‹ Tu n'es plus rienChapitre 5 sur 5 · XXXI · texte numérisé non relu

XXXI

Odette eût sans doute oublié « son » aveugle, si une visite qu'elle reçut de Mme de Blauve ne le lui eût rappelé et de la façon la plus inattendue.

Mme de Blauve que Ton avait toujours connue calme, depuis le temps oh elle demeurait sous les obus de Reims jusqu'à celui où elle avait fait le sacrifice de son mari, de ses deux fils et l'on peut dire de sa fille, Mme de Blauve paraissait, cette fois, nerveuse ;. "îlle avait maigri ; ses yeux s'étaient enfonces : un mal la rongeait.

Elle exposa à Odette, avec sa résolution habituelle, le but de sa visite. Elle avait entendu dire — c'était un bruit — que la chère amie, ayant largement et dignement dépassé le temps de son veuvage, se disposait, non par goût,, mais pour accomplir un grand acte de charité, à devenir la femme

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d'un officier aveugle. On en parlait. Elle en avait été quant à elle, extrêmement émue, d'autant plus qu'elle craignait d'encourir une certaine responsabilité, ayant été l'une des premières, probablement, à prôner à la jeune veuve le devoir d'un second mariage... Odette tomba des nues. De quoi se mêlaiton ? Jamais il n'avait été question d'un pareil projet. D'abord saisie, elle écouta Mme de Blauve presque en riant.

— C'est inexact, assurez- vous, dit Mme de Blauve, mais mon expérience m'a appris, me petite amie, qu'à l'origine des rumeurs publiques il y a une graine de vérité. Qu'elles soient bonnes ou mauvaises, ces plantes-là ne naissent pas de rien.

Odette lui dit de quel menu fait pouvait à la rigueur s'être ébauché ce roman. Elle avait déjeuné avec un officief aveugle chez Clo- . tilde Avvogade, et elle avait plu à l'infirme, prétendait celle-ci.

— Il n'en faut pas davantage I dit Mme de

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Blauve, et votre amie a pu raconter la chose autour d'elle. Cela doit être, car je sais le nom de l'aveugle ; je sais la maison oii il fait sa rééducation , je sais jusqu'à sa situation : c'est un homme veuf, sans fortune d'aucune sorte, et père de deux petits enfants dont l'existence le tourmente...

— Eh bien ! dit Odette, j'ignorais, moi, ces dernières particularités, ce qui est vous prouver que mon idylle est au moins peu avancée.

Alors Mme de Blauve se confondit en excuses. Mais elle n'allait pas néanmoins jus qu'à regretter sa démarche. Si celle-ci ne se trouvait pas motivée effectivement par le ca? présent, im cas analogue pouvait surgir ; on connaissait la sensibilité, les beaux élans de l'âme d'Odette, et c'était contre ces impressions et ces mouvements qu'il s'agissait de la prévenir...

— Comment ! interrompit Odette, vous, Madame, dont la fdle...

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— Oui, oui, moi, justement » dont la fille !... )' C'est parce que ma fille a fait un mariage, certes très beau au point de vue moral, mais enfin, un mariage... comment dire ?... un peu téméraire, que je me crois autorisée à vous dire : « Ma très chère enfant, réfléchissez, prenez garde ! » Remarquez que je ne regrette rien de ce qui est arrivé et que je me félicite du bonheur assuré par ma fille à une victime de la guerre qui l'avait cent fois mérité... Je me hâte de vous annoncer entre parenthèses, que ma fille est enceinte, et j'espère que Dieu mènera jusqu'à bonne fin cette grossesse, quoique...

— Quoique ?... demanda Odette anxieuse.

— Quoique... Oh ! la chère petite ne manque ni d'amour ni d'admiration pour son mari qui est un héros ; mais notre pauvre nature humaine a de bizarres sursauts... Je puis vous faire, à vous, cette confidence : depuis que ma fille a de justes motifs d'espérer être mère, elle éprouve — hélas ! ceci est

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affreux, et je vous le dis tout bas, — eWe éprouve une sorte d'appréhension à la vue de son mari de qui vous connaissez la terrible infirmité !... Il faut éviter à tout prix, vous le pensez bien, que cet homme ait le moindre soupçon du sentiment — momentané — qu'il inspire, et la jeune femme est obligée de se surmonter pour ne lui en rien laisser paraître. Jusqu'à quel point cette contrainte incessante est-elle conciliable avec l'heureux maintien de son état, et propre à lui laisser atteindre une fin normale ? Voilà ce que n'^us nous demandons, voilà notre souci...

— Oh 1 chère, chère Madame, que je vous plains !

