‹ Tu n'es plus rienChapitre 2 sur 5 · XJ X · texte numérisé non relu

XJ X

Odette remonta à sa chambre afin de s'épongei' les yeux ; mais ce fut en vain : elle se reprit à pleurer ; elle a^-^ait un incoercible besoin de pleurer ; elle pleura jusqu'à l'heure de retourner à l'hôpital.

Elle avait des photographies de Jean dans sa chambre, comme dans son salon. Et elle pensait, à présent, que s'adonner à sa douleur c'était une « délectation » !... Elle avait coutume de s'abîmer dans son chagrin ; qui eût pu croire que c'était encore se livrer au plaisir.!^ Cependant, par rapport aux excès de tristesse du temps présent, se rouler en pleurant dans ses souvenirs de bonheur, c'était se mettre à part, s'abstraire en soi, se griser des parfums de l'encens devant son autel, particulier, s'ôter des forces pour ce grand acte commun qu'elle avait eu tant de peine à

admettre, mais dont elle ne pouvait nier aujourd'hui l'impérieux commandement.

<( C'est encore un plaisir ! »... se répétaitelle. Quel chaos fallait-il qu'il se fût produit, pour que sa plus violente douleur, pour peu qu'elle la ravivât par l'imagination, prît la figure d'une félicité !...

Et Mme de Calouas avait affirmé que, quant à elle, moins âgée, elle n'hésiterait pas à se remarier !,.. Ah ! non, cela c'était trop. Tout, tout, mais non pas cela ! « Ils ont subi les peines de l'Enfer et ils ne sont morts qu'après ?... » Oui, leur martyre et leur mort, je les veux bien pour moi ; mais je refuse de trahir mon souvenir adoré...

Elle eut un accès de chagrin oii toute sa persontialilé molestée regimbait et se cabrait. Elle saisissait les photographies de Jean et les baisait avec ivresse. Elle voulait délester le reste de la terre et n'appartenir qu'à cette mémoire unique et sacrée. Elle rejetait provisoirement les avis de Mme de

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Caloiias : « Si c'est une volupté, eh bien ! je m'abandonne à cette volupté!... J'aime Jean. Je n'ai jamais aimé que Jean !... »

autrefois, elle sortait avec Jean à bicyclette, et tous les deux, côte à côte, se regardant souvent, s'adressant des baisers, ils roulaient à perte d'haleine sur les routes normandes, entre les haies profondes et hautes oii l'on se sent enserrés, avec une seule issue devant soi, oïj il n'y a qu'à courir. Une auto apparaissait. Jean prenait le devant ; Odette filait dans son sillage en respirant son parfum avant d'être empestée par le nuage poussiéreux et les odeurs d'huile ou d'essence. Quelquefois, à lente allure, elle et lui se donnaient la main. Elle était svelte, légère, vêtue de rien ; elle jouait sur sa machine, en acrobate ; et son agilité et sa joie remplissaient Jean de bonheur. Il sautait tout à coup à terre ; elle l'imitait ; et ils se baisaient, longuement enlacés. Ils connaissaient un petit cabaret oii, sous la tonnelle,

ils 86 faisaient servir du cidre avec du fromage blanc et du pain. Jamais ils n'avaient rencontré là personne ; le vent faisait frissonner le feuillage autour d'eux ; le chien les regardait d'un œil comique ; et la patronne les servait en souriant. Par-dessus tout ils fréquentaient le verger, l'incomparable verger de la Ferme, au pied des ruines de Saint- Gingolph, oii ils étaient reçus familièrement, tous deux si beaux, si jeunes, si rayonnants de bonheur ; où ils se promenaient à l'automne, dans les petites allées bordées d'oseille et de thym ; où il poussait de^ dahlias à côté des oignons ; oii l'on voyait des groseillers chargés de rubis, un figuier dans un coin, dont les fruits ne mûrissent jamais ; 011 l'on se courbait pour avancer sous les poiriers ; OLi Odette mordait une poire en passant, ce qui faisait grommeler Jean qui cueillait la poire, grignotait à la place endommagée par les dents, et rapportait le fruit à k fermière aimablâ en disant : « Regar-

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dez nos dégâts... » — « Oh ! répliquait simplement la fermière, Madame a l'air si contente !... ))

Souvenirs délicieux et terribles ! Odette ne pouvait plus aller revoir ces endroits si proches et qui lui eussent causé aujourd'hui tant de mal.

