle trouva l'occasion de dire : <( Mon pauvre mari a été tué le 2 2 septembre. » Mais cela ne produisit pas grand effet, aucun de ces soldats n'ayant connu le lieutenant Jacquelin. Chacun d'eux racontait ce qu'il avait vu, et le reste ne semblait pas pour lui avoir une existence réelle. Elle en subit une déception, mais elle fut introduite, par des récits divers et touchants de choses vues, dans cette guerre qu'elle voulait ignorer depuis que son mari était mort. Les batailles de l'Yser, la souffrance des combattants passant des jours et des jours dans l'eau glacée, les fantastiques ruées allemandes, les chiffres des morts sous ces cieux sinistres, mettaient en branle son imagination. Pensant toujours à son mari, elle le voyait tout seul en face de ces armées
TU n'es plus rien ii3
furieuses, et il en était écrasé... Lui, il était sorti, sabre au clair, de son petit village, à la lete de sa compagnie, par un beau jour d'été, et il avait été tué net... Devant les survivants de l'Yser, elle n'osait plus dire la circonstance, cependant belle, de la mort du lieutenant. Celte guerre allait s'éîargissant, grandissant hors de toutes mesures.
Dans l'hôpital on commençait à s'organiser pour l'hiver ; certains prétendaient que dans six mois la guerre ne serait pas terminée ; d'autres disaient avec assurance : « Dans dix-huit mois non plus ! » mais ils étaient suspectés de semer la démoralisation. Cependant les Anglais s'installaient pour trois années !... De son ami La Villaumer, demeuré à Paris, Odette recevait des lettres où il écrivnit : (( Nous sommes des enfarits, tantôt gais,
ours et gambadant, tantôt hurlant sans qu'on sache poih^quoi. Ma chère amie, occu-
^z-vous de vos travaux et ne lisez pas les feuilles... Pour moi, quelque chose me frappe
plus encore que le monstrueux ébranlement du colosse germanique : c'est l'âme du colosse. Elle est une. Elle n'a qu'un but qui est la grandeur de la nation allemande. C'est un sentiment rudimentaire, sauvage, primitif, barbare, mais bien fort ! Nous autres, nous marchons parce que nous avons été attaqués, et aussi pour défendre des idées qui nous font le plus grand honneur : Liberté, Justice, etc. Nous sommes animés par le sentiment très vif des Droits de l'homme. Nous aimons l'Humanité. Eux, ils aiment l'Allemagne. Gomme c'est plus simple ! et comme cela les déleste de tous les scrupules qui nous retiendront... Songeons qu'en définitive, c'est celui qui aura triomphé par la Force qui imposera les valeurs morales de l'avenir... »
Ainsi, l'incertitude, l'admiration, la confiance, le scepticisme et l'état d'alarme s'implantaient concurremment dans les esprits ; et Odette, atteinte avec tout le monde, commençait dès ce jour, à être imprégnée,
ïu n'es plus rien ii5
comme de l'odeur d'hôpital, de cet irritant mélange.
11 lui sembla peu à peu que ce n'était plus elle-même qui se soutenait. Elle se laissa enlever, porter et conduire par la vie d'ambulance. Celle-ci était à la fois horrible et presque riante. Un lieu de douleur, l'évocation perpétuelle de monstruosités nullement à l'échelle du cerveau humain ; mais aussi une réunion oii dominait la jeunesse, ce qui sauve tout. Dans les regards des blessés couchés, regards qui prennent tant d'importance pour celle qui passe et repasse au pied des lits, brûlait une flamme, incommodante et attirante, résultat de l'incandescence d'une matière sans nom. Parfois on avait l'impression de voir en certains blessés des êtres qui revenaient de l'au-delà. Ils avaient vu ce que rien ne les avait préparés à voir, quelque chose qui les confondait dans leurs sens et dans leur jugement. Quelques-uns disaient : « C'est l'Enfer )). . D'autres, beaucoup plus simples,
Il6 tu n'es plus RIEf*
disaient seulement : « 11 faut y être !... » Certains, sans imagination, sans mémoire et tout entiers au moment présent, enfermaient en eux une inconsciente gravité qui contrastait avec leur nature juvénile. D'une façon générale, une infirmière nouvelle, comme Odette, pouvait cependant constater :
— Mais les blessés ne sont pas tristes !...
— Parce que, lui répondait-on, ils sont tous heureux de n'être pas morts...
Ainsi les jours se succédaient, sans atténuer pour Odette son chagrin particulier, mais en le voilant comme sous un drap de deuil qui couvrait tout ce qu'elle imaginait de la surface terrestre. Elle pensait à Jean à propos de tout ; mais elle n'avait pas le temps de paraître penser à lui ; et parler de lui la gênait.
Elle menait une vie très active. Il arrivait qu'au moment oii elle se mettait à table, toute seule, le soir, au pavillon Elisabeth, on sonnait à la porte. Et c'était un de ces messieurs, employés bénévoles, qui passait, à bicyclette,
avertir les infirmières qu'un convoi de centvingt blessés était annoncé pour onze heures à la gare. Dès dix heures et demie, Odette qui ne voidait pas s'endormir et qui ne savait que faire chez elle, était déjà à riiôpital, ayant revêtu sa coiffe, sa blouse. Les plus zélées étaient là, et les plus paresseuses aussi, qui voyaient une occasion de se réunir «t de bavarder. Le médecin-chef allait partout, ouvrant et fermant des portes ; les majors arrivaient un à un ; le chirurgien, en blanc, les manches retroussées à mi-bras, causait avec ces dames. La sonnerie du téléphone retentissait : c'était le commissariat de police qui faisait dire que le train avait une heure de regard. Quelques personnes étaient désespérées ; il y en avait que cela faisait rire. On attendait. Et parfois le train, au lieu d'une heure de retard, en prenait deux et trois. Mais la résignation devenait plus générale à mesure que les motifs s'accumulaient de s'impatienter. Dans le grand hall oii l'on était réunis, l'on
ii8 ïu n'es plus rien
s'asseyait sur n'importe quoi, ou l'on s'allongeait sur les brancards. Les papotages s'éteignaient comme les lumières. Des dames blanches, montant ou descendant sur la pointe des pieds les marches du grand escalier, semblaient d'angéliques apparitions. A travers la cloison, on entendait les ronflements des hommes endormis. Tout à coup la sonnerie secouait chacun : le train, enfin, entrait en gare. On rallumait les lustres. Et dix minutes après, les premières autos bruissaient dans la cour. On ouvrait toutes grandes les portes, malgré le froid ; les brancardiers se précipitaient ; et, aussitôt, contrastant avec ce bond rapide, on voyait s'avancer, lentement, soutenus ou portés par des quinquagénaires robustes, les blessés, sanglants, barbus, terreux, hâves, exténués ; quelques-uns à deminus, beaucoup les pieds gelés. Tout se taisait, un religieux respect arrêtait les propos dans les gorges. Avec ces loques de chair et ces haiiions d'habits militaires français, une
transposition de l'idoe de l'homme sur le mode pathétique s'opérait dans l'esprit de tout être qui n'était pas purement inconscient ; un peu de l'atmosphère du sillon de feu entrait et aseptisait les cœurs. Le lendemain la familiarité renaîtrait. Mais, durant une heure de ces sombres nuits d'hiver, et pendant que le chirurgien, penché sur chaque victime, lui demandait presque tendrement : (( Et toi, mon petit ?... » quelque chose d'auguste, une fumée de l'énorme sacrifice humain pénétrait dans cet ancien et banal hall d'hôtel, le sanctifiait à jamais. Et nul de ceux ni de celles qui étaient là, malgré l'heure avancée de la nuit, malgré le long temps de l'attente, malgré la fatigue visible sur toutes les figures, qui ne se félicitât d'y être.
D'oii venaient ces hommes ? D'Ypres, d'Arras, de Notre-Dame-de-Lorette. Et ces noms évoquaient tout ce qu'on savait, par les journLJX et les on-dit, de ces charniers dont
l'imagination repousse l'image, sur îe^que^s les rescapés eux-mêmes font silence...
Odette, la brosse savonneuse à la main, refoulant toute répugnance, imitant les autres, contribuait à soulager une misère que l'humanité ne semble avoir ni connue ni soupçonnée.
De pires soins ne la rebutaient encore pas. Mais par l'effort qu'elle devait donner, par l'opposition entre ce qu'elle faisait et voyait, et ce que la vie lui avait précédemment offert, le caractère de la catastrophe se représentait à son esprit trop insuffisant à le concevoir. <( C'est donc si grand ? » pensait-elle, et même : « Il y a donc quelque chose de grand )} » Car nulle ûme au monde ne lui avait enseigné cela. La comparaison inévitable avec sa vie passée faite pour elle-même, pour ses satisfactions individuelles, ravalait ses souvenirs, même de bonheur, à quelque chose d'un peu petit. Tel était, en effet, l'avis de Mme de Calouas : mais non celui d'Amélie
h qui il fallait tenir Icte parfois, dans la solitude :
— Madame prend les idées qui courent, disait la bonne, c'est très bien ; mais Madame me croira : le bon temps, et le vrai, c'était autrefois quand on n'apprêtait pas les malheureux hommes coraime pour en faire un civet...
•J.2 TU ^ liS l'LUS RIEN
Odette — qui eût cru, un an auparavant, que cela arriverait jamais ? — avait un penchant à suivre jusqu'au cimetière le triste convoi des soldats morts. Etait-ce l'occasion d'une promenade au grand air dans la campagne ? Non, car elle l'avait fait, elle si frileuse, durant tout le noir hiver. Mais, avant toute chose, elle pensait qu'elle n'avait pas enseveli son mari. Soumise, malgré tout, à l'habitude de rites séculaires, n'avoir pas suivi le corps de son mari dans un char funèbre, à sa dernière demeure, lui semblait un manquement à quelque ordre souverain. Hélas ! le corps de son mari n'avait été conduit dans aucun char ; nul ne l'avait suivi... Mais elle ne youlait pas se représenter ces
détails trop cruels, et, accompagnant la dépouille des soldats, elle croyait s'acquitter, dans une certaine mesure, d'un devoir essenliel non rendu à Jean. Puis, la cérémonie, à l'église, l'émouvait. Le mélange de l'appareil guerrier avec ces chants et ces paroles de douceur et de paix, la confrontation du tumulte des batailles avec les gestes hiératiques du prêtre, et l'imploration du repos éternel pour cette âme qui a connu au comble de son horreur le chaos terrestre, ont quelque chose qui laisse étourdis l'esprit, les sens et le cœur.