— Je ne voudrais pas, vous le comprenez, avoir à vous plaindre, à mon tour, pour quelque raison analogue ou voisine. C'est pour l'éviter que vous me voyez ici, aussi humiliée dans mes appréhensions, que j'ai été fière le jour de la conclusion de cette union. Rien de pareil n'entre dans vos pro-

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jets, me dites-vous, mon enfant, tant mieux I Mais je suis devenue craintive à l'excès ; je me méfie des caractères comme le vôtre qui peuvent être enclins à trop bien faire. Entendez-vous ? Il entre quelquefois un peu d'orgueil dans ce que nous accomplissons de beau ou de bien...

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Mme de Blauve avait laissé son amie sur ces paroles ; et Odette, encore toute haletante à la pensée qu'il pût être question d'un mariage pour elle, un peu froissée même, n'en avait retenu que le dés'arroi intime confessé par la mère de la pauvre petite mariée. C'était un sujet d'horreur de plus, ajouté à tous ceux dont elle était témoin chaque jour. Cette calamité avait sans doute ébranlé l'esprit de Mme de Blauve au point de lui causer une sorte d'hallucination touchant le sort qui risquait de menacer une jeune veuve. Ou bien Mme de Blauve n'avait fait que saisir le prétexte de légers bruits sans vraisemblance, pour venir se confesser d'un tourment... Ou bien — hypothèse qui ne pouvait qu'effleurer l'esprit d'Odette — Mme de Blauve, ainsi qu'elle l'avait insinué spontanément, péchait sans cesse par orgueil, éprouvait un affreux

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contentement du perpétuel danger couru par les siens et par elle-même, était jalouse de cette amère faveur, et craignait qu'elle ne fût convoitée par d'autres !... car on en arrive là.

Quelle assimilation établir entre le mariage de la petite de Blauve, une enfant ignorante, avec un des mutilés les plus maltraités, et, d'autre part, une union imaginaire entre elle, Odette, qui marchait vers la trentaine, et un aveugle non défiguré ? Tous les jours des jeunes filles, des femmes, épousaient des aveugles ; on en épouserait bien d'autres, il fallait l'espérer ! Le cas pourrait être particulièrement sensible, oui, pour elle, veuve toujours amoureuse de son mari, et que la cécité émouvait au-delà de tout ; mais le cas, s'il se présentait jamais, c'était à elle seule de l'apprécier ; nul ne connaissait ni le caractère durable de son deuil, ni ses répugnances personnelles ; le cas n'était aucunement digne d'attirer l'attention.

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En vérité, au point où Odette en était, elle ne concevait aucune limite au dévouement. Dans les mariages dont il était question, il ne s'agissait plus de rien qui rappelât ce qu'on nommait autrefois le bonheur ; il s'agissait de complaisance en faveur d'êtres pleins de mérite et de disgrâce, et plus leur infortune était grande, plus, semblait-il, on devait se trouver satisfait de l'amoindrir. Elle n'approuvait pas Mme de Blauve si c'était Mme de Blauve qui avait poussé sa fille à un mariage de charité, mais elle comprenait très bien que sa fille eût fait ce mariage. S'il y survenait pour le moiHent quelques anicroches, elles étaient dues à un état pathologique qui cesserait. Ne se aouvenait-elle pas qu'une de ses amies, parfaitement équilibrée, mariée à un très bel homme qu'elle adorait, avait pris son mari en grippe pendant toute la durée d'une grossesse, et sans savoir pourquoi ?

Cependant Odette reçut, quelques jours plus tard, une lettre de Mme de Calouas qui,

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de Siirville, faisaiV allusion à réventvialité du mariage avec l'officier aveugle. Ce bruit, dénué de fondement, avait couru jusqu'au bout de la Normandie ! Et Mme de Calouas, la sagesse même, abritée de toutes les suggestions qui pouvaient agir sur Mme de Blauve, lui parlait comme Mme de Blauve : « Oui, chère amie, mariez-vous ; je ne vous l'ai pas caché moi-même, il y a déjà longtemps : c'est presque un devoir. Mais, gare aux excès de zèle 1 Prer.ez garde de faire plus qu'une femme de votre nature, élevée comme vous l'avez été, attachée comme vous l'êtes encore à une chère mémoire, ne saurait supporter. Rappelez-vous que beaucoup peuvent être héroïques quelques secondes, quelques heures, quelques jours, mais que cela diffère infiniment de l'être toute sa vie... »

Odette sourit, et de voir ce dont on s'occupait, et de la sollicitude qu'on lui témoignait, et de cette espèce d'obsessioîi que tous semblaient avoir de l'acte héroïque. Odette

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n'avait pas la moindre intention d'accomplir un acte héroïque. Jamais aucune disposition de son caractère ne l'avait inclinée dans ce sens. Son cœur était fait pour aimer. Elle aimait ; elle était sûre d'aimer. Celui qu'elle aimait, c'était son mari, c'était Jean. Elle analysait mal la qualité de la tendresse qu'elle ressentait simultanément pour tous les souffrants de la terre. Et voilà tout. Que lui voulait-on ?