Elle ne pouvait pas non plus aller le soir, à la nuit, au bord de la mer, oii dans chaque ombre errante, elle eût cru voir l'ombre de Jean. Ils aimaient jadis à venir rôder là par l'obscurité tiède du mois d'août. La lente plainte de la mer leur était une berceuse composée par un musicien de génie. Sans doute Odette voyait autour des cho ses moins de larges ondes qu'aujourd'hui ; mais toutes les choses se confondaient alors avec son amour et lui semblaient merveilleuses. Quelquefois Jean, qui avait des enfantillages, s'amusait à s'éloigner d'elle, tout à coup dissous à ses yeux dans le brouillard nocturne. Elle l'appelait d'une voix inquiète:

« Jean ! » Et elle reconnaissait toujours sa silhouette à ce qu'il étendait en approchant d'elle les bras en croix pour les abattre sur elle et la presser aussitôt retrouvée. Dans ce temps-là on entendait au loin le son des violons et l'on apercevait par-dessus la dune sombre les villas et les hôtels illuminés. A présent on savait qu'à la place de ces hôtels gisait un millier d'hommes entortillés dans les pansements, empoisonnés par les pus et les gangrènes, et la mer soutenait un long chapelet de bouées oh s'accrochaient les filets contre les sous-marins. Comment retourner là ?

L'été s'acheva ainsi, mais d'une façon relativement satisfaisante et avec de grands espoirs dans les opérations militaires. La vague d'optimisme passait. Les couleurs roumaines étaient arborées à l'hôtel de ville ; la bataille de la Somme avait dégagé Verdun et commençait elle-même à se ralentir. Au commencement d'octobre, les blessés à l'hôpital

étaient presque rares. Odellc, trop peu occupée, réduite à la solitude, s'alanguissait. Les discours de Mme de Calouas, elle les trouvait très beaux ; mais ils ne la touchaient pas. Pourquoi ?

N'avait-on pas voulu lui faire quitter son deuil ? les deux ans étant depuis un long mois écoulés. D'autres veuves avaient abandonné presque avec joie leurs crêpes, aux dernières chaleurs de l'été. Odette considérait cela comme une profanation. Le temps passait. Certes oui. Il était long. Démesurément. Mais pour elle, Jean était mort hier ; rien à ses sentiments n'était modifié par ce qu'elle avait vu. Elle songeait à toutes ces blessures des corps qu'elle avait pansées de ses mains, et qui se cicatrisaient. La grande déchirure, en elle, demeurait à vif. A tout instant elle oubliait la guerre, les malheurs dont la seule idée, à d'autres moments, l'écrasait, pour ne penser qu'à l'être chéri auquel elle était liée pour l'éternité.

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Une après-midi, elle se traîna seule, à pied, sur la route de Saint-Gingolph, entre la rivière, les prairies, et un petit coteau en pente douce, qui sépare deux vallées. Il faisait beau ; on marchait sur les feuilles de platanes, les unes pourrissantes, les autres roulant à terre, poussées par le vent d'automne. Elle n'eut pas le courage d'aller jusqu'à la Ferme dont le verger borde la route. Elle s'assit sur l'herbe du fossé, et elle songea que c'était le troisième automne qu'elle voyait là, depuis cette guerre ! Elle se souvint du premier, oii l'on commençait à trouver les liostilités bien longues ; oh chaque soir, en passant à la poste, on espérait lire la nouvelle de quelque événement qui en apportât le dénouement brusque. Elle se souvint des petits soldats qu'elle accompagnait alors au cimetière et de qui chacun tenait absolument à penser : « C'est le dernier !... »

Devant elle, à la crête du coteau, comme ' un écran fantastique au bord découpé nég^li-

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gemment par un enfant, une longue allée d'ormes très anciens interceptait l'horizon. Ils portaient, accrochés çà et là, des lambeaux de feuillage encore d'or ; et une nnée, presque opaque, de corbeaux s'élevait et s'abattait sur leur cime inégale avec des croassements sinistres. Les oiseaux au cri lugubre avaient l'air de se livrer bataille pour se disputer un charnier fameux. Et tout à coup ils s'enfonçaient dans les ramures, disparaissaient ; et l'on ne percevait plus d'eux que la blessure infligée par la lime cruelle de leur voix à l'air immobile. Puis, la noire nuée remontait, comme si l'allée des vieux ormes, fauchée aux pieds par des obus, se fut soulevée avant de s'affaisser. Et cela simulait une palpitation douloureuse de la colline. L'âpre criaillerie de ces milliers d'oiseaux irritait les nerfs et exaltait toutes les puissances de rêverie funèbre.

Odette reprit sa marche vers la ville. Le jour tombait. D'épaisses prairies au bord de

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la rivière, un clocher d'ardoise environné d'un feuillage d'ocre rose, le champ de courses, — souvenir d'élégance et de vie brillante — , puis deux ou trois jolies villas oh les vignes-vierges rougies se balançaient dérisoirement devant les fenêtres closes, lui évoquaient trop péniblement une ère finie ; un paradis perdu. Parmi des personnes qu'elle croisa, déjà à demi-noyées dans l'ombre, quelques-unes riaient. On pouvait donc rire ? Mais oui ! La vie, diverse, a sa source profonde dans les eaux d'une Fontaine de Jouvence... Et la nuit et les croassements des corbeaux la hantaient. Elle se jeta sur un divan à son arrivée au pavillon, et demeura anéantie jusqu'à l'heure oii Amélie vint lui annoncer son dîner solitaire.