Le cortège escaladait le petit chemin incliné, serpenlant, qui conduit sur le coteau, à la vieille ville. Des camarades blessés, boitillant, les pieds mal défendus contre le sol raboteux par des espadrilles, les uns manquant d'un bras et les autres d'un œil, suivaient le char des pauvres revêtu du drap tricolore, derrière les vieux parents ou la jeune veuve en larmes ; puis venaient des
délégués de la municipalité et de l'hôpital : des bénévoles, des gens pieux et des oisifs. Les haies verdoyaient ; les fermes, avec leur marmaille à la porte et leurs troupeaux beuglants, sortaient du sommeil où les avait plongées l'hiver ; on entendait poser à terre les seaux oii l'on trait le lait ; les pommiers dans les champs n'étaient qu'énormes touffes de fleurs candides. Lorsque le convoi, ayant gravi la pente, inclinait vers la droite, tout à coup, on apercevait la ville, ses hôtels, ses casinos transformés en ambulances à croix-rouge flottante, ses clochers, ses longues plages blondes, la mer sans bornes avec la ligne des transports anglais amenant au loin, sans répit, depuis tant de mois les troupes britanniques sur le sol de France. Par là l'horizon se joignait à ce drap national qui recouvrait le corps du petit soldat au ventre crevé par une balle en Picardie. Il y avait, en tout cela, une poésie surprenante et neuve : l'immolation de l'homme à quelque
ïu n'es plus niEPi 126
chose qu'il comprend à peine, l'acte considérable auquel tous voulaient participer ; et, par contre, le désinvolte renouveau, l'indifférence totale de la nature.
Et tous, unanimement, pensaient à la fin de la guerre... C'est l'illusion que produit le printemps, la renaissance de tout ce qui vit, le besoin urgent de paix et de bonheur que crie sous le soleil revenu l'ensemble des plantes et des créatures. Ceux qui parlaient, derrière le cercueil, hochaient la tête ; ils disaient : « Quel malheur ! » Mais tous pensaient : (( Ce sera évidemment bientôt fini. » On soupirait : « Mon Dieu, faites que ce soit le dernier... » Hélas ! on n'en était qu'au premier printemps de la guerre ! Si une voix prophétique eût crié : « Au printemps de l'autre année ; au printemps de l'année suivante, et encore de l'autre année, la même cérémonie s'accomplira, les mêmes espoirs seront formulés, les mêmes illusions caressées ! Car les saisons sur les saisons s'entasse-
120 tu n'es i>lus rien
ront, les années sur les années ; l'horrible et le malheur seuls seront modifiés, car ils croîtront et seront jetés par le temps hors de toutes proportions dites raisonnables... », assurément ces bonnes gens se fussent effondrés. Ils cueillaient des fleurs, le long du chemin, en redescendant. Les soldats s'arrêtaient dans les débits oi^i on leur offrait du cidre, et tous revenaient, à la fois émus, attristés et enrichis d'espérance, comme il arrive lorsqu'à succombé une nouvelle victime...
Le printemps s'écoula, puis l'été, et l'automne.
Odette ne parlait jamais de la mort de son mari, quoiqu'elle y pensât sans cesse. Elle n'avait trouvé ni un soldat ni un officier qui l'eût connu. La mort du lieutenant Jacquelin, au début de la guerre, c'était une disparition pareille à tant d'autres, dans une chaîne d'événements incommensurables. Un homme tombait ; un homme nouveau sur-
*ru n'es plus rien 127
gissait ; presque tous les officiers de carrière étaient morts, et il y avait toujours des officiers.
— Qu'est-ce qu'un homme ? lui dit un jour un simple soldat sur la plage.
128 cru n'es plus rien
Au commencement du printemps siiivaril, comme les jardins de Surville, entre les villas, foisonnaient de prunus en fleurs, comme la campagne encore une fois se couvrait de ces beaux arbres de neige rose que l'on a peine à regarder quand l'espèce humaine s'entretue, et comme les bois se risquaient à confier à l'air vif leurs verdures naissantes, Odette dut faire un voyage à Paris.
Durant le trajet, en com.pagnie de permissionnaires ou de convalescents, de vieux messieurs ou de dames en deuil, elle s'étonnait de se trouver tellement attachée à un hôpilal où elle était entrée presque à contrecœur, attirée par quelque chose qui semblait ne pas lui appartenir en propre.
« La plupart des femmes que j'y ai vues,
songeait-elle, sont d'une mesquinerie bien désobligeante, et l'on dirait qu'elles s'évertuent à transformer l'action la plus innocente en délit honteux, par un besoin qu'elles ont de croire partout aux coupables, aux traîtres, et par un étrange penchant à imaginer en tous les recoins la présence du diable ! Et cependant leurs services sont excellents. » La malignité sournoise, les clabaudages aux conséquences désastreuses, la fabrication du scandale par les commentaires effrénés autour d'un petit fait, souvent incertain, et qui eût pu rester ignoré, la jalousie ouverte, une vanité ridicule, les manigances les plus insidieuses, afin de se faufiler jusqu'à la marque de distinction, un grand enfantillage en somme ; tout cela composait un ensemble de mœurs admises, reconnues, n'entachant en rien la respectabilité. Une seule chose entraînait la marque infamante : tout ce qui, de près ou de loin, pouvait ressembler à l'amour.
i3o TU n'es plus rien
Que cela avait paru étonnant aux yeux d'une Parisienne de vingt-sept ans, ayant vécu dans le monde durant les années igoS à igi/i !
Odette songeait à la société jeune, sportive, épanouie, relativement indulgente et heureuse qui avait, avant la guerre, environné son ménage...
Qu'étaient devenues Simone de Prans, Rose Misson, Clotilde Avvogade, Germaine Le Gault, et M. de la Villaumer ? Elle recevait de courtes nouvelles, des cartes postales plutôt que des lettres. Odette, de son côté, peut-être déconcertait-elle ses amies par les récits qu'elle leur faisait ; peut-être les incommodait-elle aussi par la persistance de sa douleur ? Simone et Rose avaient conservé leur mari, l'un grièvement blessé, l'autre intact, roulant toujours ; Avvogade était affecté au Grand Quartier Général. Comprend-on jamais le malheur dont on ne souffre pas
tu n'es plus rien i3i
Odette eut une singulière impression en descendant à Paris. Lorsqu'elle était arrivée à Surville, à la fin de igi/i, pour oublier la guerre et ne penser qu'à son cher mort, elle avait eu la surprise au contraire de se rapprocher de la guerre. Les convois de blessés, la vie parmi les blessés, la compagnie à peu près unique d'hommes échappés tout récemment à la mort, c'était bien différent de sa vie de recluse en son appartement de la rue de Balzac qui lui rappelait Jean, c'est vrai, mais qui lui rappelait aussi le temps de la paix. Oui, mais la monotonie des occupations, la reprise des mêmes émotions, émoussait à la longue la sensibilité. La guerre, telle qu'elle apparaissait dans un hôpital, après dix-huit mois, c'était un état auquel l'organisme et la pensée s'assouplissent. Et la durée de l'ennui quotidien et l'effort constamment renouvelé produisent un hébétement qui rend la perception des événements confuse.
i32 ïu n'es plus rien
Paris, en mars 191 6, lui parut beaucoup plus « guerre » que Surville. C'était le plein de la bataille de Verdun, et tous les échos de Verdun retentissaient à Paris dans quelque lieu qu'on se trouvât. Les journaux, la rue, les conversations, les tramways, le métro, le chauffeur de taxi qui -wdus rend la monnaie, la vendeuse qui vous sert dans le magasin, les domestiques, les maîtres, les riches, les pauvres, les employés des établissements de banque, jusqu'à la marchande de violettes, tout vous évoque la guerre et Verdun, mais à la sourdine, moins par des cris que par de modestes mots, moins par des mots que par une flétrissure du teint, un grisonnement des cheveux ou de la barbe, des yeux jaunis, une ride nouvelle et un certain air que l'on ne saurait définir. Toute la terre, tous les objets qu'elle porte, tous les êtres qui s'y remuent ne forment qu'une seule sensibilité et qui est à vif. Les faits ou gestes les plus opposés à la guerre en apparence, les
TU n'es plus RIKN l33
réceptions, les dîners, la ruée aux bouches dos cinémas, aux concerts classiques, voire à ce qu'il reste de music-halls, ne présente que la nécessité pour certains tempéraments de s'arracher au cauchemar de Verdun. Tous, ou quelque endroit, sont atteints et le sont d'autant plus qu'ils doivent se dire : « Il y a infiniment plus malheureux que nous. »
Cependant, Odette, dans son appartement, fut entièrement réaccaparée par sa douleur personnelle. Elle avait vécu à Surville avec ce deuil refoulé au fond d'elle-mêm.e ; mais, bien qu'elle pensât à Jean, à propos de tout ce qu'elle voyait, le loisir lui manquait de s'abandonner à la méditation sur le passé. Rue de Balzac, toute sa douleur se représenta intacte, comme au premier jour. Il semblait que le séjour à Surville n'eût servi de rien. Quand Simone de Prans vint l'embrasser, Odette crut revoir son amie montant lui annoncer la nouvelle fameuse, et elle fondit en larmes. Ces larmes surprirent Simone qui
i34 ïu n'es plus rien
n'osa pas faire observer que c'était de Texagération, mais s'arrangea cependant ponr lai donner à entendre qu'un chagrin si prolongé et si violent n'était pas de mise, enfin que l'on ne pleurait plus comme cela. Odette devenue docile par dix-huit mois de service ponctuellement soumis aux règlements et aux ordres, n'objecta rien, ne regimba pas. « On ne pleurait plus comme cela », c'était un usage, un de ces souverains usages qu'une femme de Paris admet d'inctinct. Simone avait dit : « Tu comprends, il y en a trop ! » Cela signifiait : les malheurs sont trop nombreux, il en pleut partout, chez tout le monde. Le cœur humain ne suffirait pas s'il devait constamment compatir ; chaque personne endeuillée mourrait elle-même en créant un deuil nouveau, superflu. Elle parlait de son Pierrot — une jambe paralysée, un bras raccourci de cinq centimètres et les nerfs rompus — avec la plus grande aisance. Il était au Ministère de la guerre, satisfait. Elle ra-
TU n'es plus rien i35
conla une cérémonie dont elle avait été témoin le matin même, par hasard, en passant devant la Madeleine, au retour du marché aux fleurs. (( Un beau mariage, tu sais ; le tapis rouge sur les marches ; une foule à droite et à gauche. Juste comme je passais, les portes venaient de s'ouvrir et, là-haut, j'ai vu le jeune couple...
— On trouve donc des hommes encore ?
— Ecoute : elle, qui paraissait jolie ; une belle fille brune, élancée, penchée amoureusement au bras de son mari en uniforme, les décorations brillant sur la poitrine. Oh ! le beau garçon ! pas trente ans... Il se tenait droit, splendide, sans regarder à ses pieds ; deux grands yeux ouverts et fixes, comme s'il parlait à un supérieur. C'est elle qui avait l'air de lui indiquer les marches par une douce pression de bras, afin qu'il ne perdît pas un pouce de sa belle taille. On entendait derrière eux les derniers souffles du grand orgue. On aurait applaudi ; c'était évidem-
i36 TU n'es plus rien
ment un héros, et il était entier et superbe. On était heureux du bonheur de sa charmante femme, tout en la plaignant un peu et l'admirant, d'ailleurs, car ce bel officier, demain, allait retourner au feu, et la guerre est sans fin. Tout à coup, un mouvement dans la foule, des murmures, des chuchotements et des figures qui verdissent : le bel officier avait failli tomber, ma chère, malgré les soins de sa jeune femme à dissimuler son infirmité. Il était aveugle !... »
— C'est affreux... affreux ! » dit Odette.