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Elle resta néanmoins agitée par l'étrange bruit qui avait couru, qui courait ; et elle se promit d'en parler à Clotilde qui, à n'en pas douter, avait été cause de sa diffusion.

En approchant de la maison qu'habitait Clotilde, elle croisa le lieutenant Avvogade conduisant par le bras son aveugle. Elle n'avait même pas songé à éviter une rencontre possible.

Lorsque l'aveugle reconnut la voix d'Odette, toute sa face fut transfigurée. Il pâlit; il osait à peine parler. Mais elle sentait l'effort de ses paupières closes dirigées vers le point de l'espace d'oii provenait sa voix, d'oii émanait son parfum. Cet homme aveugle la voyait : il la voyait dans son imagination ; il la voyait combien plus belle et plus séduisante, peut-être ! Il était incommodé parce

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que les occasions de l'approcher ne s'offraient plus et parce qu'il ignorait si ce n'était pas elle-même qui les écartait. Mais un instinct, en lui, plus violent que le reste, lui procurait un ravissement en cette minute où la jeune femme était présente. Il la respirait comme une fleur ; il l'écoutait ; il s'imprégnait d'elle. Se croyant lui-même derrière le voile qui lui cachait le joui, comme derrière un écran, il négligeait de se surveiller et de s'imposer une contrainte. Son émotion éclatait aux yeux des témoins, et le trouble d'un homme si à plaindre produisait un effet considérable.

Odette lui dit qu'elle savait qu'il avait deui petits enfants.

Alors la main de l'aveugle se tendit vers elle ; sa gorge se contracta ; il ne pouvait plus prononcer une parole. Odette prit sans hésitation cette main d'homme misérable et bon, et laissa s'y engloutir la sienne. Sans qu'un seul mot fût ajouté à celui qui évoquait \es enfants, elle éprouvait n'avoir jamais reçu

d'aucune bouche pareil témoignage de reconnaissance.

Ils étaient là, sous les arbres du Square des Etats-Unis, décor du Paris opulent et mondain, oii tant de paroles et tant de gestes conventionnels avaient dû être échangés ; et ce silence ému, et ces deux mains croisées, résultat de l'universel malheur, semblaient matérialiser dans un marbre le symbole d'une beauté nouvelle qui effaçait tout ce qui avait existé ici.

Lorsque l'aveugle crut devoir abandonner la main, Odette dit :

-— Au revoir, messieurs.

Et elle les quitta. L'aveugle demeura immobile, soit qu'il ne crût pas possible qu'elle se fût éloignée, soit qu'il attendît son ami qui hésitait à l'arracher de là...

Odette ne monta pas chez Clotilde, an risque de laisser son défaut de protestation se transformer en un acquiescement. Elle se sentait incapable de s'entretenir avec quelqu'un dont le cœur ne fût pas débordant. La vue des fleurs, la préoccupation des plaisirs personnels, elle ne les dédaignait pas ; elle ne voulait rien mépriser ; mais c'étaient ces goûts-là qui lui faisaient plutôt pitié. Pour les grands malheureux, ce n'était pas de la pitié qu'elle ressentait, c'était un attrait, un irrésistible attrait.

Elle fut jointe aussitôt par quelqu'un qui la salua. C'était La Villaumer, revenant de visiter un malade rue Bizet. Il se retourna

vers les deux hommes qui s'en allaient et demanda à Odette :

— C'était donc vrai ?.... On m'avait dit...

— Il n'y a qu'une seule chose vraie, répliqua Odette, c'est qu'on l'a dit...

— Il n'y a qu'une seule chose vraie, répondit Villaumer, c'est que vous avez autant besoin de faire du bien que de pauvres gens ont besoin qu'on leur en fasse... Si je n'avais pas vu... je vous dirais, comme on vous dira : (( Mon amie, prenez garde, réservez- vous ! » Mais j'ai vu tout à l'heure le visage de cet homme privé de lumière, et privé de vous peut-être plus qu'il n'est privé de la beauté du jour ; et j'en suis tout tremblant... Il me semble que je vous vois arrivée, ma pauvre chère amie, à la dernière étape d'une évolution que j'ai suivie comme si elle eût été la mienne. Beaucoup nommeraient le sommet de votre calvaire un anéantissement. Il me rappelle la parole que je me suis tant de fois adressée à moi-même : « Tu n'es plus rien ! »

L'individu est mort... Provisoirement, et pour un temps que nous ne saurions évaluer, l'individu est mort... En effet, vous avez observé qu'il ne vous reste plus aucun droit, fût-ce celui de pleurer votre douleur qui ne finira pas. Mais c'est le moment de pleurer plus largement, plus grandement, la seule douleur qui puisse sauver une âme comme la vôtre. L'unique espoir de résurrection est de se donner à la masse commune et de s'y confondre avec amour.

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