Le courrier lui apprenait la mort du dernier petit de Blauve, parti volontairement pour le feu, devançant ceux de son âge, et tué raide au cours de l'heure même où il mettait pour la première fois le pied dans la

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tranchée. Elle lut deux journaux, un peu machinalement, comme un devoir quotidien, ligne à ligne. Un vide intérieur se produisait en elle. Elle se sentit s'écrouler. Il lui fallait un changement coûte que coûte. Sa présence à l'hôpital n'était en ce moment d'aucune nécessité. Elle résolut de rentrer à Paris, sans autre raison que l'impossibilité pour elle de demeurer à Surville. Que de déplacements fiévreux elle connaissait, depuis cette guerre, qui n'avaient pas de motifs plus gérieux i

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Aussitôt à Pans, elle alla faire visite <\ Mme de Blaiive. Cette femme, qui avait perdu son mari très aimé et ses deux fils à peine en âge d'être soldats, ne pleurait pas, ne s'ennuyait pas, ne disait pas de mal de la guerre. On avait été témoins de sa tendresse pour tous les siens ; mais, par-dessus tout, elle savait vivre, ce qui comporte, quand il y a la guerre, l'oubli total de soi-même et de tous les siens. Elle n'envoyait pas ses filles dans les hôpitaux, où l'on n'avait pas besoin d'elles ; elle avait renoncé elle-mxême au métier d'infirmière, afin de hâter par ses propres soins la préparation de ses filles au mariage : « Le mariage est le devoir civique des femmes, disait-elle ; à seize ans et demi on peut très bien avoir un enfant. Le mariage est difficile par le temps qui court ; mais j'y mettrai le prix ! » Et elle ne pensait

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plus qu'à cela, l'aînée ayant passé sa quinzième année.

Mme de Blauve était pour Odette, à Paris, une autre Calouas. Ni devant l'une, ni devant l'autre, Odette ne se sentait à l'aise, et, cependant, l'une et l'autre exerçaient sur elle une attraction inexpliquée. Elle se sentait éloignée de l'une comme de l'autre, tout en leur prêtant, avec une largesse qui l'étonnait, quelque portion d'elle-même qu'elle n'eût pas pu définir. Toutes les deux la choquaient, l'écorchaient même ; elle s'effarait devant leur stoïcisme. Elle les regardait d'un air sombre et presque haineux, lorsqu'elles semblaient considérer avec réprobation les vêtements de deuil qu'elle s'obstinait à porter. Ces femmes, élevées dans la profession du culte des morts, du fond du passé qui était leur élément, se dressaient comme des spectres et prononçaient un mot inusité dans leur bouche : « En avant 1 » Impression troublante.

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Ce n'était pas qu'elle les enviât, sous le prétexte qu'elles paraissaient l'une et l'autre adaptées au malheur du temps. Odette ne tenait pas à s'adapler. Odette ne tenait pas à cesser d'être inconsolable. Au contraire, elle implorait qu'on la laissât s'étouffer dans sa douleur sans fin. Et elle éprouvait une sympathie secrète pour ces deux ennemies inavouées de la perpétuité de son amour...

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Odette, rentrant chez elle, croisa, à la traversée des Champs-Elysées, deux groupes de soldats aveugles conduits cliacun par une femme qui les aidait à passer d'un refuge à l'autre. Le soldat aveugle causait invariablement à Odette un tremblement d'effroi. De tous les blessés de guerre c'était celui qui atteignait le plus violemment son imagination compatissante. Elle resta figée sur le premier refuge en regardant ces homm.es que des femmes jeunes tenaient par la maiîi, un dernier accroché à la capote de son camarade et tâtonnant l'espace d'un bras craintif.

Mais, devant cette misère, les cochers, et les chauffeurs des autos si pressées, s'arrêtaient comme devant le convoi mortuaire, que Paris respecte. Le double flot de la eir-

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culation s'immobilisait de part et d'autre, évoquant le souvenir des eaux de la Mer Rouge. Les piétons entassés formaient un rempart de leurs corps. Ils ne saluaient pas, parce que ce n'est pas la coutume, mais il était visible à leur sérieux visage qu'ils en avaient le désir, presque le besoin. Une vénération telle qu'on n'en a vu jamais sur les figures françaises, était marquée sur la physionomie des hommes, des femmes, des enfants même. Ce qui passait là n'était presque rien ; c'étaient des soldats atteints à l'organe de la vue et des femmes charitables leur servant de guide. Ils rompaient pendant deux minutes le mouvement des Champs-Elysées. Et c'était un courant moral, une puissance non reconnue, non classée, d'aspect pauvre et même lamentable, qui contrariait tout à coup l'agitation matérielle et prospère d'une grande ville. Odette sentait bondir son cœur et elle avait les yeux si brouillés en atteignant le trottoir, qu'elle faillit ne pas aper-

cevoir son ami La Villaumer qui s'était planté là, à regarder cette traversée si simple, et pathétique.