Elle avait vu et soigné des soldats qui étaient affligés de blessures fort graves ; mais il s'était établi dans son esprit, inconsciemment, une sorte de convention d'après laquelle tout ce qui se voyait ou se produisait à l'hôpital de Surville ne devait pas l'émouvoir. Le premier malheur de guerre qui lui était présenté ailleurs qu'à Surville et sous un autre aspect, lui produisait un effet presque intolérable. Simone par contre, ctaif
faite au dramatique qui s'offre parfois à Paris où tout est peut-être plus triste parce que le dramatique particulier à la guerre y côtoie ou y singe la vie normale. Cette juxtaposition des mœurs du temps de la paix et de ces ombres que l'Enfer nous envoie et qui se mêlent à notre vie plus semblable à un rêve prolongé qu'à la réalité, produit d'étonnants mouvements dans les âmes réfléchies. Simone de Prans, qui avait pris du service, un moment, dans un hôpital modèle, un hôpital américain, n'était plus infirmière. Cela ne se faisait plus.
— Et notre bonne Rose? demanda Odette.
— Rose Misson a arrangé sa vie. Elle a résolu de ne pas « s'en faire » ; on l'a trop embêtée à cause de son vieux mari toujours roulant sur son automobile. Ni Rose ni son mari ne sont troublés; lui reste sur son siège; elle, s'habille, va dans les magasins comme autrefois et voit les quelques amies qui ne s'indignent pas que son mari n'ait pas en-
l38 TU MES PLUS lUEN
core perdu deux ou trois membres. Entre nous, je crois que c'est une femme qui fait beaucoup de bien.
— Seulement, elle ne le crie pas sur les toits ?
— Non. Aussi, on les taquinera toute leur vie, son mari et elle, lui, libre de tonte obligation militaire, pour s'être » embusqué » dans l'automobile, elle, pour avoir conservé son air placide, sa bonne humeur...
— Je croyais que l'optimisme était à la mode.
— L'optimisme, oui ; mais non le naturel. L'optimisme approuvé consiste à prédire inlassablement la victoire en contractant une mâchoire de tigresse et à transposer rageusement chaque nouvelle désagréable en prélude de succès. Mais celles qui gardent leur belle confiance sans le dire et adoucissent ]a vie autour d'elles par leur humeur ordinaire sont suspectes d'indifférence.
— Et toi, dans tout cela, Simone ?
ïu n'es pj.us mEN 189
— Moi, j'ai mon mari très fortement amoché, n'est-ce pas ? C'est une force par ie temps qui court. On me laisse tranquille.
— Et Germaine ? demanda Odette.
Simone eut un petit air embarrassé. On
osait à peine parler de Germaine Le Gault. Germaine Le Gault avait perdu son mari presque en même temps qu'Odette, presque dans les mêmes conditions. Germaine adorait son mari, comme Odette, Germaine avpit eu un chagrin pire que celui d'Odette, et sa vie même s'en était trouvée en danger. Germaine portait encore, comme Odette, son grand deuil de veuve... Et Germaine était, à présent, amoureuse, mais amoureuse à ne pas le cacher, mais éperdûment amoureuse d'un médecin-major dans le service de qui elle avait travaillé. Il était marié, père de famille.
— La Villaumer prétend, dit Simone, que c'est seulement chez elle manque d'imagination et qu'il ne faut pas lui en vouloir. Il
i4o TU n'es plus rien
(lit, comprends-tu ? qu'elle ne peut se représenter, comme tu le fais, toi, par exemple, le fantôme de son mari. S'il lui eût été possible de voir seulement une image persistante, elle eût été fidèle, ne fût-ce qu'à une image ; mais elle n'a pas d'imagination : il faut que son esprit repose sur un objet. C'est une explication, un paradoxe probablement...
A ce moment on entendit dans l'appartement voisin une femme, pianiste excellente, qui avait autrefois bercé les rêveries d'Odette quand elle attendait son Jean. L'appartement voisin, sur lequel celui des Jacquelin avait empiété, n'était séparé de ce dernier que par une mince cloison et une porte. Cette musicienne impatientait souvent le pauvre Jean, mais Odette, lorsqu'elle se trouvait seule, aimait à l'entendre.
— Ecoute ! dit Odette. Oh ! voilà plus de dix-huit mois que je n'ai entendu de la musique...
TU N ES PLUS TUKN l4l
— C'est bien ça, dit Simone, à Paris, on retrouve un peu de tout ce qu'on aimait autrefois : et c'est cela qui fait mal...
— Qu'est-ce qu'elle joue P demanda Simone.
— Çà, c'est la valse en la mineur de Chopin.
Une songerie : des amants qui se cherchent en tâtonnant, par une belle soirée d'été, dans un jardin, sous la nuit ; on entend leurs pas hésitants, on soupçonne leurs gestes contrariés et fiévreux, leurs bouches avides qui s'appellent sans prononcer, par prudence, aucun nom, cependant que leur pas fait crier le gravier des allées et qu'un jet d'eau égoutte ses perles lentes dans le bassin... Et, tout à coup, un mouvement de valse les attire chacun séparément vers la maison éclairée ; et ils échangent leur baiser sur les marches du perron, en allant se fondre dans le tourbillon enivrant...
i4a TU n'es plus rien
— Oh ! dit Odette, toute frémissante, te souviens-tu ? te souviens-tu ?
— De quoi ? demanda Simone.
— Mais de tout ! de tout ce qui était avant, avant cette fin du monde qui n'en finit pas ?
Ce rappel harmonieux d'un mouvement de valse, de la fête possible, du bonheur de vivre, d'être jolie, jeune, aimée, bouleversait l'âme d'Odette qui ne savait que répéter : « Je n'ai jamais entendu... rien... depuis plus de dix-huit mois, Simone !... Te souviens-tu de cette soirée chez Mme Sormellier, à Bellevue, où nos maris à toutes les deux, étaient si beaux ?
— Et nous donc, Odette !... Nous serons vieilles après la guerre. Nous aurons eu à peine cinq ou six ans de jeunesse... Quelquefois je t'avouerai que je triche avec le sort : je vais chez Clotilde qui ne veut pas se laisser entamer par les événements. Elle dit : « Je n'y peux rien ; je ne suis bonne à rien. Que le monde m'abandonne comme moi-
iiièiiie je le lâche ! Jusqu'à ma dernière heure je veux rester avec mes fleurs, mes livres et ma musique. »
— Ah ! cette Clotilde, oui, ma foi, je l'avais oubliée...
— Tout le monde l'oublie ; elle oublie bien tout le monde ! Son mari est au Grand Quartier ; il vient souvent. Elle est privilégiée, et elle dit : « Pourquoi n'accepterais-je pas la faveur qui m'est faite ? »
— Oui, dit Odette, c'est tentant ; mais je ne pourrais pas... Non je ne pourrais pas. Vois : j'ai voulu m 'enfermer avec mon chagrin. Eh bien ! je n'ai pas pu. C'est trop grand, trop obsédant, vois-tu, ce malheur de tous... Ecoute !. ..
La pianiste voisine, toujours attachée à son Chopin, qu'elle exécutait d'une manière remarquable, entamait le premier Nocturne. C'est celui qui contient cette phrase de lamentation déchirante en son sobre dessin et sn ligne contenue, phrase dépourvue de cris
r/|/i TU n'es plus bien
et d'éclats et qui laisse dans l'âme l'émotion prolongée des doléances humaines.
— Oh ! écoute !... écoute !...
La pianiste s'accompagnait en abandonnant sa voix grave, bien timbrée, sans paroles, selon le cours sinueux de cette désolation trois fois répétée. Odette, dont les nerfs étaient surexcités par une apparence de retour aux choses d'autrefois, sans que la conscience du présent odieux lui fit grâce, se mit à sangloter.
— Il faut que je quitte cet appartement, pourtant ! dit-elle, entre des hoquets.
— Oui, il le faut, dit Simone, tu t'y abîmerais dans ton chagrin.
— D'ailleurs, il faut tout quitter.
— Tout ?... Quoi encore, mon Dieu ?
— Soi-même !... Va, je ne me fais plus d'illusions.
— Il y a à peine quatre jours que tu es échappée de ton hôpital, et tu t'écroules déjà,^ ma pauvre Odette ! Nous ne sommes soute-
tu n'es plus rien l/l5
nues que par la présence de ceux qui ont souffert mille fois plus que nous. Tu ne t'imagines pas ce qu'est pour moi mon Pierrot qui a échappé miraculeusement à la mort et qui a le corps à moitié démoli. C'est lui qui me sauve de la tristesse. Ceux qui ont vu la mort et qui retrouvent la vie la trouvent belle, quelle qu'elle soit, et ils communiquent leur émerveillement autour d'eux.
— Oui, oui. J'ai éprouvé cela. Si j'avais mon pauvre Jean, même en morceaux, je ne penserais qu'à la joie de l'avoir conservé. Mais je ne l'ai plus, et c'est le passé qui m'attire, par moments, comme quelqu'un de beaucoup plus fort que moi, qui me prendrait aux deux bras et m'entraînerait en arrière avec une ténacité et avec des mots d'une puissance irrésistible... Te souviens-tu dTsadot:a dansant avec ses enfants, en jetant des fleitis, sur un motif du ballet d'/irniide ?... Et ce srand fou d'Antoine Laloire, derrièrç" nc4ig. aui s'écriait : « Quand on a vu
iliQ TU n'es plus bien
cela, il faut dire merci au Bon Dieu et fermer l'œil à jamais ! » Il ne croyait pas si l)ien parler. Il a eu une mort magnifique paraît-il ?
— Oui. C'est la beauté de ces guerriers qui doit désormais ramasser toute notre admiration. Les formes harmonieuses, les enchantements : finis ! ma pauvre enfant, finis !...
— Finis !... On dit cela. Je l'ai cru moi aussi, quand je voyais arriver par centaines ces hommes réduits à l'état de bouillie sanglante ; je le crois dès que je pense à cette longue ligne de dévastation qui couvre l'Europe, à ces quantités d'êtres qui, tous les jours, meurent engloutis autour de leur vaisseau torpillé ; mais, vois : dès que l'art de nos jours anciens peut se réaliser quelque part, derrière une cloison, il apparaît comme un soleil caché depuis deux ans. Il reparaîtra, Simone ! S'il reste seulement quelques individus vivants, pour écouter un son, il se
tu N ES PLUS IIIEN l/j-y
rptronvera un berger pour réinventer la flûte en assemblant des roseaux.
— Tu dis cela parce que l'art dont tu parles augmente encore ta tristesse... C'est ta tristesse que tu cultives et que tu aimes désormais. Si tu étais, comme moi, moins mélancolique, tu prendrais ton parti de la nouvelle vie, telle qu'elle s'offre, mais tu verrais cette vie irrémédiablement entachée, empoisonnée par une trop grande abomination. La vie, c'est une Lady Macbeth, désormais ; elle a les mains rouges et dégouttantes ; elle marque d'un sceau gluant tout ce qu'elle touche. Quel art charmant pourra fleurir sinon par le moyen des hommes qui ne sont pas nés encore et qui ne viendront au monde que lorsqu'on aura cessé d'y parler de cette horreur ?
— Rappelle-toi ce que disaient ceux de nos pauvres amis lorsqu'ils discouraient si bien dans nos réunions d'autrefois : les fleurs qui poussent sur les tombes sont aussi frai-
i48 tu n'e8 plus rien
ches et les moissons qui lèvent sur les champs de bataille sont plus abondantes et plus belles que sur les terrains étrangers à la mort et au crime ; elles sont innocentes, divinement ignorantes de tout ce qui s'cs! passé. L'âme des artistes est comme ces fleurs, et elle nettoiera les imaginations salies...
— Conclusion : toi comme moi, ma chérie, nous avons, encore et malgré tout, une bonne dose d'optimisme, autrement dit, une réserve sur laquelle nous pourrons puiser un certain temps ; un long temps, espérons-le '. Et, sous la détresse de la plupart des gens ou trouve cela. Ah ! que la vie est forte 1
TU Nf.S TLbS iUEA î/jQ
Oiîv'îlte commença une tournée de vîslfes.
C'étaient, pour la plupart des visites de deuil. Elle alla d'abord chez Mme de Blauve qui venait de perdre son jeune fils, ce charmant garçon de dix-sept ans qu'Odette avait vu passer, le temps d'une seconde, avenue d'Iéna, quand il allait au bureau de recrutement, s'engager pour remplacer son père tué au second mois de la guerre. Mme de Blauve avait quitté Reims oii, dans ce temps-là, elle était infirmière sous les bombardements incessants ; elle était revenue près de ses fillelies qui, à présent, devenaient jeunes filles. Pas plus que la première fois, Odette ne trouva l'affaissement ni même un état morose dans cette maison. Le père, le commandant de Blauve, homme adoré de tous, était tué ; le fils aîné, à dix-neuf ans, était tué.
i5'o TU n'es plus rie'
« Heureusement, disait Mme de Blauve, qu'il m'en reste un... »
— Quel âge a-t-il ? demanda avec anxiél.' Odette.
— Il s'engage^ dit simplement Mme de Blauve. Grâce à lui, j'espère que jusqu'à la fin, notre nom sera représenté...
On savait que ce dernier fils était son benjamin, qu'elle l'avait choyé entre tous ses enfants. Ce qui la tourmentait pour le moment, c'était ses filles : elle eût voulu les marier tout de suite.
— Les marier ! s'écria Odette ; mais avec qui, en un pareil moment ?
— Avec de bons petits soldats, afin qu'elles aient vite des enfants.
Nul attendrissement, dans une famille réellement tendre ; une seule idée : pourvoir, de quelque manière que ce soit, à la défense.
Odette ne pouvait se retenir d'admirer, et en même temps elle tremblait.
TU n'es plus bien i5i
— Où en est voire deuil ? demanda un peu durement Mme de Blauve.
— Comment ? dit Odette.
— Je veux dire : depuis combien de temps avez-vous perdu votre cher mari ?
— Voilà dix-huit mois, dit Odette.
— Vous êtes jeune, dit Mme de Blauve ; mon enfant, vous aurez encore des devoirs à remplir...
— Mais, dit Odette sans comprendre, je fais ce que je peux !
— Oh ! nous reparlerons de cela, dans quelques mois, dit Mme de Blauve. Je ne vous perdrai pas de vue. Je vous compte parmi les bonnes.
Elle appuya sur le mot « bonnes » en faisant adieu à Odette.
Odette ne saisit pas du tout ce que Mme de Blauve avait voulu dire. La trouvait-elle (( bonne » parce qu'elle avait fait consciencieusement et pendant longtemps le métier d'infirmière, et voulait-elle l'envoyer dans
un posle difficile, exigeant de la constance, du courage ? Elle était volontiers prête à tout. Une seule chose l'affectait, c'était que le souvenir de Jean parût rélégué si loin, semblât tenir si peu de place chez les personnes qu'elle allait voir, étant en grand deuil encore et ne s'étant séparée d'elles pendant dix-sept mois que pour pleurer Jean.
Pourquoi de l'Avenue d'Iéna, Odette se dirigea-t-elle chez Clotilde ? Ce ne fut aucunement par un besoin ni par un goût de contraste ; mais parce qu'elle passa sur la place des Etats-Unis qui la tentait avec ses arbres garnis d'une fraîche verdure.
Elle trouva Clotilde comme elle l'avait vue toujours, étendue sur un lit de repos ancien, parmi vingt coussins, une dizaine de livres, de revues, dans une pièce élégante, oij une botte d'œillets impudents de splendeur, dans un vase, et des jacinthes en pots, figuraient avec la jeune femme le plus savoureux décor de printemps.
TU n'es plus rien i53
— Ah ! fit Odette en entrant, sans se rendre compte de ce que son exclamation signifiait.
Clotilde, son long corps vêtu d'une tunique de Babani, et parfumée, l'embrassa avec bonheur.
— Tu n'as pas trop perdu, Odette... Ce sont tes joues, dis-moi ? pas plus de rouge qu'autrefois ?... Oh ! c'est que je pense souvent à ton chagrin, vois-tu !
C'était la première personne, après La Villaumer, qui lui parlât de son chagrin. Quoi ! il existait encore quelqu'un à se souvenir de ce qui avait été son bonheur, son extraordi naire bonheur !
— Je ne t'écrivais pas, Odette, parce que je suis trop paresseuse, et puis parce que j'ai besoin de me figurer le visage de la personne à qui j'écris. Là-bas, sous ta coiffe, je ne savais plus... Tu es jolie. Je t'aime toujours. Oh ! je te plains tant !...
Odette, surprise, décjitenancée, infiuen-
i54 TU n'e8 plus rien
cée aussi par la vie qu'elle avait menée, parla comme tout le monde :
— Nous sommes si nombreuses à mériter qu'on nous plaigne.
— Non ! Odette, non ; ne dis pas cela. Sans doute il y a beaucoup de veuves et beaucoup de jeunes femmes dont le mari ou l'amant sont estropiés, défigurés, détruits. Mais il n'y en a pas beaucoup qui aient vraiment, avant tout ça, goûté la vie et connu l'amour. Toi, tu l'as connu, l'amour ; toi, tu as eu quelques années qui valent qu'on les regrette...
Les larmes montèrent aux paupières d'Odette ; mais c'étaient des larmes qui ne lui faisaient pas de mal, qui lui procuraient un soulagement plutôt. Il lui semblait qu'elle attendait depuis longtemps de pouvoir les répandre. Elle avait entendu sans cesse des paroles conventionnelles et forcées, provenant d'une situation tendue et qu'il n'y avait certes pas à critiquer ; mais, des paroles sim-
TU n'es plus rien i55
plement humaines, sauf de la part de ses soldats blessés, elle n'en avait pas entendu.
Clotilde ne craignit pas rir lui parler avec insistance de Jean, non parce qu'elle sentait qu'elle faisait au fond plaisir à son amie, mais parce que sa pensée, à elle, allait naturellement aux images qui la séduisaient, et elle se souvenait volontiers de ce beau couple d'amants parfaits que formaient Jean et Odette. N'ayant pas non plus réfréné son instinct, celui-ci, demeuré intact, lui indiquait qu'Odette se délectait, malgré ses larmes, au remuement de ces images. Ce n'était pas Jean le soldat, Jean le héros, que chantait Clotilde. Des héros, Odette en avait tant entendu louer ! Elle en avait tant palpé de ses mains ! Il n'y avait eu qu'un seul Jean. C'était Jean, Jean tout court ; un bon, brave et beau garçon qui n'avait rien de militaire, rien d'étonnant dans sa personne, sinon qu'il était aimé. Qui donc lui avait osé parler de ce Jean-là depuis la guerre ? Personne. Clo-
oQ TU n'kS r>LUS RIEN
tilde, en son inconscience de femme restée ce qu'elle était avant, le faisait. Et Odette qui avait eu quelque appréhension à revoir Clotilde, justement sous le prétexte que Clotilde n'avait vraiment pas assez changé !...
L'entretien fut doux, délicieux même, Clotilde semblait presque ignorer la guerre ; peu s'en fallait qu'elle ne la fît oublier. Elle parla aussi des livres qu'elle lisait, des livres antérieurs au temps présent, et elle parla de ses toilettes tout en riant sous prétexte que les ressources du ménage étaient amoindries ; elle parla de certains hommes entre deux âges et même vieux qu'on n'appréciait pas assez, disait-elle, du temps qu'il y avait abondance de jeunes. Elle tendit une cigarclte à son amie ; elle fuma, et, sous les volutes des longs nuages légers, ces deux femmes se regardaient comme en un songe.
Odette sortit un peu ébaubie de l'invrai- Femblable tour d'ivoire que Clotilde avait réussi à élever autour de sa jeunesse, de sa beauté et de son égoïsme.
TU n'es plus hiun i57
c< Clolilde est-elle égoïste ? se cleTnandait Odolte, en tournant autour du square des Etats-Unis. Et la façon dont elle s'est enquise de mon Jean ! Clotilde est comme tout le monde : elle s'intéresse à une certaine chose ; elle a une passion. Elle, elle a conservé pari miracle celle qu'elle avait avant la guerre : c'était l'amour. Toirt ce qui lui représente l'amour la captive et elle s'y donne, on le sent. Les autres se livrent à une passion différente qui, par le fait de notre temps, revêt une forme plus généralement sympathique : Mme de Blauve jette avec une fureur sacrée toute sa famille dans la gueule du Molocli ; Mme de Calouas, à Surville, n'avait que la passion du blessé, et exclusivement du blessé militaire : je l'ai vue tout à fait insensible à un accident dont était atteint un civil ; la plupart de ces dames, à l'hôpital, avaient la passion de leur rôle, se croyaient déchues quand elles n'avaient pas le nombre de lits nécessaire à leur amo ai propre, se lamen ■
i58 TU n'es plus niEN
taient comme d'un malheur public quand les blessés venaient par hasard à se raréfier... Il y a même des gens qui ont la passion de n'avoir pas de passion ; et ce sont les passionnés les plus redoutables... Pourquoi Clotilde se priverait-elle de son bouquet d'œillets, de son pot de jacinthes et de ses cigarettes parfumées qui servent à créer autour d'elle l'illusion dont elle vit et dont elle fait bénéficier, à l'occasion, une heure durant, ses amis fatigués P Cependant, pourrais-je faire comme elle ? Non ; décidément non. N'aimais-je donc pas l'amour comme elle ? Je n'en sais rien. J'aimais Jean. Je suis aussi moins simple qu'elle : tout me touche. Et tout est ébranlé. Je ne me flatte pas de constater que je suis sensible à plus d'une chose ! Je voudrais ne l'être qu'à une : à mon chagrin. Je crois ne l'être qu'à mon chagrin, et je crois,, par moments, que je me trompe...» Elle éprouvait ce jour-là, une écrasante lassitude. Clotilde lui avait fait respirer des
tu n'es plus t\ien iBg
« odenrs légères ». Comme elle se demandait où achever sa journée, elle se souvint qu'on lui avait dit que Mme Leconque était une autre Clotilde, c'est-à-dire une fée propre à chasser l'humeur de guerre, bien qu'elle appartînt à un monde qui tenait à grand honneur de donner en ce moment sa fortune et son sang, sans compter. « Je ne peux me dispenser de la voir, se dit Odette, et j'aime encore mieux une nouvelle Clotilde aujourd'hui, qu'une seconde Mme de Blauve qui me donne la chair de poule... » Elle monta dans un taxi qui la conduisit à l'extrémité de l'avenue du Bois.