Après les premiers mots de politesse, il dit à Odette :

— On a souvent imaginé Jésus revenu parmi nous : j'ai cru le voir à la tête de ce cortège, faisant signe, de sa douce main, aux nombreux mortels affairés, et prononçant la parole antique : u Arrêtez-vous, voyageurs !... » Il revenait, Dieu de justice et d'amour, au moment du plus grand attentat commis par le démon contre ses chers hommes, alors que chacun de nous est obligé de descendre au fond de soi-même et de se demander : « Qu'est-ce qui va demeurer debout ? » Et il nous répondait : (( En vérité, je vous le dis : Conservez tous désormais le souci de la détresse humaine. )) J'ai cru aussi l'entendre dire tout bas : — pardonnez-moi ce blasphème qui vous choquera ! — je l'ai entendu dire tout bas : « Mes souffrances ont

été dépassées ; les souffrances de mes martyrs ont été dépassées... »

— Oh !

— Oui, eux et Lui, en souffrant, ils avaient la certitude d'entrer dans le royaume de Dieu, et en un délai relativement court. La plupart des pauvres hommes ne l'ont pas; beaucoup sont sans espérance et leur supplice dure déjà depuis vingt-huit mois ! Ils vont subir un troisième hiver et il en restera parmi eux pour un quatrième !... Et, qui sait ?... Il naîtra de là, mon amie, un « culte des Hommes ». Ce n'est plus seulement le sang humain, c'est la torture indéfiniment prolongée des hommes, de millions et de millions d'hommes, qui va créer un élément mystique nouveau oii puiseront les religions de l'avenir... Vision dangereuse : le salut de l'humanité n'est présentement en rien qui puisse ressembler à l'humanitarisme.

« Une nouvelle, mon amie : Misson, le mari de notre bonne Rose, celui dont on

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s'est tant moqué parce qu'il conduisait son automobile... Eh ! bien il a été tué, le brave homme, à soc volant, en conduisant des officiers, d'un éclat d'obus...

— Ah ! ma chère Rose ! Je cours chez elle.

— N'y allez pas. C'est sur la route de Reims que le malheur est arrivé. Elle a obtenu d'aller chercher le corps... Savezvous ce que Mme Leconque a dit, en apprenant que le corps de Misson avait été dépecé par des éclats d'obus ? Elle a dit : « En aiito h., la bête de mort !... » La mort que l'on reçoit en auto, vous le savez, n'est pas noble. C'était, paraît-il, la cent-quatrième fois qu'un obus tombait à moins de trente mètres de sa voiture, et la neuvième de ses voitures atteintes en cours de route... Il demeurera un embusqué,

Odette ne put s'empêcher de porter son mouchoir à ses yeux.

La Yillaumer qui ne perdait rien d'elle, lui dit;

— Vous pleurez un autre malheur que le vôtre...

— Croyez-vous ? dit Odette, c'est toujours le mien ; c'est lui qui me rend les autres plus sensibles.

— Oui, mais à partir du moment où vous pleurez aussi les autres, le vôtre vous est plus tolérable.

— Je ne voudrais pas souffrir moins.

— Vous ne souffrez pas moins ; il y a place dans votre cœur pour une douleur plus grande...

— Vous m'avez toujours fait peur en me disant cela...

— Odette, il ne faut plus avoir peur de rien.

Et, en remontant l'avenue, La Villaumer dit à Odette :

— Je me souviens d'avoir regretté devant

vous, au printemps dernier, la merveilleuse

descente des Champs-Elysées, du temps des

élégances. Cependant, aucun de ces beaux

jours anciens ne m'a donné tant d'émotion que la traversée de ces dix aveugles de guerre. Je ne cesse pas de regretter l'époque oij ces pauvres jeunes gens jouissaient de la lumière ; mais je me demande par quel mystère la plus grande doideur nous exalte audelà du plus grand plaisir... Je crois même que l'exaltation du plus grand plaisir est assez courte et dégénère rapidement, tandis que l'autre se prolonge en s'épurant sans cesse.

— Vous vous convertirez, La Vilîaumer !

— Vous savez qu'il n'y a pas d'incrédule plus convaincu que moi ; et vous savez que toute ma prédilection va à la vie simple, saine, franche, épanouie normalement, heureuse, on pourrait dire, à la manière païenne. Mais ce mode de vie n'épuise pas la vie, bien que je le croie le plus conforme à la destinée de l'homme. La vie a conlracté d'aiitres dispositions, d'autres tendances. Et cela n'empêche pas l'ascétisme, par exemple, si

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attrayant, d'avoir à sa base une vérité psychologique incontestable. On ne vous permet pas, dans l'état actuel de la civilisation, d'admettre les contraires dont cependant le monde est composé. Si vous nommez seulement deux propositions contradictoires, on vous accuse de versatilité, sinon de fourberie... Chacun demeure cantonné dans sa petite vérité partielle, incomplète; c'est pourquoi le genre humain vous paraît incohérent et quelquefois bête.

— Voyons ! Expliquez-moi un peu : comment peut-on, par exemple, aimer à la fols le plaisir et ce qui le condamne ?

— Cela paraît inconciliable ; cependant remarquez qu'il n'y a que les grands voluptueux à pouvoir saisir toute l'importance de l'événement qui consiste à renoncer au plaisir. Il faut bien aimer ce qu'il y a d'exquis dans la vie pour tressaillir à fond au spectacle d'une mort volontaire. J'ai assisté, en qualité de parent ou de simple curieux à plu-

sieurs prises de voiles. — Vous savez ce que peut être la prise de voile pour une jeune fille belle ? — Eh, bien ! les pères mis à part, je n'y ai pas vu pleurer des hommes professant la même foi que la novice, mais j'y ai vu manquer de s'évanouir de robustes artistes assez indifférents à la personne qui quittait le monde, mais adorateurs de la beauté et de l'amour. Ils ne croyaient pas à autre chose qu'à la beauté et à l'amour, et ils étaient les seuls, dans l'assistance, à être foudroyés par la puissance du mobile qui peut arracher un être humain à l'attraction d'un tel aimant. Ces mécréants, ces intrus dans le temple, subissaient une telle secousse, qu'ils approchaient plus près de l'adhésion fervente au dieu inconnu d'eux que ne le faisaient dans le même temps les hommes de foi tranquille, qui tenaient la cérémonie pour ordinaire et conforme à l'ordre des choses. Les convertis ardents ne se recrutent pas parmi les amis de \a religion, mais parmi ses adversaires déclarés ou ceux qui l'ont totalement ignorée.

Il fallut aller déposer une cîirte avec un mot chez la malheureuse Rose, et la voir, la soutenir, essayer, vainement, de la consoler.

Simone, par bonheur, étourdit Rose et Odette au moyen de son babillage. Elle était informée de toutes les vies privées comme au temps de la paix.

Mathilde Aviron, — une autre Germaine Le Gault — était éprise d'un député,

— Mais, dit Odette, elle a perdu son mari quatre semaines après moi ?

— Il y a deux ans et deux mois de cela, ma chérie !

— C'est vrai !

— Tout dépend de tant de circonstances!... Ils vont se marier, paraît-il... Et ce pauvre Ogivier qui se meurt lentement, misérablement dans la solitude, parce que sa femme se croit obligée d'être héroïque dans les am-

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LLilancGs !... Les avis sont partagés ; les uns disent : « Elle fait bien. Que voulez-vous, Ogivier a cinquante-cinq ans ; il ç.st inutile... »

— Mais, enfui, c'est son mari. Est ce g^o sa présence, à elle, est indispensable dans e ambulances ?

— il n'y a personne d'indispensable, çntend-on dire partout.

— Alors ?

— Alors, c'est la guerre. Quelques-uns oublient leurs devoirs, d'autres ne savent où les situer. Mme de Gaspari a voulu absolument tourner des obus. Elle sentait l'origan à quinze pas ; elle avait les cheveux ondulés par X... ; et ces belles mains que vous savez... On lui a fait un sort à l'usine !... Et que de petits événements intimes dont on ne parle pas ! Il y a des maris amoureux de leurs femmes et qui, après le service de celles-ci dans les hôpitaux, ne retrouvent plus le sentiment qu'ils avaient pour elles. Ce n'esl pas

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de la faute de ces messieurs. J'en sais qui n'ont mis là aucune mauvaise grâce ; mais l'amour est ce qu'il peut être: beaucoup n'aimaient en lenr femme qu'une illusion qui plait aux hommes, celle, par exemple, que l'épouse n'a d'intimité physique qu'avec le seul époux. Quand ils les voient revenir après avoir passé des journées, parfois des nuits, dans les chambrées... que voulezvous ? tous ne savent pas remédier par le raisonnement à 1 impression destructive...

— Et les jeunes filles, alors ?

— Oui, évidemment, les hommes auront à se faire des idées nouvelles.

— Dites donc, le malheureux Gendron a eu une attaque.

— Comment ! à son âge .•*

- — Oui, il est encore jeune ; et il avait une santé ! Ce n'est pas un homme inutile, celuilà. Le voilà fauché : il ne peut pas supporter l'idée de la guerre. A distance la guerre lui

est plus mauvaise, peut-cire, que s'il eût été dans les tranchées. Il disait à tout le monde : « Ma tête éclate ; c'est comme si on m'avait introduit un pétard dans l'oreille ; j'aime mieux claquer que d'assister à ça. »

— C'était un homme remarquable...

— Il n'est pas « claqué » comme il dit. Il « asiste à çà » la bouche de travers, un bras et une jambe paralysés,... l'intelligence intacte. Les sorts sont différents. On voit de tout.

— Il y a les malheureux ; il y a, çà et là, quelques gens qui, volontairement ou non, voient la guerre tourner à leur profit ; et puis il y en a beaucoup qui ne savent vraiment pas ce qu'ils éprouvent ; il y en a qui sont comme des possédés.

— Comment as-tu trouvé La Villaumer ?

demanda Simone.

— J'espère, dit Odette, que vous n'allez pas le faire exorciser ?