Mme Leconque était seule chez elle. Elle gisait dans une pièce illuminée par un feu de bois de taille à chauffer une salle d'Hôtel de Ville ; elle était emmitouflée sous une souple couverture d'hermine, et entourée d'objets d'art, de bibelots anciens, de Watteaux, de Fragonards, proche d'un lit majestueux, surélevé, royal, recouvert en point de Venise;
I 6o tu n'es PLUd RIEN
et elle tricotait avec âpreté, tout en baillant, de petites chaussettes de laine rude destinées aux enfants réfugiés.
— En avez-vous assez, vous, au moins, de celte boucherie ?
Odette, sous son deuil, affirma qu'elle n'y prenait, quant à elle, aucun agrément.
— Enfin ! dit Mm.e Leconque, est-ce une vie que l'on nous fait mener ?
Odette leva les yeux sur le feu de bois, pièce d'artifice, sur les parois de cette chambre, admirable musée, sur cette soyeuse toison qui embrassait le corps de la femme gémissante.
— On vient de me téléphoner, dit Mme Leconque, que nous avons évacué Malancourt... Regardez mes bas. Est-ce que ce sont des bas ? Je n'ai jamais payé les miens, ie l'avoue, soixante-quinze francs la paire. Je les faisais venir de Londres, à liente-cir.rî francs. Je porte des bas, aujottru liui, a 3 fr. 95 I...
TU n'es plus rien i6i
— El pourquoi ? dit Od(>tte.
— Vous me mépriseriez si je mettais davantage à une paire de bas, en ce moment-ci. Vous êtes en deuil, ma pauvre amie : vous ne vous occupez pas de ces questions. Savez- vous où nous nous faisons habiller toutes ? Rue d'Alésia, ma petite, à Montrouge, dans un magasin où l'on vend au rezde-chaussée du ruban à huit sous le mètre, et où l'on trouve, au premier, les modèles de tous les grands couturiers de Paris, au tiers du prix normal. Vous pouvez vous y rendre par curiosité ; je vous y conduirai si vous le désirez. Vous verrez dix autos à la porte, devant des boutiques de ferblantiers, de bougnats, de peintres en bâtiment et de marchands de vin ! Et savez-vous où nouf? essayons ? Partout. N'importe où. Dans l'escalier, dans les corridors, dans le magasin même, trois femmes ensemble, sans compter les vieux maris ou les permissionnaires,
dans un petit salon orné de deux glaces vis-
i62 TU n'es plus rien
à-vis ! Une promiscuité complète, une eoluie comme à la foire de Neuilly jadis ; des vitres brisées, un chauffage nul et des courants d'air qui vous percent les poumons ! Ma chère, j'y ai pour 176 francs une robe de charmeuse qui vaut sept cent cinquante chez Lanvin ! La duchesse de Chateaurugue va là ; la femme de l'ambassadeur de X... va là. Avez-vous idée de pareille chose ? Ah ! on aura vu du pittoresque pendant la gueri'e ! Est-ce que vous croyez que la vie puisse continuer ainsi ?
— Je ne le crois pas, en effet, dit Odette.
— Je sens que vous ne nous plaignez pas... Et bien ! moi, je vous dis que j'en ai assez de cette guerre, et qu'elle me barbe, entendez-vous ? elle me barbe ! Zut ! zut et zut !...
Odette s'en revint chez elle par les rues sombres en songeant à Mme de Blauve, terrible. Elle avait beaucoup d'indulgence pour Mme de Blauve, terrible.
TU n'es plus rien jG3
Odette avait acheté un journal : en eifel, les Allemands, dans la nuit, avaient lancé une série d'attaques en masse, débouchant de trois côtés à la fois, sur Malancourt... Nos troupes avaient évacué le village ruiné, « tout en conservant ses issues ».
Elle essaya encore une fois de se réfugier dans ses souvenirs amoureux. Mais les portraits de Jean, qu'elle voyait, ne lui parlaient pas d'amour, ce soir. Elle eut l'impression que Jean, fût-il là, ne lui parlerait pas d'amour, ce soir, et aurait le geste de l'homme excédé à qui l'amante répète :
« Donne-moi ta bouche ! » Elle vit nettement ce geste qu'elle avait pourtant peu connu. Elle crut entendre Jean : » Ma petite chérie, je suis préoccupé... Ce n'est pas la confiance qui me manque ; mais ils avancent pas à
i64 TU n'es plus rien
pas... C'est agaçant, agaçant... Tu vas me trouver cruel, mais je suis content de retourner là-bas ; j'aime mieux y être, vois-tu ? » En permission, il repartirait ! Quelles tortures ! Et elle se disait : « S'il n'avait pas été tué dès le second mois, il aurait été tué depuis : vingt mois, sans trêve sous les obus!...» Les jours passèrent. La ruée allemande sur Verdun était telle qu'elle produisait dans l'immense public, en France, un silence. Nul bruit, nulle exclamation, rien d'extravagant dans Paris ; un calme imposant ; une foule tranquille sur les boulevards ; une tenue parfaite même le dimanche ; presque de la gaîté autour de permissionnaires environnés de jeunes femmes en jupes courtes, en bonnet annamite ou en toques empruntées au Palais, et marchant avec peine sur des talons démesurés. De quatre à sept, chacun avait son journal. Ces feuilles étaient répandues dans la ville non comme au temps des affaires célèbres, par exemple, avec des hurle-
TU n'es plus niEPî i65
inents, comme si l'Europe eût été à feu et h. sang ; mais, à présent que l'Europe était bien réellement à feu et à sang, avec moins de nervosité qu'à la suite d'une course d'Auteiiil. Chez presque tous, la magnificence de la lutte française et le respect qu'elle suscitait dans l'univers, surpassaient l'appréhension, étouffaient le sentiment des deuils multipliés, et dominaient le cratère de trente-cinq kilomètres en éruption aux rives de la Meuse et dont la lave s'étalait.
Odette eut l'occasion de dîner avec des officiers qui en revenaient, qui y retournaient. Et ces hommes parlaient comme tout le monde, de futilités, par complaisance, par plaisir, ou par retour bienveillant à des convenances d'antan. Et, entre deux plaisanteries, ils racontaient un épisode tel qu'aucun des livres des temps fabuleux n'en contient. Beaucoup d'entre eux étaient des hommes qui dansaient le tango deux ans auparavant et que les vieilles vertus radoteuses stigmati-
i66 TU n'es plus rien
saient alors comme objets d'opprobre. Odette retrouva ainsi un garçon, âgé de vingt-quatre ans, capitaine, officier de la Légion d'honneur, plusieurs doigts de moins, la poitrine et la cuisse perforées. Il avait la même simplicité, la même grâce enfantine qu'au Casino de Surville, jadis, et il avait participé à des actions infiniment plus grandes que les héros d'Homère ou que ceux des guerres d'Alexandre oa de César.
Il baisait une main de femme tendue ; il redescendait le soir même dans la gueule du volcan. Et la même semaine, on apprenait qu'après avoir été enseveli vivant trois fois sous le sol retourné, son jeune corps avait été volatilisé à la Cote 3o4.
TU li ES Pl.l S ]H£2i 167
Le lendemain, ayant reçu la visite de soii ami, La Villaumer, elle discuta avec lui d'un sujet qui la tourmentait.
— La personnalité du soldat n'est pas anéantie, dit La Villaumer. Ou bien il pense s'en tirer, et il se croit précisément un privilégié parmi les misérables, ou bien il se dit : « Je mourrai, mais en accomplissant quelque chose de propre... » et c'est l'exaltation même de sa personnalité. Si celle-ci a disparu ou s'est atténuée, c'est qu'à force de souffrir et d'espérer en vain un terme à son martyre, la boue, le froid, le miaulement incessant de la mort et les maux sans nombre ont extirpé de lui tout ce qui pense et sent. Encore serait-il exagéré de dire qu'il va à la mort délibérément. Jamais être vivant n'a manqué de faire
i68 TU n'es i>lus rien
à la mort l'honneur d'une attention particulière.
— Croyez-vous, demanda Odette, que notre personnalité puisse se perdre instantanément ou bien qu'elle se modifie de jour en jour, sans qu'on y prenne garde ? C'est que, dans ce dernier cas, on ne sait pas jusqu'oii peut aller la métamorphose ! Je vois beaucoup de gens changés, depuis dix-huit mois : ils n'ont pas l'air de s'en apercevoir. Moi, je sens bien que je suis différente. Il n'y a qu'une partie de moi que je retrouve intacte, c'est celle qui m'attache au souvenir de mon pauvre mari ; là, rien de modifié, même dans la plus petite mesure ; rien : quand j'ai le loisir de penser bien à lui, je redeviens exactement la femme d'autrefois...
— Oui, mais avec la douleur en plus !
— C'est vrai.
— C'est elle qui nous modifie. Elle nous élargit quand elle trouve en nous un cœur, et elle n'existe, d'ailleurs, qu'autant qu'elle l'a
tu n'es pjx's rien iGq
trouvé... Elle contient une foule de possibilités. Votre douleur a commencé par embrasser votre malheur à vous, lui seul ; et elle î'étreint encore, c'est bien naturel ; mais elle a fait subrepticement un pas hors de là pour embrasser le malheur d'autrui, trahison à quoi vous ne vous étiez jamais attendue. Et cela fait de vous une autre personne...
— Tout le monde va se trouver comme moi, quelques tons au-dessus ou au-dessous de ce qu'il était ; c'est comme si on transposait un clavier tout entier ?
— Je n'en crois rien, dit La Villaumer. La nature change peu. Les vives sensibilités seules sont modifiées ; et elles sont rares. Ce sont elles qui, plus tard, beaucoup plus tard, finissent par agir et convertir autour d'elles, à la longue. Les caractères resteront les mêmes, allez ! Cependant cette guerre aura été si forte que ceux du moins qui l'auront faite en garderont comme un levain amer qui fera germer des choses neuves. Il faut
nous attendre h de la nouveauté. Mais il ne faut pas compter que le genre humain soit troublé. Les historiens, les sociologues auront à faire ; les philosophes, les moralistes, les écrivains en général peuvent continuer leur train. Le mot « démocratie », par exemple, va couvrir beaucoup de papier...
— Et, est-ce que vous croyez à cette choselà, vous ?
— Je crois à ce mot comme je crois à tous les mots. On a bien tort de dédaigner le verbalisme, la rhétorique, l'éloquence à l'ancieiine manière. La plupart des mots sont creux, oui» comme les cloches dont la seule sonorité peut mettre en mouvement tout le monde. Ceux qui usent des mots sont animés par autre chose, et, la plupart du temps, par des sentiments inavouables, mais c'est le mot qui touche la plus belle partie de l'âme des hommes qu'il s'agit de gagner. « Démocratie )) est d'un timbre...
— Qui produira du bien ou du mal P
TU N lis PLUS RIEN 171
— lïolas ! l'instinct des peuples et une nécessité fatale les portent, en dépit des paroles, à s'asservir, et ils seront de leur plein gré soumis à des chefs ou à des groupes tyranniques nouveaux, représentants d'intérêts différents auxquels les foules ne seront pas initiées. Presque tout mon pessimisme est fondé sur le caractère inéluctable de cette loi : il faut que les hommes soient commandés ; et on ne fera pas que ceux qui les commandent n'abusent pas de leur autorité ou du crédit qui leur sera librement consenti. Du moins, le programme officiel de la démocratie serat-il de consacrer tous ses soins au bien-être de cette pauvre créature qui n'a pas cinquante années, en moyenne, à passer en ce monde, qui ne croit plus guère en un autre, et qui, en vérité, a quelque légitime aspiration à vivre si peu de temps pour son propre compte, et le moins péniblement possible.*.
— Les pauvres hommes !
— Oui : « Les pauvres hommes ! » c'est
172 *u n'es plus niEN
l'expression de l'immense pitié qui jaillira de toutes les poitrines, dans l'univers entier. La destinée aura beaucoup exigé du troupeau humain. Il a souffert de tout temps, sans doute; mais, d'une manière si longuement et si savamment cruelle, non. En tout cas, il n'a jamais souffert en si grand nombre ; il n'a jamais eu pareillement conscience qu'il souffrait... Et puis il souffrait autrefois sans être informé doctement que le monde avait fini de souffrir. Ceux qui souffrent à présent se croyaient au sommet d'une période de progrès dans tous les ordres. Jamais l'homme n'aura cru plus fermement toucher la Terre promise qu'à l'instant même oii il a trébuché dans les abîmes infernaux. Quelle aggravation pour son supplice ! Les hommes auront été sacrifiés à des buts lointains qui, trop souvent, leur auront échappé ; ils auront été obligés, pour se maintenir à l'état d'êtres vivants, de s'oblitérer l'intelligence et de devenir durant des années — c'est eux qui le
(lisent — des sortes de brutes. Ceux qui auront survécu ne chercheront pas, ou ne seront pas en état de comprendre les subtilil('s ; ils n'auront qu'un cri : « Et moi ? à présent, moi ! moi ! »
■ — Un réveil de la personnalité, alors ?
— Oui, mais d'une personnalité farouche et que tout ce qu'il y aura de si longtemps refoulé en elle portera à commettre des erreurs ; ou bien d'une personnalité fatiguée qui sera la proie d'exploiteurs inédits...
— Vous ne croyez pas, après ce cataclysme, à une amélioration générale P
— Je ne crois qu'à des périodes plus ou moins prolongées durant lesquelles la foi en une amélioration est possible.
— Mais, enfin, l'homme a en lui de la bonté 1 il porte en lui un idéal !
— C'est-à-dire qu'il porte en lui, — rien qu'en lui, — la petite part de bonheur qu'il puisse jamais atteindre. Je ne le crois en effet heureux véritablement que lorsqu'il exerce la
174 TU n'es pi, us rien
bonté ou quand il aspire vers ce qu'il jngc cire le mieux. Je reconnais dans l'homme une attraction mystérieuse vers le juste et le beau. L'homme, l'enfant, le sauvage discernent très bien la justice, beaucoup moins nettement le beau ; mais l'idée du beau, si imparfaite qu'elle soit en eux, les touche et peut les flatter. S'ils se laissent glisser aux pentes que sont les déviations de ces idées, ils peuvent en éprouver un étourdissement, une joie de mauvais aloi. On se monte souvent la tête et l'on prend d'étranges plaisirs ; mais rarement sans se rendre compte, en même temps, que l'on est dupe, et que la joie profonde et pure n'est pas là. Oui, c'est en lui-même que l'homme a son unique source de félicité comme le ver luisant sa lumière... Il se peut que la justice soit complètement inapplicable et que le beau soit tout conventionnel, mais ce que nous pouvons constater, c'est l'inclination vers le juste et le beau qui est peut-être plus féconde
Tu N'ES PLUS RIEN l'jb
en heureux résultats que ne saurait jamais l'être leur réalisation absolue...
— Tout cela est très bien ; mais vous ne croyez, en somme, ni à la beauté ni à la justice !...
— Je crois à un effort passionné de l'homme vers la beauté et la justice...
— Qu'il n'atteindra jamais ?
La Villaumer changea brusquement de ton, et, regardant la jeune femme en souriant :
— Ce serait le Paradis, voyons, ma ch^re amie ; soyez raisonnable ;...
"G ïu n'es plus rien
La fin d'une après-midi d'avril ; les feuilles naissantes aux arbres ; l'Arc de Triomphe que le badaud regarde aujourd'hui avec la pensée du défdé final, et ces Champs-Elysées, promenade sans égale, qu'Odette et M. de La Villaumer avaient autrefois si souvent parcourus foiirmillants et joyeux, aux temps heureux du monde.
— Vous souvenez- vous ?... OhM vous, vous étiez petite fille et vous jouiez là-bas à fouetter le sabot aux environs de Guignol et de la voiture aux chèvres... Mais moi, je n'étais déjà plus très jeune... Vous souvenez- vous du temps où il n'y avait pas d'automobiles et où les victorias descendaient, au pas, avec des femmes habillées qu'on avait le temps d'admirer, de criliqiier, de reconnaître et de saluer ? Les autos c'est parfait, miais ça n'a
jamais produit qu'une course précipitée, d'un point à un autre, et ça n'a pas valu la lenteur de ce cortège quotidien où il semblait que chacun eût encore le temps de vivre. Excusez le caprice de mon imagination, mais il me semble que ces machines n'ont été faites que pour nous amener en grande hâte à l'affreux moment oii nous sommes... Je puis vous confier cette impression parce que je sais que vous n'êtes pas une personne à me répondre que les autos nous rendent d'éminents services à la guerre et particulièrement aux heures que nous traversons. Vous pensez, comme moi, qu'elles rendent des services aussi à nos ennemis et que tous ces moyens rapides d'arriver aux champs de bataille coïncident avec une guerre sans terme concevable. D'une manière générale, les inventions scientifiques — ne pas confondre avec les sciences, qui méritent toute vénération ! -— contribuent à donner à cette guerre un caractère d'atrocité qu'aucun conflit armé h'à Jâ-
TU n'es plus rif,n
mais atteint, et je voudrais qu'on me prouvât qu'elles l'allègent dans une proportion équivalente. Songez seulement à l'horreur que ce « progrès » dans l'action de s'exterminer inspire. Combien de cerveaux n'y résistent pas ? Il meurt tous les jours des civils, et des meilleurs, qui s'abîment à seulement imaginer la guerre. On les voit crouler comme des écorces vermoulues qui paraissent encore porter un arbre. Vous n'avez pas connu, vous, dans votre enfance, l'émerveillement causé par le Naatilus de Jules Verne. Mais vous avez été témoin de la jobardise de vos contemporains les premières fois qu'on a vu des appareils évoluant à volonté dans les airs. C'était joli, assurément, et l'audace des premiers pilotes était enthousiasmante. Rappelez-vous ce mot courant sur la pelouse de Deau ville ': quand douze appareils arrivaient du Havre, à trois cents mètres, tout roses sous les rayons du soleil couchant : <( La paix qui vole ! » avait dit qitelqu'un. Je haussais les épaules
TU N ES PLUS RIEN jnç^
d'un air chagrin, parce que je sais qu'il faut toujours penser, devant une invention stupéfiante, à l'usage homicide que l'homme en pourra faire. L'homme a dérobé le feu du ciel; un nouveau Zeus le châtiera. L'humanité inventera niaisement, et avec extase, l'instrument de son suicide. Elle se suicidera tout entière, avec un sourire béat, au moyen d'un instrument scientifique admirable. Déjà l'homme a abdiqué en faveur de la machine. La guerre qui se fait n'est plus une guerre d'hommes, c'est une lutte de matériel.
L'homme est réduit : la machine le surpasse ! Une intelligence rudimentaire suffit à mettre en branle la force véritable. Nous demeurons croyants en cette ancienne vérité que la force véritable est la vertu virile, l'antique et si belle bravoure. On a diminué la seule cliose au monde qui puisse avoir une complète grandeur : l'homme. La bravoure de 1 homme pour laquelle nous professons un culte que tout le passé justifie ? mais, elle est
i8o TU n'es plus rien
devenue, par le caractère scientifique de la guerre — on peut oser cette sorte de blasphème — presque une cause d'infériorité ! Nous comptons sur la valeur mystique de notre bravoure et nous envoyons nos hommes, par milliers contre des atmées d'oUtils. Nous n'honorons, en vertu de préjugés séculaires, que l'homme qui s'expose, se sacrifie, fournit, fût-ce inutilement, ses preuves de courage, alors que le succès des armes appartiendra à celui qui aiira mis le plus sûrement ses divisions à l'abri derrière de gigantesques marteaux-pilons. Les sciences appliquées ont c&usé une révolution morale. En rivant l'homme, qui est une âme avant tout, à l'élément matière, elles ont détruit Ce qll'il pouvait y avoir d'admissible daïis les gratides luttes viriles. Un chétif petit ingénieur, derrière son canon lourd maquillé, ou avec sa mitrailleuse, sous trente mètres de béton, vaut mieux que nos superbes héros ayant pour eux Uuv cceur, leur loyauté et leurs
TU N ES PLUS RIEN l8l
gants blancs... L'homme, rivé comme un forçat à la mécanique, à la substance chimique, est obligé de désapprendre l'homme. ÎI a l'air très intelligent quand il est pourvu de nomenclature et d'algèbre : oui, il fait rendre à la matière tout ce qu'elle peut donner, mais, arrêtez-vous : n'avez-vous pas l'impression qu'il manque à une si énorme mêlée quelque chose de supérieur ? Ils ont domestiqué les forces de la nature ; ils se croient des Titans : et ils sont là à se regarder comme des bêtes ; ils ne savent comment se tirer de cette œuvre matérielle qui les surprend et les accable. Ils se disent maîtres de la matière, et c'est la matière qui se joue d'eux. Le génie n'est probablement pas le résultat de 1^ connaissance de la matière, mais de la connaissance de l'homme,
i82 TU n'es plus K1E»i
A cette époque-là, on continuait de s'étourdir par des paroles et de noyer son esprit dans les considérations pour l'arracher à ce lieu unique, qui était momentanément comme le pivot du monde et d'où l'on sentit, pendant six mois, que tout dépendait, comme tout avait dépendu, presque deux ans auparavant,, pendant une dizaine de jours, du choc de la Marne.