— Non. Mais t'a-t-il dit qu'il cherche à vendre ses propriétés, ses collections, ses li-

vres. Il veut réaliser ce qu'il possède et donner tout aux combattants !

— C'est un homme très touché...

— Mais, mes bonnes amies, qui est-ce qui ne l'est pas ?

— Mme de Boulainvilliers a distribué toute sa fortune à des œuvres de guerre ; elle a hypothéqué son hôtel pour y maintenir quelque temps l'hôpital auxiliaire qu'elle y a fait installer ; déjà elle mendie de droite et de gauche. Elle tombera à la charge de l'Assistance publique. Tous ses fils sont tués ; mais elle a des parents furieux.

— Je me moque de ses parents, dit Odette; ce qu'elle fait est bien, d'autant plus qu'on sait que chez elle il n'y a pas trace de snobisme.

— « Je n'ai pas grand mérite, dit modeste- « ment la vieille dame. Quoi ! j'ai bientôt (( soixante-dix ans ; si je n'entretiens pas « mes blessés c'est à l'Etat que je les impose « et c'est la fortune de mes parents comme

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<( celle de tout le monde qui en sera d'autant " grevée par la suite. » Mais elle ne dit pas tout ce qu'elle pense, et ce qu'elle pense est bien plus simple; c'est qu'elle aime par-dessus tout faire confectionner une petite crème pour ses soldats... Elle a confié à quelqu'un: « Ailleurs que chez moi, ils ne l'auraient pas ! ))

— As-tu entendu parler, demanda Simone, de l'aventure de Clotilde ?

— Grand Dieu ! Clotilde serait-elle, elle aussi touchée par la guerre ?

— Oh ! d'une façon bien inattendue. Tu sais qu'elle avait fait le serment d'écarter d'elle la guerre. Son mari est au Grand-Quartier; elle l'empêche, lorsqu'elle le voit, de lui parler de la guerre. Mais Avvogade avait un ami d'enfance, un camarade de classe, oui, un garçon qu'on ne voyait pas chez eux autrefois, un modeste employé dans un établissement de crédit, un gars d'ailleurs, grand, Ifien planté. Ce malheureux a perdu la vue,

à la suite d'une trépanation.. Son état produit un grand effet sur Avvogade. Avvogade a \u tout à coup renaître son ancienne amitié pour son camarade ; il le fréquente dès qu'il le peut ; il le sort; il l'amène chez lui ; il lui offre à déjeuner. Clotilde n'ose pas s'y opposer, mais elle est suffoquée. La conversation de ce mutilé ne l'intéresse pas et sa vue la remplit d'épouvante. « Nous ne parlons pas de la guerre ! lui fait observer son mari ; nos conventions ne sont donc pas violées. )) On ne parle pas de la guerre, mais cet homme aux yeux clos c'est pour elle la guerre ; et la guerre est entrée chez elle. Et tout le monde n'a qu'un mot à lui adresser à ce propos : (( On n'y échappe pas, ma petite ! » Si Clotilde n'était pas si gentille, on en rirait, car enfin «)n malheur n'est pas énorme, et l'aventure a quelque chose de bouffon.

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En allant dans plusieurs maisons, Odette s'aperçut qu'elle passait à Paris pour une de ces femmes qui, pendant la guerre, se sont sacrifiées au bien public. Il fallait à tout prix qu'on eût une réputation <( de guerre ». On n'avait rien à dire sur sa tenue de veuve, sur ses mœurs. Mais, parce qu'elle avait été absente et qu'on la savait depuis longtemps infirmière, on lui prêtait cet esprit d'abnégation qui fait que l'on peut tout attendre de certains êtres exceptionnels, nés pour les sublimités. Les compliments qu'on lui adressait n'étaient pas ironiques. La douleur très profonde et inaltérable qu'elle éprouvait par la mort de son mari, la discrétion même qu'elle témoignait en n'obligeant personne à

entendre ses plaintes, n'étaient pas choses perdues. Odette, douloureuse et muette, avait ce qu'on appelle <• une bonne presse ». Seulement on transformait en vertu extraordinaire ce qui n'était chez elle que naturel. Elle en conçut de la stupeur d'abord, puis elle en fut incommodée.

— Mais enfin, que suis-je ? demandaitelle.

— Vous êtes une femme exquise ! Vous avez une conduite admirable !...

Et toutes les personnes présentes d'acquiescer. C'était dans un salon où l'on eût cru que siégeât le Comité de Guerre, parmi des femmes jeunes, des femmes encore jeunes, des poétesses, des princesses. Il y passait des généraux, des héros convalescents, des ministres, des politiques de toute nuance, des célébrités littéraires et les débris attristés de l'esthétisme d'avant-guerre. On y savait le secret des opérations militaires accomplies ou projetées, les dessous diplomatiques, les décla-

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râlions de guerre futures, les nuits historiques, les scandales que le public ignore. Les nouvelles s'y croisaient, s'y contredisaient, s'y dénaturaient et s'y détruisaient. Une revenante comme Odette, s'y sentait en face de l'Europe armée ou de quelque congrès mondial et, au sortir du tombeau modeste oii elle avait vécu, elle était éblouie, la tête lui tournait. Elle se leva pour regagner sa solitude.

Dans l'escalier, elle se croisa avec La Villaumer et son sourire méfiant à la pensée des sornettes qu'il allait entendre.

— Que me veut-on ? dit-elle. Figurezvous ! on eût juré là-haut que j'avais, à moi seule, dirigé l'offensive de la Somme !

— Mais non, dit-il. Tout simplement, vous êtes une femme très digne : vous honorez la maison.

— Ah ! bon. Mais c'est qu'ils me font peuri Ils ont l'air d'attendre de moi quelque chose...

— Que vous fassiez à la maison encore plus ci honneur ! Ces boudoirs se veulent tous, en raccourci, des images du pays...

— Dites-moi : et vous, La Villaumer, qu'est-ce qu'il y a de vrai dans ce qu'on m'a raconté : que vous vouliez vous retirer dans une mansarde, distribuer tous vos biens ?...

— Mon Dieu, c'est la paraphrase, naturellement erronée, d'une expression dont je me suis servi souvent, comme vous-même, comme beaucoup d'autres. J'ai dit : « Je ne suis plus rien... Nous ne sommes plus rien. » Cela veut dire : « Quelle que puisse cire désormais notre valeur, la cause commune est trop grande pour que nous ayions la fatuité de nous estimer... Qui que nous soyons, nous sommes annihilés par quelque chose de supérieur à nous. » C'est une constatation un peu âpre. A cause de cela même, elle met e;! branle les imaginations. Nos aimables commères traduisent immédiatement ceci en une imagerie enfantine et frappante par ses cou-

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leurs crues ; et l'on me voit grelottant volontaire sur un grabat...

: — Et l'histoire de Mme de Boulainvilliers?

— Ah ! on vous a aussi conté l'histoire de Mme de Boulainvilliers ? C'est une femme réellement très généreuse, mais non pas une imprudente. Elle sait si bien ce qu'il y a de redoutable pour sa fortune dans le plaisir qu'elle a à dorloter ses cent-vingt soldats, que, dépourvue d'héritiers directs, elle a mis une partie de son bien en viager, afin de n'être à charge à personne, le temps qu'elle peut encore vivre. Elle donne tout le reste. Elle déteste les parents qu'elle est enchantée de frustrer. L'histoire, on n'en parlerait peutêtre pas si ce n'était la crème de la fin, qui est un petit détail par hasard authentique, et qui fait bien.

— Laissons nos bonnes femmes et nos cas particuliers. Mais, enfin là, vous, que pensezvous, en définitive, du sacrifice ?

— Le préjugé général est que le bas inté-

rêt personnel régente sans exception les hommes, mais c'est là ne tenir compte que de l'état de calme plat de la mer humaine ; en réalité, elle a ses tempêtes qui sont les passions ; et l'homme, à l'état passionné, ne connaît plus son intérêt. Au fond de moi, je crois que le sacrifice peut fort bien causer le plus grand bonheur.

A quelque temps de là, Odette alla voir Clotilde. On était aux débuts d'un mortel hiver ; depuis deux mois déjà, le froid sévissait, maussade et constant. Les moyens de chauffage commençaient à se faire difficiles. On parlait de restrictions sur toutes choses. Un malaise affectait Paris où les journaux, cependant, de leur encre miraculeuse, tournaient toute disgrâce en beauté.

Odette trouva Clotilde dans son atmosphère accoutumée, une occasion heureuse voulant que son appartement fut chauffé. Elle était environnée de fleurs et de livres, vêtue d'une tunique soyeuse qui moulait son corps onduleux. Et elle dit immédiatement à Odette :

— Qu'est-ce que tu remarques de changé ici ?

— Mais, pas toi, à coup sûr 1

— J'ai fait renouveler ma tenture : comment trouves-tu ce gris ?

TU rs'r.s ri.L's iukn a/13

— Délicieux. Avec le cerise des rideaux, c'est vraiment très réussi.

— Ah ! J'étais sûre que tu verrais, toi. r>es autres passent tous là comme des hallucinés. Ils ne regardent rien.

— Tu as " une nouvelle photographie de ton mari. Il est rudement bien.

— N'est-ce pas qu'il embellit ? Mon chéri se fatigue pourtaiU beaucoup. Ce n'est pas une sinécure, tu sais, la place qu'il occupe au Grand Quartier ! Mais je crois que je le distrais ; j'arrive à créer une diversion à ses ennuis. En ce moment, sans me flatter, je lui plais. Et moi, je l'aime, je l'aime !...

— Vous avez de la chance tous les deux...

— Je te demande pardon, chère Odette, j'ai un peu honte devant toi d'étaler mon bonheur... Mais tu es la seule personne à le comprendre, toi, qui as été vraiment amoureuse...

— Qui le suis encore, Clotilde.

Clotilde ouvrit les veux largement. E\\?