La Villaumer descendit jusqu'à son cercle, la lèvre faussée d'un sourire qu'on eût cru mauvais, à la pensée des nouvelles ridiculement erronées qu'il allait recueillir, comme chaque soir. Puis il songea que cette char mante Odette, qu'il venait de quitter, était bien jeune, et il se demanda à qui on pourrait la remarier.
Odette, entraînée par la vie menée à Sur-
TU n'es [m-us rien i83
ville, écœurée par l'exemple de celles de ses amies qui ne faisaient rien que de se mourir d'ennui et de répandre la démoralisation autour d'elles, gagnait un réconfort à fréquenter ces ruches toutes bourdonnantes d'activité charitable, comme le Foyer Franco-Belge et ses nombreuses annexes situées dans le même immeuble des Champs-Elysées, où il semblait que toute la misère montât et descendît, sans répit et sans fin, les escaliers. Elle allait là comme si elle y eût été convoquée par quelqu'un. Tant et tant de malheureux privés de la plus chère des choses : leur maison, leur clocher ! En les croisant sur les marches maculées, elle croyait voir, dans leurs yeux effarouchés, une ligne d'horizon, une route bordée de peupliers, un petit jardin, un coteau, des champs de betteraves ou de blé. Elle lavait voyagé, elle connaissait toutes ces imaiges qui sont les compagnes naturelles de la vie des hommes. Et l'odeur des hameaux lui revenait aussi : odeur chaude des étables,
ï8/i TU n'es plus rien
odeur fangeuse des mares, odeur aigre des tanneries du Nord, odeur balsamique de la fumée des genévriers flambant dans les fours, et odeur apéritive du pain tout chaud, que l'on connaît peu à Paris. Alors elle se figurait le désarroi de ces bonnes gens hébergés dans une grande ville si étrangère pour qui n'y est pas né, de toutes ces familles qui ne reverraient plus jamais, jamais que les ruines rases de leur village, ou leur horizon rendu méconnaissable par l'absence d'un seul ornie ou d'un tout petit bois ! Elle les eût embrassés au passage ; elle souhaitait de leur donner tout ce qu'elle possédait, tout ce qui, hélas ! ne remplacerait pas ce qu'ils avaient perdu.
Et elle pensait aussi : « Qu'ont-ils fait ? De quoi ces gens sont-ils coupables ? Pourquoi ces hommes sont-ils torturés ? Pourquoi leur prend -on et leur détruit-on leur pauvre toit, leur petit champ et leurs fils formés de leur sang, qui donnaient le seul sens moral à leur
TU NES PLUS RIPN lS5
vie ?... Pourquoi les peuples ne peuvent-ils ou ne savent-ils pas disposer d'eux-mênties ? Pourquoi sont-ils la proie de bandits qui tiennent leurs peuples pour des jouets destinés à servir leur gloriole de soudards et qui ont moins de souci de l'existence de milliers d'êtres vivants qu'un enfant n'en a de ses soldats de plomb ?... » Son cœur battait, son âme était révoltée. Elle atteignait l'étage.
Elle allait voir volontiers dans cette maison une dame américaine qui consacrait bénévolement et froidement sa fortune, son intelligence et son temps aux éprouvés de la guerre. Elle alla lui demander s'il n'y aurait pas pour elle quelque besogne. L'Américaine la regarda en souriant :
— Vous, vous avez mieux à faire pour votre pays...
— Quoi donc ? dit Odette.
— Oh 1 nous reparlerons de cela !
Déjà cette réponse lui avait été faite. On
i86 tu n'es plus rien
la loi avait faite à Sui ville même, à l'hôpital, et d'un air mystérieux.
Elle en conçut de l'inquiétude, et s'en ouvrit, à tout hasard, à Simone de Pians qu'elle vit dans la soirée.
Simone et son mari sourirent comme l'Américaine.
— Mais enfin, que voulez-vous dire ?
— Ne vous tourmentez pas, dit sérieusement Pierre de Prans : conservez- vous. Une femme comme vous rendra des services.
— Encore faudrait-il accomplir quelque chose, disait Odette en «'agitant sous son voile ; et, pour le moment, ie ne fais pas œuvre de mes dix doigts 1
- Quand le nuage de l'angoisse est seulement un peu remonté dans le ciel de Paris, disait La Villaumer, cette ville si merveilleusement vivante embrasse la vie, quelle qu'elle soit, d'un élan simple, naturel, sans excès dans le geste, mais avec un sourire secret, toujours prêt.
(( Cependant, la puissance de la vie, si belle, au total, a quelque chose qui fait froncer le sourcil de celui qui regarde : c'est qu'elle comporte l'inconscience et l'oubli.
« Quel phénomène déconcertant que de voir par les rues cette humanité nouvelle, en moignons, passer déjà presque inaperçue ! Des jeunes hommes portant l'uniforme, ou rendus à la vie civile, une jambe en moins, ivec des béquilles, un membre artificiel,
l88 TU n'es plus RlEuN
une canne de vieillard à la main, un bras réduit à la manche de veste, un œil crevé, le nez remplacé par deux trous de cible, la mâchoire repétrie comme une glaise à l'état d'ébauche, ou bien conduits, privés de lumière !... Ils suscitent à peine la compassion, souvent pas même de curiosité. Ils sont trop 1 On en voit de pareils en tout lieu. Les croix : la croix de guerre, la médaille militaire, la Légion d'honneur sur une poitrine d'adolescent qui, un temps, avaient attiré les regards admiratifs et mouillé les yeux de? femmes, on les remarque tout juste. Ils sont trop à les avoir méritées ou obtenues ! La plupart, sur leur vareuse, ne portent plus que le ruban, comme les civils. La longueur et la barbarie de la guerre ont détruit tout. Des hommes dont la valeur éteint les plus far meux exemples de l'histoire avec quoi l'on orne la mémoire des enfants dans les écoles, se refusent à être nommés des héros. Des héros, il y en a trop ! Ce n'est plus pour S3
distinguer ni pour couvrir d'honneur leur fiunille, ni môme pour donner un noble exemple que tftnt d'hommes accomplissent des prodiges ; ils le font modestement, parce que cela doit êtie fait pour qu'utie abominalion finisse. Chez beaucoup, l'idée Inême de patrie se diliie eti faveiir de quelque chose d'une bien moindre action sur le cœur, et qui n'a son mobile que dans une coiiception glaciale : le militarisme doit être détruit ; il faut combattre etl haine même du combat. Nouveauté ! Un ^i vaste soulèvement guerrier ne produit auGiin enthousiasme belliqueux ; il n'est animé que par la haittë de là guerre. Tous ces hbmmés btaves, trouée comme des écumoites, rescapés d'une épreuve Saiis précédents, ne nôtitrissent pas l'ambitiotl de défilet, victorieux, sous les plis des drapeaux, aux acclamations des vieillards, des femmes et des ehfants : ils ont l'idée rudimentaire du paysan qui liltte avec un chien enragé et qui, l'ayant abattu j creuse la foâse, enterre la eha-
I po tu N ES PLUS RIEN
rogne, se lave les mains à la pompe, et va enfin s'asseoir à sa table.
(( L'Allemagne a arraché à l'homme sa divine enfance. En moins de deux années, cette horde l'a vieilli ; elle a tari en lui la naïve et charmante faculté d'enthousiasme, qui l'avait fait souvent dupe, mais qui lui causait d'irremplaçables joies. La plus déplorable des ruines étalées sur notre sol par le monstre, ce n'est peul-être pas tant encore les pierres splendides de Belgique et de France, mais c'est cette jeunesse de l'humanité, qui semblait éternelle, et qui la portait aux vastes élans d'espérance collective : foi en la Fraternité, foi en la Liberté, foi en la Justice, utile religion du Progrès. La raison froide a empoisonné, comme un gaz allemand, toute cette sève fraîche et jaillissante. Tout l'univers n'est allié que pour étouffer un chacal. Chaque homme revenu de cette épreuve trop dure n'aura plus que le goût de jouir de ce qu'il lui reste de jours. Le scepticisme, qui
TU N ES PrtJS RIEN IQl
paraissait n'être qu'une manière de voir appartenant à quelques messieurs très distingués, a envahi les foules. Mais en se vulgarisai! l il cessera toute relation avec le dilettantisme son frère. Vous verrez ce que sera le scepticisme réaliste !
— On rêvera toujours, répliquait Odette.
192 TU N ES l'LLS lilEN
Odette retourna à Surville, ail commencement d'août. Les grandes chaleurs sévissaient. On avait marqué le deuxième anniversaire de la mobilisation. La guerre était un état. Beaucoup se rappelaient déjà difficilement celui de la paix. Il y avait même, à l'hôpital, des discussions sur ce qu'était l'établissement avant la guerre. Quelques personnes, bien qu'elles eussent séjourné alors à Surville, ne se souvenaient pas de l'avoir connu. « Vous rappelez-vous la conférence d'inauguration, par M. le Médecin chef, le 16 août, avant l'arrivée du premier train sanitaire ? » Certaines de ces dames certifiaient qu'il avait fait une conférence anti-militariste ; d'autres, qu'il avait parlé uniquement contre l'alcool ; d'autres, qu'il avait été d'une grande éloquence
patriotique : d'autres que ce n'était pas lui qui avait pris la parole, mais le chirurgien, un fort joli homme ; d'autres enfin, qu'aucune conférence ne datait de cette époque. Une dame n'avait gardé mémoire que de la première séance de pose, en blouse blanche et en coiffe, devant le photographe. La première entrée des blessés, arrivant de Charleroi le 26 août, se confondait avec les arrivages de septembre. Deux ans ! quel laps de temps, quand on n'a fait que voir misères sur misères ! Jamais rien d'heurenx depuis vingt-quatre mois... Le communiqué de la bataille de la Marne .î^ Cela compte. Mais on n'en comprenait pas alors toute l'importance ; il n'avait pas été fêté. Nos autres longues et grandioses victoires d'arrêt n'offraient aux esprits rien de conforme à ce qu'il était convenu d'appeler des succès militaires. A la longue seulement, leur valeur s'imposait, quand des tristesses nouvelles nous avaient touchés par ailleurs. Deux ans
de plat et noir ennui, de constante appréhension, de deuils superposés.