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craignait de ne pas bien saisir. L'amour était son fait, à elle, certes ! mais elle avait de la peine à admettre qu'on fût, après deux ans et demi, amoureuse d'un mort, comme elle l'était de son mari bien portant et beau. Cependant aucun soupçon ne pouvait l'effleurer touchant Odette ; et elle résolut aussitôt, en amante, de profiter du sentiment durable de son amie pour l'entretenir de son amour personnel. Elle l'en abreuva. Son amour atteignait une intensité qu'elle n'avait pas connue au temps de la paix. La claustration à laquelle elle s'était réduite pour éviter d'entendre parler de la guerre, élevait autour d'elle les parois d'une tour d'ivoire ; et, ne connaissant plus personne hormis son mari, n'éprouvant de plaisir que par lui, elle lui avait laissé prendre dans sa vie une importance inaccoutumée ; il cumulait en lui tous les agréments que la guerre avait supprimés et que Clotilde oubliait.

Odette se reprit à parler de l'ajEnour. Le

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sujet était pénible pour elle, mais elle le chérissait. Clotilde était le seul être auprès de qui elle pût, depuis la guerre, s'entretenir de cela sans fausse honte. Et, se laissant aller à la pente de ses souvenirs et de ses habituelles rêveries, elle en vint à goûter le plaisir d'un prisonnier enfermé dans une cellide obscure et qui trouve le moyen de nommer le ruisseau qui coule dans la prairie ensoleillée, au bas du domaine paternel.

— Après tout, dit-elle, les choses que nous disons là, si elles étaient conservées, intéresseraient plus le monde, dans cinquante ou cent ans, que les événements formidables...

Clotilde ne voulait pas entendre parler des « événements formidables ». L'aniour, en effet, seul valait qu'on s'occupât de lui.

— On rencontre l'amour partout, dit Odette. Je l'ai trouvé en tout endroit sous mes pas, dans les salles d'opération, au chevet des blessés et des mourants. Il fourmille dans les villes les plus proches du front plus qu'ail-

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leurs, paraît-il. On dit qu'il n'a jamais causé tant de remue-ménage.

— 11 représente la vie qui doit se perpétuer en dépit de tout. C'est lui qu'il convient de célébrer, non la mort. L'amour est mêlé à la mort chez toi, ma petite Odette ; mais, d'une façon, générale, non ; il s'en sépare. Les personnes qui chantent l'amour ou le pratiquent, à l'heure qu'il est, travaillent plus sûrement pour l'avenir que celles qui conçoivent la restriction comme seule vertu.

Bon gré mal gré, ses paroles spontanées apportaient une clarté dans les sentiments embrouillés que lui inspiraient le deuil entêté d'Odette et sa propre nature de jeune femme amoureuse. Elle avait envie de lui crier : (( Tu crois aimer un mort, ma pauvre chérie ! mais tu n'as pas vingt-huit ans : tu aimes l'amour ; il est là toujours et il t'attend. »

Elles étaient aussi incapables l'une que l'autre de déguiser leurs vérités. Odette alla-

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chce par un lieu doul la force, presque paradoxale, retenait toute espèce d'autre élan ; Clotilde simplement comblée d'amour, et au point de ne pouvoir guère imaginer un cas différent du sien. Par chance, celle-ci ne prononça pas de ces mots si vite blessants pour un cœur qui saigne ; mais Odette, dont les sens étaient fins, comprit toutefois qu'il n'y avait guère de conversation qui fût possible, môme sur le sujet commun le plus cher, entre deux êtres dont l'un est heureux et l'autre pleure.

Elle nota encore ceci, du moins : c'est que Clotilde, d'un point de vue absolument opposé, s'entendait avec Mme de Blauve, avec Mme de Calouas, avec La Villaumer, avec toutes et tous, pour lui dire : (( Ma chère amie, vous ne devez pas toujours pleurer. »

Et son chagrin, si vrai, en fut décuplé.

Mais Clotilde, voluptueuse, égoïste et ne songeant ou qu'à son plaisir ou qu'à s'épargner une peine, disait à Odette :

■— Ecoute, ma petite, veux-tu me rendre un grand service ?... Viens déjeuner avec nous demain ? Est-ce que ça t'ennuie ?

— Pourquoi veux-tu que cela m'ennuie ?

Mais d'abord tu me le demandes comme un service !

— C'est promis, alors. Voilà : il faut que je te fasse une confidence. ïu vois combien j'aime mon mari, combien je suis heureuse... Il n'y a qu'un point noir : mon mari a pour ami un officier aveugle nommé le capitaine Dussaud. Il me l'amène à déjeuner deux ou trois fois par semaine, sous prétexte que ce malheureux est seul, sans famille, et désespéré. Je ne peux pas dire non, bien entendu, tu comprends ; mais la vue de cet homme m'est pénible à un degré que tu ne saurais croire. Il faut lui parler. Je ne sais rien dire à un garçon privé de la vue, qui n'espère rien, qui n'a plus aucun motif de bonheur. J'en suis malade. Viens m'aider, tu as l'habitude des misères, toi I...

- Mais oui, mais oui, je viendrai.

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