Cette année, de nombreux étrangers envahissaient la plage. Les tennis étaient occupés par une jeunesse d'outre-océan qui rappelait trop les jours anciens ; la foule était égayée par une profusion de chandails multicolores ; la mer baignait les corps luisants de femmes qui paraissaient aussi naturelles qu'Aphrodite ; les automobiles incommodaient presque comme au beau temps ; et, entre les rangées des tentes, entre les fleurs multiples des lainages colorés, au bord du flot où tant de belles jambes se jouaient, une race d'êtres qu'on eût dite particulière, allait, venait ou demeurait immobile : c'étaient les hommes échappés du feu. Ils étaient vêtus à la diable, manquaient d'un membre ou bien de deux, clopinaient, les aisselles foulées par des béquilles, ou s'allongeaient sur le sable chaud, en fumant, timides en apparence, échangeant des propos peu com-
TU n'es plus rien iqF)
préhensibles, se taisaient aussi en pensant à quoi?...
Ce dernier spectacle, seul, aux yeux d'Odette, méritait considération. Elle avait vécu la plupart du temps au milieu des blessés ; elle avait vécu à Paris au milieu du monde. « Tout est fini, se disait-elle ; rien ne remédiera à cela ; c'est une bouffonnerie que de singer la vie d'autrefois ; elle est abolie ; La Villaumer a raison quand il dit : u Les hommes ont trop souffert. »
C'était dans ce lieu même, là, en face, à l'Hôtel, qu'elle avait fait la connaissance de Jean. Ils s'étaient plu, l'un et l'autre, d'un coup, mais plu à en perdre la raison. Elle se rappelait avoir été folle d'amour en ces allées, entre ces grilles de tennis, sur cette plage et sur cette terrasse qu'elle foulait aujourd'hui, accablée de désespoir et d'un désespoir anonyme, plus grand qu'elle, plus grand que cet horizon maritime, plus grand que tout. Elle n'oubliait rien. Elle se souvenait de
ces préludes du mariage, puis des premières vacances passées, de leur solitude à deux, au milieu du monde, de leurs baisers échans-és sur ces dunes, ou le long des routes, ou à la ferme au verger charmant, ou, certains soirs, devant le spectacle féerique de la mer phosphorescente ; elle se souvenait de la chambre de l'Hôtel de Normandie, où il l'avait quittée quelques jours avant le 2 août !... Elle se souvenait du beau ciel de cette journée, et du tocsin sonnant à toutes les cloches de la campagne, et des roulements de tambour, et des jeunes gens levant leur chapeau. Combien d'eux vivaient aujourd'hui ?
TU N ES rLUSs RIEN I97
Elle avait à peine fini de déjeuner, qu'elle entendit tinter la clochette, à la barrière de bois qui fermait son petit jardin. On introduisit Mme de Calouas.
Mme de Calouas trouva Odette environnée de photographies de Jean. Il y en avait aux murs, il y en avait sur la cheminée, sur les tables, sur le bureau, sur le piano. Odette avait profité de son voyage à Paris pour confier aux photographes les clichés qu'elle possédait ; elle les avait fait agrandir ; elle était encerclée de Jean comme si Jean fût devenu un peuple ; elle le voyait dans toutes les pièces de son pavillon et partout ; elle n'éprouvait un peu de quiétude qu'à le voir. Si elle ne parlait pas de lui au dehors ou fort peu, une fois rentrée elle n'appartenait plus
igS TU N*ES PLUS RIEN
qu'à lui. Elle lui adressait la parole, le consultait et entendait les réponses que, selon son caractère il eût dû faire aujourd'hui, s'il eût vécu, s'il eût connu les événements.
Mme de Calouas laissa errer son regard sur ces effigies.
Mme de Calouas n'était pas du nombre des infirmières récompensées par la médaille des épidémies, quoiqu'elle ne se fût pas absentée quarante-huit heures depuis le début de la guerre et que son rôle à l'hôpital fût des plus importants ; mais un tel oubli, ou lui était indifférent, ou flattait son orgueil. Elle appartenait à une famille où tous professaient le désintéressement absolu, surtout visà-vis de ce qui peut provenir des pouvoirs publics, et bien que la tradition de ses membres fût de s'adonner constamment aux plus grands devoirs. Les magistrats y avaient démissionné quelque trente-cinq ans auparavant ; les officiers y demeuraient stagnants au grade de capitaine ; c'était même une
locution usitée dans le Morbihan, que ces mois : a les capitaines de Calouas ». Au début de la gu'"-'iTe, « les capitaines de Calouas » s'étaient montrés de ces hommes d'anciennes mœurs qui considéraient que le plus beau rôle à tenir devant l'ennemi est de s'y faire tuer. Leur bravoure magnanime et téméraire les avait d'ailleurs à peu près tous couronnés de l'auréole du sacrifice. Ceux dont la mort n'avait vraiment pas voulu étaient montés, cette fois, en grade, et avaient reçu la croix à la suite d'actions répétées et d'une valeur exceptionnelle au milieu de tant d'actes étonnants. Sur sept, il n'en restait plus qu'un, nommé récemment lieutenant-colonel, avec un bras artificiel, un poumon écorné.
Mme de Calouas s'excusa de venir d'aussi bonne heure, mais elle avait, dit-elle, un irrésistible désir de causer librement avec une amie en qui elle avait discerné « une âme d'élite »,
— Dans cette espèce de couvent où nous avons vécu longtemps côte à côte, je me considère un peu, si vous le permettez, comme une mère pour vous, puisque j'ai la responsabilité de vous en avoir entr'ouvert la porte. Voulez-vous me permettre de vous parler comme une mère ?
— J'en ai bien besoin, dit Odette ; je n'ai plus de mère, et je suis veuve...
Et elle montra du doigt toutes les photographies du mort. Elle semblait vivre au milieu d'un cimetière, être elle-même dans un caveau.
Puis, tout à coup, les larmes lui vinrent aux yeux.
— Je l'aime comme le jour de sa mort, comme la veille, comme le jour maudit oii il m'a quittée... Je ne peux pas crier cela sur les toits... Madame, vous avez subi comme moi, plus que moi, cette horrible guerre : on ne peut plus parler de ses morts I On n'a pas
le droit de montrer sa douleur ! Il y a trop de douleurs et trop de morts. Je n'ai jamais pu parler de lui. Je n'ai trouvé qu'une personne qui ait consenti à me le rappeler avec complaisance : c'est une femme, à Paris, une égoïste qui a réussi à ne pas se laisser toucher par la guerre, une femme jeune, comme moi, mais déjà une femme d'autyrefois... Désormais qui est-ce qui peut s'attarder sur son chagrin personnel ?...
— Reste à savoir, ma pauvre amie, dit Mme de Calouas, si ce que vous constatez est un mal. Je dis un mal pendant le temps que nous vivons, pendant cette guerre qui n'en finit pas, qui n'en finira pas, et pendant de nombreuses années après cette guerre, en un mot pendant notre vie à toutes, même à vous. Vous savez, mon enfant, si je suis une femme attachée à tous les us et coutumes. Dans nos familles, les veuvages sont sérieux, et ordinairement éternels. Mais cette guerre a modifié jusqu'à nos usages les
mieux établis. De grandes nécessités, de durs devoirs nouveaux ge présentent. Il a fallu refouler beaucoup de nos sentiments ; nous sommes tenues de sidiordonner notre personne et même ce qu'elle contient de plus vénérable à l'exigence commune. Pleurer un mari bien aimé, quoi de plus digne et de plus touchant pour une jeune femme ? Mais, ma petite amie, laissez-moi vous confier une vérité cruelle et dont vous avez commencé à voLîs rendre compte : vous me disiez tout à l'heure que nous ne pouvons plus parler de nos maris morts, eussent-ils été tués le plus glorieusement, ce qui est notre cas à l'une comme à l'autre : eh bien ! pardonnez-moi ce que je vais vous répliquer ; c'est une des choses les plus écrasantes de ce temps sans nom : -^— pleurer nos maris, c'est une espèce de complaisance envers nous-même, c'est une attention individuelle, c'est quelque chose comme une délectation!... Je vais vous faire bondir, mais il faut que je vous dise
tu n'es plus rien 2o3
cela, moi qui ai vingt ans de plus que vous, et parce que je reconnais en vous un noble cœur, agrandi plutôt que diminué par la tourmente. Ma pauvre enfant, vous ne devez pas rester au milieu de ces images d'un mort. Si nous nous appartenions, nous serions à ce que notre cœur de faibles êtres préfère. Nous préférerions nous souvenir et pleurer. Mais nous ne nous appartenons plus ! Imitons nos maris ! Ils préféraient certainement vivre. Prétendre le contraire, c'est delà hâblerie. Mais ils ont, sans hésiter, accepté la mort. Ils ont compris, tous, qu'ils ne s'appartenaient plus. Nous ne nous appartenons plus. Je voui en donne ma parole d'honneur — et vous ne vous doutez pas de l'objet de vénération ni de la cause de bonheur qu'a été, pendant vingt ans, mon mari pour moi : — si j'étais encore en âge d'avoir des enfants, je voudrais me remarier demain !... Je suis trop vieille, et c'est pourquoi vous me voyez me donner tant de mal
204 TU N ES PLUS RIIiN
par ailleurs. De vous, ce qu'on attend, ce n'est pas la besogne que je fais...
— J'aimerais mieux celte besogne, dit Odette.
— Vous ne vous appartenez plus.
— C'est plus que la mort, ce qu'on attend de moi !
— Nos hommes ont enduré les souffrances de l'Enfer, et ils ne sont morts qu'après...
Odette se mit à sangloter.
— Ma petite, ma chère petite amie, dit Mme de Calouas, ne vous abandonnez, je vous en conjure, à aucune sorte de désespoir. Croyez ce que je vous dis et ne vous imaginez pas que Je sois dure, comme je peux le paraître. Je ne suis pas dure. Je me suis seulement revêtue d'une carapace, parce que nous sommes engagés dans une lutte sans merci. Ne nous laissons entamer ni par les catastrophes, ni par les pertes trop sensibles, ni par les épreuves trop fortes. S'attendrir c'est se diminuer. Nous ne pouvons
*ru n'es plus rien 2o5
compter provisoirement que sur les souffrances. Chacune d'elles doit être pour nous l'occasion non de pleurer mais d'agir davantage. Il n'y a qu'un but. Comme cela simplifie les choses ! Nous le regardons, lui seul. Et nous n'ouvrons les yeux ni à droite ni à gauche. Tout peut arriver : nous sommes prêtes, nous ne faillirons pas. On peut nous demander plus que de raison : nous avons offert nos services. Point d'embarras, point de forfanterie, point de considération personnelle surtout : laissons cela aux pauvres gens, si c'est le seul mobile qu'ils puissent avoir. Nous autres, nous devons payer d'exemple...
206 TU n'es plus lUCN